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Michel Lévy frères (volume Ip. 105-149).


— Lyon, le 15 mai 1837.

Je me fais débarquer avant l’île Barbe, qu’un pont en fil de fer joint maintenant au rivage. Ma foi, M. S. ne m’a pas trompé. Les rives de la Saône, à deux lieues au-dessus de Lyon, sont pittoresques, singulières, fort agréables. Elles me rappellent les plus jolies collines d’Italie, celles de Dezinsano, immortalisées par la bataille que Napoléon osa y livrer au maréchal Wurmser contre l’avis de tous les généraux savants de son armée. Sur ces collines de la Saône, les canuts de Lyon ont bâti des maisons de plaisance, ridicules comme les idées qu’ils ont de la beauté. Dans tous les genres ils en sont restés au grand goût du siècle de Louis XV ; mais la beauté naturelle du pays l’emporte sur tous les pavillons chinois dont on a prétendu l’embellir. Ce sont de jolis rochers couverts d’arbres qui, précipités pour ainsi dire dans le cours de la Saône, la forcent à des détours rapides.

Un négociant d’une belle figure sans expression, emphatique et chaud patriote, embarqué avec nous, nommait avec complaisance les maisons de campagne devant lesquelles nous passions : la Sauvagère, la Mignonne, la Jolivette, la Tour de la belle Allemande (il conte l’anecdote, aujourd’hui si vulgaire. Suicide par amour), la petite Claire, la Paisible, etc., etc.

C’est, je pense, dans les environs de ce pays-ci, qui probablement s’appelle Neuville, que la femme que je respecte le plus au monde avait un petit domaine. Elle comptait y passer tranquillement le reste de ses jours, quand la révolution appela aux affaires tous les hommes capables, et les ministres comme Rolland remplacèrent les ministres comme M. de Calonne.

J’ai passé deux heures fort agréables, et pourquoi rougir et ne pas dire le mot ? deux heures délicieuses dans les chemins et sentiers le long de la Saône ; j’étais absorbé dans la contemplation des temps héroïques où madame Rolland a vécu. Nous étions alors aussi grands que les premiers Romains. En allant à la mort, elle embrassa tous les prisonniers de sa chambrée qui étaient devenus ses amis ; l’un d’eux, M. R…, qui me l’a raconté, fondait en larmes.

— Eh quoi ! Reboul, lui dit-elle, vous pleurez, mon ami ? quelle faiblesse ! Pour elle, elle était animée, riante ; le feu sacré brillait dans ses yeux.

— Eh bien, mon ami, dit-elle à un autre prisonnier, je vais mourir pour la patrie et la liberté ; n’est-ce pas ce que nous avons toujours demandé ?

Il faudra du temps avant de revoir une telle âme !

Après ce grand caractère sont venues les dames de l’empire, qui pleuraient dans leur calèche au retour de Saint-Cloud, quand l’empereur avait trouvé leurs robes de mauvais goût ; ensuite les dames de la restauration, qui allaient entendre la messe au Sacré-Cœur pour faire leurs maris préfets ; enfin les dames du juste-milieu, modèles de naturel et d’amabilité. Après madame Rolland, l’histoire ne pourra guère nommer que madame de la Valette et madame la duchesse de Berry.

En suivant ces collines ombragées et charmantes qui bordent la Saône, je montais à tous les bouquets d’arbres qui me semblaient dans une situation pittoresque. Je pensais à la nuit que J. J. Rousseau passa au bivouac en ces lieux, dans l’enfoncement d’une porte de jardin. Après tant d’années que je n’ai lu ce passage des Confessions, je me rappelle presque les paroles de cet homme tellement exécré des âmes sèches. Il est quelquefois emphatique sans doute, mais quand il n’est pas porté par son sujet ; mais les écrivains incapables d’émotions tendres, Voltaire, Buffon, Duclos, auraient mis en vain leur esprit à la torture pour décrire cette nuit passée sur le seuil d’une porte de jardin ombragée par des branches de vigne sauvage ; le public ne s’en serait pas souvenu après quinze jours, peut-être même le récit lui eût-il semblé égotiste. C’est en suivant ces mêmes sentiers que je parcourais que J. J. Rousseau répétait sa cantate de Batistin, qui le lendemain lui valut un bon dîner. Ce fut la dernière fois qu’il manqua de pain.

Enfin j’entre à Lyon à pied, et je m’aperçois que je n’ai pu éviter le mépris même du petit garçon que je paye pour porter mon manteau et mon Shakspeare. J’offense le dieu du pays, l’argent : j’ai l’air pauvre.

Quand je dis au petit garçon que je vais loger à l’Hôtel de Jouvence, à côté de la poste aux lettres :

— Mais, monsieur, reprend-il avec son accent traînant, c’est un hôtel bien cher ! Je crois que, sans mon regard étonné, il aurait achevé sa pensée : bien cher pour vous.

J’y suis dans cet hôtel, et j’écris ceci dans une belle chambre tapissée en damas cramoisi avec baguettes dorées ; la moitié du pourtour de cette chambre est revêtue d’une boiserie peinte en blanc tirant sur le bleu, et vernissée, ce qui est à la fols triste et d’un aspect sale. Je marche sur un parquet bien ciré, à feuilles carrées et compliquées dont j’ai oublié le nom, et qui crie quand on marche. La tenture de ma chambre est environnée de baguettes dorées (ébréchées, il est vrai, et ternies en vingt endroits) : mais, quand je demande qu’on jette sur mon lit une cousinière pour me garantir des cousins qui m’empêchent de dormir, le valet de chambre sourit d’un air de satisfaction intérieure, et me répond, avec toute la hauteur lyonnaise, qu’on ne tient point de telles choses à l’hôtel, et que personne n’en a jamais demandé. Tout ce luxe est faux, toute cette civilisation manquant son but me serre le cœur à force de petitesse et de bêtise inoffensives. Il me semble assister à une discussion de la chambre de Hollande sur les chemins de fer ou sur les douanes.

Il est impossible qu’une ville de cent soixante-six mille âmes, comme Lyon, ne renferme pas plusieurs hommes d’un vrai mérite ; mais je ne les ai jamais rencontrés, et je leur demande pardon de tout ce qui suit.

Je suis venu cinq ou six fois à Lyon, toujours en malle-poste ; j’étais excessivement occupé d’affaires, je n’avais pas même le temps de monter au musée de la place des Terreaux.

À chaque fois j’ai été reçu, à la descente de la voiture, par M. C…, cousin de mon beau-père : c’est absolument la physionomie de Barème et de Barème mécontent, parce qu’il vient de faire une perte de 20 francs. Il fallait voir avec quelle anxiété ce cousin lyonnais se précipitait au-devant de moi, et m’ôtait la parole au moment où je disais à un homme de la poste de prendre ma valise et de la porter chez lui. Il avait peur de me voir payer trop cher ce petit service.

— Et pour cela vous aurez la pièce de douze sous, disait-il à l’homme avec une inquiétude marquée. Sa physionomie devenait plus acariâtre ; l’homme réclamait et lui disait presque des insolences, etc. J’avouerai ma faiblesse : dès cet instant, mon cœur devenait incapable de goûter aucun plaisir à Lyon, et je n’aspirais qu’au bonheur d’en sortir.

M. C… m’a dit de prime abord aujourd’hui que les lois somptuaires qui, depuis 1830, ont interdit aux Tunisiens tout luxe dans leurs vêtements, ont porté un coup fatal à son commerce Et là-dessus il a fait une mine incroyable. M. C… est un homme fort estimable, fort honnête, excellent père de famille, payant bien ses impositions ; mais, grand Dieu, quelle physionomie ! Ainsi que les négociants ses collègues, il emploie des ouvriers tisseurs en soie qui travaillent chacun dans sa chambre, et qu’on appelle canuts. Moi j’étends ce nom aux négociants eux-mêmes. Tout ce que le petit commerce, qui exige surtout de la patience, une attention continue aux détails, l’habitude de dépenser moins qu’on ne gagne et la crainte de tout ce qui est extraordinaire, peut produire de niaiserie égoïste, de petitesse et d’aigreur dissimulée par la crainte de ne pas gagner, me semble résumé par le mot canut ; les Lyonnais eux-mêmes l’appliquent aux basses classes de leur ville. Or le caractère du bas peuple, dans les pays où la vanité ne pose pas une barrière infranchissable, comme à Paris, forme bien vite le caractère des classes élevées. Cet ensemble d’habitudes et de manières de voir qui vous émerveille dans votre enfant, et que vous appelez son caractère, lui est donné d’abord par sa nourrice et ensuite par la société des domestiques. Daignez remarquer que votre enfant est toujours esclave en votre présence ; avec les domestiques, il reconquiert l’égalité, que dis-je ? il est supérieur. Or nul être au monde n’aime la supériorité comme un enfant. Aussi, voyez avec quel épanouissement de cœur un gamin de sept ans court à l’antichambre ou à l’écurie dès qu’il a un moment de liberté. Les parents les plus subjugués sont obligés d’en venir à une défense formelle.

La révolution française a élevé le caractère des domestiques ; beaucoup ont été soldats ou estiment ce noble métier : depuis peu, les caisses d’épargne leur donnent des habitudes de raison ; aussi les enfants ne sont-ils plus exposés à entendre toutes les platitudes qui gâtèrent notre enfance il y a vingt-cinq ans. Il m’arrive parfois de retrouver dans ma tête une phrase toute faite représentant une idée bien absurde ; en cherchant, je découvre que cette phrase provient de Barbier, le domestique favori de mon père.

Pour prendre une idée du caractère lyonnais, il faut entendre les négociants jaser entre eux au café. Trouvez quelqu’un de Lyon qui aille faire une partie de domino avec vous.

Les demoiselles de la dernière classe, à Lyon, sont grandes et bien faites ; à Paris, elles ont quatre pieds de haut.


— Lyon, le 10 mai.

Je suis allé à l’hôpital, qui est fort riche, et, à ce qu’on dit, fort bien administré. Là, j’ai vu des salles qui ont trente pieds de haut, et par conséquent pas la moindre odeur. On reçoit tous les malheureux qui se présentent, sans leur demander un certificat d’indigence, comme à l’Hôtel-Dieu de Paris. Il y a des salles où l’on est admis en payant trente sous par jour : j’allais y voir un ancien camarade tombé dans le malheur ; il me dit qu’il est fort bien dans cet hôpital. Les gens qui payent trente sous peuvent sortir quand ils le veulent. La pharmacie est la meilleure de Lyon, et tellement la meilleure que les gens riches malades y envoient prendre des remèdes. Cet hôpital a huit cent mille livres de rente, indépendamment de ce que lui donne la ville. Les chefs de bureaux y font-ils fortune ?

Les rues de Lyon ne sont point encombrées de malheureux qui chantent, comme je le craignais : on a renvoyé tout ceux qui n’étaient pas nés dans la ville.

Rappelez-vous les malheurs financiers des États-Unis. En 1837, la France avait envoyé à l’Amérique une valeur de 159 millions, dont je ne sais plus combien de millions fournis par Lyon.

M. N… (assez nigaud) disait hier en ma présence : Vous savez qu’à Paris je ne vais point à pied ; eh bien, à Lyon, je n’oserais me montrer dans ma voiture. De quoi a-t-il peur ?

En général, les Lyonnais ont de grands traits assez nobles, un Lyonnais, qui s’est retiré du commerce avec six mille livres de rente, affecte en marchant des mouvements majestueux ; il porte sa tête avec respect, et jette le regard d’une certaine façon noble. Je reconnais les portraits du temps de Louis XV. Avec tout cela, la physionomie est celle d’un homme qui est de mauvaise humeur le soir parce qu’il a manqué de gagner douze sous le matin. Je rencontre quelquefois des figures de ce genre dans la rue à Paris ; je gagerais qu’elles arrivent de Lyon.

Le genre simple, qui est l’idéal du Parisien, et que toute sa vie il se donne tant de peine à attraper, semblerait bas et peu digne au Lyonnais.

Mais, ici comme ailleurs, noblesse oblige. La garde nationale de Lyon[1] s’est fait tuer douze cents hommes dans l’admirable défense de cette ville, en 1795 (à Lyon on dit quinze mille). Il est vrai que ces messieurs étaient dirigés par une foule d’officiers émigrés et par le brave Précy ; les chefs savaient se battre et les soldats avaient de l’enthousiasme. Voilà le beau côté du caractère lyonnais : être susceptible d’un enthousiasme qui peut durer jusqu’à deux mois. Celui de Paris dure six heures, comme on le vit lorsque Napoléon présenta son fils à la garde nationale, dans le grand salon des Tuileries.

La garde nationale de Lyon me semble digne de soutenir la comparaison avec celle de Vienne, en Autriche, qui deux fois, en 1797 et en 1809, a fourni des corps de volontaires que les armées françaises ont été obligées de tuer en entier, six semaines après qu’ils avaient été formés. Dans la campagne de 1809, sur les bords de la Traun, les volontaires de Vienne, en mourant sous la mitraille du maréchal Masséna, étaient tombés les uns en avant, les autres en arrière ; mais la ligne ondoyante formée par leurs chaussures d’uniforme et fort remarquable n’avait pas plus de huit pieds de largeur. Un homme qui avait un crachat y était caporal, et, qui plus est, s’était fait tuer.

Mes affaires m’ont souvent appelé à Lyon ; dès que je suis en cette ville, j’ai envie de bâiller, et les plus belles choses ne font plus d’effet sur moi. Il est vrai que j’ai toujours logé chez le fatal cousin, dans la rue Bât-d’Argent. C’est pour la première fois que j’ose m’établir à l’auberge.

Mais, j’en demande pardon aux gens de mérite de ce pays, l’habitude de m’ennuyer est la plus forte. Je fermerais les yeux volontiers. Tout ce que je vois augmente mon dégoût, qui va jusqu’au dépit ; il n’y a pas jusqu’à la forme des balcons de fer qui ne me déplaise, ce sont des lignes tourmentées et lourdes. J’ai besoin de faire effort sur ma disposition intérieure pour admirer le quai Saint-Clair sur le Rhône, encore je ne l’admire pas, je juge qu’il est admirable.

Une fois, dans ma jeunesse, accablé de dégoût et ayant une heure à moi, j’entrai chez un libraire pour acheter un livre ; j’étais tellement endormi, que je ne savais quoi demander ; enfin je nommai au hasard Jacques le Fataliste, ou les romans de Voltaire. Le libraire recula d’un pas, prit un air morose et me fit un sermon sur l’immoralité des ouvrages dont je lui parlais. Il finit par m’offrir le Spectacle de la nature, de l’abbé Pluche. D’abord je fus irrité de l’impertinence de ce donneur d’avis ; mais en me prêchant il avait l’air si canut, si hébété, si important, qu’il finit par m’amuser. Je voulus vérifier s’il agissait par simple instinct de marchand. Peut-être il avait Pluche dans sa boutique, et n’avait pas les romans de Voltaire ; il les avait fort bien, le monstre ! mais, comme il me trouvait l’air jeune, il ne voulut pas absolument me les vendre. Le soir, je contai ce trait-là à mon cousin G… ; il devint rouge, prétendit que j’exagérais ; en un mot, l’honneur municipal était blessé, et il ne m’adressa plus la parole de toute la soirée ; j’entrevis là un des agréments du caractère lyonnais. Il se pique facilement. Ces gens-là s’imaginent qu’on pense à eux et à les humilier.

Lyon est pavé de petites pierres pointues qui ont la forme d’une poire : il m’est absolument impossible de marcher là-dessus ; j’ai l’air d’un goutteux.

Cette grande ville, la seconde de France, est bâtie au confluent de la Saône et du Rhône, dont le cours forme comme un Y majuscule.

Les Allobroges ayant chassé de Vienne une partie des citoyens romains qui l’habilaient, le sénat ordonna au proconsul Munatius Plancus de leur bâtir une ville ; celui-ci les établit au village de Lugdunum, situé près du confluent du Rhône et de la Saône, sur le penchant d’une colline qui borde la Saône au couchant. C’est sur cette belle colline de Fourvières qu’était bâti le palais d’Auguste, qui fit Lyon colonie militaire.

Lorsque la peur a cessé de régner exclusivement dans le monde, Lyon, comme toutes les villes, est descendue dans la plaine, mais voici le mal : les Lyonnais modernes, au lieu de bâtir leur ville sur le penchant de la colline de la Croix-Rousse qui sépare les deux rivières au milieu de l’Y, l’ont bâtie trois cents toises plus bas, dans la petite plaine marécageuse qui se rencontre presque toujours au confluent de deux grandes rivières. De là vient que Lyon est le pays de la boue noire et des brouillards épais, cent fois plus que Paris, dont le centre pourtant est bâti dans une île, et qui se trouve plus avancé vers le nord de quatre degrés.

À sept lieues de Lyon, Vienne occupe une position charmante sur le Rhône et on la croirait de deux degrés plus au midi. À Lyon, un brouillard épais règne deux fois la semaine pendant six mois : alors tout paraît noir ; on n’y voit pas à dix pas de soi au fond de ces rues étroites formées par des maisons de sept étages. Il faut voir la tournure et le costume canut des gens qui se démènent dans cette brume fétide : c’est au point que j’accueille l’odeur du charbon de terre comme un parfum agréable.


— Lyon, le 18 mai.

L’étranger, s’il peut vaincre le serrement de cœur et l’envie de fermer la fenêtre et d’ouvrir un livre, doit monter à Fourvières, superbe coteau au bas duquel coule la Saône. Là, aux environs du lieu nommé l’Antiquaille, se trouvent quelques ruines romaines. De Fourvières on peut aller au Jardin des Plantes, du Jardin des Plantes au Musée ou Palais Saint-Pierre, place des Terreaux : il faut ensuite traverser le lourd hôtel de ville, et remonter le Rhône jusqu’à une demi-lieue de Lyon. De là, jouissant d’une vue magnifique, on revient à la cathédrale, à Saint-Irénéé et à l’église d’Ainay où l’on voit quatre colonnes antiques. Ce soir, en sortant de la bourse, j’ai fait tout cela.

L’ancien nom Lugdunum contient la syllabe Lug, qui, suivant les prétendus savants, voulait dire, parmi les Gaulois, montagne ou rivière ; Leyde et Laon s’appelaient aussi Lugdunum.

Strabon, qui vivait sous Tibère, dit que Lugdunum ne le cédait qu’à Narbonne, pour l’importance et la richesse ; Lutèce n’était encore qu’une bourgade ignorée. Auguste, cet homme adroit, séjourna trois ans à Lyon, et en fit la métropole de la Gaule celtique ; Claude y naquit. Elle fut réduite en cendres, sous le règne de Néron, par un grand incendie sur lequel Sénèque a fait une phrase : Entre une ville considérable, et point de ville, il n’y eut que l’espace d’une nuit[2].

Néron se hâta d’envoyer beaucoup d’argent. Trajan, le seul homme de l’antiquité, après Alexandre et César, qui fasse songer à Napoléon, y fit bâtir plusieurs édifices.

Lyon fut dans les Gaules le berceau de la religion chrétienne, et elle est encore, ce me semble, la ville la plus croyante. Ce n’est pas du fanatisme vif, comme à Toulouse, c’est une abnégation de soi-même, et une confiance complète dans le prêtre, qui m’étonne toujours. Je connais vingt particuliers riches qui donnent dix pour cent de leur revenu à la bonne cause.

Sous Henri IV et Louis XIV, Lyon formait comme un État à part ; la famille régnante s’appelait Villeroy[3], et souvent l’archevêque du nom de Villeroy fut en même temps gouverneur. On sait le conte de ce Villeroy, lieutenant général, qui succédait comme gouverneur de Lyon à son oncle, lequel avait été, à la fois, gouverneur et archevêque. Le nouveau gouverneur, en montant en carrosse le jour de son entrée, se mit à distribuer des bénédictions à droite et à gauche, et comme l’on hasardait quelques représentations : « Je l’ai vu faire à mon oncle, » répondit-il fièrement, et il continua.

Les Lyonnais, comme toutes les populations dévotes, sont fort charitables, leur pays a besoin de cette vertu. Je ne trouve rien de plus imprudent que d’établir la prospérité d’une ville sur les manufactures. Un gouvernement qui aurait le temps de songer à ses devoirs devrait faire en sorte que le nombre des ouvriers de manufactures n’excédât jamais le vingtième de la population.

Mon honorable ami, M. Rubichon, le seul homme d’un grand esprit, je crois, qui ait aimé la Restauration, me disait un jour que la quantité d’argent que l’ouvrier en soie de Lyon reçoit pour sa journée représente, en 1837, une quantité de pain et de viande fort inférieure à celle qu’il pouvait acheter, avec sa journée, du temps de Colbert. Les successeurs de ce grand ministre n’ont pas compris que, l’Italie qui fournit la soie se mettant à fabriquer de très-bonnes soieries, à San-Leucio (près Naples) et à Milan, et l’Angleterre tirant des tissus de soie de la Chine, qui bientôt en fournira aussi à l’Amérique, il fallait, par tous les moyens possibles, détourner les jeunes gens de seize ans de s’appliquer au métier d’ouvrier en soie. Tunis et Maroc préfèrent les soieries légères d’Italie aux nôtres.

Mais depuis 1830, comment des ministres, qui tremblent de compromettre leur place en parlant mal à la Chambre, pourraient-ils avoir le temps de méditer sur les partis à prendre ? Ils acceptent leurs idées administratives de leurs commis, et Dieu sait quelles idées ! Comment ces pauvres commis feraient-ils pour avoir une idée ? Ainsi l’ouvrier en soie qui vit dans Lyon consomme une viande et un pain qui, à la porte, ont payé un octroi énorme, tandis que l’ouvrier qui tisse la soie à San-Leucio, près de Naples, vit dans un village affranchi (voir la charte accordée à ce village), et sous un climat où le vêtement n’est qu’un luxe.

Quand on présente ces sortes d’idées au commis, sa paresse se révolte et il se dit : Voilà un homme dangereux et dont tôt ou tard il faudra proposer le changement à Son Excellence.

Que serait-ce si j’osais parler des lois de douane ? En vertu de ces règlements surannés, la France ne fournit à l’Italie, patrie de la paresse et qui n’est qu’à deux jours de navigation de ses côtes, que des chapeaux de femme, venant de Paris.

Il faudrait dans tous les ministères des chefs de division recevant vingt-cinq mille francs d’appointements et cent mille francs de frais de bureaux ; mais ces messieurs ne pourraient jamais devenir ni députés ni conseillers d’État ; n’étant point hommes politiques, ils ne seraient pas sujets à être renvoyés tous les deux ans comme les ministres.

Il faudrait surtout avoir assez de sens pour comprendre qu’un homme ne peut pas donner plus de quarante signatures par jour ; à la quarante et unième, son cerveau fatigué ne peut plus trouver d’objection à toutes les belles choses que lui débite son commis, et il signe de la meilleure foi du monde toutes les nigauderies que lui présente celui-ci.

Ces chefs de division que je propose travailleraient avec leur ministre, comme ce ministre travaille avec le roi, noteraient sur leurs rapports les décisions du ministre, et signeraient toutes les lettres écrites en conséquence.

Ils seraient donc responsables des décisions qu’ils auraient fait prendre. Avec des ministres qui changent tous les dix-huit mois, rien n’est commode comme de répondre aux reproches les plus fondés : Le ministre l’a voulu.

Quant aux expéditions et copies de chaque division, le chef a cent mille francs pour les faire faire par qui bon lui semble ; s’il est avare, il les fera lui-même. Il n’y a pas de banquier à Paris qui ne sache trouver sept à huit bons commis. En qualité de marchand, j’ai travaillé huit heures par jour pendant la moitié de ma vie.

Il faut savoir que dans le régime actuel, qui, je pense, demande trois ou quatre cents commis pour le seul ministère de l’intérieur, un bureau est occupé par quatre ou cinq employés, la conversation ne cesse jamais, et le bureau s’abonne à un journal. Cette belle conversation empêche de travailler le malheureux qui tiendrait à expédier sa besogne, et d’ailleurs son zèle le rendrait ridicule. Deux employés travaillant comme ceux des banquiers expédieraient en six heures le travail mal fait aujourd’hui par cinq personnes.

On ne recrute pas pour les bureaux des jeunes gens suffisamment instruits : peu importe, sans doute, pour la besogne qu’ils font ; mais c’est quand ils ont de l’avancement que leur ignorance coûte cher à l’État. Chaque ministre ou directeur général amène avec lui trois ou quatre petits cousins de la femme qu’il préfère, lesquels, après dix ans, s’ils savent être bien doux, n’avoir pas de volonté, et pénétrer dans les salons influents, deviennent chefs de division. Alors apparaît leur manque total d’instruction : les MM. Boursaint (de la marine) sont rares.

Mais M. Boursaint savait refuser, et osait mécontenter même des solliciteurs qui avaient de jolies femmes.

Il faudrait encore, ce qui est impossible, je l’avoue, que ces chefs de division signant toutes les lettres ne pussent être destitués que pour prévarication ou incapacité, et à la suite d’un rapport inséré au Moniteur ; ces messieurs pourraient même former appel devant la Cour de cassation, laquelle, jugeant comme un jury, dirait ce seul mot : Il convenait ou il ne convenait pas de remercier M. un tel.

Si jamais un patriote comme le maréchal de Vauban arrive au ministère, il essayera de cette idée. Et je l’écris ici afin qu’alors elle soit moins choquante. La perfection serait que chaque commis eût copié de sa main un volume de Say, et eût travaillé deux ans entiers dans une sous-préfecture à cent lieues de Paris. Il saurait à la fois ce qui se passe et ce qui devrait se passer.


— Lyon, le 19 mai.

Il y a trois jours qu’un M. Smith, Anglais puritain, établi ici depuis dix ans, a jugé à propos de quitter la vie ; il a avale un flacon contenant une once d’acide prussique. Deux heures après il était fort malade, mais ne mourait point, et, pour passer le temps, il se roulait sur son plancher. Son hôte, honnête cordonnier, travaillait dans sa boutique au-dessous de la chambre ; étonné de ce bruit singulier et craignant qu’on ne gâtât ses meubles, il monte ; il frappe, pas de réponse ; il entre alors par une porte condamnée, il est effrayé de la position de son Anglais, et envoie chercher M. Travers, chirurgien célèbre, ami du malade. Le chirurgien arrive, médicamente M. Smith et le met bien vite hors de danger, puis il lui dit :

— Mais que diable avez-vous donc bu ?

— De l’acide prussique.

— Impossible, six gouttes vous auraient tué en un clin d’œil.

— On m’a bien dit que c’était de l’acide prussique.

— Et qui vous l’a vendu ?

— Un petit apothicaire du quai de Saône.

— Mais vous vous servez ordinairement chez votre voisin Girard, là, vis-à-vis votre porte, le premier pharmacien de Lyon.

— Il est vrai : mais la dernière fois que j’ai acheté une médecine chez lui, j’ai dans l’idée qu’il me l’a vendue trop cher.


— Lyon, le 20 mai.

La promenade sur la montagne de Fourvières est regardée par les Lyonnais dévots comme une sorte de pèlerinage ; à chaque pas en effet ce sont des souvenirs des premiers chrétiens et des premiers martyrs de Lyon[4]. Je vois en passant l’église de ouvrage Just, rebâtie en 1705. Dans tout ce quartier, jusqu’à la porte Saint-Irenée, ou trouve des bancs et des bornes carrées qui proviennent évidemment de l’ancien Lugdunum ; ce sont des autels, des pierres tumulaires, etc., etc., dont plusieurs ont été repiquées. On se croirait dans une rue de Rome du côté des Sept salles. J’ai remarqué dans la rue des Anges une inscription latine dont voici la traduction : « Aux mânes de Camilla Augustilla qui a vécu trente-cinq ans et cinq jours, et de laquelle aucun des siens n’a jamais reçu de peine, si ce n’est par sa mort. Silenius Reginus, son frère, à sa sœur très-chérie, etc. » Saint Irenée, évêque et même écrivain célèbre[5], souffrit le martyre à Lyon, au lieu où nous sommes, avec dix-neuf mille chrétiens. Le sang s’éleva sur cette montagne jusqu’au premier étage des maisons, j’en ai vu la marque.

L’église de Saint-Irenée a été si souvent renouvelée et en dernier lieu si impitoyablement badigeonnée, suivant la coutume de l’art en province, qu’elle ne dit rien à l’âme et n’offre aucun intérêt à la curiosité. Oserai-je dire que les dévots, frappés de la prononciation de ce nom, Sain-Tirené, n’entrent dans l’église qu’en se tenant le nez pour se préserver de quelque espièglerie céleste ?

Enfin, je suis arrivé aux aqueducs romains, au-dessus de la porte Saint-Irenée. On voit d’abord six arcades ; il y avait l’aqueduc Pila et l’aqueduc du Mont-d’Or.

La longueur de l’aqueduc Pila était d’environ treize lieues, quoique, à vol d’oiseau, le point de réunion des eaux près de Saint-Chamond ne soit qu’à huit lieues de Lyon. La contrée depuis Saint-Chamond étant coupée par plusieurs vallées profondes, l’architecture romaine, dépourvue de tant de découvertes modernes, a eu lieu de montrer tout son génie. Maintenant, avec quelques machines à vapeur et quelques ponts suspendus, l’architecte résoudrait facilement le problème ; mais personne ne serait tenté de l’admirer : le vulgaire s’étonnerait tout au plus de la grosse somme qu’on a dépensée.

Les Romains furent obligés de faire remonter l’eau trois fois ; ils se servirent de tuyaux de plomb, en forme de siphon renversé. L’aqueduc suivait la pente d’une colline, jusqu’à ce qu’il fût parvenu assez bas pour qu’on pût bâtir commodément un pont. Arrivée au côté opposé, l’eau remontait. Les Romains ont passé ainsi trois vallons, ceux de Garon, qui est très-profond, de Baunan et de Saint-Irenée ; il y avait quatorze ponts-aqueducs. On voit encore soixante-deux arcades d’un de ces ponts qui en avait quatre-vingt-dix.

La maçonnerie est faite avec de petits morceaux de pierres, jetés dans un bain de mortier où la chaux n’était point épargnée. Ainsi que dans la campagne de Rome, ces aqueducs, qui sont cependant une chose bien simple, produisent sur l’âme un effet prodigieux. À Rome leurs longues files s’étendent dans une plaine parfaitement nue ; ici ils sont accompagnés de coteaux tapissés de la plus fraîche verdure : voir le chemin vers Chaponost. Si l’on s’avance de quelques centaines de pas, on a, d’une de ces hauteurs, une vue admirable des montagnes de la Suisse. Les paysans des villages voisins, s’étant aperçus que la pierre de ces arcades résiste au feu, viennent y charger leurs chars lorsqu’ils ont des fours à construire.

Le torrent de l’Iseron a renversé une pile, mais elle est tombée tout d’une pièce et ne s’est point brisée ; on voit près de là huit arcades.

Cette course est agréable, mais très-fatigante. À Rome on peut suivre en calèche les longues files d’arcades, sur la route de Frascati. Si l’on a une âme pour les arts, cette course est la plus belle de toutes celles que présente la ville éternelle.


— Lyon, le 20 mai.

Je suis allé à l’église d’Ainay, bâtie au confluent du Rhône et de la Saône, à peu près sur le lieu où soixante nations gauloises (j’ai regret de le dire) élevèrent en commun un autel à Auguste. Leur justification est dans le mot soixante. Que pouvaient soixante nations contre une seule, et celle-là guidée par des chefs aristocrates préservés de la puérilité des seigneurs de Venise par trois cents triomphes ? César fut le roué par excellence de cette civilisation de Rome.

On vous montrera au musée un bas-relief célèbre qui ornait autrefois la façade de l’église d’Ainay : il représente trois femmes (les déesses mères) ; celle du milieu tient une corne d’abondance.

Plusieurs pilastres de cette église ont des chapiteaux historiés. On voit, à droite de l’autel, Adam et Ève tentés par le diable.

Il faut examiner, près du sanctuaire, les quatre énormes colonnes de granit, qui avant d’être sciées formaient deux colonnes d’environ vingt-cinq pieds de hauteur. Mais ont-elles été sciées ? Chaque savant se moque de celui qui l’a précédé, et dit le contraire ; et ainsi de suite jusqu’à la fin du monde, ou des académies. Je conseille au lecteur de ne croire que ce qu’il voit, le fait matériel ; tout le reste change tous les trente ans, suivant la mode qui règne dans la science. Ces colonnes appartenaient, dit-on, à l’autel élevé en l’honneur d’Auguste par les soixante nations ; on y sacrifia le 10 août de l’an 742 de Rome, onze ans avant l’ère chrétienne.

Le mélange de ces nobles fragments de l’antiquité avec le gothique jette toujours mon âme dans la sensation du mépris, chose désagréable. Je ne suis pas assez chrétien.

Caligula institua ou rétablit des jeux qui se célébraient auprès de cet autel d’Auguste ; et, s’il faut en croire Suétone et Juvénal, il y mit le cachet de sa folie. On distribuait des prix d’éloquence, mais les vaincus étaient obligés de fournir ces prix, et de les présenter au vainqueur. Ils devaient réciter des harangues à la louange de ce vainqueur (quel supplice pour des gens de lettres envieux !) ; mais ce n’était pas là tout le danger à courir ; quand les ouvrages paraissaient trop indignes du concours auquel on avait eu l’audace de les présenter, les malheureux auteurs étaient obligés d’effacer leurs productions avec la langue, ou à tout le moins avec une éponge. Ils étaient ensuite fustigés et plongés dans le Rhône.


— Lyon, le 22 mai.

Je traverse tous les jours ce triste hôtel de ville de Lyon, bâti en 1650, qui a l’air si sot, si lourd, tellement insignifiant, et n’en est pas moins fort estimé dans le pays. Ne serait-ce pas que cet édifice est vraiment romantique ? N’est-ce pas là, à peu près, la physionomie que doit porter un maire de province, pour être respecté de ses administrés, et ne pas leur sembler une mauvaise tête ?

Jules Hardouin-Mansard rétablit la façade de cet hôtel de ville brûlé en 1674 : je voudrais la rétablir de nouveau en copiant la façade d’un des beaux palais de Venise.

Venise est si malheureuse et Lyon si riche, qu’il serait possible d’acheter un palais de Venise, par exemple le palais Vendramin. On numéroterait les pierres de la façade et la navigation les amènerait à Lyon.

Sous le vestibule de cet hôtel de ville, et contre le mur à gauche, on voit le Rhône, statue colossale qui s’appuie sur un lion rugissant et sur une rame. Il a l’air furieux : à ses côtés est un énorme saumon. Il n’y a rien à désirer ; cela est parfait.

Vis-à-vis la grosse statue du Rhône, est une grosse statue de la Saône, également appuyée sur un lion. Ces deux statues, de Guillaume Coustou, décoraient la place Bellecour et feraient bien d’y retourner. Il faut au sculpteur une science profonde et surtout un caractère hardi, pour faire des statues colossales. Faute de quoi, elles ont l’air d’une miniature vue avec une loupe.

Ce qui fait mon désespoir à Lyon, ce sont ces allées obscures et humides qui servent de passage d’une rue à l’autre. El quelles rues ! Jamais les maisons à six étages ne permettent au soleil d’arriver jusqu’au pavé. Essayez de suivre la rue Mercière d’un bout à l’autre.

Pour classer par les yeux tous mes souvenirs de Lyon, dès que mes affaires ont été terminées, je suis monté sur la tour de l’église de Fourvières. C’est de ce point que fut dessiné le premier panorama. La vue est admirable. La Saône paresseuse coule, avec lenteur, sur des rochers au pied de la colline ; au delà de la ville, du côté du Dauphiné, on aperçoit le Rhône impétueux qui vient se joindre à la Saône paresseuse à l’extrémité de la presqu’île de Perrache (au pont de la Mulatière), et l’entraîne avec lui. Les places, les rues, les quais, les ponts, sont couverts de petits hommes qui se pressent et paraissent dans une grande activité ; au delà du Rhône, et d’une plaine de huit ou dix lieues, on aperçoit tout près de terre les sommets les plus élevés des montagnes du Dauphiné, et enfin, beaucoup sur la gauche, quand le temps est serein, et surtout après une pluie d’été, on a la vue du vénérable Mont-Blanc, dont le trapèze blanc s’élève bien au-dessus des nuages.


— Lyon, le 23 mai.

Mon devoir m’a conduit à Saint-Jean, la cathédrale de Lyon, commencée à la fin du douzième siècle et terminée par Louis XI. Je n’y ai trouvé de remarquable que la piété des fidèles. C’est un gothique mêlé de roman, car il faut observer que les souvenirs de Rome ne périrent jamais entièrement dans le midi de la France, et, pour l’architecture, ce midi commence à Lyon. Les bas-reliefs de la façade de Saint-Jean m’ont rappelé ceux de Notre-Dame de Paris ; les guerriers sont revêtus de cottes de mailles. (Voir, à Paris, le joli bas-relief vis-à-vis le n°6 de la rue du Cloître-Notre-Dame.)

Il faut chercher dans la chapelle de Bourbon des tours de force en sculpture. Ce sont des chardons ciselés avec une patience plus admirable pour le bourgeois que le génie de Michel-Ange. Le vulgaire ne trouve rien dans son cœur qui réponde au génie, et la patience est son mérite de tous les jours.

L’église de Saint-Nizier est du quatorzième siècle ; le portail, beaucoup plus moderne, est de la renaissance ; il a été construit par Philibert de Lorme.

Parmi les dévots qui fréquentaient Saint-Nizier, on remarquait le comte Vida, homme simple, bon, absorbé dans la plus haute piété ; chaque jour son valet de chambre mettait un mouchoir dans son habit, et le soir jamais le comte n’avait de mouchoir.

— Mais, monsieur, on vous vole vos mouchoirs, disait le valet de chambre.

— Non, mon ami, je les perds, répondait le comte, qui pour rien au monde n’aurait voulu mal penser du prochain

Un matin le valet de chambre impatienté prend le parti de coudre le mouchoir de son maître à la poche. À peine le comte est-il à vingt pas de son hôtel qu’il sent qu’on tiraille son habit.

— Laissez, laissez, mon ami, dit-il au voleur sans se retourner, aujourd’hui on l’a cousu. Et il court à l’église prier pour la conversion du voleur.

Je suis retourné à Chaponost. J’y vois beaucoup d’inscriptions : il y a toujours quelque faute d’orthographe dans les inscriptions des tombeaux chrétiens. La religion romaine, qui aujourd’hui réclame avec tant d’onction en faveur du statu quo, a commencé par être furieusement radicale. Elle disait à l’esclave étonné qu’il avait une âme tout aussi belle et immortelle que celle de l’empereur lui-même. Mais qui sait ces choses ? qui a lu M. de Potter ? Car le style fort adroit de Fleury ne dit pas ces sortes de vérités, et pourtant ne peut pas être accusé de les cacher.

Je suis allé à l’école vétérinaire qui a immortalisé le nom de Bourgelat, homme raisonnable et patient II dut commencer par prouver au pouvoir d’alors qu’il y avait un art vétérinaire ; il obtint ensuite la fondation de l’école.


— Lyon, le 24 mai.

J’ai trouvé mes amis de Lyon dans le chagrin ; ils viennent de perdre René (de Marseille), l’âme de toutes leurs parties de plaisir. Je l’ai connu ; c’était peut-être le plus joli homme de France, le plus naturel, le plus gai : de l’esprit sans doute, mais point apprêté, coulant de source ; une sorte d’esprit naïf et charmant, plutôt que brillant, et qui enchantait dès la première vue. On ne pouvait pas ne point l’aimer : aussi était-il aimé, et de deux dames à la fois, dont huit jours avant le dernier il s’est débarrassé d’une façon officielle en quelque sorte.

Malgré ses quarante-huit ans sonnés, madame Saint-Molaret fait encore la pluie et le beau temps dans la société d’une des plus grandes villes du Midi.

À mon dernier voyage, elle montrait toujours beaucoup de prétentions, et il faut avouer qu’elle avait une maison charmante : presque tous les jours de la musique, des dîners, des soupers, des parties sur l’eau. On ne peut lui refuser beaucoup d’entrain, et de cette sorte de gaieté qui n’est pas bien noble, mais qui se communique : de plus, madame Saint-Molaret n’a jamais d’humeur, et l’on peut dire qu’elle serait fort aimable si elle ne songeait pas toujours à être aimée.

Mais être aimée ! même, sans parler de l’âge, une femme qui a soixante mille livres de rente ! cela se voit-il de nos jours ? Le pauvre René n’eut pas le courage de résister à cette vie joyeuse et toute de fêtes, lui qui n’avait pour unique fortune qu’une chétive pension de douze cents francs mal payée par son père, et une place de commis dans une maison de commerce.

Il régnait donc sur le cœur de madame Saint-Molaret, lorsque cette vénérable douairière eut l’imprudence de céder aux vœux de son gros mari, et prit chez elle mademoiselle Hortense Sessins. C’est la nièce du bonhomme, belle comme le jour ; elle a des yeux noirs, incroyables d’expression ; noble, mais si pauvre que, malgré ses vingt ans et sa rare beauté, elle ne trouvait point de mari. L’oncle avare pensa qu’à N*** il pourrait la marier sans dot.

Tous les soirs, à onze heures, René quittait le salon de madame Saint-Molaret. Il sortait par la porte cochère de l’hôtel, qui se refermait sur lui à grand bruit : mais cet hôtel avait un jardin et ce jardin un mur ; René montait sur ce mur, descendait dans le jardin, se cachait dans un arbre touffu, et attendait que, sur les minuit, une petite lumière parût à la fenêtre de mademoiselle Hortense. Bientôt on lui tendait une échelle de corde, et ce n’était qu’au petit jour qu’il repassait le mur du jardin. Ses amis soupçonnaient son bonheur, mais ne trouvaient pas qu’il en eût l’air assez enchanté. Il lui arriva même de dire une fois que mademoiselle Sessins n’était, après tout, qu’une petite comédienne.

Or, une nuit, tandis que René était caché dans son arbre, il voit tout à coup la tête d’un homme paraître au-dessus du mur du jardin ; son arbre n’était qu’à six pas du mur. Cette tête tourne de tous les côtés et a l’air d’examiner fort attentivement ce qui se passe.

Cet homme est un rival, pensait René ; il le voit s’élever sur ses poignets, se mettre à cheval sur le mur, et enfin se pendre à une corde et sauter dans le jardin. Tandis que, dans la nuit sombre, René cherche à reconnaître si cet homme est de sa connaissance, un second saute du mur dans le jardin, et ensuite un troisième. C’étaient des voleurs qui se mettent à dévaliser un pavillon où madame Saint-Molaret faisait quelquefois de la musique. Il s’y trouvait une pendule, des flambeaux d’argent et quelques meubles.

René se garda bien de troubler les voleurs ; le lendemain on lui aurait dit : « Mais que faisiez-vous là ? »

Le vol de la pendule, arrivée de Paris depuis huit jours seulement, piqua si fort madame Saint-Molaret, qu’elle promit dix louis à un homme de la police de Lyon s’il faisait prendre les voleurs. On les eut bientôt : mais madame Saint-Molaret fut obligée de paraître à la cour d’assises, ce qui ne lui déplut pas. Elle y arriva chargée de tous ses atours ; et son mari étant occupé, elle ne manqua pas de se faire donner le bras par le beau René, partie de ses atours.

Un des voleurs ne manquait pas d’esprit. Piqué d’honneur par la gloire de Lacenaire, alors récente, et voyant que, faute de preuves directes, il ne serait pas condamné, il se mit à entreprendre madame Saint-Molaret en pleine audience, et à la tourner en ridicule. Il fit naître des transports de bonheur et des rires fous parmi les femmes présentes en grand nombre. Après avoir bien des fois excité leur joie aux dépens de la dame, il parla des beaux garçons qui, parmi tous les genres de travaux que la société présente à l’activité de la jeunesse, savent choisir ceux qui sont les moins pénibles, du moins en apparence.

— Vous êtes trop éloquent et un peu trop impudent, dit tout à coup René d’un grand sang-froid. Vous irez aux galères, et c’est moi qui vais avoir l’honneur de mettre en cage un oiseau si plaisant. Messieurs, dit-il en se tournant vers les juges, j’ai vu ces gens commettre le vol ; monsieur a sauté le premier dans le jardin, etc., etc. René raconte toutes les circonstances ; les voleurs sont atterrés et lui adressent des injures.

Mais peu à peu madame Saint-Molaret, enchantée d’abord, commence à comprendre que ce n’était pas pour elle que René était caché dans un arbre ; elle lui adresse des reproches, d’abord à voix basse, mais bientôt tous les voisins sont dans la confidence. Il y a scène publique. René, d’un air fort poli et sans s’émouvoir le moins du monde, reconduit la dame à sa voiture, et onques depuis n’a revu son hôtel ni prononcé son nom.

Ce pauvre garçon commençait à respirer et on le voyait plus gai que jamais ; mais quelques jours plus tard, il est mort d’une petite fièvre.

Voici des détails de ménage ; mais, je le crains, Je vais passer pour un monstre.

Les mauvais sujets, amis de René, m’ont dit que M. R…, négociant de Lyon, passe deux cents francs par mois à sa femme pour les dépenses du ménage. Cette somme est payable le 15 du mois : quand la femme, d’ailleurs fort aimée de son mari, a besoin de son argent le 1er, elle lui paye un escompte de un pour cent, et ne reçoit que cent quatre-vingt-dix-huit francs. Ces messieurs ont l’infamie d’ajouter que ce négociant a nombre d’imitateurs, mais je n’ai garde de le croire.

M. S***, Anglais, homme d’esprit, qui était présent (nous étions quinze à ce souper, tous étrangers à Lyon), dit qu’il ne trouve rien d’étonnant à cela. M. Tomkimps, riche fournisseur de l’armée anglaise, se détermina tout à coup, l’an passé, à faire un cadeau de vingt mille livres sterling (cinq cent mille francs) à son neveu qui commençait une belle entreprise, Tomkimps compte à ce neveu quinze ou vingt lettres de change acceptées par de bonnes maisons et payables à trois mois de vue.

Tout en le remerciant, le neveu lui dit que de l’argent comptant lui ferait faire une bien meilleure figure auprès de ses associés.

— Eh bien, reprend l’oncle, je puis vous escompter toutes ces traites au taux fort modéré de un pour cent. Et Tomkimps reprend gravement les traites, et donne en échange à son neveu un bon de quatre cent quatre-vingt-quinze mille francs sur son banquier.

M. S*** me demande quel est le moyen, pour un étranger, de connaître la France.

— Je n’en vois qu’un seul assez peu agréable, lui dis-je ; il faut passer six ou huit mois dans une ville de province peu accoutumée à voir des étrangers. Et, ce qui est plus difficile pour un Anglais, il faut être ouvert, bon enfant, et n’établir de lutte d’amour-propre avec personne. Si vous voulez connaître la France moderne et civilisée, la France des machines à vapeur, placez votre tente au nord de la ligne de Besançon à Nantes ; si c’est la France originale et spirituelle, la France de Montaigne que vous voulez voir, allez au midi de cette ligne.

Je ne vous défends pas de venir tous les deux mois respirer à Paris pendant huit jours ; mais ne manquez pas, au retour, de jurer à vos amis provinciaux que vous préférez de beaucoup, à Paris, la ville de… (que vous avez choisie). Ajoutez que vous n’allez à Paris que pour affaires.

En arrivant dans cette petite ville, vous serez fort indisposé et choisirez le médecin le plus beau parleur. Le sublime serait d’avoir un procès avec quelqu’un.

Songez que ce que les sots méprisent sous le nom de commérage est, au contraire, la seule histoire qui, dans ce siècle d’affectation, peigne bien un pays. Vous trouverez toutes ces petites villes de dix mille âmes, surtout dans les pays pauvres, animées d’une grande haine contre le sous-préfet. Les gens que ce fonctionnaire invite aux deux bals qu’il donne chaque année méprisent fort les autres, qui les appellent serviles ; mais il n’y a bataille que tous les quatre ans, lors des élections.

Vous passeriez vingt ans à Paris, que vous ne connaîtriez pas la France : à Paris, les bases de tous les récits sont vagues ; jamais l’on n’est absolument sûr d’aucun fait (un peu délicat), d’aucune anecdote. Ce qui passe pour avéré pendant six mois est démenti le semestre suivant. On ne peut observer par soi-même que la Chambre des députés et la Bourse ; tout le reste on l’apprend à travers le journal. Dans votre petite ville de dix mille âmes, au contraire, vous pouvez, si vous êtes adroit, acquérir une certitude suffisante à l’égard de la plupart des faits sur lesquels vous devez baser vos jugements. Comme vous aurez à réussir, ce qui n’est pas facile pour un étranger ; comme vous aurez à dévorer vos nombreux désappointements, et à ne pas vous fâcher contre les bruits absurdes qu’on fera courir sur votre compte, vous parviendrez à ne pas trop vous ennuyer. Vous pouvez choisir au midi Niort, Limoges, Brives, Le Puy, Tulle, Aurillac, Auch, Montauban ; ou bien au nord Amiens, Saint-Quentin, Arras, Rennes, Langres, Nancy, Metz, Verdun.

La grande difficulté, c’est de trouver un prétexte plausible au séjour. Beaucoup d’Anglais s’étaient fixés à Avranches par amour pour la pêche.

J’ai honte de ma timidité, j’oserai conter une des histoires du pauvre René. Il y avait à M…, vers 1827, un apothicaire qui fit des spéculations heureuses sur les drogues, devint riche en six mois, et se montra plus fat qu’il n’est permis de l’être, même dans le Midi. Il ne marchait plus dans la rue qu’en se donnant toutes les grâces d’un tambour-major. Une belle nuit, six de ses amis (les amis d’un homme sont toujours les plus indignés de sa fortune ; voyez les gens qui lisent le journal après une promotion), six amis donc pénétrèrent, à deux heures du matin, dans la boutique de l’apothicaire ; de là, ils montent à sa chambre, l’éveillent, l’attachent, le bâillonnent, le portent dans sa boutique ; là, dansent autour de lui en réjouissance de sa fortune, et finissent (je ne sais si j’oserai le dire) par le prier d’accepter de chacun un remède d’eau tiède. En partant, ils promettent de recommencer s’il continue à faire le fendant dans la rue. Ce fait est parfaitement vrai ; c’est la plaisanterie du Midi.

Si j’avais quelque anecdote d’amour un peu touchante, comme celle que Bilon vient de raconter, je crois que je ne la placerais pas dans cet ouvrage ; l’amour n’est plus à la mode en France, et les femmes n’obtiennent guère de nos jour qu’une attention de politesse. Tout homme qui se marie autrement que par l’intermédiaire du notaire de sa famille passe pour un sot, ou du moins pour un fou qu’il faut plaindre, et qui pourrait bien vous demander cent louis à emprunter quand il se réveillera de sa folie.

Le premier mérite du petit nombre d’anecdotes qui peuvent faire le saut du manuscrit dans l’imprimé sera donc d’être exactement vraies ; c’est annoncer qu’elles ne seront pas fort piquantes.

Par suite des chemins de fer, des bateaux à vapeur, et surtout de la liberté de la presse qui donne de l’intérêt aux journaux, dans peu d’années il n’y aura plus de Languedocien en France, plus de Provençal, plus de Gascon ; on ne trouvera guère que les différences de races, lesquelles dureront plusieurs siècles ; car nous ne verrons plus de conquête, et quelle cause autre que celle-là pourrait renouveler la population d’un village à quarante lieues de Paris ? La vertu nommée discrétion m’ayant obligé à dépayser les anecdotes, elles sembleront, et j’en suis fâché, contrarier la règle des races.

Mais, parmi les différences de façons de penser et d’habitudes sociales, inspirées par les passions, suite des anciens gouvernements des provinces, le type alsacien (amour de l’indépendance de la patrie, haine de l’étranger), et le type breton (dévouement courageux au prêtre), peuvent durer plusieurs siècles encore.

La soirée a fini par une discussion sur les races d’hommes, à propos d’un Dauphinois dont la tête carrée présente à un haut degré de non-mélange tous les caractères d’un Gael ; il s’agit de cette tête ronde et large si fréquente dans les montagnes des Allobroges, et par suite de quoi, peut-être, ils portent tant de constance et de finesse dans l’exécution de leurs desseins. On a quitté tout à coup les propos légers, et, avec un sérieux et une sévérité de discussion bien louables, nous nous sommes mis à vérifier sur nous et nos amis les signalements

du Gael,
du Rymri
et de l’Ibère.

Nous rencontrons une infinité de métis, surtout dans les villes ; tandis qu’un village isolé dans les montagnes de la grande Chartreuse, près de Grenoble, ou dans celles du bourg d’Oysans, présente très-souvent des têtes pures comme celle de notre ami R…, présent à l’examen, homme très-gai, très-bon au fond, c’est-à-dire incapable de toute méchanceté suivie, mais qui y voit clair dans les actions du voisin et n’aime pas les hypocrites.

Le Kymri (qui ne rit guère, c’est un moyen mnémonique de se rappeler le nom de cette race) a le caractère constant, suivi et peu gai d’un Anglais. Dans le malheur un Kymri est plus affecté, plus profondément malheureux qu’un Gael. Sa timidité aime d’instinct la protection donnée par un rang ; de là, les penchants aristocratiques des Anglais, et l’état de folie enfantine où ils tombent à la vue de leur jeune reine qui daigne se promener dans les rues.

Les individus qui peuplent la France peuvent se diviser en Gaels, en Kymris, en Ibères et en Métis. (Je ne parle ni des juifs ni de quelques Grecs de Marseille.) Voici des signalements :

Les Gaels sont les plus nombreux. Ils sont de taille moyenne. Lorsque la race est pure, ils ont la tête ronde, les yeux grands et ouverts, le nez assez droit, un peu large vers la partie inférieure, jamais recourbé vers la bouche comme le nez aquilin. La distance du nez au bas du menton est égale à la longueur du nez, la bouche un peu plus près du nez que de la partie inférieure du visage. Les pommelles, pleines sans être saillantes. En général tous les traits sont arrondis. Les Gaels ont ordinairement les cheveux de couleur foncée. Ils sont bien musclés, pas très-grands, et se rapprochent de la forme athlétique[6].

Les Gaels occupaient toute la France, excepté la partie possédée par les Ibères, lorsque les Kymris arrivèrent. On les trouve encore en fort grand nombre dans la Bourgogne, le Dauphiné, la Savoie, le Poitou, etc. ; ce sont eux qui ont le caractère moral que l’Europe attribue aux Français : gai, brave, moqueur, insouciant de l’avenir. Marot, Montaigne, Rabelais, Montesquieu, sont faits pour plaire aux Gaels. Les aventuriers d’Europe qui abordèrent au Canada vers 1650 eurent des relations avec les femmes du pays. Eh bien ! ceux des habitants qui portent des noms français sont remarquables par leurs têtes rondes, leur bravoure, leur gaieté insouciante, et surtout par le manque de talent pour faire de l’argent ; tandis que leur voisin Kymri fait fortune en dix ans.

Les Kymris sont d’une haute stature ; leurs formes sont élégantes, élancées et vont bien avec l’habit moderne. Ils ont la tête longue et large du haut, le crâne fort développé ; de sorte que les yeux sont au milieu de la tête en partant du sommet. Le front est haut et large ; la forme des yeux est allongée, le nez est recourbé, mais les ailes du nez se relèvent.

Le menton est saillant, de sorte que, suivant les façons de parler du peuple, souvent les Kymris ont un nez en bec à corbin et un menton de galoche. Les cheveux kymris tendent à la couleur blonde, comme ceux des Gaels aux teintes noires.

Vous voyez que cette taille, cette figure, ces cheveux, contrastent singulièrement avec les apparences du Gael. Il en est de même du caractère. Les Kymris portent très-loin l’estime d’eux-mêmes ; quelquefois cette qualité arrive chez eux jusqu’à la fierté et à l’orgueil. Ils n’ont pas la bonhomie facile du Gael, mais leur caractère est remarquable par une extrême ténacité. Si l’on ne peut pas louer en eux la promptitude et la vivacité de l’esprit, en revanche ils sont pleins d’intelligence, fort réfléchis, et souvent arrivent au génie. Le seul homme mort depuis Napoléon à qui l’on accorde du génie, le célèbre baron Cuvier, avait tous les traits du Kymri ; seulement sa taille, quoique élevée, n’était ni assez haute ni assez élancée.

Chose singulière ! on ne rencontre guère d’homme de l’une ou de l’autre race au caractère physique pur ou à peu près, qui n’en ait aussi le caractère moral. Le Gael représente le Français ; le Kymri l’Anglais et le Breton. Les Kymris occupent le nord de la France, la Normandie surtout, et en Bretagne les côtes du Nord, de Lannilis à Saint-Malo.

La race basque ou ibère se rencontre dans la partie méridionale de la France, le long des Pyrénées, et s’étendait, du temps de César, jusqu’à la Garonne. Ils occupaient aussi le littoral de la Méditerranée, mais mêlés aux Gaels ; on les appelait alors les Ligures. La même race possédait la plus grande partie de la côte occidentale de la France. L’un de nous, qui a passé six mois à Brest, il y a deux ans, les a reconnus dans le Finistère, avec tous les caractères qui les distinguent. Ils paraissent être venus en ce pays avant les Gaels. Les Ibères ont la tête un peu longue et étroite dans toute son étendue, mais surtout vers le bas. L’arcade sourcilière avance en ombrageant l’œil, qui est fendu en amande. Le nez est prononcé, recourbé, long ; il a les ailes plus relevées que la pointe. Le menton est droit, les pommettes sont saillantes. La taille est un peu au-dessus de la moyenne ; ils sont bien proportionnés et fort lestes. Leurs cheveux sont souvent d’un noir bleu. Henri IV donne une idée assez exacte de la race ibère au physique comme au moral. Ce caractère se rapproche beaucoup de celui des Français ; mais il a des traits qui lui sont propres, par exemple, la place considérable que l’amour prend dans leur vie. Henri IV fit les plus insignes folies pour les femmes, non pas une fois comme Marc-Antoine et à la fin d’une vie rassasiée de succès, mais dans tous les temps, et même dans les moments où il y avait gros à parier qu’il serait empoisonné par la cour catholique de Paris, comme son père. Il était follement épris d’une jeune fille lorsqu’il fut tué, et il avait cinquante-cinq ans ; voir sa singulière déclaration à Bassompierre, qui était amoureux de cette jeune personne, depuis princesse de Condé. L’histoire a conservé les noms de cinquante-deux maîtresses de Henri IV.

Les Germains, descendus des Francs, occupent le nord-est de la France, l’Alsace, etc. On les rencontre en ce pays avec leurs caractères distinctifs, l’amour de la guerre, la loyauté, etc. Ces Francs sont d’une stature élevée ; ils ont la tête carrée, et le nez à peu près droit, sans être recourbé ni en haut ni en bas ; la distance du nez au bas du menton tend à être plus grande que la longueur du nez. Les ailes du nez de la race allemande sont grosses et charnues, ce qui fait contrate avec les Ibères. (Voir le portrait de Cervantes.) Les Germains sont blonds en général, et ont les inclinations militaires.

À de grandes distances, dans les familles, on voit les mêmes traits se reproduire d’une façon presque identique. Tel enfant ressemble parfaitement à son grand-père, mort trente ans avant sa naissance, et il n’est pas rare de rencontrer dans les rues de Paris un Gael ou un Kymri de race pure.

Le lecteur me pardonnera-t-il ce compte rendu d’une soirée ? Par forme d’expérience, je l’ai fait parfaitement exact. Nous avions des vins de Bourgogne de huit ou dix sortes différentes ; on peut les comparer à des bouquets de fleurs. Mêlés à une conversation intéressante, mais c’est là un sine qua non, ils augmentent l’illusion du moment. Ils rendent l’homme bon et gai pour quelques heures ; et c’est une sottise à nous, si peu bons, si peu gais, si envieux, de négliger les oracles de la dive bouteille.


— Lyon, le 25 mai.

Je ne veux pas entrer dans le sérieux du commerce ; cependant je ne crois pas trop ennuyer le lecteur en montrant, en deux mots, comment Lyon déchoit depuis quelques années. Les négociants de cette ville avaient un moyen de prêter sur gages à dix et douze pour cent l’argent que les particuliers leur confient (car on ne place pas dans la vente en province), et qui ne leur coûte à eux que quatre ou cinq pour cent. Ce moyen s’en va. Après la récolte des cocons à Turin, à Milan, à Parme, etc., ceux des négociants d’Italie qui manquaient de fonds envoyaient leurs soies non travaillées à Lyon, et les y mettaient en dépôt comme gage des sommes qu’ils recevaient en retour. L’intérêt qu’ils payaient, augmenté des droits de magasinage, de la provision, et enfin de tout ce que doit supporter celui qui emprunte dans le commerce, s’élevait à onze ou douze pour cent.

Lorsque les négociants italiens virent l’émeute à Lyon, ils eurent peur pour leurs soies et demandèrent de l’argent à Londres ; bientôt ils en trouvèrent même en Italie. On établit des Monti qui reçoivent les soies en gages, et prêtent de l’argent à six pour cent à qui apporte de la soie.

Tous les négociants du Midi savent que le roi de Sardaigne, Charles-Albert, a ouvert deux emprunts depuis son avènement au trône. Le montant du second, dit emprunt de sainte Hélène, est en entier dans ses coffres, et servirait en cas d’exil. Un ministre des finances, qui se donne la peine de penser, a proposé au roi de prêter cet argent aux négociants ses sujets, qui donneraient des soies en nantissement.

Les Suisses, dont le bon sens rêve sans cesse au moyen de gagner des écus neufs, se sont imposé des droits de douane fort modérés. Les Allemands, moins éclairés, et d’ailleurs encore infatués de leurs chaînes, ont pourtant un certain instinct de nationalité qui les a conduits à l’association pour les douanes ; c’est encore un malheur pour les produits de Lyon.

Il faut que cette grande ville renonce peu à peu à fournir des étoffes de soie à l’étranger. La fausse direction commerciale essayera-t-elle de lutter contre la nécessité ? Non, par paresse elle ne fera rien. Le gouvernement doit se borner à donner de l’occupation aux vieux ouvriers en soie qui manquent d’ouvrage, et à décourager les jeunes gens de seize ans, qui à Lyon voudraient se faire ouvriers en soie.

Le journal de Lyon devrait expliquer tous les quinze jours comme quoi, dans tous les coins de l’Europe, on a l’insolence de fabriquer des soieries. Le très-beau seul restera à Lyon, et encore à la condition de placer les ouvriers dans les villages environnants, hors de la portée de l’octroi, que l’Europe ne veut plus rembourser.

Quand je sens que l’ennui me gagne à Lyon, je prends un cabriolet et m’en vais à Chaponost voir les montagnes de la Suisse et les arcades romaines. Ces ruines si insignifiantes élèvent l’âme et la consolent.


— Lyon, le 27 mai.

Mon cousin C… m’a mené à la maison commune. J’ai remarqué, sur sept à huit grandes tables, une foule de dessins fort bien exécutés, et représentant des coupes de pierre, des voûtes, des ponts, etc., etc. : tout cela est presque aussi bien que les dessins de l’école Polytechnique. Je demande d’où viennent ces dessins étonnants, on m’apprend qu’ils sortent de l’école des frères ignorantins.

J’ai supposé d’abord qu’il y avait ici quelque ruse, mais le triomphe de ces messieurs est bien plus réel. Un négociant de Lyon, qui avait le même soupçon que moi, a demandé la copie d’un beau dessin représentant un des ponts suspendus que les frères Séguin viennent de construire sur le Rhône. Un enfant de quatorze ans, élève des frères, a rendu, huit jours après, une copie magnifique, et le dessin original n’a été ni piqué ni calqué. Le fait est qu’il y a ici un frère ignorantin qui enseigne la géométrie descriptive comme on peut le faire dans les meilleurs collèges de Paris.

Pour six mille six cents francs, on a onze frères, qui enseignent onze cents enfants, par conséquent chaque enfant coûte six francs à la ville, et encore souvent les frères fournissent l’encre, le papier, les plumes et les livres aux plus pauvres de ces enfants. (Il doit y avoir des frais énormes.)

L’école d’enseignement mutuel ne saurait lutter contre la passion qui anime les frères, ni à plus forte raison contre les ressources financières qui les soutiennent. Je crois que chaque enfant de l’école mutuelle coûte vingt-cinq francs à la ville. Au reste, il est fort difficile de savoir la vérité sur ces choses-là, et ce n’est point un voyageur, qui passe huit jours dans un pays et qui n’a pas la mine grave, qui peut se flatter d’arriver à ces profonds mystères. Tout ce qui est noble, tout ce qui est dévot, tout ce qui est enthousiaste des journées de juillet, tout ce qui en a peur, ne parle des frères qu’avec passion.

J’ai trouvé toutes les femmes de Lyon, même celles des négociants les plus libéraux, ennemies passionnées des écoles d’enseignement mutuel. Rien de plus simple, ces dames vont à confesse.

Remarquez que depuis 1850 toutes les Jeunes filles de France, à l’exception des environs de Paris, sont élevées dans des couvents de religieuses. Ici je voudrais bien trouver une expression qui pût rendre ma pensée et ne fût pas odieuse et peu polie ; mais enfin ces couvents sont animés du plus violent fanatisme contre la liberté de la presse. Sans doute leur chef invisible voit que c’est l’ancre unique à laquelle tiennent toutes nos libertés. La première question que l’on fait à une femme dans un certain tribunal est celle-ci : Quelles sont les opinions de votre mari ? On ajoute : Il faut pourtant bien qu’il se convertisse, et votre devoir est de tout employer pour hâter cet heureux moment. Avez-vous des gravures chez vous ? Que représentent-elles ? Avez-vous le portrait du roi ?… Songez aux droits sacrés des princes… (Je supprime deux pages.) À Marseille, les questions sont bien autrement incisives.

Une simple religieuse, madame Per…, qui depuis 1806 s’occupait de l’éducation des jeunes filles, et qui possédait pour toute fortune un mobilier dont la valeur pouvait bien s’élever à vingt louis, a dépensé, depuis 1815, quatre cent mille francs.

Madame Per… a étonné la ville qu’elle habite par la construction d’un couvent fort considérable destiné à l’éducation des jeunes filles. Lorsqu’elle commença à creuser les fondations, elle avait en caisse soixante mille francs. Ses amis furent effrayés, les conseils prudents lui arrivaient de toutes parts ; en effet les fondations ne furent pas arrivées à la hauteur du sol, que les soixante mille francs étaient dépensés. Madame Per… calcula qu’elle avait eu mille élèves. Elle écrivit une circulaire touchante par laquelle elle demandait cinquante francs au mari de chacune de ses élèves. En fort peu de jours cette circulaire lui valut trente-cinq mille francs. Je n’ai pas besoin de dire que le couvent est achevé et magnifique. On m’assure que plusieurs départements du Midi possèdent un grand nombre de couvents payés par la même bourse, et qui font l’éducation des mères de famille de 1850.

Les hommes de cette époque, ne trouvant pas de conversation raisonnable avec leurs femmes, iront au club, ou choisiront une compagne dans le cercle de quatre-vingt lieues de diamètre qui environne Paris. Que penseront-ils des questions que l’on fait à leurs femmes en certain lieu ? Ainsi, se diront-ils, toutes mes petites faiblesses sont données en spectacle à un homme souvent jeune et que je rencontre dans la société !

On dit que le principe de cette éducation donnée par des religieuses en 1837 est de ne souffrir jamais d’amitié intime, soit entre élèves, soit de maîtresse à élève.

Les jeunes filles ne doivent jamais être seules (la tête fermente), ou être deux (on peut faire des confidences). On s’arrange pour qu’elles se trouvent toujours trois ensemble.

On va plus loin ; une élève est toujours obligée de raconter ce qu’a pu lui dire son amie intime, dès que madame la directrice le lui demande. On craint la confiance qu’une élève pourrait avoir dans une autre, et l’amitié passionnée qui peut-être en serait la suite.

On veut, avant tout, qu’il n’y ait jamais d’émotions vives. On les combat par la défiance.

Qu’on juge du ravage que doit faire le premier serrement de main d’un jeune homme. Et d’ailleurs c’est empoisonner les joies de la pension, les plus douces de la vie. C’est priver de tout bonheur les pauvres jeunes filles qui meurent avant dix-huit ans ; c’est risquer de rendre méchantes pour la vie celles qui survivent. Si à seize ans on ne voit qu’une espionne dans une amie intime, quelle sécheresse d’âme n’aura-t-on pas à vingt-cinq, lorsqu’on aura éprouvé de véritables trahisons !

Réponse de mademoiselle Camp… à son amant.

Le réseau des établissements du Sacré-Cœur qui couvre la France est organisé avec une sagesse et un ordre admirables. Une religieuse commet-elle une faute, elle passe dans un couvent à cinquante lieues du premier, et tout est couvert par un silence complet.

L’histoire des établissements religieux en France de 1830 à 1857 serait belle, mais difficile à écrire. Les personnes qui agissent se sentent en présence du grand ennemi de la religion catholique, la publicité, lequel amène après soi cet autre monstre, l’examen personnel. Aucune opération ne laisse de traces. Cette nouvelle Gallia christiana aurait de beaux traits à citer : cet homme du département du Var qui donne sa fortune entière, sept cent mille francs, à la religion.

Une maison de campagne, près Marseille, convient au Sacré-Cœur ; elle valait quatre-vingt mille francs, on la paye cent vingt sans hésiter.

Il me semble que la révolution de 1830, en permettant à la religion de se parer des couleurs du martyre, lui a été fort utile. Elle n’a plus du moins pour ennemis passionnés tous les libéraux, elle peut faire en paix le bonheur ou du moins l’occupation de toutes les pauvres vieilles filles non mariées.

Quant aux femmes, pour lesquelles cette éducation religieuse de 1837 réussit complètement, et qu’elle envoie dans la société régner d’un pouvoir absolu et sans appel, les intérêts du couvent deviennent leur unique occupation, leur seule pensée. Les sentiments tendres ne paraissent, quand ils paraissent, qu’après vingt-cinq ans, lorsque ces âmes soupçonneuses sont lasses du despotisme, et souvent à cette soif inextinguible du pouvoir on sacrifie ce sentiment étiolé que par amour-propre, et pour se croire une femme complète, on appelait amour. Un croyait aimer un jeune homme courageux, simple, d’un noble caractère ; mais il est lieutenant, et, pour avoir la chance de devenir capitaine, il brûle d’aller en Afrique et de planter là sa noble maîtresse.


— Lyon, le 29 mai.

On a établi le musée sur la place des Terreaux, dans le palais de Saint-Pierre ; grand bâtiment sans physionomie, et qui pourtant était admirablement situé pour en avoir une : il imite gauchement l’architecture italienne. Notez qu’au dix-septième siècle, à l’époque où il fut élevé, Lyon était rempli de négociants florentins. Jadis ce lieu fut occupé par un monastère de religieuses, lequel fut rebâti pour la première fois par la reine Teudelinde, au quatrième siècle ; ruiné deux ou trois fois depuis, et enfin reconstruit au dix-septième siècle. La façade, fort incorrecte et surtout fort plate, présente deux ordres d’architecture en pilastres, le dorique et le corinthien, et un troisième en attique. La balustrade qui surmonte l’entablement, et qui se détache sur le ciel, est peut-être ce qu’il y a de mieux ; elle fait un tout de ce vaste édifice. Il est imposant par sa masse, grande ressource des barbares et des sots en architecture. Il n’en est pas moins vrai que, par une journée de beau soleil comme celle d’aujourd’hui, le palais de Saint-Pierre a ce sombre qui me charmait en Italie.

Au milieu de la cour, sarcophage antique dont on a fait une fontaine, saules pleureurs passables. Deux paons se promènent au soleil en faisant la roue. Mais, malgré leur vanité, ils sont exempts de l’affectation provinciale ; ils me plaisent et je les regarde longtemps. Chamfort, revenant de Versailles, regardait avec plaisir un chien qui rongeait un os.

Autour de cette cour spacieuse, dont les paons occupent le centre, règne un portique commode. C’est là qu’on voit l’autel et la célèbre inscription du Taurobole, qui, je le crains, n’intéressera pas le lecteur autant que moi. Le taurobole était un des mystères les plus singuliers du culte païen. Comme vous savez, une religion, pour avoir des succès durables, doit avant tout chasser l’ennui ; de là les Renewals des États-Unis.

En 1705, on trouva sur la montagne de Fourvières, dans l’ancien Lugdunum, ce bel autel sur lequel on lit la curieuse inscription relative à un taurobole, offert, l’an 160 de Jésus-Christ, pour la santé de l’empereur Antonin le Pieux. Voici ce qui se pratiquait :

On creusait une grande fosse où descendait le prêtre ; il avait une robe de soie et une couronne sur la tête. On immolait la victime dont le sang arrosait le prêtre ; il devait se retourner pour le recevoir sur toutes les parties du corps. Cela fait, chacun se prosternait devant lui, et ses habits ensanglantés étaient conservés avec un respect religieux. Certaine partie du taureau était placée dans un lieu particulier. Cette cérémonie doit être d’une origine bien ancienne ; elle respire, ce me semble, cette énergie féroce qui convient à la religion des peuples jeunes encore ; le taurobole était une expiation, une sorte de baptême de sang, que l’on renouvelait tous les vingt ans.

L’autel de Lyon est le plus beau monument de ce genre, c’est ce qui m’a engagé à transcrire ici tout ce que le lecteur vient de lire. Cet autel a trois faces : la principale présente une tête de taureau parée de bandelettes, laquelle partage l’inscription en deux. La seconde face a un crâne de bélier ; la troisième l’épée taurobolique, faite comme celle de Persée.

Voici l’inscription traduite ; c’est comme une formule de prière :


« Pour le taurobole de la grande mère des dieux, Idéenne, Dindyméenne, qui a été fait par l’ordre de la mère divine des dieux, pour la conservation de l’empereur César Titus Ælius Hadrien Antonin le Pieux, père de la patrie, pour celle de ses enfants et de l’état de la colonie de Lyon. Lucius Æmilius Carpus Sextumvir Augustal et Dendrophore a recueilli les forces du taureau[7], les a transportées du Vatican, et a consacré l’autel et le bucrâne à ses dépens, sous le sacerdoce de Quintus Sammius Secundus, orné, par les Quindécimvirs, d’un occabe et d’une couronne, auquel le très-saint ordre de Lyon a décerné le sacerdoce perpétuel, sous le consulat d’Appius Annius Atilius Bradua et de Titus Clodius Vibius Varus. Le lieu a été donné par un décret des Décurions[8]. »


J’ai remarqué deux inscriptions tumulaires en forme d’autel : on a scié un morceau de marbre de la première, ce qui a emporté la fin des lignes ; voici la traduction de ce qui reste :


« Aux mânes et à la mémoire éternelle de Vitalinus Félix, vétéran de la légion… Minervienne, homme très-sage et très-fidèle marchand de papier, renommé dans Lyon par sa probité, qui a vécu… 8 ans cinq mois et dix jours. Il était né le mardi, il partit pour la guerre le mardi, il a obtenu son congé le mardi, et il est mort le mardi. Son fils Vitalinus, très-heureux, et son épouse Julia Nice, lui ont fait élever ce tombeau et l’ont dédié sous l’ascia. »


La seconde inscription, qui est entière, porte :


« Aux mânes d’Æmilius Venustus, soldat de la trentième légion victorieuse, pieuse, fidèle, et librarius (fourrier) de la même légion, tué à la guerre ; Æmilius Gaius et Venusta ses enfants, et Æmilia Afrodisia affranchie, leur malheureuse mère, ont eu le soin de faire établir ce monument de leur vivant, et l’ont dédié sous l’ascia[9]. Le chemin libre est réservé. »


Cotte dernière ligne indique qu’en cédant le terrain où était placé ce tombeau, le vendeur avait excepté le chemin qui y conduit.

J’ai beaucoup examiné le style[10] d’un curieux fragment de statue antique, c’est une cuisse de cheval en bronze doré ; ce fragment a une histoire que voici.

Depuis longtemps les bateliers et les pêcheurs avaient remarqué dans la Saône, du côté du pont d’Ainay, une sorte de borne qu’ils appelaient le tupin de fer, c’est-à-dire le pot de fer rompu. Les pécheurs l’évitaient pour ne pas déchirer leurs filets ; les bateliers, au contraire, y accrochaient leurs crocs pour s’aider à remonter la rivière.

Le 4 février 1766, les eaux étant très-basses et fortement gelées, un constructeur de barques, appelé Laurent, chercha à arracher le tupin de fer. Il se fit aider par un de ses amis. Comme ils n’étaient pas assez forts, ils appelèrent plusieurs portefaix ; et à la fin, après l’avoir ébranlée à l’aide d’un câble, ils arrachèrent cette jambe du cheval, qui probablement tenait au corps même du cheval. Ils l’offrirent à un bourgeois de Lyon pour dix-huit livres que celui-ci refusa de donner ; alors ils l’apportèrent à l’hôtel de ville, et reçurent deux louis du prévôt des marchands.

Il est singulier qu’on n’ait pas eu l’idée de fouiller en cet endroit, où souvent l’été la rivière est fort basse. On pourrait employer un bâtardeau et une petite pompe à vapeur.

Le bronze doré de ce fragment peut avoir une ligne d’épaisseur, l’intérieur a été rempli avec du plomb. Le bronze n’est pas jeté d’une seule fonte ; il est composé de petites parties qui sont taillées en queue d’aronde et s’emboîtent l’une dans l’autre. C’est ainsi qu’est travaillé le bras colossal et du plus beau style que l’on a trouvé récemment dans la Darse de Civita-Vecchia, et qui est à Rome au musée du Vatican.

Mais, avant de m’occuper du taurobole, j’avais couru à la salle où sont exposées les fameuses tables de bronze qui nous ont transmis le discours de Claude au sénat. Elles sont parfaitement placées. Je les considère longtemps avec un enthousiasme ridicule, j’en conviens. Le but du discours de l’empereur Claude était de faire accorder aux Gaulois le droit d’admission dans le sénat (l’an 48 de Jésus-Christ). Ce discours était gravé sur trois tables ; il n’en existe aujourd’hui que deux, qui furent découvertes en 1528, sur la montagne Saint-Sébastien.

Or, il faut savoir que Tacite, dans le onzième livre de ses Annales, donne ce discours de Claude. J’avais apporté le volume de Tacite avec moi. Le style de l’empereur Claude (car lui-même faisait ses discours ; à Rome tout prince savait écrire) manque de force. Tacite en a suivi tous les mouvements ; mais, comme on pouvait s’y attendre, il lui a donné de la vigueur et quelques teintes d’une sombre énergie.

Ainsi l’on peut penser que, du temps de Tacite et de Tite-Live, la mode était de chercher à donner les discours réels prononcés par les princes et les généraux ; seulement ces grands écrivains les ont embellis et corrigés.


— Lyon, le 31 mai.

J’ai soupé ce soir avec un dandy que j’ai rencontré ce matin, et qu’à Paris je n’appréciais pas assez. Je l’avais jugé sur l’ensemble de son existence, bien vulgaire il est vrai. Paul Brémont a un père en Hollande, je crois, lequel est énormément riche, et paye ses dettes de temps à autre. Ce père lui donne dix mille francs par an, et une tante, plus riche que son père, et qui adore ce neveu, l’a accoutumé à des cadeaux tournés en habitude, qui s’élèvent bien annuellement à vingt-cinq mille francs. Outre tout cela, Paul fait pour dix mille écus de dettes chaque année.

— Vous verrez Pétrone, m’a-t-il dit ce matin, en m’engageant à souper ; et nous aurons des femmes agréables, et que nous n’avons pas eu peu de peine à dénicher, je vous jure : les maris mêmes ne sont point trop ennuyeux.

— Et qu’est-ce que Pétrone ?

— Vous verrez ; c’est un ami que j’ai depuis quelques mois.

En effet j’ai vu Pétrone : c’est bien l’homme le plus commode du monde, c’est l’idéal du valet de chambre. Il se fait appeler le chevalier de Saint-Vernange, nom qu’il a pris sans doute dans quoique vaudeville. Sainnt-Vernange a trente ans ; c’est le plus bel homme qu’on puisse voir ; il a accroché la croix dans la garde nationale, je pense ; du reste, il est brave, comme si cette chose nommée la mort n’existait pas. Mais, ce qui est drôle, on pense qu’il est comme M. de Caylus : il n’a point d’âme. C’est ce qui le rend impayable. On verra peu après la preuve de cette grande vérité.

L’idéal de la vie pour Saint-Vernange, c’est d’assister à un souper gai, avec du vin de Champagne, des femmes aimables et des hommes d’esprit qui font des contes.

Quand Saint-Vernange obtint la croix, il s’appelait Picardin. Naturellement, il a douze cents francs de rente, et il vivotait avec un petit emploi de cent louis dans les bureaux d’une des municipalités de Paris, quand il rencontra Brémont dans un duel. Ils se plurent. Brémont voulait souper trois ou quatre fois la semaine, Picardin arrangeait les soupers. Ce nom parut ridicule à Brémont, et son ami s’appela Saint-Vernange.

Dans une partie de plaisir à la Malmaison, je crois, un roulier insolent cherche à écorcher la calèche neuve de Brémont. Saint-Vernange saute à terre, esquive les coups de fouet du roulier, et le rosse au point de lui faire demander grâce. Saint-Vernange était un admirable professeur de savate, et n’en avait jamais parlé. À déjeuner, Saint-Vernange avait soin de dire à Brémont : Le soleil se couche ce soir à six heures vingt et une minutes. Comme Brémont a des jugements, sans une nécessité absolue il ne sort pas avant le coucher du soleil.

Brémont part pour Marseille ; Saint-Vernange quitte emploi, famille, s’il en a, et toute affaire sérieuse, pour suivre Brémont qui l’appelle son Pétrone, depuis qu’un jour Saint-Vernange s’est embrouillé en voulant citer Pétrone. Jamais ces deux êtres ne se sont dit un mot sérieux. La position de Saint-Vernange s’est faite peu à peu comme les bonnes constitutions, à mesure des besoins, il fait faire les malles sous ses yeux par les domestiques, paye les comptes, parle aux postillons, et participe à la vie joyeuse du patron. Brémont lui dit : Pétrone, nous partons demain à une heure, après le déjeuner.

On ne dit plus un mot du départ. Le lendemain, à une heure, le déjeuner est interrompu par le fouet des postillons. Saint-Vernange dit : Ce séjour a coûté trois cent quatre-vingt-deux francs. Brémont ne l’écoute pas ; en montant en voiture, Brémont dit : À Bagnères-de-Luchon, ou à Dieppe ; et l’on part.

Saint-Vernange est original et brillant dans une partie de plaisir ; il cause et a des saillies ; il conte à ravir les anecdotes les plus gaies. Voit-il que Brémont a envie de parler et de briller lui-même, il n’ouvre plus la bouche.

Un jour de pluie, après déjeuner, Brémont dit : Je m’ennuie.

— Vous vous trompez, reprend Saint-Vernange avec vivacité, seulement vous vous amusez sans le savoir. On sort, et Saint-Vernange invente toujours quelque chose. En désespoir de cause, il accroche le tranquille cabriolet d’un campagnard, dont la mine suffisante promet une dispute agréable. Si la discussion tourne au sérieux, Saint-Vernange se bat. L’unique de cette association, et que j’ai bien regardé, c’est que jamais Saint-Vernange ne jouit intérieurement de l’embarras du patron, il sent exactement comme son ami.

— Voici qui est incroyable, dit celui-ci ; quand je veux savoir ce que je pense, je le demande à Pétrone ; et voilà pourquoi il est la moitié de ma vie. Saint-Vernange appelle Brémont le patron. Devant le monde comme en particulier, sa manière est absolument la même ; Brémont, de son côté, le traite comme un frère cadet.

Saint-Vernange racontait ce soir qu’à ce dernier voyage le patron allait rapidement de Rotterdam à Marseille ; il ne s’arrêtait que vingt-quatre heures à Paris, et pour cause : plusieurs créanciers avaient des jugements contre lui.

Comme ils passaient sur le boulevard, Saint-Vernange lui dit :

— Voici M. Joyard, le plus récalcitrant de nos usuriers ; voulez-vous que je m’en empare ?

— Non pas, dit Brémont, il nous a vus, et vous allez convenir que je suis aussi habile que vous.

Brémont va au-devant de M. Joyard, lui serre la main avec empressement, et lui dit : Mon père vous a-t-il payé ?

Étonnement du Joyard.

— Comment, vous ne savez pas ? Mon père s’est réuni à ma tante et paye radicalement toutes mes dettes ; grande réconciliation. Mais je réfléchis, c’est quinze mille francs que je vous dois, n’est-ce pas ? Je n’ai pas confié à mon père le montant exact de cette dette. Donnez-moi cinq mille francs, et vous vous ferez rembourser vingt mille francs au lieu de quinze.

On entre dans un café ; l’usurier compte quatre billets de mille francs, Brémont signe une lettre de change de cinq mille, et on se sépare bons amis. Saint-Vernange était heureux en nous racontant ce beau trait. — Que sont auprès de cela tous les tours plus ou moins plaisants que j’aurais pu jouer à cet homme ? Figurez-vous son entrevue avec M. Brémont père qui est venu passer huit jours à Paris pour voir la divine Elssler, et qui ne songe ni à son monstre de fils ni à payer ses dettes.

Bien ne peut désunir Brémont et Saint-Vernange. Dans le voyage en Espagne, Saint-Vernange a eu les bonnes fortunes les plus extraordinaires. Il faut convenir qu’il est admirablement bien fait ; grand, leste, hardi, des cheveux blonds, la figure la plus douce et la plus aimable. Qui le croirait un tel monstre ? Il ne connaît pas plus la peur que le sentiment.

— Quand j’ai l’honneur d’embrasser ces belles dames, disait-il à Brémont, je ne puis penser qu’aux beaux diamants qui forment leurs pendants d’oreilles.

— Dans tout ce voyage d’Espagne, ajoute Brémont, nous faisions la cour à une dame ; Pétrone plaisait, et dès le troisième jour, régulièrement, j’étais éconduit ; mais il s’arrangeait bientôt pour avoir un rendez-vous dans l’obscurité, et ce n’était pas lui qui s’y présentait.

Dites-nous, Pétrone, combien de fois vous vous êtes battu en Espagne ?

— Trois fois, mais de petits duels à l’épée, peu dangereux.

— Et sur les trois fois, répond Brémont, il s’est battu deux pour moi ; rien de plus commode.

J’ai compris que c’est Saint-Vernange qui tient la bourse. Brémont ne lui permet de lui parler argent que le premier et le quinze de chaque mois ; alors, comme ils disent, on fait la caisse ; c’est un jour malheureux.

(Hélas ! depuis le souper de Lyon les choses ont bien changé. Rien n’a jamais troublé la singulière amitié de Saint-Vernange et de Brémont. Celui-ci a enfin hérité de sa tante de Rotterdam ; il s’agissait de soixante-dix ou quatre-vingt mille livres de rente. Il prend un passe-port pour Paris, donne un admirable souper pour célébrer la bienvenue de l’héritage et prendre congé de ses amis de Hollande. À la fin du souper, il se plaint d’un mal à la tête ; deux heures après il n’était plus.

Le pauvre Pétrone désolé a envoyé chercher le juge, a fait mettre le scellé partout et a disparu. On le dit dans un couvent de trappistes ; il en sortira bientôt. Le père de Brémont, qui hérite, a trouvé vingt-trois mille francs dans le portefeuille de son fils, et tous ses bijoux à leur place.)



  1. Elle s’est également fort bien battue, en 1814, contre les Autrichiens.
  2. Una nox fuit inter urbem maximam et nullam. Senec, epist. 31.
  3. Mémoires de Saint-Simon. Le Villeroy régnant mettait des impôts dont il ne rendait compte à personne.
  4. Voir l’Histoire de Lyon, par le P. Colonia. On trouve dans cet ouvrage les gravures de tous les monuments curieux. Voir la carte publiée par M. Artaud. Les caves de Fourvières sont remplies de substructions romaines.
  5. M. Ampère explique fort bien tous les écrivains de ces premiers siècles. Là commence notre littérature.
  6. Voir le lumineux Essai sur la races d’hommes, par M. Edwards, membre de l’Institut.
  7. Les organes sexuels.
  8. Voir Muratori, Blanchini, Mémoires de Trévoux, 1705, p. 652 Montfaucon, Maffei, Ph. A. Turre, Tassin, Colonia, de Boze, Brossette, Breval, Millin. J’indique ces auteurs pour les personnes qui seraient curieuses de l’histoire ancienne écrite dans les monuments. Muratori, lorsqu’il ne s’agit pas de Dioclétien, ou de Julien, ou des martyrs mis à mort sous les empereurs, dit la vérité ; c’est un homme d’un grand sens, qui s’est donné la peine d’étudier, et qui ne se vend point. N’est-ce pas là la perfection de l’historien moderne ?
  9. Sous la hache ou faucille avec laquelle on avait coupé les prémices de l’herbe, au lieu où le monument a été établi.
  10. Par le style ou la façon de rendre l’attache des muscles, et leur renflement, les veines, etc., on peut souvent déterminer l’époque d’une statue, à cinquante ans près.