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Michel Lévy frères (volume IIp. 123-137).


— Grenoble, le 7 août.

Je pars de Tullins à six heures du matin, et à sept je suis à Rives ; je longe la Fure, qui est toute couverte d’usines, où l’on affine la fonte pour la changer en fer, ou, mieux, en acier.

Je vois la superbe papeterie de MM. Blanchet. Ces messieurs m’offrent l’hospitalité dans leur beau parc, avec une bienveillance naturelle et simple : j’accepte sur-le-champ. Au lieu du séjour dans une auberge sale, j’ai passé toute la chaleur du jour, qui était accablante, dans un site délicieux, qui continue le paysage des grandes montagnes qui m’environnent de toutes parts. Cette invitation de MM. Blanchet était tout simplement ce qui pouvait m’arriver de plus agréable. J’aurais été prince, qu’on n’eût pu m’offrir rien de plus aimable. Comment peindre la fraîcheur ventilata et les grands frênes de ce parc, traversés en tous sens par des branches de la Fure ? Il y a un joli petit pont suspendu sur l’une de ces branches.


— Grenoble, le 8 août 1857.

C’est par Moirans et Voreppe que je suis arrivé à Grenoble ; je loge rue Montorge, chez Blanc, hôtel des Trois Dauphins, dans la chambre n°2, qu’occupa Napoléon à son retour de l’île d’Elbe. C’est sous les fenêtres de cette chambre que les jeunes gens de la ville lui apportèrent, dit-on, les énormes vantaux en bois de la porte de Bonne, qui avait eu le tort de se fermer un instant devant lui. C’est dans la chambre où j’écris qu’un jeune juge de Grenoble, M. Joseph Rey, osa lui dire que la France l’aimait comme un grand homme, l’admirait comme un savant général, mais ne voulait plus du dictateur qui, en créant une nouvelle noblesse, avait cherché à rétablir tous les abus presque oubliés. Le discours de M. Rey, qui pouvait avoir cinquante lignes, fut imprimé en deux heures et à vingt mille exemplaires, et le soir tous les Grenoblois le répétaient à Napoléon. S’il eût compris cette voix du peuple, lui ou son fils régnerait encore, mais la France eût perdu la supériorité littéraire, celle de toutes qui, ce me semble, lui fait le plus d’honneur.

Ma fenêtre donne sur une sublime allée de marronniers hauts de quatre-vingts pieds, plantés par Lesdiguières, le représentant et le type du caractère dauphinois (brave et jamais dupe). Malheureusement ces beaux arbres, qui se trouvent précisément au centre de la ville et en face d’une belle montagne, ont fait leur temps. Ils sont âgés de plus de deux cents ans, et chaque orage abat quelque grosse branche. Mais le plus beau de tous, qu’on appelle Lesdiguières, se porte encore fort bien, malgré le boulet reçu le 6 juillet, et dont je suis allé vénérer la marque.

Lesdiguières régna en Dauphiné toute sa vie, et ne souffrit jamais que personne vînt le troubler chez lui. Il avait construit le palais voisin que la ville acheta de ses héritiers, et dont la préfecture occupe aujourd’hui une partie moyennant un loyer de six mille francs.

L’hôtel de Franquières, jolie maison dans le style de la renaissance, à quelques pas de la belle allée de marronniers, fut bâti par Lesdiguières pour loger une sienne maîtresse dont il avait fait assassiner le mari. Mais il envoya à Rome M. Barral, avocat célèbre, pour solliciter l’absolution du pape.

Je craignais de trouver à Grenoble ce vilain petit pavé pointu qui à Lyon m’empêchait de marcher ; mais les Grenoblois sont gens d’esprit, sept de leurs rues sont déjà pavées en pierres plates que l’on tire de Fontaine, et dans six ans il n’y aura plus de pavés pointus. Le maire de la ville travaille douze heures par jour, et le conseil municipal est composé de gens d’esprit, la plupart jeunes et libéraux. Plût à Dieu que Paris fût administré par ces messieurs ! il ne s’enlaidirait pas à vue d’œil.

J’ai débuté par monter à la Bastille, cette belle montagne que l’on aperçoit de l’allée des marronniers et qui est dans la ville ; le génie militaire vient d’y construire un fort qui fera tirer bien des coups de canon en sa vie. Mais quoique la route qui y conduit soit magnifique, je suis tellement fatigué, que je n’ai pas la force de décrire la vue admirable, et changeant tous les cent pas, que l’on a de cette route. Cette attention passionnée à tant de belles choses si différentes entre elles tue absolument. Et d’ailleurs on a tant abusé de la description depuis quelques années, que, par le fatal souvenir de ce qu’il m’a fallu lire, j’éprouve du dégoût à commencer ce genre de travail. Les plus laides choses n’ont-elles pas été vantées avec le plus d’emphase ?

En allant à la Bastille, on se trouve presque en face de l’énorme pic de Taillefer : au-dessous et un peu à gauche, on a les charmantes collines d’Uriage et d’Echirole. À droite se déploie la plaine du pont de Claix avec sa magnifique avenue de huit mille mètres : cette idée à la Lenôtre, placée au milieu de montagnes sauvages, est d’un effet admirable. Par un hasard heureux, cette avenue se trouve absolument en face du nouveau fort de Rabot, chef-d’œuvre de construction dû à M. le capitaine Gueze : j’y ai vu de nouveaux ponts-levis inventés par cet officier distingué.

Ce qu’il y a de singulier dans les constructions du génie militaire, c’est que, taillant en plein drap, souvent ces messieurs démolissent.


— Grenoble, le 9 août.

J’oubliais de dire que de Rives, où j’avais affaire, je comptais gagner le pont de Beauvoisin, Fourvoirie, Chambéry et Genève, d’où je reviendrai bien vite à Paris.

— Mais, m’a dit M. N…, voyez donc le Grésivaudan. Je croyais d’abord qu’il s’agissait d’un lac, mais on désigne par ce nom la vallée de l’Isère.

C’est un pays magnifique autant qu’il est inconnu. Rien en France, du moins dans ce que j’ai vu jusqu’ici, ne peut être comparé à cette vallée de Grenoble à Montméliant. J’arrive de Montbonot, joli village au-dessus de Grenoble, et d’où j’ai pu la bien juger.

La vallée de l’Isère n’est point trop resserrée ; il me semble que fort souvent elle a bien deux lieues de large. Ce qui est admirable, c’est qu’elle a deux aspects absolument différents, suivant qu’on se place sur les collines de la rive droite ou sur celles de la rive gauche. À Montbonot, par exemple, rive droite, vous avez sous les yeux, d’abord les plus belles verdures et les joies de l’été ; plus loin l’Isère, grande rivière ; au delà, des collines boisées, et, encore au delà, à une hauteur immense et comme sur vos têtes, les Alpes, les Alpes sublimes passées par Annibal, et encore en partie couvertes de neige le 5 août.

Un certain pic qui, je ne sais pourquoi, a des formes arrondies, s’appelle Taillefer ; il est couvert d’énormes prismes de granit, qui restent noirs, parce que la neige ne peut y tenir. On m’a nommé un si grand nombre de ces montagnes respectables, qu’il est bien possible que je confonde.


— Grenoble, le 10 août.

Ce matin l’on m’a réveillé à sept heures pour aller manger des cerises à la vogue de Montfleury ; c’est un ancien usage, et un ancien couvent de dames nobles à une demi-lieue de la ville, dans une position unique au monde. Toutes les dames qui sont à la campagne, aux environs, se rendent de bonne heure dans ce délicieux petit vallon, du fond duquel, pendant un instant, on n’aperçoit plus la grande vallée de l’Isère. Les dames de la ville y arrivent de leur côté en belles calèches ; cela fait une matinée charmante. Les paysannes des environs, dans leurs plus beaux atours, vendent de petits paquets de cerises arrangées en bouquets, et des fraises admirables cueillies dans les bois du côté de la Grande-Chartreuse.

On raconte devant moi les persécutions atroces et jésuitiques dont MM. Froussard, maîtres de pension à Montfleury, furent l’objet pendant la restauration. Tout cela est-il vrai ?

De Montfleury, je suis allé de nouveau à Montbonot ; je ne me lasse point de la vue étonnante que l’on a de ce village.

Aujourd’hui, à quatre heures, mes affaires terminées, je suis parti pour Domène (sur la rive gauche de l’Isère). De là j’ai vu Montbonot, où j’étais ce matin, Saint-Ismier, la Terrasse et tous les villages de la rive droite. Dans ce pays, je passerais tout mon temps à la campagne : les habitants des villes ont beaucoup de la finesse des Normands ; l’avarice des pères est barbare envers les enfants.

Le premier plan du paysage, vu de Domène, c’est l’Isère, qui semble d’ici plus encaissée ; puis les villages le long de la grande route de la rive droite : celle-ci est indiquée par des files de grands noyers ; puis des vignes, et, au-dessus des vignes, d’immenses précipices : ce sont des rochers gris, escarpés, écorchés, presque à pic, qui semblent près de s’écrouler. De temps en temps, ces rochers arides et déchirés sont couronnés par quelques bouquets de petits sapins qui s’aventurent au bord des précipices. Quel contraste entre cette côte aride et celle où je suis comme enfoui dans la plus fraîche verdure !

On se croirait à cent lieues de la vue de la rive droite, tant les aspects sont différents, et cependant c’est le même pays, c’est la même rivière ; Domène est vis-à-vis de Montbonot, et n’en est pas éloigné de deux lieues. Avec ce pays si riche devant soi, on a des échappées de vue charmantes à droite et à gauche ; ces perfections sont bornées, à cinq ou six lieues, sur la gauche, par les montagnes derrière Voiron, et par le pic de Montméliant à droite. Deux fois des paysans m’ont rappelé aujourd’hui ce qu’on fit jadis à Paris, le 10 août.

La plaine partagée par l’Isère, et qui sépare les deux villages de Montbonot et de Domène, est d’une fertilité admirable. Je ne puis comparer cette végétation qu’à celle de la Lombardie. Le Grésivaudan est couvert en ce moment de vastes pièces de chanvre, dont plusieurs tiges ont jusqu’à quatorze pieds de hauteur. La vue de la vallée de l’Isère est plus resserrée et peut-être moins magnifique que celle des plaines des environs de Bologne (Italie), mais elle est bien autrement pittoresque et variée.

On ne fait pas deux lieues de Grenoble vers Chambéry sans trouver à droite, du côté de Domène, de charmantes petites gorges (c’est un mot du pays qui veut dire vallon étroit). Ces gorges sont peuplées de frênes fort élancés, de châtaigniers et de magnifiques noyers de quatre-vingts pieds de haut ; le noyer est l’arbre de la vallée de l’Isère.

Je ne conçois pas en vérité qu’un tel pays soit resté inconnu. Louis XII, charmé « par la divinité de ses plantemens, par les tours en serpentant qu’y fait la rivière de l’Isère, l’appela le plus beau jardin de France[1] » (lors de son voyage en 1507).

Je n’ai rien trouvé de pareil en Angleterre, ni en Allemagne ; en France, je ne connais de comparable que les environs de Marmande. Il est vrai qu’il me reste à voir la Limagne d’Auvergne. Je ne vois de plus beaux paysages qu’en Lombardie, vers les lacs, sur la ligne qui passerait par Domo d’Ossola, Varese, Como, Lecco et Salo. Mais, dans ces pays-là, on est vexé par la police de M. de Metternich ; tandis que l’on peut aller en cinquante-trois heures, et sans montrer son passe-port, de Paris à Montbonot.


— Grenoble, le 12 août.

On m’a conduit ce matin au château de Montbonot, qui appartient à un homme aimable et savant. Ce château couronne une jolie petite colline qui avance vers l’Isère. C’est sans doute la plus belle position de la vallée. D’un côté la vue s’étend jusque près de Saint-Egrève, Noyarey, le pont de Claix, et de l’autre jusqu’aux environs du fort Barreaux. Mais comment décrire ces choses-là ? il faudrait dix pages, prendre le ton épique et emphatique que j’ai en horreur ; et le résultat de tant de travail ne serait peut-être que de l’ennui pour le lecteur. J’ai remarqué que les belles descriptions de madame Radcliffe ne décrivent rien ; c’est le chant d’un matelot qui fait rêver.

Je ne puis que dire au voyageur : Quand vous passez par Lyon, faites vingt lieues de plus pour voir ces aspects sublimes.

De Montbonot, je suis descendu jusqu’à l’Isère pour voir l’emplacement d’un pont en fil de fer, pour lequel je fournirai peut-être du fer de la Roche (en Champagne). On a raconté devant moi, sur les travaux, le singulier suicide d’une jeune protestante de Grenoble. Elle avait les plus beaux yeux du Dauphiné, mais passait pour être un peu légère ; c’est-à-dire que dans ses jours de gaieté elle ne refusait pas à certains jeunes gens de ses amis de se promener avec eux devant la boutique de sa mère, ce qui passait pour un grand crime aux yeux des dévots du voisinage, très-disposés déjà à la haïr à cause de sa religion. Rien de plus innocent, comme la suite le prouve. Victorine avait un caractère vif et gai, connu dans tout le faubourg de Trèscloître ; elle se laissait facilement entraîner par la joie. Un jeune voisin d’un caractère sombre, catholique de religion, et qui la blâmait d’abord avec emportement, devint éperdument amoureux d’elle ; d’abord la jeune personne se moqua de lui, puis elle l’aima. Les parents du jeune homme se sont refusés avec indignation à ce mariage avec une fille d’une gaieté si suspecte, et d’ailleurs protestante. Les jeunes gens ont employé tous les moyens possibles pour les fléchir ; ensuite ils ont eu l’idée, maintenant si simple de se tuer. La veille du jour qui devait être le dernier, le jeune homme apporte cent francs au chirurgien du faubourg, en lui disant ces propres paroles : « J’aurai un duel un de ces jours ; si je succombe, donnez-moi votre parole de faire l’autopsie des cadavres. Cela est essentiel à la paix de nos derniers moments. Vous êtes homme de sens et vous me comprendrez dans trois jours. Rappelez-vous que je compte sur votre honneur, et c’est l’honneur qui me fait parler. »

Le chirurgien, qui n’entendait rien à ce langage, le crut revenu à ses anciennes idées de mysticité.

Les pauvres jeunes gens ont loué une chambre, où on les a trouvés asphyxiés. La jeune fille avait dit la veille en pleurant : « Un jour ou reconnaîtra que j’ai toujours été sage. » C’est sur quoi l’autopsie du cadavre n’a laissé aucun doute. On a trouvé sur elle une lettre touchante dont on montrait la copie ; en voici une phrase :

« Je serai oubliée aussitôt qu’enterrée ; mais, avant cet oubli final d’une pauvre fille trop malheureuse, j’espère que l’on dira dans tout Trèscloître : Victorine fut parfaitement sage. »


— Grenoble, le 14 août.

Malgré les affaires qui m’appellent à Fourvoirie, j’ai cédé à la tentation ; hier matin j’ai fait une course magnifique : d’abord j’ai remonté la rive droite de l’Isère, je suis allé en poste jusqu’à Montméliant, passant par Montbonot, Saint-Ismier, la Terrasse, Chapareillan. En sortant de Grenoble, j’ai visité le jardin de Franquières ; à Saint-Ismier, les treilles de M. Félix Faure, pair de France, et le parc du comte Marchand (un des braves de la bataille d’Eylau). Avant d’arriver à Montméliant, j’ai vu le fort, assez insignifiant, de Barreaux et le château des Marches, position superbe.

Au retour, par la rive gauche, entre Goncelin et Pontcharra, je suis monté avec respect sur un coteau assez élevé qui tient à la montagne : là sont les ruines du château Bayard. Ici naquit Pierre du Terrail, cet homme si simple, qui, comme le marquis de Posa de Schiller, semble appartenir, par l’élévation et la sérénité de l’âme, à un siècle plus avancé que celui où il vécut. La vue que l’on a des ruines du château de son père est admirable. J’oubliais de dire que de Montméliant j’ai envoyé mon domestique et ma calèche m’attendre à Chambéry. J’ai eu de notables difficultés pour le passe-port, mais ne me suis point impatienté ; l’observais les allures du commissaire de police ; je l’ai traité comme un insecte.

À Montméliant j’ai loué un tapecu, cabriolet découvert et doré, unique pour la laideur ; mais il était attelé de deux excellents chevaux qui m’ont mené grand train au château Bayard, à Goncelin et à Téncin. Là j’ai cédé à la prière du cocher qui voulait leur faire manger l’avoine, et je suis allé parcourir à mon aise la charmante gorge de Tencin, derrière le château, et compter les cascades de son ruisseau. Les frênes élancés qui croissent en ce lieu vous donnent l’idée d’un arbre, image de la beauté grecque, que l’on verrait pour la première fois. Leurs formes sveltes me rappellent les tableaux du Perrugin et les fresques vivantes de Sienne attribuées à Raphaël. Que dire de la sublime beauté de ce vallon ? Ce sont de ces choses che levan di terra in ciel nostr’intelletto. Par une chaleur de vingt-cinq degrés, la fraîcheur imprévue réunie à l’extrême beauté donnaient de ces sensations dont on ne peut parler qu’en manuscrit. Je m’y suis oublié, ce dont j’ai été puni plus tard. Une paysanne accorte m’a vendu d’excellentes fraises.

La terre de Tencin, l’une des plus belles du Dauphiné à vos yeux et aux miens, serait la plus belle de toutes aux yeux d’un enrichi : elle rend trente-cinq mille livres de rente, chose unique en ce pays de petite culture. La paysanne me raconte qu’une jeune personne accomplie, qui devait hériter de tout cela, vient de mourir, en deux heures de temps, à la veille de se marier.

Dans un des salons du château j’ai trouvé un fort bon portrait de d’Alembert, fils, comme on sait, de madame de Tencin, religieuse de Montfleury et sœur du fameux cardinal de ce nom. Dubois, cet habile ministre, employait Tencin à Rome ; du moins c’est ce que raconte Lémontey (Régence, t. II) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Que de talents Dubois montra dans cette négociation vraiment difficile ! Cet homme, d’un esprit infini, auquel on ne rend pas justice, est fort ressemblant, sur son tombeau, à Saint-Roch. La France l’admirerait s’il fût né grand seigneur.

Je m’en revenais à Grenoble, trés-fatigué, mais enchanté de mon voyage, et, comme Frontin, rêvant au bon souper et surtout au bon lit ; mais j’avais compté sans le génie militaire.

Grenoble a toujours été une place de guerre ; on en fait une ville forte : d’où il suit que le génie tyrannise la fermeture des portes, au grand détriment des pauvres voyageurs attardés.

Hier soir J’entendais de loin, et mon postillon aussi, la cloche de la grande église de Grenoble, qui sonne à dix heures et annonce la fermeture des portes ; ils appellent cela le saint. Le postillon, sans me rien dire et d’un air sournois, poussait ses chevaux le plus qu’il pouvait.

Nous arrivons au galop à la porte de Trèscloître, juste cinq minutes après qu’elle venait d’être fermée : le pourparler avec le portier a d’abord été très-difficile à établir, et ensuite n’a mené à rien.

Il y a là un vilain faubourg qui m’a fait penser aux insectes ; j’ai rétrogradé ferme, et suis venu coucher dans une auberge de Gières ; c’est une grosse maison sur la route. Je n’ai point fait le fier ; au lieu de rester, en attendant le souper, dans ma chambre, qui avait en guise de vitres à la fenêtre du papier huilé, je suis descendu à la cuisine, où j’entendais nombreuse compagnie.

Dans ces montagnes, souvent même au milieu de l’été, il s’élève le soir un petit vent frais, qui rend fort agréable le feu de la cuisine. De quelque côté qu’il lui plaise de descendre, ce vent, qui vient de passer sur ces hautes chaînes de montagnes couvertes de neige onze mois de l’année, emporte une partie de leur froidure. La société assez nombreuse, et où je distinguais de jeunes femmes fort rieuses, se tenait à une certaine distance d’un joli feu de sarments (dépouille de la vigne quand on la taille en février), feu vif qui servait à préparer mon souper.

Le ciel m’a donné le talent de me faire bien venir des paysans ; pour cela, il ne faut parler ni trop ni trop peu, surtout ne point affecter une totale égalité. Enfin hier soir j’ai réussi, et j’ai frémi à des contes de revenants jusqu’à une heure du matin ; ma soirée a été charmante.

Il s’agissait d’un chartreux qui avait volé le trésor d’un paysan, de concert avec sa jolie femme qui avait des bontés pour lui. Il enterra le trésor, puis fut malade, ne put sortir de son couvent, où, comme vous savez, aucune femme ne peut entrer, et enfin mourut sans avoir pu dire à sa maîtresse en quel lieu il avait caché le trésor. Une fois mort, ce chartreux honnête homme revenait pour apprendre à sa complice où elle trouverait l’argent ; cette femme avait grand’peur, mais aussi grande envie de mettre la main sur la somme. Le chartreux venait la nuit tirer par les pieds la femme qui était à côté de son mari ; le chartreux lui disait de le suivre ; la femme avait peur, et aurait voulu qu’il lui dît tout sur place ; d’un autre côté, elle craignait que son mari, qui était à ses côtés, n’entendît quelque chose. C’est ce dialogue de la femme et du revenant, à côté du mari qu’il ne faut pas éveiller, qui a été rendu d’une manière admirable, hier soir, par une paysanne d une trentaine d’années, et fort jolie, ma foi. À tous moments elle disait : « Mais il est trop tard, il faut aller nous coucher, » et on la conjurait de continuer.

Il y avait une finesse et un piquant incroyable dans le dialogue qu’elle nous racontait. Le rôle du chartreux, qui, n’ayant plus besoin d’argent maintenant, ne voulait pas être plus damné qu’il ne l’était, et cherchait à forcer la paysanne à rendre le trésor à son mari, avait des traits inimitables. Enfin, voyant que les réponses de la femme ne sont pas nettes sur l’article de la restitution, le chartreux s’écrie tout haut qu’il dira au mari lui-même où git le trésor.

Le mari s’éveille au son de cette voix : sa femme lui dit qu’elle vient d’appeler la servante, parce qu’elle entend les vaches qui se sont détachées dans l’écurie.

J’ai bien vu, hier soir, qu’on avait raison d’accorder une finesse infinie aux paysans du Dauphiné ; je les placerais pour l’esprit à côté de ceux de la Toscane.

Le plaisant, c’est que les gens qui étaient assis à côté de moi croyaient aux revenants. Ces montagnards rusés et fins ne cherchaient pas les émotions, ils n’en avaient que trop ; c’est une de leurs phrases.


— Grenoble, le 16 août.

Mon métier va me conduire à Allevard et aux mines d’Allémont. On peut faire de Grenoble cinq courses curieuses :

1° La grande Chartreuse,

2° Allevard,

3° Le bourg d’Oysans,

4° et 5° Le jour même de l’arrivée, je conseille d’aller le matin aux cuves de Sassenage, et le soir à Montfleury, et au château de Bouquéron, à une petite demi-lieue de la ville.


— Grenoble, le 18 août, à onze heures du soir.

J’arrive horriblement fatigué ; j’ai mis six heures pour grimper à Allevard. On remonte la rive gauche de l’Isère, puis on se lance à droite dans la montagne, en suivant une gorge bien autrement grandiose que tout ce que nous voyons à cinquante lieues de Paris. À tous les quarts de lieue, on ressent la tentation de s’arrêter une heure. À Allevard ou fabrique de la fonte avec du minerai tiré sur les lieux et du charbon de bois ; on ne fait ni fer ni acier ; le fermier paye 45,000 francs au propriétaire.

Cette fonte se vend 1° à la marine, pour la fonderie des canons de Saint-Gervais, sur la rive gauche de l’Isère, un peu au delà de Tullins (qui est sur la rive droite) ; 2° cette fonte se vend à Rives pour faire de l’acier.

D’Allevard, en passant par le haut-fourneau de Pinsot, et s’avançant dans la direction du bourg d’Oysans, on arrive au lieu célèbre nommé les Sept-Lacs. Ce sont en effet sept lacs bordés par des glaciers, et qui fournissent d’excellentes truites. Le plus grand de ces lacs peut avoir cinq cents toises de diamètre.

D’Allevard aux sept lacs, on prend un mulet ; il y a quatre heures de marche, mais souvent il faut aller à pied. Je n’ai pas eu le courage d’entreprendre cette seconde course. Tout Allevard est encore rempli du souvenir d’un homme aimable, M. D. B., qui mettait sa gloire à être l’amant de toutes les jolies filles du pays ; et il y en a de charmantes. Histoire du fauteuil terrible.


— Grenoble, le 20 août.

Un de mes amis de Paris m’a chargé de savoir ce que c’est que la mine d’or de la Gardette. J’arrive de la mine d’argent d’Allemont, que Louis XVl donna jadis à son frère le comte de Provence.

La diligence qui m’a mené au bourg d’Oysans passe par la superbe route du pont de Claix ; on emploie six heures pour faire le trajet. La conversation des bourgeois de campagne mes compagnons de voyage m’a fort intéressé. Excepté par la forme de leurs têtes, ces gens-là ressemblent à des Normands ; leur unique affaire au monde est d’amasser une fortune, et dès qu’ils ont quelque argent, ils achètent des champs à un prix fou. Alors ils sont considérés de leurs voisins ; ces gens vivent sans aucun luxe ; je crois qu’on les appelle à Grenoble des Bits. Le terrain au bourg d’Oysans ne vaut rien et se vend horriblement cher. Les gens de ce pays se répandent dans toute la France, et vont jusqu’en Amérique ; partout ils font le métier de colporteur et le petit commerce ; ils reviennent toujours au pays, et à leur retour il faut acheter un champ, coûte que coûte.

il y a quatre diligences de Grenoble au bourg d’Oysans ; la route est fort périlleuse, remplie de précipices, et toutefois on voyage toujours de nuit, afin de ne pas perdre de temps.

Nous trouvons ici le vrai Dauphinois, tel qu’il était avant la république et le gouvernement de l’empereur, qui l’ont un peu mêlé à la France en séduisant son cœur.

Le petit propriétaire du bourg d’Oysans part à huit heures du soir, après avoir fini sa journée ; il arrive à Grenoble à six heures du matin, fait ses affaires, et repart à la nuit. Ces gens ont une excellente logique ; et un ami du préfet me contait que, dans les élections, il n’est point facile de leur faire prendre le change.

Après le bourg d’Oysans on arrive à Briançon ; la terre de ce pays est couverte de neige ou gelée pendant cinq mois de l’année. Les paysans se répandent dans les villages de la Provence et de la partie la moins froide du Dauphiné ; ils enseignent à lire aux enfants ; plusieurs montrent même les premiers éléments du latin ; on leur donne pour cela la nourriture et cinq ou six sous par jour. Ces Bits ne me semblent rien moins qu’aimables ; ils sont réservés, taciturnes, excessivement prudents, étrangers à tout entraînement, et seraient très-propres à faire de bons prêtres.

Après deux heures de route, je suis arrivé à Vizille, berceau de la liberté française. Là se tinrent les fameux États du Dauphiné, en 1788.

La cour de Louis XVI, un peu effrayée des cris obstinés des Dauphinois, autorisa le rétablissement des États de cette province ; ce fut un acte de faiblesse. Si Louis XVI n’avait pas affecté de laisser tomber en désuétude les États du Dauphiné, la révolution de 1789, au lieu d’être une cascade, n’eût été qu’une pente douce ; mais nous serions moins libres en 1837.

Il y eut une première assemblée à Vizille, où l’on ne traita que des affaires de la province, mais en se permettant des déclamations qui durent sembler bien étranges et bien offensantes à la cour.

Les Dauphinois ont au fond du cœur une fibre républicaine. On sait qu’ils formèrent un État indépendant jusqu’en 1349. À cette époque, ils furent réunis à la France par une manœuvre ministérielle, et sans qu’il y eût le moindre enthousiasme de leur part. Un siècle après (1453), ils furent administrés par cet homme d’un génie sombre, le Tibère et le Domitien des temps modernes, qui fut depuis Louis XI. Le dauphin Louis, fuyant la cour de son père, s’était réfugié dans son apanage. On le lui enleva. Pendant un siècle le Dauphiné fut très-froid pour les rois de France ; puis vint Lesdiguières, qui toute sa vie régna en maître absolu sur ses compatriotes, mais en excitant et satisfaisant leurs passions. Ce petit peuple était tellement éloigné de la cour que Richelieu ne put le dompter entièrement ; d’ailleurs il fallait ménager ces gens opiniâtres, si voisins des ducs de Savoie, qui alors étaient quelque chose.

Il est résulté de tout cela que les passions politiques du Dauphinois ont presque toujours été excitées, et qu’il reçoit avec méfiance les ordres qui lui arrivent de Paris ; mais la cour de Louis XVI n’était pas de force à comprendre ces choses-là.

Dans une seconde assemblée à Vizille, tout à fait révolutionnaire, et qui, sous Louis XIV, eût conduit les principaux bavards à l’échafaud, on posa les bases des cahiers. M. Mounier loua beaucoup le système anglais : Barnave parla et enflamma tous les cœurs. M. Mounier avait plus de science ; Barnave, jeune homme paresseux et d’un caractère fougueux, fut plus éloquent. Sa vie si courte a été marquée par deux fautes qui ne sont que des saillies de la passion. Un homme né à Paris ne commet pas de ces fautes-là. On m’a promis ce soir de me faire voir deux excellents portraits de Barnave, qui sont chez sa parente, madame la comtesse Marchand.

Je ne conçois pas comment les Grenoblois n’ont pas donné le nom de Barnave à une de leurs rues. Je suppose que ce grand homme, qui périt en 1795, a encore des envieux dans sa patrie. Lesdiguières, ce fin renard, comme l’appelait le duc de Savoie, habitait ordinairement Vizille, et y bâtit un château. Là se tinrent une ou deux assemblées factieuses des Dauphinois. Au-dessus de la porte principale, on voit la statue équestre en bronze de Lesdiguières ; c’est un bas-relief. De loin, les portraits de Lesdiguières ressemblent à ceux de Louis XIII ; mais en approchant, la figure belle et vide du faible fils de Henri IV fait place à la physionomie astucieuse et souriante du grand général dauphinois, qui fut d’ailleurs un des plus beaux hommes de son temps.



  1. Guy-Allard, Histoire de Humbert II, ce pitoyable Dauphin qui céda ses États à Philippe le Bel en 1349.