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Michel Lévy frères (volume Ip. 180-192).


— Vienne, le 9 juin 1837.

Me voici arrivé à Vienne par une route abominable, toute de montées et de descentes ; deux ou trois fois ma pauvre petite calèche a été sur le point d’être brisée par les énormes charrettes à six chevaux venant de Provence. Et, ce qu’il y a de pis pour un grand cœur, je n’aurais pu me venger ; le moindre signe d’insurrection de ma part m’aurait valu les coups de fouet de deux ou trois charretiers provençaux, les plus grossiers et les moins endurants du monde. Il est vrai que j’ai des pistolets ; mais ces charretiers sont capables de n’en avoir peur qu’après que j’aurais tiré ; et quelle affreuse extrémité !

Je ferai la même remarque que dans le Gâtinais : pourquoi ne pas placer la grande route de Lyon à Vienne sur la rive droite du Rhône où il n’y a pas de montagnes ? elle entrerait à Vienne par le joli pont suspendu sur lequel je viens de me promener. La route pourrait aussi, ce me semble, suivre le bord à gauche.

Un monsieur fort obligeant, que je rencontre sur la route, m’apprend que l’on est obligé d’en raccommoder sans cesse le pavé. Dix lieues de pavé de cette route coûtent quarante mille francs d’entretien chaque année, et cela ne suffit pas. Le nombre des chevaux qui périssent sur la route, et dont on voit les tristes débris, est fort considérable. C’est probablement l’endroit de France où l’on voit passer le plus de grosses charrettes. Tous les savons, toutes les huiles, tous les fruits secs, dont le Midi approvisionne Paris et le Nord, sillonnent ce chemin. Considérez que la navigation du Rhône n’est presque pas employée ; ce fleuve est trop rapide pour le remonter. C’est donc sur ce point de la France qu’il faudrait commencer les chemins de fer.

À vrai dire, c’est le seul chemin de fer que je trouve raisonnable ; en d’autres termes, c’est le seul qui puisse payer six ou sept pour cent de rente pour le capital employé. M. Kermaingan estime le chemin de fer de Marseille à la Saône, au-dessus de Lyon, 66 millions ; il a passé l’été à l’étudier.

Il faudrait un milliard pour faire la grande croix, c’est-à-dire le chemin de fer de Marseille au Havre par Lyon et Paris, celui de Strasbourg à Nantes, et 3° celui de Paris en Belgique, avec embranchement sur Calais. Mais personne jusqu’ici n’a étudié la question financière. Sera-ce le bon sens qui décidera des chemins de fer ? En vérité, je n’en crois rien. La mode, aidée par de jolis cadeaux, nous donnera ces nouveaux chemins. Il est si commode de créer des actions sur lesquelles on gagne dix pour cent ! qu’importe ce que devient l’entreprise ? Le fondateur, homme de hardiesse, a réalisé son bénéfice. On vient en cinq heures et demie du Havre à Rouen par les bateaux à vapeur : à quoi bon un chemin de fer ? On pourra, si l’on veut, faire un chemin de fer de Rouen à Paris. Je ne sais si les voyageurs de Calais à Paris sont en assez grand nombre pour payer leur chemin ; mais où trouver des gens raisonnables pour discuter ces questions et bien d’autres ? La dernière Chambre, si respectable d’ailleurs, a prouvé qu elle était totalement incapable.

Mon correspondant de Lyon m’a donné une belle étude du chemin de fer de Lyon à Marseille par M. Kermaingan, inspecteur général des ponts et chaussées : c’est avec la carte fort bien exécutée, qui accompagne ce projet, que je voyage maintenant.

Pour exprimer avec netteté une idée qui me vient, je suis obligé d’employer quelques noms propres. J’en demande pardon aux intéressés.

Les talents de M. Kermaingan sont aussi incontestables que sa probité ; on peut en dire autant de M. Vallée, chargé de l’étude du chemin de fer de Paris à Bruxelles, et de M. Polonceau, qui a étudié le chemin de fer de Paris au Havre par les vallées.

On pourrait adjoindre à ces trois ingénieurs trois négociants nommés au scrutin par le commerce de Paris et un savant du premier ordre, tel que M. Arago. En interrogeant une commission formée de sept personnes, on pourrait espérer d’arriver à quelque chose de vrai. Mais que faire, si les réponses de cette commission trop respectable contrarient la mode à laquelle le pouvoir voudrait obéir dans le moment ? Le cardinal de Richelieu ne recommande-t-il pas d’employer dans la monarchie le moins d’hommes vertueux qu’il se pourra ?

(Je ne change rien à ces lignes, écrites avant que le gouvernement s’occupât de cette question.)

Le grand malheur des chemins de fer, c’est qu’ils ne peuvent profiter des lumières que, bon gré mal gré, la liberté de la presse jette sur tous les sujets.

Celui-ci est trop difficile à expliquer. L’exposition de la difficulté à résoudre ennuie le lecteur, et le commis qui a un intérêt triomphe, et fait signer ce qu’il veut par son ministre.

Je désirerais passionnément que tout ceci ne fût pas exact ; la France serait plus civilisée.

Les épigrammes de la presse ne viendront point stimuler la paresse des gens payés pour s’occuper des chemins de fer ; le sujet est trop ennuyeux à expliquer, et l’esprit amusant des journalistes n’aura jamais la patience d’exposer clairement les diverses friponneries que peut occasionner un chemin de fer. Les gens adroits peuvent donc spéculer en paix sur cet objet important, par exemple créer deux mille actions de cinq mille francs pour un chemin de fer qui peut rendre tout au plus trois pour cent du prix de construction, faire persuader au public, par les journaux, qu’il va donner dix pour cent, vendre à sept mille francs toutes les actions créées à cinq mille chacune, et ensuite souhaiter le bonsoir à l’entreprise.

C’est ce qui ne pourrait arriver, si l’on mettait à la tête de tous les chemins de fer une commission de savants qui sachent compter et ne se vendent pas.

Que deviendront les capitaux employés en chemins de fer, si l’on trouve le moyen de faire marcher les waggons sur les routes ordinaires ?

D’un autre côté, les chemins de fer rendent les guerres impossibles ; elles choqueraient trop d’intérêts chez les nations voisines. Mais le maître peut avoir intérêt à la guerre.


— Vienne, le 10 juin.

Les gens de Vienne sont affables, et ne craignent nullement de compromettre leur dignité en parlant à un voyageur inconnu ; nous sommes à mille lieues de Paris. J’ai été présenté à M. Boissat, notaire, l’homme le plus influent de Vienne, et qui règne par la bonté.

La ville moderne est bien laide, mais en revanche sa position est admirable ; j’aime bien mieux cette chance-là qu’une ville bien bâtie et jetée dans un fond, comme le château de Fontainebleau, par exemple.

Vienne, que les Romains appelaient Pulchra, existe moitié sur le penchant des coteaux qui dominent le cours du Rhône, moitié sur une petite langue de terre qui s’étend entre le fleuve et ces coteaux. Elle est entourée de montagnes, les unes pelées, les autres couvertes de bois taillis ; leurs profils variés terminent son horizon d’une façon singulière.

Pour prendre une idée générale des montagnes et du cours du Rhône, j’ai eu le courage, malgré la chaleur excessive, de monter jusqu’aux ruines d’un vieux château qui couronne le mont Salomon. De ce point, la vue est étonnante ; il semble que le Rhône ait renversé les rochers et les collines pour se frayer un passage. Lorsqu’il arrive à Vienne, le fleuve coule, comme prisonnier, entre de hautes murailles de rochers. Vers le milieu de la ville, la Gère, petite rivière qui descend d’une haute vallée, et fait tourner les roues d’une quantité d’usines et de fabriques de draps, vient se jeter dans le Rhône.

Vienne fut le principal lieu des Allobroges. Ce peuple belliqueux avait pour limites le Rhône, l’Isère et les Alpes ; il fut vaincu d’abord par Domitius Ænobarbus, et enfin soumis par César. Après la conquête, Vienne fut la principale ville de la province romaine ; Tibère la fit colonie romaine.

Il y a ici quatre choses à voir, et cinq ou six heures suffisent pour cela :

1° Le petit temple antique dont l’évêque Burcard a indignement rogné les colonnes ; de plus, il a rempli les entre-colonnements par un vilain mur. On l’appelle le Prétoire. C’est maintenant le musée ;

2° L’église gothique de Saint-Maurice, assez commune, mais admirablement située sur une plate-forme à laquelle on monte par vingt-huit degrés ;

5° La pyramide hors la ville, ancien tombeau non achevé, et que les habitants appellent l’Aiguille ;

4° Les restes du théâtre et de la citadelle dans les vignes.

Je suis monté d’abord à Saint-Maurice, la cathédrale, qui domine la rue principale. Cette église est trop courte et sans caractère, mais bien éclairée ; commencée en 1502, elle n’a été terminée que vers le milieu du seizième siècle. Le portail et la partie de la nef qui y touche sont de cette dernière époque.

De là je suis allé dans les vignes pour voir ce qui reste d’un théâtre ; il est situé en belle vue, comme celui d’Albano près de Rome : les architectes cherchaient toujours un coteau pour appuyer les gradins. J’ai reconnu des murs, des gradins, la demi-circonférence du théâtre, qui est encore bien marquée ; il ne peut pas y avoir de doute sur ce monument. Au-dessus du théâtre, on voit les restes de la citadelle romaine ; les murs ont été exhaussés dans le moyen âge. J’ai admiré les ruines colossales des aqueducs romains. Une portion d’aqueduc sert maintenant de magasin à fagots chez un boulanger.

Le guide m’a conduit à ce qu’on appelle ici l’Aiguille : c’est une pyramide qui s’élève au milieu d’un champ, à peu de distance des dernières maisons du faubourg, du côté de Valence. Ce monument est réellement antique, mais il est bien laid. On distingue d’abord une pyramide à quatre pans, creuse dans une partie de sa hauteur ; elle est posée sur une base carrée, laquelle est soutenue par quatre arcades moins laides que la pyramide elle-même, et sous lesquelles on peut passer. Aux quatre angles sont des colonnes engagées. Le sommet de la pyramide est à soixante-douze pieds de terre.

Comme les chapiteaux des colonnes ne sont qu’ébauchés, je croirais que ce monument, quel qu’il soit, n’a jamais été terminé. On sait que les Romains ciselaient sur place les détails d’architecture. La pyramide de Vienne a du moins le mérite d’être faite avec des pierres énormes et parfaitement jointes. On n’aperçoit aucune trace du ciment ; mais on voit dans les pierres, comme au Colisée de Rome, des trous profonds pratiqués par les Barbares, apparemment pour voler des crampons de métal.

Ce monument aura été élevé à quelqu’un de ces empereurs que les prétoriens précipitaient du trône après quelques mois de règne ; la mort de l’empereur aura empêché de l’achever.

En rentrant en ville, le cicérone m’a conduit à l’église de l’abbaye de Saint-Pierre ; l’entrée est décorée de trois groupes barbares. Il est curieux de voir le point extrême des grandes réputations. Virgile, qui, dans le moyen âge, passait pour un grand magicien, est, dit-on, l’auteur de ces figures.

Le shah de Perse, qui régnait en 1809, demandait à M. Morier, ambassadeur anglais, si le fameux général Bonapour ou Bonda Pour se battait pour ou contre les Français.

On m’a montré vers le haut de la rue des Serruriers l’arc de triomphe. Cet arc, dont on ne peut reconnaître la destination, est orné, dans l’intérieur, de têtes de Satyres. On a incrusté dans le mur une figure gauloise, qui n’est ni du même temps ni du même style.

Enfin je suis arrivé à ce qu’on appelle le Prétoire, ou le temple d’Auguste ; ces belles formes antiques, quoique indignement mutilées, réjouissent la vue en élevant l’âme.

Ce temple était d’ordre corinthien ; il a 60 pieds de long sur 40 de large ; il était ouvert de tous les côtés. Les colonnes sont composées de plusieurs assises ; elles ont 25 pieds de hauteur en y comprenant les chapiteaux et les bases qui portent sur un socle. Elles étaient cannelées ces pauvres colonnes, mais la main barbare qui changea ce temple en église brisa les cannelures pour faire rentrer les colonnes dans l’alignement de l’ignoble mur de clôture. Ce fut le bienheureux Burcard, évêque de Vienne, qui, vers 1089, eut la gloire de détruire un temple païen. Que de belles choses existaient encore au onzième siècle !

Ce temple était périptère, c’est-à-dire entouré de colonnes, et il a un double fronton.

Le peuple croit que Ponce-Pilate rendait des jugements dans ce Prétoire, dont, assez mal à propos, on vient de faire un musée. Dans cinquante ans, la municipalité de Vienne fera un pas de plus : par ses ordres, on enlèvera le mur du Bienheureux Burcard, et l’on rendra ce temple à sa forme primitive autant qu’il est possible.

Dans ce musée de Vienne, on remarque quelques tronçons de colonnes d’un diamètre énorme, ce qui suppose des monuments de proportions gigantesques : à côté sont déposés des débris de statues colossales. M. Boissat, cet homme riche et aimable, devrait faire des fouilles et enrichir le musée.

En l’an VI de la république, une paysanne, nommée Serpolier, trouva dans sa vigne un joli groupe parfaitement conservé, et qui fait aujourd’hui l’ornement du prétoire. Ce sont deux enfants presque aussi grands que nature : l’un des deux tient une colombe de la main gauche, l’autre lui mord le bras droit, apparemment pour se faire céder la colombe. La composition de ce groupe est élégante et même un peu maniérée ; il y a de l’affectation. La pauvre femme qui l’avait découvert ne voulut pas le vendre à M. Millin, qui passait dans le pays. Jamais je ne me séparerai, disait-elle, de ces charmants petits anges que le ciel m’a envoyés pour la protection de ma maison.

Ce groupe a donné lieu à un grand nombre de dissertations, où la pauvre logique est outragée comme à l’envi. Je remarque que les savants venus en dernier lieu ont un avantage notable sur les autres ; ils prouvent agréablement que les suppositions de leurs prédécesseurs sont de toute absurdité.

Le Garofolo, assez bon peintre italien de l’école de Raphaël, peignait souvent un œillet dans le coin de ses tableaux. Garofolo, en italien, veut dire œillet. C’est peut-être par une raison semblable que le sculpteur du groupe de Vienne a placé un lézard qui saisit un papillon sur le tronc d’arbre voisin de l’enfant qui mord ; il y a un serpent sur le tronc d’arbre à côte de l’enfant qui tient la colombe : peut-être aussi ces animaux ne sont-ils placés là que pour donner quelque intérêt aux troncs d’arbres nécessaires à la solidité du groupe.

En 1773, on trouva dans une vigne, près de Sainte-Colombe, une belle mosaïque, représentant Achille reconnu parmi les filles de Lycomède ; mais le propriétaire détruisit la mosaïque pour se débarrasser du grand nombre de curieux qui venaient la voir.

On remarque au musée une épitaphe de l’an 1252 ; c’est un chanoine qui prie pour la rémission des péchés de ceux qu’il a trompés pendant sa vie.

Comme il est naturel, on trouve à Vienne, qui fut si longtemps la capitale des possessions romaines dans les Gaules, une foule de fragments antiques et d’inscriptions. La plus remarquable de ces inscriptions se voit dans le mur d’une maison qui donne sur la rue principale ; elle est composée de lettres qui ont quatre pouces et demi de hauteur, et sont d’ailleurs exécutées avec beaucoup de soin. En voici la traduction :

« D. D., flamine de Vienne, a donné, à ses frais, des dalles de bronze doré avec des supports, et les ornements des bases, et les statues de Castor et de Pollux avec des chevaux, et les statues d’Hercule et de Mercure. »

Un beau jour, à dix heures du matin, on voit un grand jeune homme sortir en courant d’une des plus belles maisons de Vienne : il était en chemise et pieds nus ; le sang lui sortait des deux joues.

Heureusement il ne vint à l’idée de personne de le soupçonner d’assassinat. Voici ce que nous avons appris le lendemain. Un mari fort belliqueux avait fait mine de partir pour la chasse, dans le dessein de revenir surprendre sa femme en flagrant délit ; il avait été averti par l’autre aide de camp, rival du jeune homme. Arrivé dans les chaumes, près de la ville, le chien fait partir des cailles, et le mari, malgré sa colère, ne résiste pas au plaisir de les tirer.

Il ne rentre qu’à dix heures, enragé contre lui-même, et pensant bien que la surprise serait pour une autre fois. Mais point, il trouve le jeune homme profondément endormi dans son lit, et il n’était pas seul. Le mari furieux lui porte un coup d’épée qui traverse les deux joues. Le dormeur est réveillé par le froid de l’épée qui passait sur sa langue. Une personne intéressée, qui se trouvait tout près, saisit l’épée au moment où l’époux la retirait pour en lancer un second coup mieux dirigé dans la poitrine du coupable. Celui-ci passe sous le bras de l’offensé et arrive dans la rue dans le plus simple appareil.

Un autre jeune homme de cette ville du Midi a été plus héroïque : pour sauver l’honneur d’une femme qu’il adorait, il a entrepris de descendre d’un cinquième étage à l’aide d’un seul drap de lit ; ce qui veut dire qu’il a sauté sur le pavé de la hauteur d’un quatrième : il s’est cassé les deux jambes. Une laitière passait à cinq heures du matin ; il lui a donné de l’argent, et s’est fait transporter à cinq cents pas plus loin sous les fenêtres d’une auberge. Le jeune homme est resté extrêmement boiteux ; ce qui est singulier, c’est qu’on l’aime encore.

Plusieurs petits villages du Dauphiné, fort laids et situés dans la plus désolée des plaines, ont conservé les noms des pierres milliaires voisines ; ce sont Septème, Oytier, Dièmos[1].

Je passe le joli pont suspendu, et me voici à Sainte-Colombe, vis-à-vis Vienne : il y a sur le bord du Rhône une vieille tour carrée du moyen âge, qui donne de la physionomie à tout le paysage. Mais ce n’est pas pour cette tour que je suis venu à Sainte-Colombe ; je désirais voir les célèbres statues découvertes par madame Michoud. Cette dame est probablement veuve ou parente d’un M. Michoud, célèbre juge de la cour royale de Grenoble. Cet homme intègre eut un peu de la fermeté du président Matthieu Molé ; il osa venir présider vers 1816 la cour d’assises qui jugeait à Valence Trestaillons, Truphémy, ou quelque autre héros du temps. On devine les lettres anonymes et les menaces auxquelles il fut en butte, lui étranger à la ville et arrivé seul.

La première de ces statues de marbre blanc, exécutée apparemment pour être vue de loin, représente une femme couverte d’une longue draperie qui tombe jusqu’à ses pieds. Un serpent roulé autour de son bras peut lui faire donner le nom d’IIygie. Les plis de la draperie sont profondément fouillés, mais non pas finis avec soin.

La seconde statue est admirable, et pourtant la tête, les bras et les pieds n’ont point été retrouvés ; c’est une femme agenouillée dans la position de la Vénus à la Tortue. Les parties de nu qui restent sont d’une vérité qui saisit et rappelle le buste du père de Trajan à Rome. Chose rare dans l’antiquité, l’artiste n’a pas voulu idéaliser. Le modèle fut sans doute une femme de vingt-sept à vingt-huit ans, ressemblant déjà un peu trop aux nymphes de Rubens.

Le savant M. D., de Grenoble, maintenant à Vienne, m’a prêté un cahier qu’il a formé de tous les passages des auteurs anciens où il est question de Vienne. Les principaux fragments que contient ce cahier sont de Jules César, Strabon, Pomponius Mela, Ptolémée, Pline.

Vienne a donné naissance à l’historien du Dauphiné, Chorier, qui a de la naïveté. J’ai trouvé cette ville fort bien décrite dans l’Album du Dauphiné, deux jolis volumes avec de bonnes lithographies que j’ai achetés en passant. Il y a des articles de M. Crozet, l’homme de France qui déchiffre le mieux les anciennes écritures. Quelle célébrité, s’il habitait Paris !

Il faudrait pouvoir s’arrêter trois jours, et aller d’ici à l’ancienne abbaye de Saint-Antoine, près Saint-Marcellin, et ensuite à Virieu, voir mademoiselle Sophie Laroche, dont tout le monde parle en ce pays (mademoiselle Laroche dit des choses étonnantes dans le sommeil magnétique, et il ne peut pas être question de fraude) ; je n’en ai pas le temps. J’éprouve à mon grand regret que je ne suis pas un curieux, mais un marchand. Aussi je comprends mieux que personne ce qui me manque pour oser donner au public un essai de voyage en France.

Il faudrait pouvoir étudier chaque département au moins pendant dix jours, ce qui, pour les trente départements que je parcours, ferait trois cents jours, ou dix mois ; et je ne puis allonger ma course en France que d’un mois ou deux tout au plus. En second lieu, et c’est là l’essentiel, il faudrait avoir les opinions que la mode prescrit en ce moment ; or je suis tout à fait déficient de ce côté-là. Je jouis par mes opinions, et je n’aurais aucun plaisir à les échanger contre des jouissances de vanité ou d’argent. Le ciel m’a si peu donné l’instinct du succès, que je suis comme forcé de me rappeler plus souvent une manière de voir, précisément parce que l’on me dit qu’elle n’est pas à la mode. J’ai du plaisir à me prouver de nouveau cette vérité dangereuse, à chaque fait duquel on peut la déduire.

— Mais, me dira-t-on, une fois un désavantage si grand bien compris dans toute son étendue, pourquoi s’aviser d’écrire ? Je réponds : Il y a huit ans que j’allai à Caen ; j’y suis retourné cette année, et j’ai vu que je n’avais gardé aucun souvenir ni du caractère apparent des habitants, ni des deux églises de Guillaume et de Mathilde, et pourtant j’y avais séjourné. Si je retourne aux colonies, j’aurai bien vite oublié les détails caractéristiques de la France actuelle, qui eux-mêmes auront disparu dans dix ans. Voilà le pourquoi de ce journal ; c’est parce que la France change vite que j’ai osé l’écrire : mais je n’en imprime qu’une petite moitié. À quoi bon choquer inutilement l’opinion régnante ? Ce qui me fait penser que cette opinion ne durera pas, c’est qu’elle n’est qu’un intérêt ; et le Français n’a pas la prudence anglaise, il peut s’ennuyer même de son intérêt. Les âmes nobles seront les premières à se révolter contre le genre hypocrite et ennuyeux. Après la révolte, ou pourra donner une seconde édition plus complète, si dans l’intervalle personne n’a mieux fait.

Vous rappelez-vous notre enthousiasme pour les Grecs ? Qui songe aujourd’hui à ces gens-là ? Et de plus nous avons fait de belles choses en leur faveur. Un petit Bavarois dévot fait pendre les braves guerriers de l’insurrection.

On parlait beaucoup hier à Vienne et à Saint-Vallier d’un jeune paysan que la Cour d’assises vient d’acquitter. Berger dans une ferme, il était devenu amoureux d’une fille fort belle, mais qui possédait deux arpents de vignes, et à laquelle il ne pouvait prétendre par cette raison. Elle avait été promise à un autre jeune homme du même pays, plus riche que lui. Un jour, en gardant ses bestiaux, le berger l’attendit, et lui tira un coup de fusil dans les jambes. La blessure occasionna une violente hémorrhagie, la jeune fille mourut.

On arrêta le jeune homme, qui donnait les signes de la plus vive douleur.

— Vouliez-vous la tuer ? lui dit le juge instructeur.

— Eh ! non, monsieur.

— Vouliez-vous exercer sur elle une vengeance cruelle, parce qu’elle vous refusait ?

— Non, monsieur.

— Quels étaient donc vos motifs ?

— Je voulais la nourrir.

Le malheureux avait pensé qu’en estropiant celle qu’il aimait, personne ne voudrait plus se charger d’elle, et qu’elle lui appartiendrait ! Il est acquitté ; les anciens parlements l’auraient condamné à la roue. La mode actuelle de ne jamais condamner à mort, même pour les assassinats les plus affreux (par exemple, l’empoisonnement réitéré d’un mari par sa femme, 1856), a quelquefois d’heureux résultats, quoique fort absurde.



  1. Le savant Millin, que je devrais citer souvent, écrit mal les noms de ces villages, tome II, p. 25, de son Voyage dans les départements du Midi, où l’on voit déjà la réaction impériale en faveur de l’autorité du monde qui s’est le mieux moquée de Napoléon.