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Michel Lévy frères (volume Ip. 47-50).


— Moulins, le 21 avril.

Un homme de bon sens, qui de plus a des millions acquis par ce bon sens, me disait ce soir :

— Les marchés sont encombrés ; on produit trop. Puisque vous payez une académie des sciences morales et politiques, pourquoi ne pas lui demander par quel moyen on pourrait empêcher un homme qui n’a que cent mille francs de fortune de faire des billets pour deux cents ?

Rien de plus difficile, je l’avoue, quand il ne s’agit que d’un simple particulier : on vous dirait que vous violez le secret de la vie privée, etc. C’est ce que je n’admets point. La surveillance aurait lieu au moment de la vente d’un certain papier timbré fabriqué ad hoc.

Mais combien la loi ne devient-elle pas plus facile à faire dès qu’il s’agit d’une société de capitalistes constituée par acte passé devant notaire et soumis à l’enregistrement ? Hâtez-vous de comprendre ce qui se passe aux États-Unis, et décrétez le principe d’une loi, avant qu’il y ait ce que vos Robert-Macaire appellent des droits acquis.

La loi dirait à peu près ;

Art. 1er. Une société de capitalistes ne pourra émettre de billets que pour une somme égale à celle qu’elle possède réellement en écus.

Art. 2. — Tout porteur d’un billet émis par la société sera admis à l’attaquer comme ne s’étant pas conformé à l’art. 1er.

Art. 3. — Le point de fait sera décidé par un jury spécial, que le sort désignera parmi les deux cents propriétaires et les deux cents négociants les plus imposés du département.

Il y a d’autres articles pour atteindre les actions dont la vente est provoquée par des narrations exagérées. Souvent le scandale du procès suffira seul pour intimider les demi-fripons.


— Moulins, le 22 avril.

Moulins n’a de remarquable que le tombeau du duc de Montmorency, auquel le cardinal de Richelieu fit couper la tête, en 1632 ; nous verrons à Toulouse le petit coutelas qui eut cet honneur-là.

La présence d’un cicerone provincial, hâbleur et bas, me fait prendre en guignon les choses curieuses qu’il me montre. C’est une des raisons qui me prouvent que je ne suis pas prédestiné à écrire un voyage en France, et celui-ci n’aura de valeur qu’en attendant mieux.

À tout prendre, je préfère le provincial ignorant des beautés de son pays au provincial enthousiaste. Quand un habitant d’Avignon me vante la fontaine de Vaucluse, il me fait l’effet d’un indiscret qui vient me parler d’une femme qui me plaît, et qui la loue en termes pompeux précisément des beautés qu’elle n’a pas, et à l’absence desquelles je n’avais jamais songé. Sa louange devient un pamphlet ennemi.

L’horreur que j’ai du genre hâbleur et grossier a été sur le point de me faire manquer l’admirable église de Saint-Menou, à cinq lieues de Moulins. Il y a de belles colonnes imitées du corinthien et de grandes parties romanes. Cet édifice menace ruine à cause de l’inégale poussée des arcades.

Il y a quelques parties romanes, et d’autres qui remontent peut-être jusqu’au huitième siècle, dans la magnifique église de Souvigny, plus rapprochée de Moulins, et l’une des plus curieuses de la province. Elle fut rétablie en 919 par le chevalier Aimard. Là se voient les tombeaux des ducs de Bourbon. La nef est romane, le chœur gothique : il y a quelques parties de roman fleuri.

Je viens d’être entraîné à écrire les mots roman et gothique. Je demande la permission de m’expliquer.

Le style roman est le premier en date, il succéda à la barbarie complète de l’an mille. Il est très-solide, très-timide, et se sert de pauvres matériaux.

Le style gothique, qui lui succéda lorsque le clergé fut encore plus riche et put faire travailler les paysans en les payant avec des indulgences, veut surprendre avant tout et paraître hardi.

Il soutient des voûtes très-élevées avec de frêles colonnes, il agrandit excessivement les fenêtres, et les divise par des meneaux si minces que l’œil peut à peine croire à leur solidité. Il emploie l’ogive beaucoup plus fréquemment que le style roman.

Le style gothique cherche à surprendre l’imagination du fidèle qui est dans l’église ; mais, à l’extérieur, il n’a pas honte d’entourer son édifice d’arcs-boutants qui lui prêtent appui dans tous les sens, et, si l’œil n’y était fait, lui donneraient l’apparence d’un bâtiment qui menace ruine. La toute-puissante habitude nous empêche d’être sensibles à cette laideur. Elle nous empêche bien de voir l’évidence qu’on nous apprend à nier dès l’enfance.

Voici une petite chronologie que je propose d’apprendre par cœur, et qui aidera à jouer le rôle de savant :

Après l’an 1000, au sortir de l’extrême barbarie du dixième siècle, style roman.

1050. Roman orné ou fleuri.
1150 à 1220. Transition.
1200. Gothique.
1260. Gothique orné ou fleuri.
1350. Commencement du style flamboyant. (Les contours des ornements (tracery) établis sur les divisions verticales des fenêtres se rapprochent de l’S majuscule, formée par la flamme d’un fagot qui brûle.)
1500. Transition du gothique à la renaissance (on appelle ceci, en France, style de Louis XIII.)
1550. Renaissance bien établie.

On distingue le huitième siècle et le commencement du neuvième par le chapiteau cubique ; mais ce chapiteau ne se trouve que vers les bords du Rhin.