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Michel Lévy frères (volume Ip. 222-235).


— Nivernais, le 18 juin.

J’ai passé par Clermont, qui m’a donné un vif chagrin, celui de ne pouvoir m’y arrêter. Quelle magnifique position ! Quelle admirable cathédrale ! Quelle belle chaleur ventillata !

La vue que l’on a du Puy-de-Dôme, qui n’est qu’à deux lieues de la ville, élève l’imagination, tandis que l’aspect de la Limagne donne l’idée de la magnificence et de la fertilité. Je n’ai pu donner qu’un quart d’heure à la cathédrale commencée vers 1248, mais non achevée. La voûte est à cent pieds du pavé, la longueur de l’édifice est de trois cents pieds, les piliers du rond-point sont remarquables par leur délicatesse. Ce monument, d’un aspect sévère et imposant, domine toute cette ville sombre, bâtie elle-même sur un monticule. J’ai été surpris et charmé par la vue que l’on a de la terrasse. La très-antique église de Notre-Dame-du-Port, qui date de 500 et fut reconstruite en 866, mériterait une description de plusieurs pages. La grande difficulté, comme à l’ordinaire, serait d’être intelligible. En Auvergne, on tire un grand parti de la différence de couleur dans les matériaux des surfaces. Les anciens peignaient les façades de leurs temples. Avant cette découverte assez récente, les savants d’académie maudissaient cette pratique.

Mon correspondant a voulu absolument me conduire au jardin de Mont-Joly, à vingt minutes de la ville ; j’y ai trouvé une magnifique allée de vieux arbres qui, à elle seule, vaudrait un voyage de dix lieues. Et je n’ai pu donner qu’une heure et demie à celle ville de Clermont ! Sa position rappelle les plus jolies villes de la Suisse, avec cette différence, en sa faveur, qu’elle est bâtie en lave, et que la présence d’un volcan, même éteint, imprime toujours au paysage quelque chose d’étonnant et de tragique qui empêche l’attention de se lasser. Il me semble que le lecteur est d’avis que rien ne conduit aussi vite au bâillement et à l’épuisement moral que la vue d’un fort beau paysage : c’est dans ce cas que la colonne antique la plus insignifiante est d’un prix infini ; elle jette l’âme dans un nouvel ordre de sentiments.

Mon séjour si bref à Clermont a encore eu le temps d’être pollué par des plaintes. J’étais dans le ciel ; cette réclamation d’une maison de nos amies contre une autre maison également amie m’a fait tomber dans la boue. Quand serai-je assez riche pour n’avoir plus de rapports forcés avec aucun homme ? La postérité dira : L’envieux dix-neuvième siècle ; c’est la triste épithète qu’il mérite en France. Tous les tracas d’aujourd’hui étaient excités par l’envie.

Si j’avais huit jours à moi, il me semble que je les emploierais fort bien dans les Cantals aux environs de Saint-Flour. Il y a là des solitudes dignes des âmes qui lisent avec plaisir les sonnets de Pétrarque ; mais je ne les indiquerai pas plus distinctement, afin de les soustraire aux phrases toutes faites et aux malheureux superlatifs des faiseurs d’articles dans les revues.

Ce soir, par mes façons de parler franches et imprudentes, j’ai conquis le mépris d’un marchand de fer bien plus considérable que moi, et homme d’esprit, mais de cet esprit rococo qui régnait il y a vingt ans ; il admire la biographie Michaud. J’avouerai que depuis que j’ai atteint deux mille écus de rente, je ne songe plus à la prudence ; c’est trop d’ennui pour mon peu d’ambition.

Si l’on veut passer pour capable, il faut dans la France d’aujourd’hui parler d’un air dolent, ne jamais aborder d’idées générales, et traiter avec respect cinq ou six niaiseries qui sont encore les faux dieux de chaque carrière. On dirait que n’être pas important est une insulte pour tous les importants. Je crains bien que d’ici à quatre ou cinq ans ces dieux ne tombent à plat ; ce malheur arrivera quand il n’y aura plus dans les affaires que des hommes nés après 1789.

Je prévois une seconde cascade dans un avenir beaucoup plus reculé, d’ici à trente ans, quand arriveront aux affaires les hommes qui avaient quinze ans en 1828, à cette époque fatale où tout ce qui portait des gants osait appliquer le raisonnement aux vieilleries les plus vénérables. Mais alors les fils d’enrichis sauront lire, leur voix comptera en littérature, ce qui fera contre-poids au torrent de l’innovation.

Voici l’accident qui m’arrive : mon attention est empoisonnée pour toute une journée si je l’arrête sur des âmes basses, et les âmes basses qui se trouvent réunies à beaucoup d’esprit ne font que rendre le poison plus subtil ; de là mes imprudences par inattention.

Écrire ce journal le soir, en rentrant dans ma petite chambre d’auberge, est pour moi un plaisir beaucoup plus actif que celui de lire. Cette occupation nettoie admirablement mon imagination de toutes les idées d’argent, de toutes les sales méfiances que nous décorons du nom de prudence. La prudence ! si nécessaire à qui n’est pas né avec une petite fortune et qui pèse si étrangement et à qui la néglige, et à qui invoque son secours !

Jusqu’ici j’ai placé entre des crochets, pour être omis, tous les détails sur la physionomie de chacun des grands monuments gothiques, le seul ornement des paysages de France. Que de choses à dire, par exemple, de la cathédrale de Clermont !

La pluie à verse qu’il fait ce soir (se figure-t-on quelque chose de décourageant comme la pluie à verse qui tombe à grand bruit sur le pavé d’une laide ville de province, à sept heures du soir ?) la pluie donc me donne le loisir, et qui plus est l’audace de présenter au lecteur :

1° L’histoire de l’architecture romane, qui, au onzième siècle, succéda à la romaine et la copia autant que la misère et la barbarie des temps le permettaient.

2° L’histoire de l’architecture gothique qui succéda à la romane au treizième siècle, et fut remplacée elle-même vers l’an 1500 par la renaissance.

Puis est arrivée l’imitation de l’Italie ou le Val-de-Grâce, ensuite la ridicule architecture gallo-grecque ou le Panthéon ; après quoi nous avons vu paraître Notre-Dame-de-Lorette, à qui Dieu fasse paix.

Vous savez qu’on appelle aujourd’hui architecture gothique l’architecture romane et l’architecture gothique proprement dite ; celle-ci n’eut jamais rien de commun avec les Goths ; personne ne songeait plus à ces barbares en l’an 1200.

L’architecture romane, et après elle l’architecture gothique qui la fit oublier, employèrent un nombre presque infini d’ornements minutieux ; les formes de ces ornements varient à peu près tous les cinquante ans. Ainsi, si l’on veut se donner la peine de se mettre dans la mémoire les formes successives d’une vingtaine d’ornements prétentieusement baroques et minutieux, on pourra facilement passer pour savant aux yeux du vulgaire. En entrant pour la première fois dans une église, on s’écrie d’un air inspiré :

— Telle partie est du douzième siècle et telle autre du quatorzième ; ces gros piliers ronds, là-bas, sont du onzième. Pour peu qu’on ait de sûreté dans la mémoire, on peut souvent circonscrire la certitude de la date d’une construction dans un intervalle d’une cinquantaine d’années.

La perspective de pouvoir se donner un peu d’importance inspirera-t-elle le courage de lire les détails qui suivent ?

Le problème à résoudre est celui-ci :

En entrant dans une église, pouvoir lancer ces mois d’un air inspiré, ou mieux encore, d’un air grave, modeste et légèrement gémissant : Telle partie est du onzième siècle, telle autre du quatorzième.

1° Remarquez que le plus grand nombre des églises a été en construction au moins pendant cent cinquante ans.

2° On sait le nom de la province où l’on se trouve, le Poitou, l’Auvergne, la Bretagne, etc. ; or, le nom de la province étant connu, les chapiteaux des colonnes donnent la date, à cinquante ans près, car ils sont formés :

Par des bas-reliefs à personnages,

Par des feuilles imaginaires,

Ou par des feuilles de vigne ou autres, fort bien copiées d’après nature.

PERFECTION DU GOTHIQUE.

À Reims, cathédrale commencée pendant l’époque de transition du roman au gothique.

À Rouen, Saint-Ouen, pur gothique fleuri et quelque peu de flamboyant. Le gothique fleuri copié les végétaux d’après nature.

Tout édifice nommé Sainte-Chapelle (en style ecclésiastique, sorte de collégiale) n’a qu une nef et présente la forme d’une cage vitrée.

Dans le midi de la France, les édifices les plus considérables ont été élevés quand le style roman était à la mode, de 1000 à 1200.

Dans le Nord, sous le règne du style gothique, de 1200 à 1500[1].

Chaque province, en France, a eu son beau moment, celui où l’on y faisait de belles choses. Les révolutions successives de l’art ont été avancées ou reculées par les circonstances particulières à cette province.

Influence des matériaux : en Poitou, un ouvrier pouvait faire cinquante chapiteaux par an ; avec le granit de Bretagne, il lui eût fallu un an pour un seul chapiteau.

On peut dire que souvent, en France, on a imité Sainte-Sophie de Constantinople avec ses dômes, et l’architecture byzantine ou romaine de Justinien. Mais il me semble qu’à Autun, à Aix, etc., on a imité plus directement encore les grands monuments romains que l’on avait sous les yeux.

Une grande révolution marqua la fin du douzième et le commencement du treizième siècle : la témérité s’empara des esprits en fait d’architecture ; on méprisa le genre solide, et l’on n’eut plus de goût que pour la hardiesse ; en d’autres termes, la solidité romane se vit remplacée partout par les longues colonnes grêles et par les voûtes placées à cent pieds de terre, triomphe de l’architecture gothique.

Celle-ci s’empara de l’ogive que l’architecture romane employait quelquefois. Comme ce genre de voûte n’a pas de poussée, ou du moins très-peu, l’art gothique put la placer dans les airs à une prodigieuse élévation et à l’extrémité de ses colonnes excessivement allongées. Voyez Strasbourg, voyez Reims. Cette page serait fort claire si on la lisait dans la fameuse église de Coutances, triomphe de la ligne verticale, ou au moins à Saint-Denis.

Comme nous l’avons dit, presque toutes les églises présentent des parties exécutées en des siècles différents.

Les chanoines de Milan recevaient tous les ans des sommes considérables pour terminer leur magnifique église, toute de marbre blanc taillé en filigranes gothiques. Ils eurent l’esprit de laisser le portail dans un état déplorable de non-achèvement. Quoi de plus ridicule que de voir, en face d’une grande place, un mur fort laid percé par une porte dont la voûte était en briques toutes nues ? Et cette misérable porte donnait entrée dans une cathédrale magnifique ornée de quatre mille statues et dont les arcs-boutants sont de marbre blanc artistement ciselé. Pendant deux siècles, cet innocent artifice des chanoines leur valut des millions, et ils avaient le plaisir de se voir dans tous les testaments. Mais Napoléon vint ; et, quand il fut roi d’Italie, il leur joua le mauvais tour de faire achever la façade de marbre blanc de leur église : c’est le fameux Dôme de Milan. Rien au monde de plus joli.

Souvent, en France, une nef romane, et tellement solide qu’elle en est lourde, conduit à un chœur construit avec toute la légèreté et la coquetterie gothiques.

Au milieu de ces deux moitiés, disant l’une le contraire de l’autre, quelle est l’impression générale ?

L’habitude couvre tous ces contre-sens de son complaisant manteau. N’est-elle pas toute-puissante sur des Français ? Qui d’entre nous s’avise de réfléchir l’habitude[2] ? D’ailleurs il n’y a pas trente ans peut-être qu’on commence à y voir un peu clair dans ces choses-là. Qu’on on juge par une seule circonstance, la langue n’est pas encore faite. L’architecture gothique attend son Lavoisier.

Si le lecteur se trouve encore un peu de patience, après avoir dit ce que c’est que le gothique, je demande la permission d’ajouter quelques pages pour son histoire.

HISTOIRE DU GOTHIQUE.

Le septième siècle fut déjà bien barbare ; voyez les plaintes de l’historien Frédégaire :

« J’aurais désiré, dit-il dans son découragement, qu’il me restât assez de facilité d’écrire pour que je pusse être, même de loin, comme tels et tels (il nomme les écrivains qui l’ont précédé) ; mais l’on puise difficilement là où l’eau ne coule plus tous les jours. Le monde devient vieux, et c’est pourquoi la sagacité s’émousse en nous ; personne, dans ce temps, ne peut et n’ose être semblable aux orateurs qui ont précédé[3]. »

Charlemagne, ce puissant génie, appela des étrangers savants : un jour il ordonna que tous ses sujets apprendraient à lire. (Les princes, dans ce temps-là, n’avaient pas peur de l’esprit ; la force de leur peuple était la leur.) Il fit mieux que d’ordonner, au milieu de tant de guerres se renouvelant sans cesse, il tint la main à l’exécution de son décret.

Cette volonté ferme porta ses fruits, même pendant les règnes de son faible fils, Louis le Débonnaire, et de Charles le Chauve. Mais, sous des rois dépourvus de la faculté de vouloir, et au milieu du désordre croissant, l’action du grand homme couché dans sa tombe s’éteignait peu à peu. Elle cessa tout à fait avec le neuvième siècle, et, au dixième, la France arriva à la barbarie la plus complète. L’état des sauvages les moins avancés, tels qu’on les trouvait encore il y a vingt ans dans l’Amérique du Nord[4], est bien préférable ; chez eux, du moins, l’hypocrisie et la trahison sont punies. Au dixième siècle, on les voit récompensées par les places les plus avantageuses de la société.

Le malheur et le désordre général arrivèrent à ce point que la société nuisait plus aux hommes qu’elle ne leur servait. Quelques sages esprits retirés dans les cloîtres s’aperçurent de cet abus.

Ce fut au milieu de ce chaos abominable du dixième siècle que cet être social que nous appelons la France commença à se former. Ce qui n’empêche point les écrivains monarchiques, qui apparemment travaillent sur des mémoires particuliers, de nous parler sans cesse de notre belle monarchie de quatorze siècles.

Dès le cinquième, bien longtemps avant l’affreuse barbarie du dixième, les évêques étaient à peu près les seuls magistrats. C’est ce que l’on voit dans l’histoire de cet honnête homme si sincère, Grégoire de Tours.

Le rôle des prêtres exigeait alors infiniment d’esprit ; il fallait se soutenir, sans force physique, au milieu de ces barbares souvent furieux qui ne comprenaient que la force du glaive. Les prêtres, pour établir leur empire, parlaient sans cesse de l’enfer à la partie faible de la société, aux enfants, aux femmes, aux vieillards affaiblis.

La menace vague contenue dans cette grande idée de l’enfer, base du christianisme, ne suffisant plus pour contenir les barbares furibonds de la fin du neuvième siècle, les prêtres se concertèrent et annoncèrent que le monde allait finir en l’an mille. Pour le coup, les barbares prêtèrent l’oreille.

Les dons qu’obtint le clergé furent énormes : un chef barbare donnait des milliers d’arpents au couvent voisin pour obtenir une petite place dans le ciel. Si le lecteur est en France, il peut se dire que la place sur laquelle il se trouve en lisant ceci a été donnée trois fois à l’Église. Comme on voit, dans les moments de fureur ou de nécessité, les barbares reprenaient ce que leurs femmes ou eux avaient donné lorsqu’ils voyaient de près l’enfer les menaçant de ses supplices.

« Tout ce que tu auras chevauché sur ton petit âne, dit Dagobert à saint Florent, pendant que je me baignerai et mettrai mes habits, tu l’auras en propre. Saint Florent monta en toute hâte sur son âne, et trotta par monts et par vaux, plus rapidement que ne l’aurait fait à cheval le meilleur cavalier. »

Il est évident, d’après ces grandes circonstances de l’histoire générale, qu’avant l’an 1000 on n’a pu élever en France que des édifices misérables.

À Rome même, la décadence avait été d’une si étonnante rapidité, que, dès l’an 300, les architectes qui construisirent l’arc de triomphe de Constantin (que l’on voit encore aujourd’hui près du Colisée) ne trouvèrent rien de mieux que de voler les bas-reliefs et les colonnes de l’arc de triomphe de Trajan ; et ces colonnes, ils les placèrent la tête en bas. Chose singulière ! c’était précisément pendant que dans Rome l’on en était à ce point de barbarie, que les Gaules arrivaient à leur plus haut point de splendeur littéraire. La langue latine était parlée généralement : Toulouse, Autun, Trêves et Bordeaux étaient des capitales brillantes. Mais les invasions des barbares vinrent tout effacer, et vers l’an 1000, après que les Normands et tant d’autres eurent pillé la France, on ne pourrait se faire d’idée aujourd’hui de la misère de Chartres, de Paris, de Reims, des lieux, en un mot, que le treizième siècle enrichit de ses plus magnifiques édifices.

Au milieu de l’effroyable désordre et du malheur général, les hommes en vinrent à ne plus songer qu’au moment présent, toute idée d’avenir autre que celle du paradis s’éteignit dans les cœurs. On ne construisit plus que de misérables maisons en bois pour se mettre à l’abri de la pluie et du froid, et au dixième siècle il n’y eut plus d’architecture. Mais après l’an mil, l’idée habilement répandue de la proximité de la fin du monde avait rassemblé des richesses énormes dans les mains du clergé. Or, quel plaisir pouvait se donner un évêque de l’an mil, qui pouvait tout sur les paysans du voisinage, et qui avait réuni beaucoup de livres pesant d’or et d’argent, si ce n’est celui de bâtir une cathédrale ? De là, la magnifique renaissance de l’architecture au onzième siècle.

Chose étonnante ! Nos barbares ancêtres, quoique si forts matériellement, n’eurent point l’idée de bâtir avec d’énormes blocs de pierre. C’est ce qu’avaient fait pourtant ces peuples antiques et à demi sauvages, qui ont laissé à Alba (près de Rome) et en cent endroits de l’Italie ces constructions si imposantes que l’on appelle aujourd’hui cyclopéennes.

L’art de bâtir était mort en quelque sorte avec l’empire des Césars, mais les édifices romains subsistaient en partie au onzième siècle : la plupart servaient de forteresse, et les barbares eurent l’idée malheureuse de les copier. C’est là le premier mauvais tour classique que l’antiquité nous ait joué. Si nos ancêtres eussent suivi leur instinct naturel, ils eussent du moins entassé d’énormes blocs de pierre ; et leurs œuvres seraient imposantes. Ils ont imité, et la postérité les méprise ou les ignore.

Au sortir de ce dixième siècle, qui fut en France l’époque du plus grand abaissement de l’espèce humaine, les chefs barbares, guidés par les évêques qui pour n’être pas détruits cherchaient le plus possible à se mêler aux affaires temporelles, voulurent imiter les lois qui avaient régi dans les Gaules les cités romaines.

Cette idée fort juste conduisit de son côté à l’idée malheureuse de copier les constructions romaines ; mais rien de plus pauvre, de plus mesquin, de plus misérable, de plus laid que ces tristes imitations : fort peu subsistent après huit siècles seulement. Les barbares emploient de très-petits morceaux de pierre, ils mettent dans leurs murs des rangées horizontales de briques, pour tâcher de rétablir le parallélisme des assises.

Dès le temps de l’empereur Gallien (253 de J.-C.), on voit les briques employées à cet usage, mais seulement dans des constructions d’une importance secondaire. Quelques portions de l’église de Saint-Martin à Angers, de la cathédrale de Trêves et d’un hospice à Metz[5], montrent que les barbares adoptèrent cet usage pour leurs palais et leurs basiliques. Les barbares, ne sachant pas calculer le poids et la forme des pierres, ne pouvaient les faire tenir ensemble et former des voûtes, ils employaient de préférence les troncs de chêne que leur offraient leurs forêts. C’était donc avec des toits en charpente et non avec des voûtes que leurs églises étaient couvertes. De là les incendies fréquents. (Voir l’Histoire de Saint-Ouen.)

La voix morale que les vieilles cathédrales ont pour nous, ce qu’elles disent à notre âme lorsque nous les considérons dans un moment de calme et de tranquillité, est l’effet du style.

Dix savants peut-être, tous plus ou moins ennemis de la logique, ont espéré se faire un titre de gloire, en imposant un nom au style de ces édifices bâtis au onzième siècle avec l’argent qu’avait produit la fin du monde. Ce style s’est appelé roman, byzantin, lombard, saxon, etc. ; le public, ce me semble, n’a pas encore fait de choix ; en attendant sa décision suprême, j’adopterai le mot roman, parce qu’il indique le principal caractère des édifices construits au onzième siècle. 1° Ils furent avant tout l’imitation de l’architecture romaine[6].

2° On imita aussi l’architecture de l’Orient. Il était naturel qu’un prêtre qui était allé en pèlerinage à la terre sainte, et qui bâtissait une église à son retour, voulût copier le tombeau du Christ qu’il avait vénéré à Jérusalem. En allant à Jérusalem, il avait vu en Grèce les monuments du Bas-Empire, et probablement en Asie quelques-uns des édifices que venaient d’élever les conquérants sarrasins ; de là les dômes.

Par exemple, un chef puissant de l’Anjou, Foulques Nerra, fit de nombreux voyages en terre sainte ; il vénérait les choses qu’il y avait vues, et il dut chercher à les imiter.

3° Les ordres monastiques avaient de grandes richesses, des privilèges, etc., etc. ; mais chacun d’eux suivait aussi des pratiques de dévotion particulières, et plus agréables à Dieu que celles du voisin. Dans les édifices qu’ils élevèrent, ils durent songer à favoriser ces pratiques. La plupart des architectes étaient ecclésiastiques.

4° le bon sens aurait dû faire songer aux exigences de notre ciel sombre et pluvieux. Notre climat est précisément le contraire de celui de l’Orient qu’on imitait sottement dans son architecture. Nos plus grandes fêtes, Noël et Pâques, se rencontrent souvent avec des temps abominables. Eh bien ! cette considération, qui eût été capitale pour des hommes de sens, n’eut presque pas d’influence sur la forme des églises, tant les prêtres avaient pris soin de brouiller nos bons aïeux avec la logique.

Les toits des églises, qui pouvaient avoir à supporter d’énormes quantités de neige, furent longtemps plats comme les toits des heureux climats d’Orient.

Les quatre causes que je viens d’indiquer durent agir d’une façon bien différente, à Paris par exemple, placé si loin de tout grand édifice romain[7], et à Nîmes ou à Aix, environnées de magnifiques monuments de l’antiquité. Les cirques d’Arles et de Nîmes, le pont du Gard, la Maison carrée, l’arc de triomphe et le théâtre d’Orange, et d’autres édifices qui peut-être existaient au onzième siècle et ont été détruits depuis cette époque, donnaient des leçons de grandiose aux architectes romans. Ils n’ont point employé l’ogive si solide pour le pont Saint-Esprit, et le porche de la cathédrale d’Avignon est copié de l’antique.

Par la suite, quand le gothique, méprisant la solidité romane et cherchant à étonner par ses imprudences apparentes, tenta de pénétrer dans le midi de la France, il trouva dans les cœurs, comme puissance rivale, l’admiration pour le pont du Gard et la Maison carrée.

Le plus joli chapiteau historié que je connaisse se trouve à Issoire. Au premier aspect, je l’aurais cru l’ouvrage de ce grand artiste, mademoiselle de Fauveau. J’en ai vu le dessin fidèle chez le savant M… ; il représente des vierges ailées et des guerriers endormis revêtus de cottes de mailles.

Ce chapiteau est du onzième ou peut-être du douzième siècle. Au quinzième, la cuirasse remplaça peu à peu la cotte de mailles.

À Brioude on voit de fort jolis chapiteaux ; ils représentent ordinairement le diable qui dévore un damné. Il était bien que les fidèles eussent ces chapiteaux à contempler en attendant l’arrivée du prédicateur. La langue du diable a des formes singulières, et est employée à de drôles d’usages.

On m’a montré à la poste de… une aquarelle qu’un jeune paysagiste avait laissée en gage. Elle représente les environs de Saint-Nectaire (à sept ou huit lieues de Clermont) ; on surprend, pour ainsi dire, en flagrant délit l’éruption du volcan. La plaine que représente cette aquarelle est hérissée de petits monticules volcaniques et de cratères ; on voit à droite la montagne de granit qui a arrêté la lave lors de la grande éruption.

À Saint-Nectaire les chapiteaux historiés de l’église représentent les miracles de ce grand saint. Hors le temps des eaux, il n’y a pas cent personnes à Saint-Nectaire ; il n’est pas prudent de s’y hasarder, il faudrait mettre une tente dans son bagage. Plus les chapiteaux sont anciens, moins ils ont de saillie ; effet naturel de la malhabileté des ouvriers.



  1. Voir la Chronologie du roman et du gothique, p. 50.
  2. J’ai vu un jour tomber un pont sur lequel je me trouvais ; connue il n’y eut que trois personnes de tuées, aussitôt on rendit grâce à Dieu de sa bonté.
  3. Obtaveram et ego ut mihi succumberet talis dicendi facundia, ul vel paululum essem ad instar (il nomme ici Grégoire de Tours et les autres écrivains qui l’ont précédé). Sed rarius hauritur ubi non est perennitas aquæ. Mundus jam senescit, ideoque prudentiæ acumen in nobis tepescit, nec quisquam potest hujus temporis, nec præsumit oratoribus præcedentibus esse consimilis. Scriptores rerum franc, t. II, p. 414.

    Frédégaire, mort vers 658.

    Grégoire de Tours, mort vers 595.

  4. Voyage du capitaine Bonneville, par Washington Irving.
  5. Mérimée, Essai sur l’architecture religieuse.
  6. Je dois, ce me semble, ajouter un mot à ma définition du style. Notre âme, quand elle entend gronder le tonnerre, n’est plus terrifiée. Pour beaucoup de gens ce son, souvent magnifique par sa plénitude, produit un effet musical. Le plus nuisible des athées, Franklin, a eu l’impiété d’expliquer la foudre. Notre âme est donc bien différente de ce qu’était l’âme du Bourguignon en l’an 1200. Les églises romanes ou gothiques nous disent donc, exactement parlant, autre chose que ce qu’elles disaient à ces barbares si sûrs de l’enfer.
  7. Je ne puis garder toutes les avenues contre la critique ; j’ai si peu d’espace. Je sais qu’on peut dire qu’on voyait peut-être à Paris, au onzième siècle, le palais de Julien ; à Lillebonne, quelques constructions antiques, etc. Mais il serait bien difficile, ce me semble, de prouver que ces édifices existaient alors ; qu’ils étaient comparables à ceux de Nîmes, d’Arles et d’Orange. Au onzième siècle, comme de nos jours, l’habitant de Paris qui voulait voir quelque chose d’antique devait aller au moins jusqu’à Autun, dont l’amphithéâtre existait sans doute encore au onzième siècle.