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Michel Lévy frères (volume Ip. 50-59).


— De la Bourgogne, le 26 avril.

Je viens de traverser un bien triste pays. Je me suis arrêté quelques jours au château d’un de mes amis, homme d’esprit, mais qui a des bois à exploiter, et partant un grand intérêt à ce qu’une certaine route soit faite. L’ingénieur en chef est excellent ; c’est en outre l’homme le plus aimable de la province. L’ingénieur particulier est un brave jeune homme fort instruit, enthousiaste du travail, qui arrivait avec un morceau de pain et un livre sur sa route, et y passait des matinées entières. Au milieu de la campagne, on vient d’envoyer ce jeune ingénieur à l’autre bout du royaume.

— C’est une campagne perdue ! me dit M. Banville, mon ami, indigné de ce déplacement. Il était de plus fort en colère contre un conducteur qui vole. Il prétend qu’on ne destitue jamais les voleurs dans cette administration, on se contente de les faire changer de département. Aussi M. Ranville, amoureux de sa route, demande-t-il toujours à l’ingénieur en chef des conducteurs du pays ; mon ami a bien d’autres chagrins.

— Aussi, lui disais-je, pourquoi êtes-vous passionné ? pourquoi diable faire dépendre votre bonheur des autres ? Il serait moins fou d’aimer une jeune et jolie femme ; au moins vous n’auriez à vous battre que contre le caprice d’une seule personne. Au moyen de votre route, vous avez à lutter non-seulement contre l’intérêt d’une centaine de provinciaux, mais encore contre toutes les niaiseries qu’ils s’imaginent être de leur intérêt.

Je suis allé avec M. R… à la sous-préfecture.

L’ingénieur en chef avait fait un plan de route excellent ; ce plan fut déposé il y a trois ans dans cette sous-préfecture, avec un grand livre de papier blanc, destiné à recevoir les objections. Je venais pour lire ces objections ; il faut avouer qu’elles sont à mourir de rire. Le préfet a nommé une commission pour les juger ; mais, pour ne pas désobliger deux membres du conseil général du département, habitant le pays, il les a placés dans cette commission. Il faut savoir que dans les provinces le conseil général est pour le préfet à peu près ce qu’est à Paris la chambre des députés pour les ministres : on s’en moque fort en paroles, mais il faut les séduire.

Ces deux membres du conseil général n’ont pas voulu désobliger les électeurs dont ils disposent, ni leurs parents. La société, qui se réunit dans les cabarets du pays, s’est prononcée fortement contre le plan de l’ingénieur en chef, qui n’avait d’autre mérite que d’être raisonnable. Il supprimait une montée abominable, contre laquelle ces mêmes paysans crient depuis trente ans.

L’ingénieur avait fait passer sa route contre la dernière maison d’un village ; on l’a forcé à la faire passer dans le village, où cette malheureuse route rencontre deux angles droits dont elle doit parcourir les côtés. Je n’en finirais pas si je voulais raconter toutes les absurdités du grand travail qu’on exécute en ce moment. Tel est l’effet de l’aristocratie du cabaret. Nous voici déjà en Amérique, obligés de faire la cour à la partie la plus déraisonnable de la population.

D’où je conclus qu’il ne faut point acheter de terre, mais seulement en prendre une en location pour quatre ou cinq ans, et placer son bien à Paris en maisons bien assurées contre l’incendie. Il est vrai qu’avec une terre on peut se faire nommer député. En ce cas, si vous achetez au midi de la ligne qui s’étend de Besançon à Nantes, jurez-vous de ne jamais prendre d’humeur quoi qu’on vous fasse. Malgré l’esprit processif, si j’étais riche et réduit à acheter en province, je préférerais la Normandie, comme pays plus civilisé et où l’on cherche moins à faire à son voisin un mal inutile à qui le fait.


— Bourgogne, le 27 avril.

Il y avait beaucoup de monde ce soir chez madame Banville : on parlait d’histoires d’amour ; et les dames ont tourmenté M. le président N… pour qu’il racontât l’histoire d’un pauvre ouvrier en sabots, nommé Marandon, célèbre dans le pays. M. N… a eu beau protester qu’elle n’avait rien d’extraordinaire, les personnes qui remplissaient le salon aimaient les récits tragiques en ce moment, et il a été forcé de parler. Et moi, en rentrant dans ma chambre, je me donne la peine d’écrire cette histoire. Elle est rigoureusement vraie dans tous ses détails ; mais a-t-elle un autre mérite ? Dans ces moments de philosophie rêveuse où l’esprit, non troublé par aucune passion, jouit avec une sorte de plaisir de sa tranquillité, et réfléchit aux bizarreries du cœur humain, il peut prendre pour base de ses calculs des histoires telles que celle-ci.

Telle est leur unique supériorité sur les romans, qui, arrangés par un artiste en émotions, sont bien autrement intéressants, mais en général ne peuvent servir de base à aucun calcul.

Il y avait naguère à Argenton un jeune ménage de la classe ouvrière, mais qui se trouvait dans les conditions les plus favorables pour le bonheur. La femme était jolie et bonne ; le mari avait de l’aisance, un état fort lucratif, et du reste c’était bien le meilleur garçon du monde. Il avait épousé sa cousine. Tous les deux désiraient beaucoup des enfants ; ce vœu ne fut pas exaucé.

Dans les premiers jours de janvier 1857, François Gauthier, le mari, partit de grand matin pour Limoges, où il conduisait une voiture chargée de farines. En traversant Argenton au petit jour, il crut voir un homme qui l’observait, et qui ensuite prit les devants. Ganthier passa le pont sur la Creuse, et, comme il montait une côte assez rapide, située au delà de la rivière, un homme, le même sans doute qu’il avait remarqué, se jeta sur lui qui était tranquillement assis sur sa charrette, et lui porta un coup de couteau. Ganthier saute à terre ; une lutte violente s’engage, il reçoit cinq ou six coups de couteau, et met l’assassin en fuite. Mais il perdait beaucoup de sang et ne put le poursuivre. On l’accueillit dans une maison voisine, et de là on le transporta chez lui.

L’opinion publique d’Argenton n’hésita pas. On attribua ce crime à Jean Marandon, sabotier, voisin et parent des Gauthier, veuf depuis deux ans, et qui passait pour avoir des liaisons beaucoup trop tendres avec la femme Ganthier. Comment ces liaisons avaient-elles commencé avec une femme fort jolie, mais qui avait longtemps passé pour la sagesse même ? C’est ce que nous avons toujours ignoré.

Marandon était aimé dans le pays, et avait des yeux noirs d’une expression admirable et singulière chez un paysan.

La justice informa. On trouva bien quelques taches de sang sur un vêtement de Marandon ; mais elles étaient très-peu significatives. Il fut établi qu’il s’était levé plus tôt qu’à l’ordinaire le jour du crime. Depuis l’événement il n’avait pas paru dans la maison de Ganthier. Mais ce n’était là que des indices insuffisants ; d’autant plus qu’on interrogea le mari, et qu’il déclara avec persévérance qu’il n’avait pas reconnu l’assassin ; que l’assassin, dans tous les cas, n’était pas Marandon ; qu’il était beaucoup moins grand que ce dernier.

On abandonna cette affaire.

Trois semaines après, Ganthier, sortant de chez lui pour la première fois depuis l’événement, se rendit chez le juge de paix, et déclara que, s’il avait prétendu n’avoir pas reconnu l’assassin, il avait trompé la justice ; qu’il avait au contraire positivement reconnu Marandon.

Dans la soirée même, Marandon disparut, après avoir forcé la porte d’une maison inhabitée voisine de la sienne et y avoir pris un fusil.

Le lendemain, sa famille le fit chercher ; on suivit les bords assez escarpés de la Creuse, où l’on croyait qu’il avait pu se jeter. Bientôt l’attention fut attirée par une forte odeur de poudre qui sortait d’une grotte très-profonde, située au-dessus de la Creuse. On y entra, la grotte était sombre. D’abord on trouva un sabot, puis on aperçut un pied froid et nu. On tira le cadavre au dehors. C’était Marandon : il s’était tué d’un coup de fusil au cœur.

Dans le moment où le corps fut retrouvé, la femme Ganthier était absente d’Argenton ; elle était allée voir sa mère, qui, depuis le crime, la repoussait ; elle voulait tenter une réconciliation. À son retour, on lui dit dans la rue la mort de son amant ; elle tomba de cheval. On la releva et on la surveilla attentivement, car elle avait parlé de se tuer. Mais elle échappa à ses gardiens, monta au plus haut de sa maison, et se jeta par une lucarne. Elle tomba d’une hauteur de quarante pieds environ. Elle en fut quitte pour de légères contusions, et survécut pour être amenée devant le jury, sous le poids d’une accusation de complicité, Sur quels faits reposait cette accusation, cela sans doute vous importe peu, messieurs ; madame Ganthier a été acquittée, et nous l’avions prévu.

Voici maintenant les causes de l’événement.

Ganthier avait reconnu Marandon des le premier moment, et cependant cet homme du peuple, si déloyalement attaqué, eut la force de cacher à sa famille comme à la justice, pendant assez longtemps, le nom du coupable. Il a expliqué ses motifs. Il savait, a-t-il dit, qu’on accusait sa femme de relations adultères avec Marandon ; mais il n’y croyait pas. Nommer son assassin, c’eût été donner une force inouïe à des soupçons déjà trop répandus. Il prit donc le parti de se taire, Jusqu’à ce qu’il pût savoir d’une manière précise quelle était la part que sa femme avait prise à cette tentative. Il lui révéla son courageux mensonge ; mais bientôt Ganthier ne put plus conserver de doutes sur son malheur.

Marie Ganthier était observée de près ; elle le voyait et ne savait comment apprendre à son amant ce que son mari lui avait confié. Elle essaya de gagner la servante d’un de ses beaux frères, et la pria de porter une lettre à Marandon. Cette fille hésita, consulta son maître, et celui-ci l’engagea à accepter la lettre, puis à la lui remettre.


« Mon cher homme, disait Marie Ganthier (c’est une femme du peuple qui écrit), je ne puis rester comme je suis, car je suis la femme la plus malheureuse du monde depuis qu’il m’a dit que c’était toi qui l’avais assassiné. Il m’a dit qu’il voulait te faire prendre… Et depuis ce temps-là je ne peux pas me reconsoler ; et si tu veux finir tes jours avec ta femme, il faut que tu me dises la réponse de suite par la Marie. Ne crains rien de la Marie ; elle aura du secret pour nous, et je la récompenserai de quelque chose ; et tu me marqueras comme il faudra nous y prendre pour nous ôter la vie. Mon cher bonheur, n’oublie pas ta femme pour ça ; car le plus tôt sera le meilleur. »


Cette lettre ne fut pas remise à son adresse. Seulement la Marie dit à Marandon, de la part de madame Ganthier, que le mari savait tout et l’avait reconnu. « Je suis un homme perdu, » s’écria-t-il.


Marie Ganthier, étonnée de ne pas recevoir de réponse, écrivit une seconde lettre qui parvint à Marandon. Celui-ci en avait une toute prête qu’il donna en échange.


« Je te dirai, écrivait-il, que tu dois bien te reconsoler pour la chose qui le chagrine tant ; car j’ai une certitude de sûreté que ça ne peut rien faire à présent. Il faut absolument se conformer à nos peines. Plus tard nous prendrons une marche qui pourra nous être avantageuse… Si parfois on me prenait pour m’interroger, que ça ne t’intimide pas, je suis sûr de mon affaire ; mais surtout toi, si on t’en faisait autant, tu diras toujours la même chose, que tu n’as jamais eu de conférences avec moi… Si ce n’est pour moi, que ce soit pour mon garçon (il avait un fils et adorait cet enfant). Et ces deux livres (deux volumes du Tableau de l’amour conjugal), s’ils ne sont pas vus, fais-les brûler. Si tu ne peux pas mieux faire d’ici quelque temps, tu iras chez ton père ; si ça venait en question de cette donation, il faut le prêter à la faire rompre, et sois tranquille… Je finis en l’embrassant, ma chère femme. »


La donation dont parle Marandon gâte un peu cette histoire, je l’avoue ; elle avait eu lieu quelques mois auparavant et fournissait à l’accusation un de ses principaux arguments. La femme Ganthier avait sollicité et obtenu de son mari une donation réciproque de l’usufruit de leurs biens.

Ces deux lettres, communiquées au mari, le décidèrent à faire sa déclaration au juge de paix d’Argenton, et vous savez que cette déclaration amena les deux tentatives de suicide, dont une seule fut consommée.

Pendant toute l’instruction, la femme Ganthier a nié, elle a nié jusqu’à l’absurdité ; mais elle a montré du moins, dans ce système de défense, une singulière opiniâtreté et une âme que rien ne peut fléchir.

« Les lettres, sauf l’orthographe, dit en finissant M. le président N…, sont transcrites fidèlement ; dans les copies que j’en ai vues, l’orthographe avait été rétablie. — La peur de l’enfer, ai-je dit, eût empêché ces suicides. »

— Oui, mais toute sa vie avoir peur, n’est-ce pas du malheur ?

J’ai rapporté cette histoire de préférence à plusieurs autres également authentiques, qu’on a racontées ce soir, parce que les personnages de celle-ci n’ont pas trop d’énergie. La bonne compagnie de l’époque actuelle, seul juge légitime de tout ce que nous imprimons, a une âme de soixante-dix ans ; elle hait l’énergie sous toutes ses formes.

Madame Ranville a d’excellent thé. Vers les onze heures il y a collation, après laquelle sont bien vite parties toutes les personnes qui s’en allaient en voiture. Nous sommes restés huit ou dix de la maison et d’un château voisin ; on a parlé de la gaieté d’autrefois, et Ranville est allé chercher une bouteille du Clos-Vougeot, authentique et presque unique ; il ne lui en reste plus que six de cette année-là (1811). Nous ne sommes remontés dans nos chambres que vers une heure. Nous avons bu cette bouteille entre neuf, nous étions fort gais ; mais j’étais le plus jeune, et j’ai trente-quatre ans. Tous nos jeunes gens du commencement de la soirée sont fort sérieux et font profession de ne trouver aucun plaisir dans la société des femmes. Il y en avait pourtant là de charmantes : ces messieurs ont joué toute la soirée entre eux, et nous ont laissé le champ libre à nous autres vieillards.

J’ai trouvé dans ma chambre un volume de M. de Balzac, c’est l’Abbé Birotteau, de Tours. Que j’admire cet auteur ! qu’il a bien su énumérer les malheurs et petitesses de la province ! Je voudrais un style plus simple ; mais dans ce cas les provinciaux l’achèteraient-ils ? Je suppose qu’il fait ses romans en deux temps, d’abord raisonnablement, puis il les habille en beau style néologique, avec les patiments de l’âme, il neige dans mon cœur, et autres belles choses.


— De la Bourgogne, le 28 avril.

Nous sommes montés à cheval ce matin. Pour distraire un peu mon malheureux ami, crucifié par sa route qui doit lui donner les moyens d’exploiter sa forêt ; nous parlons de galanterie, de vertu et des dames de province.

— Sur six femmes de ce pays, me dit Ranville d’un grand sang-froid, il n’y en a guère qu’une qui ait eu de tendres faiblesses ; une seconde peut s’écrier, comme la marquise de Marmontel : heureusement ! Mais quatre sont dignes de toute notre admiration. J’explique ce phénomène comme la vertu de Londres : si un homme va trois fois de suite dans une maison, tout le voisinage se scandalise, et la femme attaquée est avertie avant d’aimer.

Ranville me donne dix exemples, les meilleurs sont impossibles à rapporter ici ; ils renouvelleraient le scandale dans le pays. Sur cette grande question : y a-t-il de l’amour passionné dans la bonne compagnie de Bourgogne ? sa réponse est absolument négative.

Toutefois l’amant d’une des dames de la société lui a tiré ou en a reçu un coup de pistolet, le soir, à onze heures, à la campagne, le mari se trouvant dans une pièce voisine. On suppose que le mari, fort indifférent, ne s’est point levé. L’amant a eu l’esprit de mettre dans ses intérêts une sorte de garde-chasse, qui, le lendemain matin, est venu raconter d’un air penaud que son fusil était parti dans ses mains par hasard, tout près de la fenêtre de madame, et que lui, de peur d’être grondé, s’était enfui dans les bois, où il avait passe une nuit piteuse. Il avait vu des loups s’approcher de lui, et son fusil n’était pas chargé, etc., etc.

Une autre de ces dames, que son mari, procureur et jaloux, faisait toujours voyager avec lui dans un cabriolet d’osier, est tombée malade dans une petite auberge à dix lieues du tribunal où le mari occupe presque tous les matins. Elle a eu le courage de rester au lit pendant six semaines. Le procureur allait passer tous ses dimanches dans la mauvaise auberge ; il amenait des médecins célèbres, qui, tout naturellement, et par l’effet de leur science, trouvaient la jolie femme fort gravement malade. Devinez la suite. Le procureur a été averti de ce qui se passait par un de ses clients du pays. Il est fort lié avec deux députés, qui ont obtenu du ministre de la *** que l’officier fût envoyé à ***. Remarquons, en passant, que rien au monde n’égale l’ignorance et l’incurie de certains médecins de province.

À Paris, le véritable amour ne descend guère plus bas que le cinquième étage, d’où quelquefois il se jette par la fenêtre. Il est peut-être un peu moins rare en province ; on le trouve quelquefois dans la bourgeoisie peu riche, parmi les femmes s’entend ; car depuis 1830 l’amour serait le pire des déshonneurs pour un jeune homme.