Mémoires d’un Touriste/26

Michel Lévy frères (volume Ip. 245-258).
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— Bourges, le 20 juin 1857.

Je vais faire un aveu qui n’est guère gentleman like, et qui m’ôtera bien des sympathies : je viens d’avoir le plaisir de me séparer de ma calèche et de mon domestique, un ami que j’ai rencontré aux forges du Nivernais se sert de la calèche jusqu’à Paris.

J’ai été élevé à voyager comme un simple commis du commerce dans les malles-postes et en diligence, et j’éprouve un sentiment dont je soupçonne l’existence : c’est que parmi les agréments de la vie, ceux-là seulement dont on jouissait à vingt-cinq ans sont en possession de plaire toujours.

Retournant à Paris, mon ami me conduit à la Charité, et c’est là que j’ai le plaisir vif de prendre une place pour Bourges dans la plus modeste des diligences de province.

[1]Je dirai au voyageur tenté de m’imiter, que le sac de nuit le plus léger suffit pour faire la tournée de Tours, Nantes, Vannes, Carnac, Lorient, Rennes, Dol, Saint-Malo, Avranches, Coutances, le Havre et Rouen.

Cette partie de mon voyage, exécutée de diligence en diligence, par bateau à vapeur, et sans faire de visite à qui que ce soit, attendu que je n’avais point d’habit en ma possession, a été de bien loin la plus agréable.

Rencontrant dans les diligences et aux tables d’hôtes des gens actifs occupés à faire leur fortune, et de petits propriétaires fort alertes sur leurs intérêts, j’étais beaucoup plus près de la vérité sur tous les objets qui excitent leur attention et la mienne. Comme je ne pouvais exposer mes idées qu’après les avoir mises en petite monnaie, mes paroles n’avaient rien d’imprévu pour moi, et jamais je n’ai eu le désagrément de heurter les opinions de mon interlocuteur. J’ai acquis ainsi deux ou trois amis pendant ma vie de diligence, qui certainement me voient avec plus de plaisir que mes amis de Paris que je contredis quelquefois à mon insu. Je ne saurais trop dire combien la partie active de la nation est satisfaite du gouvernement du roi, tout en répétant avec bonheur les phrases du Charivari.

Pendant les instants d’ennui qui, parfois le soir, venaient m’assaillir, j’ai été obligé de faire attention à beaucoup de détails auxquels certainement je n’eusse pas songé sans l’isolement qui me forçait à faire flèche de tout bois. On ne se souvient parfaitement que des paysages devant lesquels on s’est un peu ennuyé.

Mais au total, je le répète, je me suis fort bien trouvé de cette solitude absolue d’un mois ; sous prétexte de convenances et par la vanité que les gens communs mettent à les bien observer, la société se fait tous les jours tellement hypocrite, qu’il est permis de trouver que ses gênes l’emportent sur ses agréments. Heurter les convenances ne serait rien sans le remords qui suit le crime, mais je suis peiné de voir la douleur de vanité que j’inflige à l’homme poli qui causait sans défiance avec moi, et qui reçoit tout à coup une réponse imprévue. Il entrevoit la possibilité de rester court.

L’absence de la peine de faire de la peine, jointe à l’augmentation du nombre et de l’énergie des sensations, fait peut-être tout le charme de la solitude ; celle du voyageur est d’ailleurs amusée par le mouvement, par la diversité et la nouveauté des aspects.

La diligence de la Charité s’est arrêtée un instant à Rousselan ; c’est une poste qui consiste en une seule maison au milieu d’un champ environné de grands bois. Peu de sites m’ont donne davantage le sentiment de l’isolement complet, j’ai passé là un quart d’heure à me promener le long du bois, à cent pas de la ferme ; j’étais heureux, je voyais à mes pieds tous les chagrins du monde.

Quelques lieues plus avant, cheminant au travers de la plus triste des plaines, avec de malheureux chevaux qui sont obligés de faire une poste de six lieues, j’ai aperçu de loin la tour de la fameuse cathédrale de Bourges. Cette tour, objet de tous mes vœux, a disparu plusieurs fois derrière des plis du terrain. Enfin nous sommes parvenus à de certains petits marais où l’on cultive des choux, et qui entourent immédiatement la ville ; les gens du pays trouvent cela beau.

Nous sommes entrés par une rue à la fois large et mesquine, où je n’ai aperçu de figures humaines que celles de quelques canonniers du régiment que les députés du Cher ont obtenu pour leur département.

La diligence m’a laissé dans la meilleure auberge du pays, à gauche en venant de Paris, au milieu d’une grande rue. À peine mon sac de nuit a-t-il été monté dans ma chambre par un valet en bonnet de coton, qui m’a semblé à moitié endormi, que j’ai été saisi d’un serrement de cœur impossible à décrire. L’idée m’est venue d’envoyer chercher un cheval à la poste, et de partir à l’instant même pour Issoudun, qui est sur la route de Tours. J’étais étouffé par le sentiment de la petitesse bourgeoise.

Pour m’ôter la possibilité de céder à une répugnance aussi ridicule, je me suis précipité hors de la chambre, affreuse à voir, mais il y avait une marche insolite au milieu du palier de l’escalier tournant en bois, qui descend sous la grande porte de l’auberge. J’ai failli tomber. Cet escalier est d’une antiquité tellement vénérable, que j’ai craint que la rampe de bois en petites colonnes vermoulues, à laquelle je me suis retenu, ne me restât dans la main.

Je suis sorti de l’auberge, jurant tout haut, je l’avoue, contre les provinciaux. Je voulais aller à la cathédrale ; mais je serais mort, je crois, plutôt que de demander à un de ces braves gens quel chemin je devais suivre : je sentais qu’une réponse un peu trop ridicule me ferait tourner net dans une rue à gauche, où j’avais remarqué en arrivant la poste aux chevaux.

J’ai pensé que les gens du treizième siècle faisaient preuve d’un rare bon sens toutes les fois que ledit bon sens n’était pas éclipsé par la religion. Voulant bâtir une métropole célèbre au milieu d’une vaste plaine, ils auront choisi le point le plus élevé de la ville. Je me suis donc mis à remonter le cours des ruisseaux, au milieu de ces tristes rues formées tantôt par des murs de jardin, tantôt par de mesquines maisons à deux petits étages. Au bout de cinq minutes, je me suis trouvé au pied de la tour carrée de la cathédrale. Vue de près, cette tour ne fait pas un bon effet ; c’est que le contour qui se détache sur le ciel est raboteux. Ce grave inconvénient est produit par des figures de saints qui font saillie et sont protégées par des dais en ogives plaqués contre la tour.

Par bonheur, la porte de la cathédrale était encore ouverte. On est en train de restaurer ce grand portail gothique, et fort bien. (J’ai su le lendemain que ce travail très-remarquable est dû à un homme de sens et de talent, qui, depuis quinze ou vingt ans, s’occupe avec passion des réparations à faire à ce grand édifice : M. Julien, architecte de la ville de Bourges.)

Il était presque nuit ; je me suis hâté d’entrer dans l’église, de peur qu’on ne la fermât ; en effet, comme j’entrais, on allumait deux ou trois petites lampes dans ce vide immense. Je l’avoue, j’ai éprouvé une sensation singulière : j’étais chrétien, je pensais comme saint Jérôme que je lisais hier. Pendant une heure, mon âme n’a plus senti tout ce qui la martyrisait à coups d’épingle depuis mon arrivée à Bourges.

J’éprouve l’impossibilité complète de donner une idée de cette église, que pourtant je n’oublierai jamais. Elle n’a qu’une tour, elle a la forme d’une carte à jouer, elle est divisée en cinq nefs par quatre rangées d’énormes piliers figurant des faisceaux de colonnes grêles et excessivement allongées. Commencée vers 845, elle est pourtant gothique. Les deux magnifiques portails au nord et au midi, dont je ne puis me lasser d’admirer l’architecture, me semblent d’une époque antérieure. Remarquez la porte en bois vers le midi, couverte d’R majuscules.

Voilà tout ce que je puis dire de clair. Tant que le public n’aura pas adopté un petit dictionnaire contenant les noms des cent principales parties d’une église gothique, il sera tout à fait impossible de faire comprendre ce qu’on a vu par de simples paroles ; une gravure est indispensable.

Rien de plus simple que l’architecture des temples grecs ; le compliqué, l’étonnant, le minutieux, font au contraire le mérite principal du gothique.

Tout ce que je puis dire de l’intérieur de cette vaste cathédrale, c’est qu’elle remplit parfaitement son objet. Le voyageur qui erre entre ses immenses piliers est saisi de respect : il sent le néant de l’homme en présence de la Divinité. S’il n’y avait pas l’hypocrisie qui révolte, et la fin politique cachée sous la parole pieuse, ce sentiment durerait plusieurs jours.

J’avais le bonheur d’être presque seul, et le jour tombait rapidement. Au bout d’un certain temps, j’ai vu le portier décrire de grands cercles autour de moi : voyant enfin que je ne comprenais pas, il s’est avancé à ma rencontre d’un air résolu, qui n’était peut-être que de la timidité, et il m’a dit qu’il fallait sortir.

J’ai conquis subitement son amitié par mes façons généreuses ; il m’a donné une foule de détails qui dans le moment m’ont vivement intéressé ; il m’a dit que sous le chœur il y a une église souterraine (ou crypte).

Puisqu’il est hors de mon pouvoir de donner ici une description intelligible, je vais me rejeter sur l’historique, comme font tous les jours ces écrivains élégants et sans idées qui ont à rendre compte d’un opéra ou d’un tableau.

Saint-Étienne, c’est le nom de cette cathédrale, l’une des plus belles de France, fut commencée en 845, à l’époque de cette lueur de prospérité que les arts durent à Charlemagne ; elle n’a été terminée qu’après plusieurs siècles. Le portail de l’église, auquel on arrive par un perron de douze marches, a cent soixante-neuf pieds de largeur. Le bas-relief au-dessus de la porte principale représente le jugement dernier. Pendant les guerres de religion du seizième siècle, les protestants cassèrent la tête à la plupart des saints de la façade.

La nef principale a cent quatre pieds de hauteur sous clef et trente-huit pieds de large ; la longueur totale de l’édifice est de trois cent quarante-huit pieds. La hauteur moyenne des colonnes est de cinquante-deux pieds. La grande rosace, ornée de ces vitraux aux vives couleurs fabriqués au douzième siècle, n’a pas moins de vingt-sept pieds de diamètre.

À mon instante prière, le portier est allé prendre une lanterne, et je suis descendu avec lui dans la crypte (ou église souterraine). Là, j’ai vu le tombeau de Jean Ier, duc de Berri ; sa grosse tête a l’air orgueilleux et méchant. Parlerai-je du plaisir que j’avais à parcourir cet immense édifice, éclairé seulement par deux petites lampes devant les autels et par notre lanterne ? J’ai goûté avec délice cette joie d’enfant.

J’ai pris rendez-vous pour demain matin à huit heures avec le bon portier.

Il a poussé la complaisance jusqu’à me conduire au café à la mode : il est vrai que, comme je lui disais café à la mode, il n’a pas compris ; je lui ai demandé alors le café dont le maître gagnait le plus d’argent, celui où il allait le plus de monde, enfin le café des officiers. À ce mot, la figure inquiète du portier s’est déridée, et nous nous sommes mis en marche.

Ce café n’est pas beau, mais il était plein de monde, mais on y parlait très-haut, mais il y avait des officiers d’artillerie en brillant uniforme, et qui, jouant à l’écarté avec tout le feu de la jeunesse, s’exclamaient sur chaque coup. Tout cela m’a ranimé. J’ai donné audience au bon sens, qui me criait depuis une heure qu’il fallait absolument passer à Bourges toute la journée de demain. Quoi de plus ridicule que de quitter une des grandes villes où je ne reviendrai jamais, sans examiner ses monuments ? Sans doute il doit y avoir ici quelque église fondée par Jacques Cœur, argentier de Charles VII, et le premier grand ministre des finances, je crois, dont notre histoire puisse se vanter. Autant que je puis m’en souvenir, il fut cruellement persécuté, exilé et ruiné, et il alla mourir dans l’île de Chio (vers 1456).

Pour couronner mes infortunes, ce soir, après avoir pris mon café de chicorée, je prétendais revenir du café à l’auberge dans l’espérance de souper, je me suis complètement perdu. Il était l’heure indue de dix heures, et il n’y avait absolument personne dans une quantité de petites rues, toutes en ligues courbes et formant des labyrinthes. À chaque instant j’arrivais à une petite place plantée d’arbres. Enfin j’ai trouvé un ivrogne le plus singulier du monde, profondément ivre, mais qui parlait encore assez bien, et s’offensait de ce que je lui adressais la parole. Il me répondait toujours :

— Hé ! qu’est-ce que ça me fait à moi, que vous soyez arrivé en ville il y a deux heures, et que vous ne sachiez pas où est votre hôtel ?

Il était vraiment drôle, lorsque quelquefois, par charité et avec un dédain profond, il me nommait des rues que je ne connaissais pas. Voyant que je ne bougeais et que je continuais à le questionner :

— Allez par là, m’a-t-il dit en gouaillant, vous trouverez la poste qui vous mènera où vous voudrez.

Il a beaucoup ri de ce trait d’esprit, et s’en allait en le répétant et battant les murs.

Moi, je marchais rapidement, j’avais remarqué la poste en arrivant à Bourges. Tout m’a réussi ; en cinq minutes j’ai retrouvé mon auberge, où une grosse servante m’a mis à la main une chandelle puante dans un chandelier sale ; et j’écris ceci sur ma commode.


— Bourges, le 21 juin.

J’ai oublié de dire qu’hier, à mon hôtel, après m’avoir fait attendre une heure, on m’avait servi dans une chambre un souper tellement exécrable, que pour n’être pas malade j’ai été obligé de demander du vin de Champagne.

Heureusement il fait chaud, et je puis tenir la fenêtre ouverte. Qu’on juge de ce que serait une telle auberge, si j’étais obligé d’allumer du feu dans une infâme petite cheminée située à côté de la fenêtre, et au fond de laquelle il y a un trou à passer le poing qui communique avec un autre tuyau de cheminée. Grand Dieu ! quelle différence avec le midi de la France ! Que ne suis-je en Languedoc !

Ce matin, en me levant, j’ai pris un guide, et suis retourné fièrement à mon grand café, ne comprenant pas comment j’avais pu tant me tromper la veille.

J’ai vérifié que, fussé-je arrivé en poste, je n’aurais pas pu me loger dans un autre hôtel, le mien passe pour le meilleur de la ville. Le maire devrait appeler un étranger pour tenir l’auberge.

Après avoir pris force café au lait, toujours à la chicorée, je me suis hâté de retourner à la cathédrale, pour les beaux yeux de laquelle je subis toutes ces peines.

Elle a achevé ma conquête. Jadis, comme les voûtes menaçaient ruine, on a bâti du côté opposé à la tour, à la droite du spectateur, un gros arc-boutant fort solide, mais fort laid.

Il serait possible de lui enlever une grande partie de cette laideur, en gravant dessus, et à six pouces de profondeur, des ornements gothiques, ogives, pilastres, etc., correspondant à peu près aux ornements de la tour.

Comme j’étais à admirer la façade de l’église, j’ai vu que l’on donnait une couleur au grand portail gothique, récemment restauré. Cette couleur, destinée à le mettre en rapport avec ce qui l’environne, me semble un peu trop bleue.

J’ai retrouvé le portier, et avec lui je me suis couvert d’une noble poussière en montant dans les galeries de l’église et à la tour. La triste plaine que l’on aperçoit de là-haut est à peine variée par quelques ondulations couvertes de bois, au milieu desquels j’ai reconnu la ligne blanche de la grande route de La Charité et la brèche qu elle forme dans les arbres.

Je suis descendu de nouveau dans l’église souterraine. Mais combien n’était-elle pas plus belle hier soir, à la lueur de notre unique lampe ! J’y ai vu quelques sculptures médiocres ; les draperies sont moins laides que les parties nues. La magnifique sacristie a été bâtie par Jacques Cœur.

Rien n’est plus curieux, et j’oserai même dire plus joli que les deux portes latérales de l’église. Celle qui est du côté de l’archevêché, c’est-à-dire au midi, a des figures dont les draperies seraient dignes d’une statue romaine. M. Julien, l’habile architecte de la cathédrale, en a restauré les arcs-boutants avec toute la grâce possible. Il a placé sur le toit une balustrade en pierre, dont je ne me lassais pas d’admirer l’élégance. C’est surtout vue du jardin de l’archevêque qu’elle produit un effet charmant.

La découverte de ce jardin, où l’on trouve des ombrages sombres par une journée de soleil éclatant, a été un véritable bonheur pour moi. Après trois heures passées à étudier et admirer la cathédrale, le repos sous ces vieux arbres était délicieux. Peut-être ce jardin ne me semble si beau qu’à cause de la laideur amère des plaines que je viens de traverser. J’y ai trouvé un monument élevé à un grand citoyen qui a perfectionné les moutons.

Ce jardin a des bancs fort commodes, à dossier comme ceux de Londres, ce qui a commencé à me donner un grand respect pour le maire de la ville. À l’aide d’un de ces bancs, j’ai lu presque tout le Roméo de Shakspeare. Je me suis aperçu qu’un grand mur, situé à vingt pas de moi, était criblé de balles. Voici un des inconvénients du voyage que je fais en dehors de la société et des savants de province, je n’ai pu savoir qui avait tiré ces balles ; malgré toutes mes grâces, aucun des rares promeneurs, d’ailleurs fort polis, n’a pu me l’apprendre ; je reste donc avec ma conjecture : ces balles auront été lancées dans les guerres de religion. Mais sont-elles protestantes on catholiques ?

J’entends au bout du jardin une marche militaire ; j’approche de la balustrade, je vois des canonniers qui s’exercent autour d’un petit parc de douze ou quinze pièces. Je descends auprès des canons, et je découvre une tour ronde dont la base formée de gros blocs est évidemment un ouvrage des Romains ; à l’instant mon profond dégoût pour la ville a diminué de moitié. Je ne dis pas que ce sentiment soit juste, seulement il en est ainsi. En effet, six cent quinze ans avant l’ère chrétienne, Bourges était l’une des capitales des Gaulois. Bourges est l’ancienne Avaricum dont César fit le siège.

Je suis retourné rapidement à la cathédrale ; le portier, mon ami, m’a donné un guide de quinze ans que j’avais refusé plusieurs fois, et même avec humeur, et qui, malgré sa jeunesse, s’est fort bien acquitté de ses fonctions. Il sait par cœur les noms des cinq ou six choses à voir.

Il m’a conduit à la cour royale, établie dans l’hôtel de Jacques Cœur : rien n’est plus curieux. C’est un charmant ouvrage de la renaissance ; la cour, de forme très-allongée, est la plus jolie et la moins régulière du monde. À l’exception de quelques croisillons ou meneaux, qui ont été ôtés des fenêtres, on dirait que Jacques Cœur n’a quitté son palais que de la veille. Partout on voit ses armes parlantes, des cœurs comme ceux d’un dix de cœur. La chapelle surtout, ménagée au-dessus de la porte, et dont la fenêtre gothique figure une grande fleur de lis, est tout ce qu’on peut voir de plus joli dans ce genre contourné. On l’a coupée en deux par un plancher, pour le service des bureaux de la cour d’assises qui est aussi chez Jacques Cœur. À la voûte en ogive, un peintre italien a peint à fresque des figures d’anges qui semblent d’une miraculeuse beauté au milieu des atroces figures que le gothique donne à la race humaine ; c’est le style de l’école de Bologne.

Je me suis amusé à lire les étiquettes d’une trentaine de mauvais fusils qui ont commis des crimes et qui sont déposés en ce lieu par la cour d’assises. Le cabinet du président de ladite cour a été très-spirituellement arrangé, toujours par M. Julien, et sans gâter en aucune façon la charmante architecture de la renaissance. Le portier m’a fait observer que, pour les ornements en plomb qui sont sur les toits, on dirait qu’on a employé du plomb de deux couleurs. J’ai monté à une galerie qui donne sur la rue ; mais là se trouve le défaut de ce genre d’architecture où tout est pour l’ornement, on peut à peine entrer dans cette galerie tant elle est étroite : cette maison charmante date de 1443.

Au milieu de cette délicatesse noble du quinzième siècle, éclate toute la grossièreté du nôtre. On m’a conduit à la salle d’audience de la cour d’assises. Je m’attendais à quelque chose de semblable à la salle de Lancastre (Angleterre) ; j’ai trouvé un grand vilain salon carré, tapissé d’un papier gros bleu avec bordure tricolore ; sur les enroulements de cette bordure, on lit à tout moment : 27, 28 et 29 juillet. Hélas ! le conseil général n’a pas voulu donner d’argent pour faire mieux, et les ministres des finances qui font fortune, de nos jours, ne songent qu’à la bien cacher, et ne bâtissent plus de palais.

Mon jeune guide m’a conduit à la maison des Enfants bleus, récemment achetée par la ville pour y placer les religieuses de la Doctrine chrétienne. Cette maison est plus jolie encore que celle de Jacques Cœur ; c’est un charmant petit chef-d’œuvre, c’est l’architecture de la renaissance dans toute sa grâce. Jamais je ne me serais pardonné d’avoir quitté Bourges sans la voir, ou plutôt je n’aurais jamais cru les récits qu’on m’en aurait faits. C’est le beau idéal de la chevalerie.

Il y a surtout un escalier tournant, au coin de la plus petite cour, que je n’oublierai point ; seulement on dirait qu’il a été fait pour des hommes de quatre pieds de haut, tant il est exigu. Les pierres qui le forment n’ont pas six pouces d’épaisseur ; je ne conçois pas comment tout cela tient.

La petite porte d’entrée de cet escalier en miniature est couronnée par un médaillon de fort peu de saillie, qui représente un roi imaginaire, Francus, je crois, roi des Francs. Il y a une inscription. Au-dessus des portes du corps de logis principal, on voit deux têtes sortant d’une espèce d’œil de bœuf, comme à ces jolis tombeaux de la renaissance de l’église de la Minerve à Rome. Une de ces têtes ressemble à Napoléon.

Une sœur fort timide envers nous, mais fort absolue envers les petites filles du peuple réunies en ce lieu, nous a permis de monter l’escalier. Une autre jeune religieuse, portant aussi une croix d’argent et un habit de gros drap bleu, a ouvert la porte, et nous avons pu examiner, au grand étonnement de toutes les petites filles, une vaste cheminée du moyen âge.

Cette dame a eu la bonté de me conduire à la chapelle ; cette pièce, qui peut avoir dix pieds de large et vingt-cinq de longueur, serait un modèle admirable pour le plus charmant boudoir. Je ne crois pas que le style de la renaissance ait jamais trouvé rien de plus joli, mais je ne veux point exagérer, il n’y a aucun génie dans tout cela, rien qui aille à l’âme. Ce style n’en convient que mieux à un boudoir : je ne conçois pas comment l’on n’a pas encore copié celui-ci à Paris ; probablenment il est inconnu.

Ce que c’est que des yeux papelards ; anecdote de cette religieuse si belle, s’enfermant si bien à clef, mariée depuis à un ébéniste.

Mon jeune guide allait trottant devant moi, et répétant à demi-voix la liste de toutes les belles choses que doit voir l’étranger qui visite Bourges. Nous sommes arrivés à la maison de Cujas, rue des Arènes. Cela est charmant, c’est le mot. Comment n’en avons-nous pas une copie à Paris ? J’y ai lu les restes d’une inscription singulière.

Ensuite nous sommes allés à la porte Romane de Saint-Ursin, voisine du parc de l’artillerie. Sur le mur à droite, à huit ou dix pieds d’élévation, le guide m’a indiqué un bas relief qui représente chacun des mois de l’année par ceux des travaux de la campagne dont on s’occupe dans ce mois. Le travail est extrêmement barbare, et pourtant l’on est bien aise d’avoir vu ces bas-reliefs ; ce qui prouve, selon moi, que l’auteur avait un vrai talent. La barbarie de son siècle l’a seule empêché d’arriver à la gloire. Cet homme était comme Giotto. Nous voyons l’inverse tous les jours, des gens excessivement médiocres qui, poussés par leur siècle, font assez bien. Par exemple, quel talent avait Marmontel, et tous les Marmontels de la peinture que je ne veux pas nommer ? J’ai vu les substructions du palais du duc Jean de Berry ; c’est tout ce qu’il en reste. Cela est fort bien construit : l’architecte était peut-être venu d’Italie. La ville avait loué cette suite de caves à un fabricant de salpêtre ; et c’est sur une partie des caves que le département, aidé par l’État, va faire construire un palais de justice.

Ce nouveau bâtiment prendra les formes grecques ; mais, comme il n’aura qu’un rez-de-chaussée, il ne saurait être imposant. Le conseil des bâtiments civils, fidèle au budget, le plus grand ennemi du beau (je parle du budget), a rayé des plans de l’architecte tout ce qui n’était pas directement utile, et je crains bien que le palais de justice de Bourges ne soit un plat édifice. Il fallait le bâtir en style gothique. J’ai vu à Oxford des bâtiments gothiques assez jolis, quoique fort petits.

Je suis allé au Marché-Neuf, qui fait beaucoup d’honneur à M. Julien, l’architecte de la ville, qui a osé l’élever sans fondations, et à l’activité du maire.

J’ai fini par le musée : ce sont trois petites chambres bien modestes, où l’on a rassemblé, comme dans une boutique de bric-à-brac, tout ce qui a rapport aux arts. Le conseil général berrichon frémirait à l’idée de donner quelque argent pour un objet futile. Toutefois, on trouve même à Bourges un savant qui s’occupe de numismatique avec zèle et science ; c’est M. Mater (je crois, premier président de la cour royale).

Dans ce pauvre petit musée, j’ai considéré longtemps et avec respect le portrait de Jacques Cœur ; il se trouve là pêle-mêle avec des cardinaux qui se donnèrent la peine de naître. Si jamais les habitants du Berry arrivent à cet excès de dépravation de dépenser de l’argent pour quelque chose qui ne rend aucun revenu, ils élèveront deux statues de bronze, l’une à Jacques Cœur, l’autre à Louis XI, tous deux nés à Bourges et gens de talent.

J’oubliais la bibliothèque, qui est fort mal placée dans quelques salles humides de l’archevêché. Heureusement, monseigneur ne veut point de ce voisinage immonde. Du reste, ce sage prélat ne devrait point s’effrayer du progrès des lumières : j’ai trouvé trois lecteurs au milieu de tous ces vieux bouquins, plus propres à arrêter l’essor de l’esprit humain qu’à lui donner des ailes. Il est évident que les bibliothèques des petites villes devraient se composer uniquement de la collection de tous les auteurs célèbres qu’on appelle le Panthéon, et qui ne coûte pas quinze cents francs. M. Guizot, à qui l’on ne peut refuser le mérite d’avoir fondé en France l’instruction publique, a donc eu raison de souscrire au Panthéon pour une somme de cent mille francs.

Le bibliothécaire de Bourges est un homme fort capable, autant qu’en peut juger mon ignorance ; je n’ai pas osé lui demander son nom. Il a fait une fort bonne copie du compte des dépenses occasionnées par la représentation d’un mystère. Remontons plus haut : rien n’était plus gai que les villes de France au cinquième siècle. Voyez les injures que le prêtre Salvien adresse à cette gaieté qui fait oublier l’enfer.

Au lieu de dîner dans ma triste auberge, comme aurait fait un voyageur vulgaire, je suis allé passer les deux dernières heures de mon séjour à Bourges à la cathédrale, et dans le joli jardin de l’archevêché qui l’avoisine. J’ai appris que monseigneur voudrait bien fermer ce jardin au public, sous prétexte qu’autrefois les archevêques seuls en avaient la jouissance.



  1. Ajouté plus tard au Havre.