Ouvrir le menu principal
Michel Lévy frères (volume IIp. 158-177).


— Fourvoirie, le 1er septembre 1837.

De Grenoble j’avais écrit à Saint-Laurent-du-Pont, de l’autre côté de la grande Chartreuse, d’où l’on m’a envoyé deux mulets au Sapey. Hier matin, à quatre heures, à porte ouvrante, je suis parti de Grenoble avec deux chevaux, l’un pour moi, l’autre pour mon guide. Je n’avais nul besoin de guide, car il est impossible de s’égarer dans un chemin de montagne qui suit toujours le fond d’une vallée, ou grimpe en zigzag le long d’une pente rapide. Mais j’aime de passion à faire jaser un guide ; l’hypocrisie qui règne depuis vingt ans n’a pas encore pénétré dans ces basses classes. Tout en cheminant, je parle des sujets dont on s’entretient dans le pays ; et j’obtiens ainsi sur toutes choses les jugements du peuple. Ils m’étonnent quelquefois et m’intéressent toujours. Je rencontre presque à chaque phrase des traits d’ignorance risible ; mais ces jugements ne sont jamais influencés par des motifs bas : c’est le contraire des décisions que la mode dicte à la bonne compagnie.

Mon guide est patriote exalté, comme on l’est dans toute la Vallée (du Grésivaudan) : il me raconte à sa manière la défense de Grenoble le 6 juillet 1815. Dans quelques années, lorsque certains vieillards chagrins n’auront plus voix au chapitre, il y aura le 6 juillet une grande fête nationale à Grenoble et dans toute la vallée. On tirera cent coups de canon la veille, au coucher du soleil ; et le jour de la fête, de ce même rempart de Trèscloître, où l’on voit encore des arbres coupés par le canon piémontais, on tirera un coup de canon tous les quarts d’heure. Le fort Barreaux répétera les salves, et prêtera deux pièces de quatre aux canonniers de la garde nationale de la vallée ; ces pièces seront mises en batterie au château Bayard et tireront de quart d’heure en quart d’heure. Le gouvernement donnera 5,000 fr. pour cette fête, 500 fr. à chaque village, et rendra par là sa place forte de Grenoble imprenable. Mon guide était tout exalté par cette prédiction. Je suis sorti de cette belle vallée de l’Isère par le petit chemin de Corenc ; il s’élève au milieu des vignes, le long de la montagne qui domine la vallée du côté du nord. Je ne pouvais me détacher de ce beau pays que je voyais pour la dernière fois : souvent je me suis arrêté. Après que l’on a perdu de vue l’Isère et le fond de la vallée, on se trouve comme vis-à-vis du fameux Taillefer et de toute la haute chaîne des Alpes. On aperçoit une foule de nouveaux pics ; ils semblent croître à mesure que l’on s’élève.

Je distinguais parfaitement, avec ma petite lorgnette d’opéra, les aiguilles de granit qui couronnent leurs sommets, et dont la pente est trop rapide pour que la neige puisse s’y arrêter ; elle s’amoncelle à leur pied.

Après m’être arrêté longtemps, j’ai dit adieu à cette belle vallée de l’Isère.

Dans les pays de savante culture à moi connus, la Basse-Écosse, la Belgique, les riches façons données aux terres, les quarante charrues employées à la fois dans le même champ, suggèrent l’idée d’une grande et belle manufacture, mais pas du tout de la solitude et du bonheur champêtre. Ce n’est que par une grossière vanité que les agriculteurs appliquent à leur affaire actuelle ce que Virgile, Rousseau, etc., ont dit de la vie des champs et de sa simplicité. Rien n’est moins simple qu’une grande exploitation agricole ; c’est une manufacture dont le capital, au lieu d’être en métiers, par exemple, et en laines, comme à Elbeuf, est en prairies et en terres labourables. De plus, et c’est ce qui gâte tout, il faut sans cesse être en dispute avec des paysans avides, voleurs et pauvres.

La vallée de l’Isère, malgré une extrême fertilité, ne donne jamais l’idée d’une manufacture, mais bien à chaque instant celle du bonheur champêtre, au milieu d’un paysage de la plus sublime beauté.

Une seule vallée me rappellerait un peu celle-ci par sa beauté champêtre, par ses vignes sur les coteaux et ses jolis prés bien verts, c’est la vallée de Trêves (célébrée par Ausone au quatrième siècle).

Mon guide m’a montré, en passant à Corenc, une maison recrépie à neuf. — En voilà encore un, m’a-t-il dit avec humeur. Il s’agit d’un couvent. Les paysans du Dauphiné se figurent que les prêtres, les religieuses, les frères ignorantins, etc., cherchent à détruire cette révolution qui a changé leurs haillons en bonne vestes de ratine. Quand ils aperçoivent de loin un frère ignorantin dans la campagne, et ne voient point de gendarmes à portée, ils imitent le cri du corbeau. Ils se figurent, à tort sans doute, que ces messieurs empêchent les réjouissances en l’honneur du 6 juillet 1815.

Ce couvent de Corenc a une vingtaine de religieuses, les Filles de la Providence ; ces dames forment des maîtresses qui vont établir des écoles dans les villes et villages, à l’instar des frères ignorantins. Un zèle sombre anime, dit-on, ces religieuses ; et comme leur enseignement est vraiment fort bon, elles finiront peut-être par communiquer ce zèle à toutes les mères de famille de 1850. On m’assure que la charte, le gouvernement des deux chambres, et surtout les journaux, sont représentés aux enfants comme des œuvres du démon. Ces sœurs n’ont pas de rivales pour l’éducation des femmes, tandis que les ignorantins trouvent sur leur chemin les écoles d’enseignement mutuel, et beaucoup d’autres ; mais à la vérité on s’arrange pour qu’ils coûtent toujours moins cher.

À mesure que l’on s’élève vers le Sapey, la végétation s’appauvrit, les arbres deviennent petits et rabougris. On rencontre des paysans qui crient à tue-tête et appellent leurs deux vaches par leurs noms, en les piquant avec de longs aiguillons de fer ; ces pauvres bêtes maigres conduisent au marché de Grenoble des trains de bois : trente ou quarante petits troncs de fuyards, percés vers la racine à coups de hache, sont liés ensemble par des riortes (liens d’osier). Ces troncs d’arbres, dont la tête est portée par deux roues, traînent sur les chemins et les abîment. Mais comment avoir le courage de prohiber cette industrie ? C’est la seule ressource qu’aient ces montagnards pour avoir un peu d’argent et payer les impôts ; ces impôts qui, à Paris, bâtissent des palais d’Orsay inutiles. J’ai des idées tristes. Réellement, nos nègres des colonies sont mille fois plus heureux qu’un grand quart des paysans de France.

Comme j’arrivais au Sapey, je me suis arrêté dans le chemin, large de six pieds, pour laisser passer une nombreuse société de Grenoblois qui montaient à la Chartreuse. J’ai compté six dames toutes jeunes ; il faut du courage à une femme pour entreprendre cette course. Par bonheur je m’étais trouvé à la vogue de Mont-Fleury avec une de ces dames et son mari, et j’avais une lettre de recommandation non encore remise pour un autre de ces messieurs. L’espèce de désert triste que nous traversions, et qui commençait à faire impression sur l’imagination de ces jeunes femmes, m’a permis de faire valoir tous ces titres.

Nous n’avons trouvé de grands arbres qu’en approchant de la gorge élevée où est située la grande Chartreuse, et presque à l’instant la vue est devenue magnifique. Un homme d’esprit, mari d’une de ces dames, s’est écrié : « Voilà le bouchon d’une de nos bouteilles de vin de Champagne qui fait entendre un petit sifflement, tout le vin va se répandre. J’ai prétendu que dans cet air vif l’on prendrait un mal de tête horrible si l’on ne mangeait pas un peu, et l’on attaqua un des pâtés froids. C’était un coup de partie : les nerfs agacés se sont remis. Nous avions fait halte sous un grand fayard (hêtre).

Le chemin étroit que nous suivions depuis le Sapey est rempli de pierres à moitié arrondies par le frottement. Ces pierres roulent sur le chemin qui sert de lit à un petit torrent, toutes les fois qu’il pleut ; elles faisaient trébucher les petits chevaux de ces dames qui avaient peur, ne disaient mot depuis quelque temps, et n’étaient point du tout en état de goûter la sublimité du paysage. Notre petite halte leur a rendu toute la joie de la jeunesse.

On était fort gai en remontant à cheval, et nous parlions tous à la fois, lorsque nous avons aperçu la Chartreuse. C’est un bâtiment peu exhaussé, et qui se termine par un de ces toits en ardoises plus élevés à eux seuls que le bâtiment qu’ils couvrent. Un incendie ayant détruit la Chartreuse en 1676, tout ce que nous voyons ici est postérieur à cette année, et par conséquent fort médiocre en architecture. Ah ! si l’abbaye de Saint-Ouen était en ce lieu, ou le monastère d’Assise !

M. N…, le mari de la plus jolie femme, est possesseur d’une barbe superbe et de quelque instruction dont il nous fait part un peu trop libéralement ; son grand mérite est de défigurer les noms convenus des vieux personnages auxquels nous sommes accoutumés : il ne dit pas Clovis, mais Hlod-Wig ; Mérovée, mais Mere-Wig ; ce qui a l’avantage d’amener une dissertation à chaque nom. Je lui réponds en parlant de Virgilious et de Késar.

Ce fut en 1084, nous dit ce savant, que Bruno, né à Cologne d’une famille opulente, et docteur célèbre par son éloquence, se détermina, avec plusieurs de ses amis, à quitter le monde. Il avait alors cinquante-quatre ans. Il se présenta à Hugues, évêque de Grenoble, qui avait été son disciple, et qui lui indiqua, à six lieues au nord de la ville, ce désert de la Chartreuse. Voici la description qu’en donne dom Pierre Dorlande, l’un des premiers historiens de l’ordre[1].

« Il se trouve en Dauphiné, au voisinage de Grenoble, un lieu affreux, froid, montagneux, couvert de neige, environné de précipices et de sapins, appelé par aucuns Cartuse, et par d’autres Grande-Chartreuse. C’est un ermitage fort ample et étendu, mais habité seulement par des bêtes, et inconnu des hommes pour l’âpreté de son accès. Il y a des rochers hauts et élevés, des arbres sylvestres et infructueux ; et sa terre est si stérile et inféconde, que l’on n’y peut rien planter ou semer. En ce lieu, Bruno désigna sa demeure, et, n’ayant là aucune cellule, il demeurait dans les pertuis des rochers. »

Bruno vécut en ces lieux sans écrire aucune règle : son exemple seul en servait. Quarante-quatre ans après lui, Guignes, un de ses successeurs, écrivit les statuts appelés Coutumes de dom Guignes.

Voici la traduction d’un article dont nous étions destinés à éprouver les sévères effets :

« Nous ne permettons jamais aux femmes d’entrer dans notre enceinte ; car nous savons que ni le sage, ni le prophète, ni le juge, ni l’hôte de Dieu, ni ses enfants, ni même le premier modèle sorti de ses mains, n’ont pu échapper aux caresses ou aux tromperies des femmes. Qu’on se rappelle Salomon, David, Samson, Loth, et ceux qui avaient pris des femmes qu’ils avaient choisies, et Adam lui-même ; et qu’on sache bien que l’homme ne peut cacher du feu dans son sein sans que les vêtements soient embrasés, ni marcher sur des charbons ardents sans se brûler la plante des pieds. »

La dernière constitution des chartreux a été confirmée par le pape Alexandre IV.

La copie de l’acte de donation des bois et terres de la Grande-Ghartreuse, datée de 1084, se trouve dans un manuscrit déposé a la bibliothèque de Grenoble, et fort bien lu par M. Félix Crozet.

D. Jancelin, général des chartreux, obligea, par le lien de l’obéissance monastique, un moine de la Chartreuse défunt à s’abstenir de faire des miracles.

Je supprime beaucoup d’autres prodiges. La Chartreuse est située près du Guiers, dans une vallée fort élevée, au pied d’une montagne bien plus haute encore, qu’on appelle le Grand-Som (Grand-Sommet). Quel dommage de ne pas rencontrer dans cette position solitaire et vraiment sublime quelque beau bâtiment gothique ! Mais ici l’âme n’a pour être émue qu’elle-même, si elle est d’une nature élevée. Que peut éprouver ici l’âme d’un procureur ? Les âmes communes ont la beauté des arbres, l’aspect terrible et sombre de ces rochers, et par moments le souvenir des tableaux de Lesueur et de la piété sincère de saint Bruno.

Saint Bruno, arrivant dans ces montagnes en 1084, fut reçu dans le village de Saint-Pierre, voisin de la Chartreuse, par la famille Bigillion, qui existe encore à Grenoble.

Tels étaient à peu près les discours que tenait notre petite troupe en avançant au petit pas, et nous venions seulement d’apercevoir la Chartreuse, encore à plusieurs centaines de pas, lorsque le frère servant, Jean-Marie, est accouru tout effrayé ; il a prié ces dames de ne pas avancer davantage. Leurs paroles joyeuses et leurs rires avaient sans doute frappé son oreille depuis longtemps. Nous nous sommes arrêtés ; un paysan est survenu, il a conté à ces dames des histoires plaisantes sur l’horreur que les femmes inspirent aux chartreux. Il paraît que ces histoires ne sont pas exagérées, car le père procureur, qui bientôt est arrivé vers nous, a eu l’air tout stupéfait quand il a vu six femmes, et, qui pis est, toutes jeunes et jolies ; il leur a déclaré qu’elles seraient logées à l’infirmerie, à deux cents pas du couvent, et qu’il ne fallait pas songer à approcher même de la porte. Anciennement, a-t-il ajouté d’un air significatif, les femmes ne pouvaient pas franchir nos limites, qui étaient à deux lieues d’ici dans tous les sens. Mais la révolution nous a pris nos biens, et de plus elle s’oppose encore à la sanctification de nos âmes.

Le chartreux qui nous parlait ainsi est un fort bel homme de quarante-cinq à cinquante ans ; il porte, comme les autres, une robe de laine blanche ; et comme il faisait un petit vent assez froid, il ramenait à tout moment le capuchon de sa robe sur sa tête rasée.

Oserai-je l’avouer ? à ce moment j’ai commencé à trouver notre visite assez ridicule. Comment donc ! même abstraction faite de la religion, me disais-je, il ne sera pas permis à de pauvres gens ennuyés du monde et des hommes de fuir leur approche ? Ils cherchent un refuge dans une solitude, à une élévation étonnante, et parmi des rochers affreux ; tout cela ne suffira pas pour arrêter une curiosité indiscrète et cruelle : on viendra voir la mine qu’ils font, on viendra les faire songer aux ridicules qu’ils peuvent se donner, peut-être aux peines cruelles qu’ils cherchent à oublier !

— Mesdames, me suis-je écrié après le départ du père procureur, si vous vouliez m’en croire, vous repartiriez sur-le-champ, vous iriez coucher à Saint-Laurent-du-Pont. Plus vous êtes jeunes et jolies, plus votre présence ici est un manque de délicatesse !

— Hélas ! mon cher monsieur, m’a répondu le mari barbu et savant, je vois en vous la noble délicatesse et la grandeur d’âme de l’admirable don Quichotte, mais en même temps son ignorance complète des choses d’ici-bas. Votre grande âme est un peu trop dans les nues ; vous oubliez le grand mot de notre siècle, l’argent. Les B… se sont conduits ici comme partout ; les pauvres chartreux ne pouvaient pas aller les importuner à Saint-Cloud, et ils n’ont rien fait de solide pour eux. Ces pauvres religieux vivent en grande partie de leur métier d’aubergiste et du bénéfice qu’ils font sur les voyageurs ; chacun de nous payera cinq francs par jour. Tout ce que les B… ont fait pour les chartreux a été de leur louer, à bas prix, la maison, les prairies qui l’entourent, et la faculté de couper les arbres nécessaires pour alimenter trois scieries. Ils peuvent aussi couper tout le bois nécessaire pour leur chauffage. Dans cette position misérable, ils ont des vaches et des poules, et vendent du lait et des œufs, quatre mois de l’année, aux gens courageux qui grimpent jusqu’ici.

J’avouerai que cette réponse m’a vivement contrarié. Comment M. Lainez, M. de Martignac, M. Rubichon, ou quelque autre homme de sens et ami des B…, ne leur a-t-il pas conseillé de présenter à la Chambre des députés une loi qui aurait accordé aux chartreux, tant qu’ils ne troubleraient pas l’ordre public, la jouissance de leur maison et de quatre mille arpents de bois ?

Jean-Marie nous a conduits à l’infirmerie : ce sont trois grandes pièces nues, que nous avons bien vite quittées pour aller jouir de l’aspect de ces roches singulières, sous une grande allée d’arbres à deux cents pas de là. Nous mourions de faim ; on est venu nous avertir que le dîner était prêt : il avait le premier des mérites, il était abondant ; c’étaient des carpes frites, des pommes de terre, des œufs et autres choses simples. Notre table à manger en sapin, longue et étroite, était dressée dans une des chambres de l’infirmerie. Autrefois, nous a dit Jean-Marie, nous avions quatre-vingt-douze étangs grands ou petits.

Ce bon frère, qui nous sert à dîner, me fait des politesses singulières que ces dames me font remarquer. Je lui adresse quelques questions ; et enfin, après bien des sourires timides, il me dit à voix basse qu’il m’a vu bien des fois à la Chartreuse. À quoi je réponds que je n’y suis jamais venu. Cet homme tombe alors dans un étonnement profond ; il pense, je crois, que j’ai honte de lui, et enfin ose me demander mon nom.

— Ah ! monsieur, certainement que je vous connais, s’écrie-t-il en parlant haut cette fois. Je vous ai vu à la douane de ***, près Chaumont. J’étais le garçon du tailleur ; le tailleur a été ruiné lors de l’invasion de 1814 : les Wurtembergeois lui ont pris quatre belles pièces de drap ; il en est mort de chagrin. Je lui ai succédé, mais moi aussi l’on m’a volé : j’avais toujours eu des sentiments religieux ; je voyais le malheur de cet état, je suis venu en Savoie pour être chartreux. Un de nos pères m’a dit que j’avais la tête trop dure pour apprendre le latin, mais que je servirais également la religion dans une position plus humble ; que je porterais la robe de chartreux, et que mon salut n’en serait que plus assuré ; car c’est l’orgueil qui perd les âmes maintenant.

Rien n’égalait la joie du frère Jean-Marie : dans une vie si monotone, tout fait événement ; il m’a demandé force nouvelles de la Haute-Marne.

Comme le dîner finissait, le père-procureur est venu nous voir, et, en sa présence, une des dames a demandé du café au frère servant Jean-Marie. Le père a répondu avec assez de pédanterie qu’il n’y avait point de café à la Grande-chartreuse, parce que c’était une superfluité.

— Mais, mon père, a répondu la dame jeune et vive, il me semble que vous prenez du tabac ?

— C’est bien différent, madame, le tabac m’a été ordonné pour des maux de tête affreux, etc.

J’ai été blessé du ton de la dame ; elle a trop raison.

Nous nous sommes hâtés de suivre le frère Jean-Marie, qui nous a conduits à la chapelle de saint Bruno, située plus haut dans la montagne, à trois quarts d’heure du couvent. C’est là que saint Bruno fonda la Chartreuse. Plus haut encore, dans les rochers dépouillés de végétation, est une petite grotte où nous autres hommes nous nous sommes guindés, non sans quelques écorchures. C’est en ce lieu que saint Bruno s’était d’abord arrêté. Nous sommes redescendus à la chapelle de Saint-Bruno ; la porte est ornée d’un perron, et Jean-Marie nous a dit qu’on allait placer dans cette chapelle des copies des tableaux de Lesueur. En revenant, nous avons trouvé à mi-chemin la chapelle de la Vierge. Les aspects sauvages, sombres, terribles, nous occupaient bien plus que ces petits monuments des hommes, d’ailleurs d’un siècle pauvre.

Nous n’avons guère eu le temps d’examiner cette dernière chapelle ; un vent impétueux roulait de gros nuages noirs à une portée de pistolet de nous, et nous craignions la pluie. Comme nous rentrions dans l’infirmerie, un coup de tonnerre épouvantable a fait retentir ces rochers nus et ces forêts de grands sapins. Jamais je n’entendis un tel bruit. Qu’on juge de l’effet sur les dames. Le vent a redoublé de fureur, et il lançait la pluie contre les fenêtres de l’infirmerie de façon à les enfoncer. Qu’allons-nous devenir si les vitres se cassent, disaient les dames ? Ce spectacle était sublime pour moi. On entendait les gémissements de quelques sapins de quatre-vingts pieds de haut que l’orage essayait de briser. Le paysage était éclairé par une lueur grise tout à fait extraordinaire : nos dames commençaient à avoir une peur réelle. La nuit qui approchait redoublait la tristesse du paysage. Les coups de tonnerre étaient de plus en plus magnifiques. Je m’en allais, je voulais être seul ; les dames m’ont rappelé.

Bientôt Jean-Marie est arrivé, et nous a dit qu’il fallait rentrer, qu’on allait fermer le couvent. Nous ne comprenions pas trop ce qu’il voulait dire ; et, de son côté, Jean-Marie ne s’expliquait pas, croyant que nous étions instruits des usages du couvent.

La terreur de ces dames a été au comble, lorsque le frère a déclaré que tous les hommes, même les maris, devaient aller coucher au monastère, et que ces dames devaient rester absolument seules dans l’infirmerie. Or, ce bâtiment est bien à deux cents pas de l’autre.

— Mais, disait une de ces dames, que deviendrions-nous si des voleurs venaient nous attaquer ? Sur quoi frère Jean-Marie a déclaré que, quelques cris qu’on entendît, et quand même il y aurait des coups de fusil, rien au monde ne pourrait faire ouvrir la porte du couvent pendant la nuit. Ce serait un cas à écrire à Rome, ajoutait-il.

À ce mot de coups de fusil, la peur de cette pauvre femme est devenue tellement forte, que son mari m’a pris à part pour me charger de séduire Jean-Marie. Je me suis mis à l’œuvre ; ce brave religieux m’a refusé d’une manière simple, et qui m’a semblé de bonne foi. Je lui ai offert jusqu’à dix napoléons, qu’il pourrait employer en aumônes s’il n’avait pas de besoins personnels. Je n’ai rien obtenu. J’ai rejoint les dames : ou a proposé d’aller coucher au Sapey ; mais frère Jean-Marie, consulté, nous a répondu qu’il y aurait danger, même pour les hommes.

— Tous les chemins que vous avez parcourus ce matin sont maintenant de petits ravins, où il y a un demi-pied d’eau ; et comme cette eau entraîne des pierres rondes, vos mulets, qui sont malins, ne voudront pas avancer, ou s’obstineront à marcher sur les bords du chemin, qui sont fort glissants par cette pluie. Si le père-procureur m’ordonnait par un si mauvais temps d’aller au Sapey, j’irais à pied et marchant toujours au milieu du chemin. Deux de ces messieurs ont déclaré qu’ils passeraient la nuit dans les bois, ce qui a été positivement refusé. Ils insistaient.

— Vous m’obligez de vous dire, messieurs, a repris Jean-Marie, que j’irais dans ce cas prendre vingt domestiques au couvent, que nous viendrions fermer l’infirmerie, après avoir, suivant les règlements, mis ces dames hors de chez nous. Pourquoi aussi amener des dames en ce lieu ?

Enfin, comme frère Jean-Marie nous pressait honnêtement, nous avons été obligés d’abandonner nos pauvres compagnes de voyage. Nous leur avons laissé un pistolet. Nous étions fort tristes. En faisant les deux cents pas qui nous séparaient du couvent, nous avons été mouillés à fond, et il y a eu des coups de tonnerre vraiment assourdissants. Nous pensions à ce qu’on éprouvait à l’infirmerie. Arrivés, on nous a montré à chacun une petite cellule fort étroite et de petits lits en bois de sapin. Malgré le bruit de la tempête qui continuait, la fatigue nous a bientôt assoupis ; et nous dormions du meilleur cœur, lorsque nous avons été réveillés en sursaut par un bruit de cloches épouvantable, et par des coups de tonnerre qui faisaient trembler la maison. J’ai eu rarement un réveil aussi singulier ; il y avait quelque chose du jugement dernier.

Un moine est venu nous inviter à aller à la prière ; mes compagnons, de fort mauvaise humeur à cause du traitement infligé aux dames, n’ont pas voulu se lever ; moi je l’ai suivi. Il faisait un froid perçant le long de ces étroits corridors, quoiqu’à la mi-août.

Bien de singulier et de lugubre comme l’aspect de l’église ; on m’a placé au bas, près de la grande porte. Les chartreux sont dans des stalles, et ont devant eux une séparation en planches, de quatre pieds de hauteur, de façon que, lorsqu’ils se mettaient à genoux, je ne voyais plus rien. Au milieu du plus profond silence et pendant la méditation, les coups de tonnerre ont recommencé de plus belle. Que j’aurais voulu dans ce moment ne rien savoir de l’électricité ni de Franklin !

Cet instant a été le point culminant de la terreur ; lorsque je suis venu me recoucher vers les trois heures du matin, il y avait des étoiles au ciel ; le temps était superbe, mais il faisait un froid perçant.

J’ai eu toutes les peines du monde à me réveiller à huit heures. Mes compagnons étaient depuis longtemps auprès de ces dames ; j’ai appris que leur nuit a été des plus singulières.

Vers les deux heures, et pendant que la tempête durait encore, ces dames ont cru que des voleurs cherchaient à ouvrir leur porte. Probablement l’une d’elles, couchée près de la porte fort mince et en bois de sapin, lui donnait des coups de coude pendant un sommeil agité. La plus courageuse des jeunes prisonnières, madame T…, qui a de si beaux yeux, a demandé en tremblant : Qui est là ? Pas de réponse. Il y a eu là un quart d’heure de terreur, comme jadis au château de Montoni dans l’Apennin (Anne Radcliffe).

Pourra-t-on croire que par ce temps épouvantable il y avait dans les bois une société de jeunes gens ? Dès que le tonnerre a cessé, ils sont venus chanter sous les fenêtres de ces dames, qui, à cette occasion, ont encore éprouvé une fort grande peur, ou du moins nous l’ont dit. Avant que ces messieurs se missent à chanter, leurs pas s’entendaient de fort loin sous les sapins, au milieu de ce vaste silence.

Vers les sept heures, frère Jean-Marie est venu ouvrir la porte qui était fermée à double tour, et s’est bien vite éloigné. Une de ces dames s’est levée et a mis beaucoup de bois au feu, qu’elles avaient eu soin d’entretenir pendant la nuit. Ces dames commençaient à se réveiller et à faire la conversation entre elles, lorsqu’elles ont entendu parler dans leur antichambre ; presque au même instant on a ouvert leur porte avec grand bruit, elles se sont cachées sous leurs couvertures ; elles ont entendu, à leur extrême surprise, des voix d’hommes et de femmes qui se félicitaient de trouver un aussi bon feu. Ces étrangers n’ont fait nulle attention aux chapeaux de femme suspendus à tous les clous qui retenaient des rameaux de buis bénit. Les nouveaux arrivants ne songeaient qu’à se bien chauffer, lorsque frère Jean-Marie est venu les gourmander et leur apprendre que tous ces lits qu’ils voyaient là étaient habités.

Ces dames ont enfin pu se lever, et comme j’arrivais, on servait un excellent déjeuner de pommes de terre, carpes frites, œufs, etc. J’oubliais de dire que la table était mise dans une pièce voisine de l’immense chambre à coucher, et que frère Jean-Marie avait eu l’idée admirable d’y allumer du feu, ce qui lui a valu force compliments. En ouvrant leurs serviettes, ces dames ont trouvé des pièces de vers : en vérité, ces vers n’étaient point trop mauvais ; peut-être les auteurs les ont-ils pillés dans quelque ancien Almanach des muses. Ces dames ont attribué cette attention à ces mêmes jeunes gens qui étaient venus chanter à quatre heures du matin sous leurs fenêtres. Jean-Marie croit que pendant l’orage ces jeunes gens s’étaient réfugiés dans la grotte même de saint Bruno, à une lieue du couvent : nos chiens, nous dit-il, ont aboyé de ce côté-là.

Nos dames étaient fort heureuses, elles venaient d’avoir deux grandes émotions : la terreur d’abord, puis le vif bonheur de la tranquillité et d’un bon déjeuner fort gai. De leur vie elles n’oublieront la nuit qu’elles ont passée à la grande Chartreuse. Bien plus, un des maris, qui est amoureux de sa femme ou de son amie intime, avait eu la bonne idée d’expédier un homme de grand matin à Fourvoirie, et cet homme nous arrive à onze heures avec du café. Par politesse pour le père procureur, nous ne voulons pas préparer ce café dans la maison, nous allons allumer un feu de bivac sous de grands arbres, assez loin du couvent. Frère Jean-Marie nous apporte d’excellent lait et nous sert avec tout le soin possible. Ce succès, qui m’est attribué, fait de moi un personnage.

Comme nous nous promenions au hasard, une de ces dames s’est approchée, sans songer à mal, de la porte du couvent ; quelqu’un en est sorti rapidement, et l’a priée de s’éloigner, fort sèchement. Nous sommes retournés à la chapelle de saint Bruno. Nous regardions le Grand-Som : il faut trois heures pour y monter ; il y a une croix de bois sur le sommet, nous la distinguions fort bien ; on est obligé de la renouveler sans cesse, tant elle est frappée souvent par la foudre. Que ne diraient pas les prédicateurs, si la foudre tombait aussi régulièrement sur un arbre de la liberté ? La réprobation divine ne serait-elle pas évidente ? On voit le Grand-Som de Goncelin, et, si vous vous en souvenez encore, de Cras, et l’on dit que du Grand-Som on voit Lyon.

Comme je suis plein de mauvaises idées et fort immoral, j’ai pensé que ces dames pourraient bien rencontrer par hasard les jeunes gens qui, par un temps aussi épouvantable, avaient voulu les suivre à la grande Chartreuse. J’ai donc déclaré que je comptais entendre la messe des chartreux, et que rien n’était plus curieux, etc. Ici admirable description des cérémonies dont j’avais été témoin pendant la nuit. J’ai entraîné avec moi deux des maris ; avais-je celui dont l’absence était désirée ?

En rentrant dans le couvent, nous avons rencontré un monsieur qui n’est pas habillé en chartreux ; c’est un homme aisé de Lyon qui est venu se mettre en pension à la Chartreuse, et qui fait les mêmes prières et exercices que les moines.

Quel dommage que l’intérieur du couvent ne soit pas rempli d’ogives et de ces petites colonnes torses grosses comme le bras, que j’ai vues entourer des centaines de cloîtres ! Ces choses produiraient un effet admirable. Il n’y a d’architecture vraiment romantique ici, c’est-à-dire non gauchement copiée d’ailleurs, et soigneusement adaptée au lieu et à l’effet que l’on veut produire, que la grande galerie, ou corridor, qui est couverte avec des voûtes d’arêtes. Le père procureur m’a montré une belle bibliothèque ; j’ai vu, à la poussière qui était sur les étagères devant les livres, que jamais on n’y touche. J’ai eu la simplicité de dire :

— Vous devriez, mon père, placer ici des livres de botanique ou d’agriculture ; vous pourriez cultiver toutes les plantes utiles qui viennent en Suède : cela vous distrairait, cela vous intéresserait.

— Mais, monsieur, a-t-il répondu, nous ne voulons être ni intéressés ni distraits.

À la messe, au moment de l’élévation, tous les chartreux tombent sur leurs mains comme emportés par un boulet de canon, et, à cause de cette séparation en planches de quatre pieds de haut dont j’ai parlé, à nos yeux tous disparaissent à la fois. De notre place, au bas de la nef, nous ne voyions plus que le père officiant et le frère qui sert la messe. Sous la Restauration, madame la duchesse de Berry vint à la Chartreuse ; en sa qualité de princesse, elle put entrer au couvent ; on plaça son prie-Dieu et son fauteuil près de la porte : ses dames remarquèrent qu’aucun chartreux ne tourna la tête pour la voir.

Nous passons dans une grande salle assez basse où l’on a réuni les portraits de tous les généraux de l’ordre. Le talent manque souvent aux peintres, mais il y a quelques physionomies curieuses ; on reconnaît les mêmes qualités et habitudes de l’âme chez des hommes de races et de tempéraments fort différents. Une de nos dames, qui a l’intelligence de l’âme, eût goûté cette galerie de vieillards ; il y a ici de la simplicité simple. Pour arriver à cette idée par les contraires, voir la simplicité des saintes gravées à Paris, ou les Allemands, à qui Dieu fasse paix ! imitant Raphaël.

On nous a présenté une carte de cinq francs par tête et par jour ; et comme, par bonheur, nous avions appris que les chartreux vendent un élixir, ces messieurs en ont acheté. Il est fort cher, et ne laisse pas de produire quelque effet.

Enfin, après avoir erré longtemps dans ces magnifiques bois de sapins, nous nous sommes décidés à regret à monter sur nos mulets, qui, depuis deux heures, broutaient en nous attendant auprès de l’allée de grands fayards. Nous avons pris la route de Fourvoirie et de Saint-Laurent-du-Pont. Bientôt nous avons trouvé une petite rivière nommée le Guiers, ses bords sont couverts des arbres les plus majestueux ; ce sont des chênes, des frênes, des fayards, des ormes de quatre-vingts pieds de hauteur ; et les rochers qui dessinent les bords de la vallée dans le ciel ont des formes admirables, tandis que sur les bords du torrent les arbres croissent serrés comme ceux des Tuileries. Les muletiers nous font remarquer deux arbres dont l’un a traversé son voisin dans une chute, et tous deux vivent fort bien. À un certain endroit, on nous a fait arrêter et regarder en arrière. Vers la grande Chartreuse, il y a là une pyramide fort élevée qui semble fermer la route absolument, et au sommet de cette pyramide s’élève un fort beau pin. Il n’y a peut-être pas une autre vallée au monde aussi belle que celle-ci.

Près de Fourvoirie, un rocher s’avance dans le chemin, et il n’y a guère qu’un espace de trois pieds entre ce rocher et le précipice au fond duquel coule le Guiers. La dame qui, hier soir, avait eu une si belle peur des voleurs, a couru ici un assez grand danger. Pour éviter le précipice, elle a dirigé son mulet contre le rocher ; elle avait devant elle son ombrelle attachée sur la selle ; l’ombrelle a porté contre le rocher, et heureusement s’est brisée. Si elle eût résisté, le mulet sans doute ne fût pas tombé, il a trop d’esprit pour ça, il eût plié la jambe qui était du côté du précipice, et par ce mouvement, sans aucun doute, la dame eût été lancée dans le Guiers. Mous lui avons prouvé qu’il n’y avait pas eu le moindre péril.

C’est ce passage étroit qui formait autrefois l’entrée du désert, et les femmes ne pouvaient pas aller plus loin.

J’oubliais de dire que ce matin nous avons été témoins de la promenade que les chartreux appellent le spaciment, et qui leur est accordée tous les dix jours. Ils se dirigent d’abord vers la chapelle de Saint-Bruno, et ensuite plus avant dans la montagne ; chacun d’eux porte un grand bâton blanc. Le frère Jean-Marie est accouru pour faire éloigner les dames. Quant à nous, nous sommes restés. Je n’ai jamais vu de gens plus joyeux et babillant avec plus de plaisir : tous les jeunes sautaient et gambadaient ; Jean-Marie nous a montré quinze ou vingt chartreux qui ont plus de quatre-vingts ans.

On sait que chaque chartreux vit seul dans une petite maison isolée : chacun a un jardin qu’il peut cultiver ; mais ces messieurs ne les cultivent pas à la grande Chartreuse. Ils mangent seuls, excepté les jours de spaciment et de fêtes, et il ne leur est permis de parler que ces jours-là. Les chartreux sont vêtus d’une longue tunique de laine blanche, ils portent par-dessus une dalmatique à laquelle tient un capuchon. Leurs antiques constitutions présentent un vestige bien curieux de l’esprit de liberté et de raison qui domina dans la primitive Église jusqu’à l’époque où les évêques de Rome réussirent à s’emparer du pouvoir absolu. Chaque année, tous les chefs de couvent, et le général lui-même, donnaient leur démission ; mais souvent ils étaient réélus. Ils le furent toujours quand le pouvoir absolu fut à la mode.

Avant 1789, les chartreux étaient seigneurs féodaux de Saint-Laurent-du-Pont et de plusieurs autres villages. Ils avaient d’immenses propriétés qu’ils cultivaient et gouvernaient avec beaucoup de sagesse. Leur maxime était d’enrichir ceux des fermiers de leurs terres qui se conduisaient bien, mais de ne jamais laisser passer la moindre offense sans une petite punition. Ils distribuaient des vêtements aux paysans pauvres, et quelquefois du pain, jamais d’argent.

Il résultait de ce système de conduite, qui ne souffrit jamais d’exception, que les chartreux étaient rois absolus dans ces montagnes, et il me semble qu’ils y étaient assez aimés, et avec raison. Ils distribuaient au peuple le plus grand des bienfaits : un gouvernement juste et impassible. Un paysan n’osait pas faire un procès déraisonnable à son voisin, de peur de déplaire au père procureur.

La règle obligeant les chartreux à se nourrir de poisson, ils avaient établi dans la plaine de Saint-Laurent-du-Pont des étangs d’une immense étendue, qui ont été desséchés et vendus à l’époque de la Révolution. Ils produisent maintenant du blé, ou du chanvre, qui achète le blé ; et les hommes ont succédé aux poissons. J’oubliais qu’avant de quitter le couvent frère Jean-Marie est venu m’apporter le livre des voyageurs : il m’a dit en rougissant qu’on ne le présente plus aux personnes qui ont apporté des pâtés ; les chartreux regardent comme une insulte que l’on se permette des aliments gras dans leurs montagnes. Ceci est plaisant, et rappelle la colère des femmes qui se conduisent bien contre celles qui ont eu des faiblesses. On ne présente pas non plus le livre aux jeunes gens qui ont des barbes romantiques ; ils y traçaient des dessins ou des paroles peu convenables. J’ai trouvé dans ce volume de bien grands noms et de bien grandes pauvretés signées de ces noms.

Fourvoirie, situé sur le Guiers, entre deux rochers presque à pic à l’entrée de cette belle vallée, est une usine fort pittoresque : on y fait du fer admirable et qui ne casse point. L’eau du torrent qui s’échappe des barrages forme des chutes fort bruyantes ; on y change en fer de la fonte qui arrive d’Allevart et de Riou-Pérou ; on y emploie l’air chaud. J’y ai commandé quatre essieux de fer doux pour ma calèche.

C’est un peu plus loin, à Saint-Laurent-du-Pont, qu’il a fallu quitter l’aimable société que ma bonne étoile m’avait fait rencontrer à la grande Chartreuse. Ces dames de Grenoble étaient charmantes, et il me faudrait bien des pages pour peindre leur amabilité d’une façon un peu ressemblante. Elle est bien plus piquante et à la fois bien plus naturelle que celle de Paris ; il y a un fonds de bon sens et de malice qui souvent embarrasse.



  1. Chronique de l’ordre des Chartreux, édition de Tournay.