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Michel Lévy frères (volume Ip. 59-72).


— Autun, le 29 avril.

En Bourgogne, comme partout, l’objet constant des plaisanteries des jeunes gens, c’est le mariage d’inclination. Ils parlent sans cesse de la quantité d’argent qu’ils exigent de la femme qu’ils daigneront épouser. Un des voisins de Banville, grand olibrius aux favoris noirs et aux façons bruyantes (le beau de province), prétendait à vingt-cinq ans qu’il n’épouserait jamais qu’une femme de 500,000 fr. ; à trente ans il s’est réduit à 150,000, et enfin à trente-cinq il vient d’épouser une femme de 80,000 francs seulement.

Les jeunes gens passent leur vie au café, à brûler des cigares et à parler entre eux de projets de fortune ; il la leur faut brillante et rapide. La fortune d’un certain lieutenant d’artillerie a rendu fous tous les Français pour un demi-siècle au moins. Cette année-ci, me dit Ranville, ces jeunes gens qui veulent faire fortune sans travailler commencent à parler beaucoup des élections et des chemins de fer, refusés par la paresse de la chambre. S’il s’élevait un Mirabeau ou un Danton, son éloquence pourrait les conduire aux plus grandes folies ; car au fond ils s’ennuient.

— À propos d’ennui, et la littérature ?

— Ces messieurs ne peuvent comprendre la passion prétendue effrénée du roman moderne, ils comprennent encore bien moins la tendre exaltation des romans qui nous rendaient fous quand nous étions à leur âge. Personne ne lit plus la Nouvelle Héloïse, les romans de madame Collin, ceux de Maria-Régina Roche, traduits par l’abbé Morellet. La littérature des jeunes gens de 1837 ne s’élève guère au-dessus des Mémoires de madame Dubarry, de madame de Pompadour, de la Contemporaine, de Fleury, etc., etc., où l’on voit des gens qui gagnent beaucoup d’argent, et dont la vie s’embellit quelquefois par de jolies soirées libertines. Ils croient à l’existence d’une madame de Créquy. La Peau de Chagrin, de M. de Balzac, a fait fureur. Ils trouvent froid tout ce qui est écrit en style simple, et le néologisme est pour eux le comble de l’esprit.

Ce qu’il y a de plus distingué parmi les jeunes gens du café lit le Mémorial de Sainte-Hélène, et se montre fou de l’empereur. Ne voit-on pas Napoléon donner une dotation de 80,000 livres de rente au général Marchand, qui s’est bien conduit à Eylau ? Au fond, les fortunes rapides élevées par le caprice d’un roi conviennent beaucoup mieux aux espérances folles des républicains actuels, que les fortunes raisonnables qui peuvent se faire dans un gouvernement bien réglé.

Ranville me console un peu en ajoutant : Nous arrivons à un siècle où l’on n’écoutera plus que l’homme qui aura des opinions individuelles. On ne voit déjà plus que les demi-sots, les paresseux ou les timides répéter les opinions à la mode.

Quelle belle solitude que celle d’un jeune homme de Semur ou de Moulins, pour se former une opinion sienne sur cinq ou six sujets ! Quel homme distingué, rare, considéré dès qu’il aurait parlé, que celui qui a vingt-cinq ans posséderait une opinion à lui sur cinq ou six articles !

À Paris, la distraction est trop continuelle. Même pour le jeune homme de vingt ans qui a le bonheur de ne compter sur aucun héritage, que de moyens de plaisir ! que de choses viennent chaque jour assiéger son attention ! Quel est à Paris l’homme de vingt ans qui a lu, en cherchant à y trouver des erreurs, les huit volumes de Montesquieu ?

On sent bien que, courant comme je le fais, je n’ai le temps de voir ni la société de province, ni les jeunes gens ; tous ces jugements me sont donnés par un homme d’un esprit net et profond, qui habite ses terres depuis 1830. Dans presque toutes les villes où je me suis un peu arrêté, Lyon, Marseille, Grenoble, j’ai entrevu des jeunes gens qui me semblent faits pour arriver à tout. Je pense même que les hommes de mérite de l’an 1850 seront pris pour la plupart loin de Paris. Pour faire un homme distingué, il faut à vingt ans cette chaleur d’âme, cette duperie, si l’on veut, que l’on ne rencontre guère qu’en province ; il faut aussi cette instruction philosophique et dégagée de toute fausseté que l’on ne trouve que dans les bons collèges de Paris.

Mais la faculté de vouloir manque de plus en plus à Paris ; on ne lit pas sérieusement les bons livres : Bayle, Montesquieu, Tocqueville, etc ; on ne lit que les fadaises modernes, et encore afin de pouvoir en parler à mesure qu’elles paraissent

Je viens d’écrire tout ceci pour me distraire d’un violent mouvement de colère. En arrivant à Autun, il s’est trouvé que j’avais perdu toutes les clefs des coffres de ma calèche, et j’écris pendant que Joseph essaye des crochets avec un serrurier.

Comme cette opération ne finit pas, je vais raconter l’histoire d’Autun, que j’ai étudiée dans la bibliothèque de M. Ranville.

Tout le monde sait que nous sommes ici dans cette fameuse Bibracte, capitale du pays des Æduens, que Pomponius-Mela appelle les plus illustres des Celtes (ou Gaulois), et dont César parle si souvent[1]. César, qui attaquait les Gaulois avec une bravoure égale à la leur et l’esprit supérieur d’une civilisation plus avancée, chercha à diviser ces peuples enfants. Il excita les jalousies particulières des habitants d’Autun, les attira dans son parti, qui était celui de l’étranger, et les pauvres gens de Bibracte, poussés par le funeste plaisir d’humilier les Alobroges et les Arvernes, se réunirent aux Romains. Pour prix de leur sottise, ils reçurent le litre de frères et d’alliés du peuple romain.

Ils possédaient le territoire entre la Loire et la Saône, et avaient de grandes richesses qui firent le bonheur de César. Les gens d’Autun, ayant perdu la liberté, s’avilirent au point de flatter Auguste, et de donner à leur ville le nom latin de Augustodunum. Sous Constantin, ils changèrent encore son nom ; mais celui qu’elle porte est une abréviation et une mémoire éternelle de sa première flatterie envers le tyran étranger. Douée d’un tel esprit de conduite, elle fit fortune et devint bientôt une des plus belles et des plus importantes cités de la Gaule. Tacite raconte que, dès le temps de Tibère, on y envoyait les jeunes Gaulois pour les faire instruire dans les lettres grecques et latines. Sa splendeur durait encore trois cents ans plus tard, sous Constantin. Elle avait été horriblement saccagée et brûlée à la fin du troisième siècle, lors de la révolte des Bagaudes, mais Constantin l’avait réparée.

Attila s’en empara cent cinquante ans plus tard, et, selon la coutume de son peuple, détruisit tout ce qui offrait quelque apparence de civilisation. Les Bourguignons et les Huns se disputèrent les ruines d’Autun. Enfin parurent Rollon et ses Normands, qui achevèrent de détruire le peu qui subsistait encore.

Malgré tant de malheurs, Autun est l’une des villes les plus curieuses de France. Ses citoyens ont toutes les vertus, mais assurément ils n’aiment point les antiquités. Aussi tard que 1762, ils ont construit un séminaire avec les pierres de leur amphithéâtre. En 1788, ils employèrent ce qui restait des matériaux de ce monument pour réparer leur église de Saint-Martin, détruite depuis peu. Cet amphithéâtre avait peut-être été bâti sous Vespasien.

Autun est situé sur le penchant d’une colline rapide, auprès de la rivière d’Arroux, et au pied de trois monticules qui la couvrent à l’orient et au midi.

En arrivant à Autun, j’ai eu le vif plaisir de marcher sur les pierres d’une voie romaine : la rue est rapide, et les chevaux ont grand’peine à se tenir sur ces blocs de granit.


— Autun, le 50 avril 1837.

Hier j’eus du courage ; couvert de poussière et en habit de voyage, j’affrontai la curiosité et les regards hébétés des provinciaux, le tout pour aller voir des antiquités.

La porte d’Arroux ou de Sens est un admirable ouvrage des Romains ; c’est un arc de triomphe, avec deux grandes arcades, et, à côté, deux plus petites. Au-dessus, on voit six arcades plus étroites, formant une sorte de galerie ; il y en avait dix autrefois : quatre ont disparu. Les colonnes engagées entre ces arcades sont d’ordre corinthien.

Si l’on tient à avoir une idée de ce monument simple et grand, il faut en chercher une gravure ; il m’est impossible de donner une sensation ; je ne puis me résoudre à me jeter dans les phrases hyperboliques et néologiques, je ne peux qu’expliquer une gravure, non y suppléer.

Ce vénérable reste de l’antiquité romaine a dix-neuf mètres de largeur sur dix-sept de haut : dès que je l’ai aperçu je me suis cru en Italie. Mon cœur, attristé par les églises gothiques, s’est épanoui. Au lieu du souvenir de miracles absurdes et souvent dégradants pour l’Être suprême qu’on prétend honorer, au lieu de têtes de diables mordant des damnés, sculptées aux chapiteaux des colonnes et dans tous les coins des églises chrétiennes, je me suis rappelé le peuple-roi et ses victoires, c’est-à-dire tout ce qu’il y a de plus imposant parmi les hommes. On me rabaissait l’idée de Dieu par l’image saugrenue de toutes les sottises qu’il a permis de faire en son nom ; on relève à mes yeux l’idée de l’homme[2]. L’entablement qui couronne les quatre arcades du bas est de la plus haute majesté ; il m’a reporté dans Rome.

La solidité de la construction est bien d’accord avec l’admirable majesté de l’architecture : les pierres ne sont liées par aucun ciment ; les joints ne sont que des traits où il est impossible de faire pénétrer la lame d’un couteau. C’est probablement à cette extrême solidité que ce monument doit d’avoir pu braver la fureur destructive des Huns, des Normands et de tant d’autres Barbares.

Les six arcades supérieures portent à faux, c’est-à-dire qu’elles n’ont pas été construites de façon à ce qu’au centre des arcades inférieures corresponde exactement un vide ou un pilastre.

Je suis allé voir la porte Saint-André, également antique et probablement de la même époque. Elle ressemble fort à l’autre, seulement elle est moins haute et plus large. Les colonnes engagées entre les petites arcades sont ioniques. Les quatre passages ne sont pas sur la même ligne comme à la porte d’Arroux ; les deux principaux sont en retraite par rapport aux deux plus petits.

La porte Saint-André a comme celle d’Arroux deux grandes arcades, et sur les côtés deux petites : au sommet on voit six petites arcades ; il n’en manque qu’une. Cette porte est mieux conservée que l’autre. On ne conçoit pas comment des murs aussi minces ont pu résister à tant de siècles et à tant de Barbares.

Il est encore plus singulier que les citoyens d’Autun n’aient pas détruit ces arcs de triomphe pour bâtir leurs maisons. Ils ont achevé de démolir pour ce noble usage le grand amphithéâtre indiqué ci-dessus, et dont les savants les plus respectables, par exemple Montfaucon, ont publié des dessins imaginaires. Ce singulier et audacieux mensonge, emblème parfaitement approprié à la science archéologique, se renouvelle encore de nos jours.

Ainsi, dans les ouvrages d’archéologie, les gravures méritent autant de confiance que les raisonnements.

Après les deux admirables portes ou arcs de triomphe, je suis allé, hors de la ville et au delà de la petite rivière d’Arroux, voir le temple de Janus. C’est un édifice carré du Bas-Empire, et dont il ne reste plus que deux murailles fort élevées, celles du midi et du couchant. On entrait dans ce temple par le côté de l’est. Le paysan auquel appartient le champ se plaint de ce que cette masure attire des curieux qui causent des dégâts, et je pense que bientôt il obtiendra des autorités la permission de la démolir.

Dans un village voisin d’Autun, on va voir la pierre de Couhard, monument inexplicable. Quels Barbares l’ont construit ! C’est une pyramide qui a encore une cinquantaine de pieds de hauteur ; elle est bâtie en pierres assez grosses, irrégulières, liées par un ciment très-dur. Les paysans les arrachent pour construire leurs maisons. Il faut voir à Autun une belle mosaïque représentant le combat de Bellérophon contre la Chimère, et les pierres gravées et médailles de la mairie.

L’esprit enflammé par ces nobles restes de l’antiquité, c’est avec peine, je l’avoue, et uniquement pour accomplir le devoir de voyageur, que je suis monté à Saint-Lazare, la cathédrale du pays ; elle est située dans un lieu élevé, et de plus on y arrive par un assez grand nombre de marches. De ce point fort bien choisi, on domine la ville et une partie de la campagne. Cette église montre la transition de l’architecture romane à la mode nouvelle nommée architecture gothique. La nef est de 1140, et offre le mélange de l’ogive et du plein cintre.

La façade de Saint-Lazare est fort bien. Le sacristain m’a fait remarquer le loup et la cigogne, Androclès et son lion sculptés sur deux chapiteaux à gauche en entrant. Combien cette sculpture attriste l’œil qui vient de jouir des proportions de l’antique ! Quelle laideur, grand Dieu ! Il faut être bronzé pour étudier notre architecture ecclésiastique.

J’ai trouvé dans la chapelle du baptistère un assez joli bas-relief représentant la Madeleine et Jésus-Christ. À la vérité il n’y a pas d’idéal : la Madeleine est tout bonnement le portrait d’une fort jolie femme, et cette femme est une simple mortelle.

Le cadre de pierre est un chef-d’œuvre de patience, ce qui me ferait attribuer l’ouvrage entier à quelque artiste allemand.

Comme s’il fallait que tout fût barbare à Autun, on a peint à l’huile ce charmant bas-relief.

Deux chapelles ont des vitraux admirables, c’est-à-dire dont les couleurs sont fort vives ; on faisait la couleur rouge avec de l’or, ce qui augmentait sans doute le plaisir que les dévots trouvaient à la regarder[3].

Ou trouve à Saint-Lazare un tableau de M. Ingres ; quatre ou cinq têtes dans le genre de Raphaël sont admirables.

Un effet qui est vraiment étonnant et bien digne de la province, c’est ce qu’on appelle ici la grande trompe. Dans le vrai, rien n’est plus trompeur. Il s’agit de la flèche de la tour de gauche de la cathédrale de Saint-Lazare. Elle est construite en pierres et entièrement creuse à l’intérieur. Dans la partie basse, les pierres n’ont pas plus de six pouces d’épaisseur : c’est un chef-d’œuvre de hardiesse dû au seizième siècle. Vue à l’intérieur, cette flèche trompe l’œil et paraît d’une immense hauteur ; car la forme pyramidale qu’on lui a donnée semble l’effet de l’éloignement.


— Autun, le 1er mai 1837.

La soirée, si aimable à Paris, est la partie pénible des voyages, surtout quand on a le malheur de ne pas aimer la vie de café, et de ne plus trouver le bonheur au fond d’une bouteille de vin de Champagne. J’ai lu César, et je vais copier ce que Napoléon dit de ce grand homme, et qui me semble fort judicieux.

César a écrit l’histoire de ses campagnes dans les Gaules, et ses Commentaires ont plus fait pour sa gloire que la conquête elle-même.

César, accablé de dettes à Rome, homme de la plus haute naissance, et célèbre dès sa première jeunesse par ses roueries et sa hardiesse, commença la guerre avec six légions ; le nombre en fut ensuite porté à douze : une légion se composait, si je ne me trompe, de cinq mille cinq cents soldats de toutes armes.

« Il a fait huit campagnes dans les Gaules, dit Napoléon, pendant lesquelles deux invasions en Angleterre, et deux incursions sur la rive droite du Rhin. En Allemagne, il a livré neuf grandes batailles, fait trois grands sièges, et réduit en province romaine deux cents lieues de pays, qui ont enrichi le trésor de huit millions de contributions ordinaires, » et qui ont donné le moyen d’acheter à Rome tous les citoyens qui étaient à vendre, c’est-à-dire l’immense majorité.

En moins de six ans que dura cette guerre, César prit d’assaut ou réduisit plus de huit cents villes ; il soumit trois cents nations ; il défit en différents combats trois millions d’ennemis ; un tiers de ces ennemis fut tué sur le champ de bataille, et un autre tiers réduit en esclavage.

« Si la gloire de César, dit Napoléon, n’était fondée que sur la guerre des Gaules, elle serait problématique. »

Les Gaulois étaient pleins de feu et montraient une bravoure étonnante ; mais, divisés en un grand nombre de nations, ils se détestaient entre eux. Une ville faisait fort souvent la guerre à la ville voisine, uniquement par jalousie. Vifs et emportés, amoureux du danger, rarement ils écoutaient la voix de la prudence.

Leur ignorance de toute discipline, leurs divisions, leur mépris pour la science militaire, l’infériorité de leurs moyens d’attaque et de défense, leur habitude de ne jamais profiter d’une victoire, les rivalités de leurs chefs aussi emportés que vaillants, devaient les livrer successivement à un ennemi aussi brave qu’eux, et en même temps plus habile et plus persévérant.

Un seul Gaulois comprit les avantages de l’union, ce fut Vercingétorix, le jeune chef des Auvergnats.

« Dans les jours de fête, dit Florus, comme dans les jours de conseil pour lesquels les Gaulois se réunissaient en foule dans les bois sacrés, ses discours, pleins d’un patriotisme féroce, les exhortaient à reconquérir leur liberté. »

César comprit le péril : il était alors à Ravenne occupé à faire des levées. Il passe les Alpes encore couvertes de neige ; il n’avait avec lui que quelques troupes armées à la légère. Il rassemble les légions en un clin d’œil, et se montre à la tête d’une armée au centre de la Gaule avant que les Gaulois le crussent sur leurs frontières. Il fait deux sièges mémorables et contraint le chef des Gaulois à venir lui demander grâce : ce chef paraît en suppliant dans le camp romain ; il jette aux pieds de César le harnais de son cheval et ses armes.

Homme très-brave, lui dit-il, tu as vaincu[4].

De nos jours, l’on croit faire de l’histoire, en exagérant les nuances que l’on rencontre dans les auteurs anciens, et l’on a ose écrire que le nom de Vercingétorix n’était prononcé dans Rome qu’avec épouvante. Quelque historien de même étoffe, cherchant ce même genre de gloire, dira peut-être dans deux mille ans, en parlant de la France au dix-neuvième siècle, que le nom seul d’Abd-el-Kader faisait pâlir les Parisiens.

L’emploi de la ruse suffit le plus souvent à César contre ces Gaulois si braves, mais si naïfs, et qui s’imaginaient que le courage suffit pour arriver à la victoire. Aux pièges et aux trahisons leur vanité de sauvage déclarait ne vouloir opposer qu’une bravoure invincible. Cette sorte d’ennemis semblait faite à plaisir pour procurer de la gloire au général romain passé maître en toute tromperie.

Aussi, César qui voulait surtout se faire un grand nom dans Rome, employa-t-il contre les simples Gaulois un luxe étonnant d’actions hardies et magnanimes. D’ordinaire il allait lui-même à la découverte, ayant derrière lui un soldat qui portait son épée ; il faisait au besoin cent milles par jour, franchissait seul à la nage, ou sur des outres remplies d’air, les rivières qu’il rencontrait, et souvent arrivait avant ses courriers. Comme Annibal, il marchait toujours à la tête de ses légions, le plus souvent à pied, et la tête découverte, malgré le soleil et la pluie. Sa table était frugale, et ce roué, digne de notre siècle, fit un jour battre de verges, en présence des soldats, un esclave qui lui avait servi du pain meilleur que celui dont l’armée se nourrissait.

Il dormait dans un chariot et se faisait réveiller toutes les heures pour visiter les travaux d’un siège ou d’un camp. Il était toujours environné de secrétaires, et quand il n’avait plus d’ordres militaires à dicter, il composait des ouvrages littéraires. C’est ainsi qu’allant de la Lombardie dans les Gaules, il dicta, en passant les Alpes, un traité sur l’analogie. Il composa l’Anti-Caton quelque temps avant la bataille de Munda, où, dit-on, il fut sur le point de mettre fin à son rôle, voyant que la victoire allait lui échapper. Suétone nous apprend qu’il écrivit un poëme intitulé le Voyage, dans les vingt-quatre jours employés à son expédition d’Espagne.

Voici des détails : César s’empara de tout ce que possédaient les Gaulois alors fort riches ; mais, après avoir payé ses dettes particulières, qui s’élevaient, dit-on, à trente-huit millions de francs, il prit l’habitude de distribuer à ses soldats tout l’argent qu’il ramassait. Il arriva de là que les soldats de la république devinrent peu à peu les soldats de César.

Voici le portrait que nous a laissé Suétone, sorte de Tallemant des Réaux, bien bas.

César avait la peau blanche et délicate, il était sujet à de fréquents maux de tête et même à des attaques d’épilepsie ; il avait un corps frêle et qui n’annonçait point la force. Il était fort bon cavalier et croyait utile de faire parade de son adresse devant les soldats : dans les marches, il aimait à lancer son cheval au grand galop, et s’en allait tenant les mains jointes derrière le dos.

César n’estimait dans chaque homme que la qualité par laquelle cet homme était utile. Il voulait dans ses soldats le courage et la vigueur du corps, et se souciait peu de leurs mœurs. Après une victoire, il leur permettait une licence effrénée ; mais à l’approche de l’ennemi ils étaient ressaisis tout d’un coup par la discipline la plus rigoureuse. Il apostrophait avec de rudes paroles les soldats qui avaient la prétention de deviner ses plans, les tenait dans l’ignorance des routes à suivre et des combats à livrer ; il voulait qu’en tout temps, en tout lieu, ils fussent également prêts à marcher et à combattre. Par ces moyens, et par d’autres du même genre, César était parvenu à amuser ses légions et à s’en faire craindre ; en un mot, il avait su leur inspirer de l’enthousiasme ; sur quoi il faut remarquer qu’il fut l’auteur de tout l’enthousiasme qui lui fut utile, tandis que Bonaparte profita pour ses commencements de l’enthousiasme créé par la révolution. Une des grandes affaires de sa vie fut ensuite d’y substituer un enthousiasme personnel, pour lui, et le vil intérêt.

Je suis entré dans ces détails, pour justifier Napoléon de mensonges et autres moyens de succès qui sauvèrent la patrie à Arcole, par exemple, et qui maintenant ont le malheur de scandaliser certains écrivains prudes et éminemment moraux, braves gens qui n’ont jamais rien vu ni rien fait qui vaille, et n’en veulent pas moins diriger l’opinion publique en maîtres.

On parle des trois jours de misère et de pluie à Mascara ; qu’eût-il fallu dire après les cinquante-cinq jours sans manger de la retraite de Moscou ? Qu’eût dit Napoléon, qu’eût dit l’opinion de 1812, si l’on se fût plaint après huit jours de retraite ?

Le hasard a voulu nous montrer, il y a trente-huit ans, une guerre semblable à celle de César contre les Gaulois, c’est la campagne d’Égypte. Les mamelucks avaient la bravoure extrême et inconsidérée de nos ancêtres. Tous les médiocres dangers de l’armée d’Égypte vinrent de ce qu’on était séparé de la patrie ; mais, quand César le jugeait nécessaire, il allait chercher des recrues à Milan et à Ravenne. Vaincu, il aurait trouvé une retraite assurée dans un pays fertile.

Napoléon a donc eu raison ; la guerre des Gaules n’était pas faite pour mettre César au rang d’Annibal et d’Alexandre. César apprit la guerre dans la Gaule, y trouva des sommes énormes, y forma ses soldats, et y joua la comédie avec un si rare talent, qu’il ne rentra dans Rome que couvert de gloire et défendu par l’enthousiasme de ses légions.

Ce fut avec ces avantages qu’il aborda la grande guerre, la guerre véritable, Pharsale, Munda, et des soldats qui en savaient autant que les siens.

En 1796, le général Bonaparte, inconnu, d’une naissance obscure, a fait sa plus belle campagne, qui est la première, contre les meilleures troupes de l’Europe, commandées par les généraux les plus célèbres. Il avait contre lui les prêtres et les nobles des pays où il se battait, il devait obéir aux ordres d’un gouvernement imbécile, et avec son armée, toujours inférieure en nombre, il a détruit quatre armées autrichiennes.



  1. Cæsar, VI, XII, et passim. Pour être estimé savant en 1837, il faut croire que les Celtes, ou Gaulois, venaient de l’Asie, et avaient eux-mêmes conquis les Gaules. Les Romains venaient de l’Inde, cela est évident, disent les Allemands, car dix mois indiens se retrouvent dans l’ancien latin. Il y a mieux : toute la civilisation romaine provient d’une grande ville allemande qui existait dans les environs de Capoue trois ou quatre siècles avant la fondation de Rome ; malheureusement l’on ignore son nom, et l’on ne peut indiquer le lieu où elle était située. Ne vaut-il pas mieux faire des chansons comme Collé ?
  2. Je suppose que le lecteur s’appelle Darville et soit extrêmement puissant, que dirait-il s’il apprenait qu’à Lyon il y a un homme qui se prétend Darville, et qui, sous son nom, se permet les plus étranges friponneries, par exemple, faire brûler des innocents, etc., etc. ?
  3. J’apprends que, depuis mon passage, on a découvert à Autun, au-dessus de la porte d’une église, un bas-relief barbare représentant le jugement dernier.
  4. Florus, liv. III, c. xi.