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Michel Lévy frères (volume Ip. 26-28).


— Montargis, le 11 avril.

Petite ville assez insignifiante. Elle s’est fort embellie depuis 1814, qu’elle a pu jouir des réformes introduites par Sieyès, Mirabeau, Danton et autres grands hommes qu’il est de mode de calomnier parmi les pygmées actuels. Bon souper à l’hôtel de la Poste, fort bien meublé. Dans toute cette journée, je n’ai pas rencontré un seul postillon malhonnête ; je paye à cinquante sous : plusieurs montent fort mal à cheval, ce qui me fâche. Je pensais qu’on pourrait faire une conscription de postillons si les soldats prussiens, poussés par les Russes, nous attaquent. Avant de partir, je vais voir la promenade située sur les bords du Loing et du canal de Briare ; insignifiant.


— Neuvy, le 12 avril.

Je viens de traverser un bien triste pays avant de descendre dans la vallée de la Loire. Je crois qu’on appelle cela le Gâtinais. Depuis Briare, on monte et descend une suite de coteaux fertiles, qui se dirigent tous vers la Loire. Il faudrait au moins, en arrivant à ce fleuve, placer la route sur la digue.


— Cosne, 12 avril 1837.

En approchant de la Loire, les arbres commencent à avoir des bourgeons, le pays perd cet air d’aridité profonde qui m’attristait dans le Gâtinais. Comme je traverse un gros bourg sur la Loire, j’ai soif ; l’eau que je vais chercher dans un café puant est atroce. Il faut acheter huit bouteilles carrées, comme celles de la liqueur de Turin, et les placer dans un réduit, derrière les talons de bottes du voyageur. On a ainsi du vin et de l’eau que l’on renouvelle à chaque fontaine.

Je couche à Cosne, bourg infâme et infâme auberge ; mais j’étais obligé de voir des fabriques d’ancres en fer forgé le long de la Loire. Sur le mur de ces forges, on me fait observer des marques d’inondation du fleuve, étonnantes par leur élévation.

Je vois un pont suspendu qui traverse la Loire, et qui, je ne sais pourquoi, passe pour laid dans le pays. Les Français sont drôles dans leurs idées. Peut-être que l’ingénieur qui a construit ce pont avait une cravate trop haute, ce qui lui donnait l’air suffisant ; peut-être a-t-il blessé la vanité des bourgeois de la petite ville par quelque autre tort aussi grave. Le tablier en bois d’une arche du pont est tombé un beau jour, parce qu’un pied-droit, supportant le tablier, s’est rompu, et trois personnes se sont noyées. Il fallait du fer de la Roche en Champagne ; peut-être aura-t-on pris par mégarde du fer aigre du Berry. Au reste, on ne peut prévoir les maladies du fer : tout à coup la barre de fer la mieux forgée casse net. Est-ce un effet de l’électricité ?

Ce pont, qui n’est pas à la mode, conduit à une île de la Loire. Ce fleuve est ridicule à force d’îles : une île doit être une exception chez un fleuve bien appris ; mais, pour la Loire, l’île est la règle, de façon que le fleuve, toujours divisé en deux ou trois branches, manque d’eau partout. Ce malheureux pont conduit donc à un chemin qui traverse une île dépouillée d’arbres, et qui pourrait être charmante. On prétend que ce pont a donné de l’humeur à beaucoup de gens du voisinage. Voilà le malheur de la province : prendre de l’humeur. On ne prend point d’humeur aux colonies.

Pour compléter mon idée, je suis entré chez une petite marchande épicière qui m’a vendu du raisin sec. Un paysan à la physionomie stupide, et vêtu de toile de coton bleue, passait sur le pont : l’épicière m’a dit que cet homme ne mangeait de la viande que huit fois par an ; il vit d’ordinaire avec du lait caillé. Pendant les grands travaux de la moisson, les paysans se permettent de boire de la piquette ; on fait ce breuvage en versant de l’eau sur le marc de raisin, lorsqu’il sort du pressoir ; et nous nous préférons fièrement à la Belgique et à l’Écosse !

Les nègres sont plus heureux. Ils sont bien nourris, et dansent tous les soirs avec leurs maîtresses. Ces paysans, si sobres, devraient être enchantés de passer soldats ; pas du tout : leur moral est à la hauteur de leur physique ; les plus misérables sont les plus désespérés lorsqu’ils tirent un mauvais numéro. Mais au bout de six mois, ils chantent au bivouac[1].



  1. Voir l’excellente relation allemande de la prise de Constantine, traduite par M. Spazier.