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Mémoires d’un Fou (La Revue blanche)
La Revue blancheTome XXIV (p. 173-183).




Mémoires d’un fou[1]



XIX


Ô l’infini, l’infini, gouffre immense, spirale qui monte du fond des abîmes aux plus hautes régions de l’inconnu, — vieille idée dans laquelle nous tournons tous, pris par le vertige, — abîme que chacun a dans le cœur, abîme incommensurable, abîme sans fond.

Nous aurons beau, pendant bien des jours, bien des nuits, nous demander dans notre angoisse : qu’est-ce que ces mots : Dieu — Éternité — Infini ? nous tournons là-dedans emportés par un vent de la mort, comme la feuille roulée par l’ouragan. On dirait que l’infini prend alors plaisir à nous bercer nous-mêmes dans cette immensité du doute.

— Nous nous disons toujours cependant : après bien des siècles, des milliers d’ans, quand tout sera usé, il faudra bien qu’une borne soit là.

Hélas ! l’éternité se dresse devant nous et nous en avons peur, — peur de cette chose qui doit durer si longtemps, nous qui durons si peu… Si longtemps !

Sans doute quand le monde ne sera plus (que je voudrais vivre alors,— vivre sans nature, sans hommes, — quelle grandeur que ce vide-là !), sans doute alors il y aura des ténèbres, un peu de cendres brûlées qui aura été la terre, et peut-être quelques gouttes d’eau, la mer.

Ciel ! plus rien, du vide,….. que le néant étalé dans l’immensité comme un linceul ! Éternité ! Éternité ! cela durera-t-il toujours ?… toujours… sans fin !

Mais cependant ce qui restera, la moindre parcelle des débris du monde, le dernier souffle d’une création mourante, le vide lui-même devra être las d’exister. — Tout appellera une destruction totale.

Cette idée de quelque chose sans fin nous fait pâlir. — Hélas ! et nous serons là-dedans, nous autres qui vivons maintenant — et cette immensité nous roulera tous. Que serons-nous ? Un rien, — pas même un souffle.

J’ai longtemps pensé aux morts dans les cercueils, aux longs siècles qu’ils passent ainsi sous la terre, pleine de bruits, de rumeurs et de cris, eux si calmes, dans leurs planches pourries et dont le morne silence est interrompu, parfois, soit par un cheveu qui tombe ou par un ver qui glisse sur un peu de chair. — Comme ils dorment là, couchés sans bruit, — sous la terre, sous le gazon fleuri !

Cependant, l’hiver ils doivent avoir froid sous la neige.

Oh ! s’ils se réveillaient alors, — s’ils venaient à revivre et qu’ils vissent toutes les larmes dont on a paré leur drap de mort taries, tous ces sanglots étouffés, — toutes les grimaces finies. — Ils auraient horreur de cette vie qu’ils ont pleurée en la quittant, et ils retourneraient vite dans le néant si calme et si vrai.

Certes, on peut vivre, et mourir même, sans s’être demandé une seule fois ce que c’est que la vie et que la mort.

Mais pour celui qui regarde les feuilles trembler au souffle du vent, les rivières serpenter dans les prés, la vie se tourmenter et tourbillonner dans les choses, les hommes vivre, faire le bien et le mal, la mer rouler ses flots et le ciel dérouler ses lumières, et qui se demande : pourquoi ces feuilles ? pourquoi l’eau coule-t-elle ? pourquoi la vie elle-même est-elle un torrent si terrible et qui va se perdre dans l’océan sans bornes de la mort ? pourquoi les hommes marchent-ils, travaillent-ils comme des fourmis ? pourquoi la tempête ? pourquoi le ciel si pur et la terre si infâme ? Ces questions mènent à des ténèbres d’où l’on ne sort pas.

Et le doute vient après ; c’est quelque chose qui ne se dit pas, mais qui se sent. — L’homme alors est comme ce voyageur perdu dans les sables, qui cherche partout une route pour le conduire à l’oasis, et qui ne voit que le désert.

Le doute, c’est la vie ? — L’action, la parole, la nature, la mort, doute dans tout cela.

Le doute, c’est la mort pour les âmes ; c’est une lèpre qui prend les races usées ; c’est une maladie qui vient de la science et qui conduit à la folie. La folie est le doute de la raison, c’est peut-être la raison elle-même.

Qui le prouve ?


XX


Il est des poètes qui ont l’âme toute pleine de parfums et de fleurs, qui regardent la vie comme l’aurore du ciel ; d’autres qui n’ont rien que de sombre, rien que de l’amertume et de la colère ; il y a des peintres qui voient tout en bleu, d’autres tout en jaune ou tout en noir. Chacun de nous a un prisme à travers lequel il aperçoit le monde ; heureux celui qui y distingue des couleurs riantes et des choses gaies.

Il y a des hommes qui ne voient dans le monde qu’un titre, que des femmes, que la banque, qu’un nom, qu’une destinée ; folies ! J’en connais qui n’y voient que chemins de fer, marchés ou bestiaux ; les uns y découvrent un plan sublime, les autres une farce obscène.

Et ceux-là vous demanderaient bien ce que c’est que l’obscène ? Question embarrassante à résoudre, comme les questions. J’aimerais autant donner la définition géométrique d’une belle paire de bottes ou d’une belle femme, deux choses importantes.

Les gens qui voient notre globe, comme un gros ou un petit tas de boue sont de singulières gens ou difficiles à prendre.

Vous venez de parler avec un de ces gens infâmes, gens qui ne s’intitulent philanthropes et qui ne votent pas pour la démolition des cathédrales sans craindre qu’on les appelle carlistes ; Mais bientôt vous vous arrêtez tout court ou vous vous avouez vaincu, car ceux-là sont des gens sans principes qui regardent la vertu comme un mot, le monde comme une bouffonnerie. De là, ils partent pour tout considérer sous un point de vue ignoble ; ils sourient aux plus belles choses et, quand vous leur parlez de philanthropie, ils haussent les épaules et vous disent que la philanthropie s’exerce par une souscription pour les pauvres.

La belle chose qu’une liste de noms dans un journal !

Chose étrange que cette diversité d’opinions, de systèmes, de croyances et de folies !

Quand vous parlez à certaines gens, ils s’arrêtent tout à coup effrayés, et vous demandent : Comment, vous nieriez cela ? vous douteriez de cela ? peut-on révoquer le plan de l’univers et les devoirs de l’homme ? Et si, malheureusement, votre regard a laissé deviner un rêve de l’âme, ils s’arrêtent tout à coup et finissent là leur victoire logique, comme ces enfants effrayés d’un fantôme imaginaire, et qui se ferment les yeux sans oser regarder.

Ouvre-les, homme faible et plein d’orgueil, pauvre fourmi qui rampes avec peine sur ton grain de poussière ; tu te dis libre et grand, tu te respectes toi-même, si vil pendant ta vie, et par dérision sans doute, tu salues ton corps pourri qui passe. Et puis tu penses qu’une si belle vie, agitée ainsi entre un peu d’orgueil que tu appelles grandeur et cet intérêt bas qui est l’essence de ta société, sera couronnée par une immortalité. De l’immortalité pour toi, plus lascif qu’un singe, et plus méchant qu’un tigre, et plus rampant qu’un serpent ? Allons donc ! faites-moi un paradis pour le singe, le tigre et le serpent, pour la luxure, la cruauté, la bassesse, un paradis pour l’égoïsme, une éternité pour cette poussière, de l’immortalité pour ce néant. Tu te vantes d’être libre, de pouvoir faire ce que tu appelles le bien et le mal ? Sans doute pour qu’on te condamne plus vite, car que saurais-tu faire de bon ? y a-t-il un seul de tes gestes qui ne soit stimulé par l’orgueil ou calculé par l’intérêt ?

Toi, libre ! Dès ta naissance, tu es soumis à toutes les infirmités paternelles ; tu reçois, avec le jour, la semence de tous tes vices, de ta stupidité même, de tout ce qui te fera juger le monde, toi-même, tout ce qui t’entoure, d’après ce terme de comparaison, cette mesure que tu as en toi. Tu es né avec un esprit étroit, avec des idées faites ou qu’on te fera sur le bien ou sur le mal. On te dira qu’on doit aimer son père et le soigner dans sa vieillesse : tu feras l’un et l’autre et tu n’avais pas besoin qu’on te l’apprît, n’est-ce pas ? cela est une vertu innée comme le besoin de manger ; tandis que, derrière la montagne où tu es né, on enseignera à ton frère à tuer son père devenu vieux, et il le tuera, car cela, pense-t-il, est naturel, et il n’était pas nécessaire qu’on le lui apprît. On t’élèvera en te disant qu’il faut te garder d’aimer d’un amour charnel ta sœur ou ta mère ; tandis que tu descends comme tous les hommes d’un inceste, car le premier homme et la première femme, eux et leurs enfants, étaient frères et sœurs ; tandis que le soleil se couche sur d’autres peuples qui regardent l’inceste comme une vertu et le fratricide comme un devoir. Es-tu déjà libre des principes d’après lesquels tu gouverneras ta conduite ? Est-ce toi qui présides à ton éducation ? Est-ce toi qui as voulu naître avec un caractère heureux ou triste, phtisique ou robuste, doux ou méchant, moral ou vicieux ?

Tu es venu au monde, presque sans vie, pleurant, criant et fermant les yeux, comme par haine pour ce soleil que tu as appelé tant de fois. On te donne à manger : tu grandis, tu pousses comme la feuille, c’est bien hasard si le vent ne t’emporte de bonne heure, car à combien de choses es-tu soumis ? à l’air, au feu, à la lumière, au jour, à la nuit, au froid, au chaud, à tout ce qui t’entoure, tout ce qui est. Tout cela te maîtrise, te passionne ; tu aimes la verdure, les fleurs, et tu es triste quand elles se fanent ; tu aimes ton chien, tu pleures quand il meurt ; une araignée arrive à toi, tu recules de frayeur ; tu frissonnes quelquefois en regardant ton ombre, et lorsque ta pensée s’enfonce dans les mystères du néant, tu es effrayé et tu as peur du doute.

Tu te dis libre, et chaque jour tu agis poussé par mille choses, tu vois une femme et tu l’aimes, tu en meurs d’amour, es-tu libre d’apaiser ce sang qui bat, de calmer cette tête brûlante, de comprimer ce cœur, d’apaiser ces ardeurs qui te dévorent ? Es-tu libre de ta pensée ? mille chaînes te retiennent, mille aiguillons te poussent, mille entraves t’arrêtent. Tu vois un homme pour la première fois, un de ses traits te choque, et durant ta vie tu as de l’aversion pour cet homme que tu aurais peut-être chéri s’il avait eu le nez moins gros. Tu as un mauvais estomac, et tu es brutal envers celui que tu aurais accueilli avec bienveillance. Et de tous ces faits découlent ou s’enchaînent aussi fatalement d’autres séries de faits, d’où d’autres dérivent à leur tour.

Es-tu le créateur de ta constitution physique et morale ? Non, tu ne pourrais la diriger entièrement que si tu l’avais faite et modelée à ta guise.

Tu te dis libre parce que tu as une âme ? D’abord c’est toi qui as fait cette découverte que tu ne saurais définir, une voix intime te dit que oui ; d’abord tu mens : une voix te dit que tu es faible et tu sens en toi un immense vide que tu voudrais combler par toutes les choses que tu y jettes. Quand même tu croirais que oui, en es-tu sûr ? qui te l’a dit ? Quand, longtemps combattu par deux sentiments opposés, après avoir bien hésité, bien douté, tu penches vers un sentiment, tu crois avoir été le maître de l’avoir fait ; mais, pour être maître, il faudrait n’avoir aucun penchant. Es-tu maître de faire le bien, si tu as le goût du mal enraciné dans le cœur, si tu es né avec de mauvais penchants développés par ton éducation ? et si tu es vertueux, si tu as horreur du crime, pourras-tu le faire ? Es-tu libre de faire le bien ou le mal ? puisque c’est le sentiment du bien qui te dirige toujours, tu ne peux faire le mal.

Ce combat est la lutte de ces deux penchants et si tu fais le mal, c’est que tu es plus vicieux que vertueux et que la fièvre la plus forte a eu le dessus. —

Quand deux hommes se battent, il est certain que le plus faible, le moins adroit, le moins souple, sera vaincu par le plus fort, le plus adroit, le plus souple ; quelque longtemps que puisse durer la lutte, il y en aura toujours un de vaincu. Il en est de même de ta nature intérieure : quand même ce que tu sens être bon l’emporte, la victoire est-elle toujours la justice ? ce que tu juges le bien est-il le bien absolu, immuable, éternel ?

Tout n’est donc que ténèbres autour de l’homme, tout est vide, et il voudrait quelque chose de fixe ; il roule lui-même dans cette immensité du vague où il voudrait s’arrêter, il se cramponne à tout et tout lui manque ; patrie, liberté, croyance, Dieu, vertu, il a pris tout cela et tout cela lui est tombé des mains, comme un fou qui laisse tomber un verre de cristal et qui rit de tous les morceaux qu’il a faits.

Mais l’homme a une âme immortelle et faite à l’image de Dieu, deux idées pour lesquelles il a versé son sang, deux idées qu’il ne comprend pas, — une âme, un Dieu, — mais dont il est convaincu.

Cette âme est une essence autour de laquelle notre être physique tourne comme la terre autour du soleil ; Cette âme est noble, car étant un principe spirituel, n’étant point terrestre, elle ne saurait rien avoir de bas, de vil. Cependant, n’est-ce pas la pensée qui dirige notre corps ? N’est-ce pas elle qui fait lever notre bras quand nous voulons tuer ? N’est-ce pas elle qui anime notre chair ? L’esprit serait-il le principe du mal et le corps l’agent ?

Voyons comme cette âme, comme cette conscience est élastique, flexible, comme elle est molle et maniable, comme elle se ploie facilement sous le corps qui pèse sur elle, comme cette âme est vénale et basse, comme elle rampe, comme elle flatte, comme elle ment, comme elle trompe ! C’est elle qui vend le corps, la main, la tête et la langue ; c’est elle qui veut du sang et qui demande de l’or, toujours insatiable et cupide de tout dans son infini ; elle est au milieu de nous comme une soif, une ardeur quelconque, un feu qui nous dévore, un pivot qui nous fait tourner sur lui.

Tu es grand, homme ! non par le corps sans doute, mais par cet esprit qui t’a fait, dis-tu, le roi de la nature ; tu es grand, maître et fort.

Chaque jour, en effet, tu bouleverses la terre, tu creuses des canaux, tu bâtis des palais, tu enfermes les fleuves entre des pierres, tu cueilles l’herbe, tu la pétris et tu la manges ; tu remues l’océan avec la quille de tes vaisseaux, et tu crois tout cela beau ; tu te crois meilleur que la bête fauve que tu manges, plus libre que la feuille emportée par les vents, plus grand que l’aigle qui plane sur les tours, plus fort que la terre dont tu tires ton pain et tes diamants et que l’océan sur lequel tu cours. Mais, hélas ! la terre que tu remues renaît d’elle-même, les canaux se détruisent, les fleurs envahissent tes champs et tes villes, les pierres de tes palais se disjoignent et tombent d’elles-mêmes, les fourmis courent sur tes couronnes et sur tes trônes, toutes tes flottes ne sauraient marquer plus de traces de leur passage sur la surface de l’océan qu’une goutte de pluie et que le battement d’aile de l’oiseau. Et toi-même, tu passes sur cet océan des âges sans laisser plus de traces de toi-même que ton navire n’en laisse sur les flots. Tu te crois grand parce que tu travailles sans relâche, mais ce travail est une preuve de ta faiblesse. Tu étais donc condamné à apprendre toutes ces choses inutiles au prix de tes sueurs ; tu étais esclave avant d’être né, et malheureux avant de vivre ! Tu regardes les astres avec un sourire d’orgueil parce que tu leur as donné des noms, que tu as calculé leur distance, comme si tu voulais mesurer l’infini et enfermer l’espace dans les bornes de ton esprit, mais tu te trompes ! Qui te dit que, derrière ces mondes de lumières, il n’y en a pas d’autres, infinis encore et toujours ainsi, que tes calculs s’arrêtent peut-être à quelques pieds de hauteur, et que là commence une échelle nouvelle des faits… Comprends-tu toi-même la valeur des mots dont tu te sers… étendue, espace ? Ils sont plus vastes que toi et ton globe.

Tu es grand et tu meurs, comme le chien et la fourmi, avec plus de regret qu’eux ; et puis tu pourris, et je te le demande, quand les vers t’ont mangé, quand ton corps s’est dissous dans l’humidité de la tombe et que ta poussière n’est plus, où es-tu, homme ? où est même ton âme ? cette âme qui était le moteur de tes actions, qui livrait ton cœur à la haine, à l’envie, à toutes les passions, cette âme qui te vendait et qui te faisait fuite tant de bassesses, où est-elle ? Est-il un lieu assez saint pour la recevoir ? Tu te respectes et tu t’honores comme un Dieu, tu as inventé l’idée de dignité de l’homme, idée que rien dans la nature ne pourrait avoir en te voyant ; tu veux qu’on t’honore et tu t’honores toi-même, tu veux même que ce corps, si vil pendant sa vie, soit honoré quand il n’est plus. Tu veux qu’on se découvre devant ta charogne humaine, qui se pourrit de corruption, quoique plus pure encore que toi quand tu vivais. C’est là ta grandeur.

Grandeur de poussière, majesté de néant !


XXI


J’y revins deux ans plus tard ; vous pensez où : elle n’y était pas.

Son mari était seul, venu avec une autre femme, et il en était parti deux jours avant mon arrivée.

Je retournai sur le rivage ; comme il était vide ! De là, je pouvais voir le mur gris de la maison de Maria ; quel isolement !

Je revins donc dans cette même salle dont je vous ai parlé ; elle était pleine, mais aucun des visages n’y était plus, les tables étaient prises par des gens que je n’avais jamais vus ; celle de Maria était occupée par une vieille femme qui s’appuyait à cette même place où si souvent son coude s’était posé. Je restai ainsi quinze jours ; il fit quelques jours de mauvais temps et de pluie que je passai dans ma chambre où j’entendais la pluie tomber sur les ardoises, le bruit lointain de la mer, et, de temps en temps, quelque cri de marins sur le quai. — Je repensai à toutes ces vieilles choses que le spectacle des mêmes lieux faisait revivre.

Je revoyais le même océan avec ses mêmes vagues, toujours immense, triste et mugissant sur ses rochers ; ce même village avec ses tas de boue, ses coquilles qu’on foule, et ses maisons en étage. — Mais tout ce que j’avais aimé, tout ce qui entourait Maria, ce beau soleil qui passait à travers les auvents et qui dorait sa peau, l’air qui l’entourait, le monde qui passait près d’elle, tout cela était parti sans retour.

Quoi ! rien de tout cela ne reviendra ? Je sens comme mon cœur est vide, car tous ces hommes qui m’entourent me font un désert où je meurs.

Je me rappelai ces longues et chaudes après-midi d’été où je lui parlais sans qu’elle se doutât que je l’aimais, et où son regard indifférent entrait comme un rayon d’amour jusqu’au fond de mon cœur. Comment aurait-elle pu en effet voir que je l’aimais, car je ne l’aimais pas alors, et en tout ce que je vous ai dit, j’ai menti ; c’était maintenant que je l’aimais, que je la désirais ; que, seul sur le rivage, dans les bois ou dans les champs, je me la créais là, marchant à côté de moi, me parlant, me regardant. Quand je me couchais sur l’herbe, et que je regardais les herbes ployer sous le vent et la vague battre le sable, je pensais à elle, et je reconstruisais dans mon cœur toutes les scènes où elle avait agi, parlé. Ces souvenirs étaient une passion.

Si je me rappelais l’avoir vue marcher en un endroit, j’y marchais ; j’ai voulu retrouver le timbre de sa voix pour m’enchanter moi-même ; cela était impossible. Que de fois j’ai passé devant sa maison et j’ai regardé à sa fenêtre !

Je passai donc ces quinze jours dans une contemplation amoureuse, rêvant à elle. Je me rappelle des choses navrantes ; un jour, je revenais, vers le crépuscule, je marchais à travers les pâturages couverts de bœufs, je marchais vite, je n’entendais que le bruit de ma marche qui froissait l’herbe, j’avais la tête baissée et je regardais la terre. Ce mouvement régulier m’ endormit pour ainsi dire, je crus entendre Maria marcher près de moi ; elle me tenait le bras et tournait la tête pour me voir, c’était elle qui marchait dans les herbes. Je savais bien que c’était une hallucination que j’animais moi-même, mais je ne pouvais me défendre d’en sourire et je me sentais heureux. Je levai la tête, le temps était sombre ; devant moi, à l’horizon, un magnifique soleil se couchait sous les vagues, on voyait une gerbe de feu s’élever en réseaux, disparaître sous de gros nuages noirs qui roulaient péniblement sur eux, et puis un reflet de ce soleil couchant reparaître plus loin derrière moi dans un coin du ciel limpide et bleu.

Quand je découvris la mer, il avait presque disparu ; son disque était à moitié enfoncé sous l’eau et une légère teinte de rose allait s’élargissant et s’affaiblissant vers le ciel.

Une autre fois, je revenais à cheval en longeant la grève. Je regardais machinalement les vagues dont la mousse mouillait les pieds de ma jument, je regardais les cailloux qu’elle faisait jaillir en marchant et ses pieds s’enfoncer dans le sable ; le soleil venait de disparaître tout à coup et il y avait sur les vagues une couleur sombre comme si quelque chose de noir eût plané sur elles. À ma droite, étaient des rochers entre lesquels la mousse s’agitait au souffle du vent comme une mer de neige, les mouettes passaient sur ma tête et je voyais leurs ailes blanches s’approcher tout près de cette eau sombre et terne. Rien ne pourra dire tout ce que cela avait de beau, cette mer, ce rivage avec son sable parsemé de coquilles, avec ses rochers couverts de varechs humides d’eau, et la mousse blanche qui se balançait sur eux au souffle de la brise.

Je vous dirais bien d’autres choses, bien plus belles et plus douces, si je pouvais dire tout ce que je ressentis d’amour, d’extase, de regrets. Pouvez-vous dire par des mots le battement du cœur, pouvez-vous dire une larme, et peindre son cristal humide qui baigne l’œil d’une amoureuse langueur ? Pouvez-vous dire tout ce que vous ressentez en un jour ? Pauvre faiblesse humaine ! avec tes mots, tes langues, tes sons, tu parles et tu balbuties ; tu définis Dieu, le ciel et la terre, la chimie et la philosophie, et tu ne peux exprimer, avec ta langue, toute la joie que te cause une femme nue — ou un plum-pudding.


XXII


Ô Maria ! Maria, cher ange de ma jeunesse, toi que j’ai vue dans la fraîcheur de mes sentiments, toi que j’ai aimée d’un autour si doux, si plein de parfum, de tendres rêveries, adieu !

Adieu ! d’autres passions reviendront, je t’oublierai peut-être, mais tu resteras toujours au fond de mon cœur, car le cœur est une terre sur laquelle chaque passion bouleverse, remue et laboure sur les ruines des autres. Adieu !

Adieu ! et cependant comme je t’aurais aimée, comme je t’aurais embrassée, serrée dans mes bras ! Ah ! mon âme se fond en délices à toutes les folies que mon amour invente. Adieu !

Adieu, et cependant je penserai toujours à toi ; je vais être jeté dans le tourbillon du monde, j’y mourrai peut-être écrasé sous les pieds de la foule, déchiré en lambeaux. Où vais-je ? que serai-je ? Je voudrais être vieux, avoir les cheveux blancs ; non, je voudrais être beau comme les anges, avoir de la gloire, du génie, et tout déposer à tes pieds pour que tu marches sur tout cela ; et je n’ai rien de tout cela et tu m’as regardé aussi froidement qu’un laquais ou qu’un mendiant.

Et moi, sais-tu que je n’ai pas passé une nuit, pas un jour, pas une heure, sans penser à toi, sans te revoir sortant de dessous la vague, avec tes cheveux noirs sur tes épaules, ta peau brune avec ses perles d’eau salée, tes vêtements ruisselants et ton pied blanc aux ongles roses qui s’enfonçait dans le sable, et que cette vision est toujours présente, et que cela murmure toujours à mon cœur ? Oh ! non, tout est vide.

Adieu, et pourtant, quand je te vis, si j’avais été plus âgé de quatre à cinq ans, plus hardi… peut-être… Oh ! non, je rougissais à chacun de tes regards. Adieu !


XXIII


Quand j’entends les cloches sonner et le glas frapper en gémissant, j’ai dans l’âme une vague tristesse, quelque chose d’indéfinissable et de rêveur, comme des vibrations mourantes.

Une série de pensées s’ouvre au tintement lugubre de la cloche des morts. Il me semble voir le monde dans ses plus beaux jours de fête, avec des cris de triomphe, des chars et des couronnes, et, par-dessus tout cela, un éternel silence et une éternelle majesté !

Mon âme s’envole vers l’éternité et l’infini et plane dans l’océan du doute, au son de cette voix qui annonce la mort.

Voix régulière et froide comme les tombeaux et qui cependant sonne à toutes les fêtes, pleure à tous les deuils, j’aime à me laisser étourdir par ton harmonie, qui étouffe le bruit des villes ; j’aime, dans les champs, sur les collines dorées de blés mûrs, à entendre les sons frêles de la cloche du village qui chante au milieu de la campagne, tandis que l’insecte siffle sous l’herbe et que l’oiseau murmure sous le feuillage.

Je suis longtemps resté, dans l’hiver, dans ces jours sans soleil, éclairés d’une lumière morne et blafarde, à écouter toutes les cloches sonner les offices. De toutes parts sortaient les voix qui montaient vers le ciel en réseau d’harmonie, et je condensais ma pensée sur ce gigantesque instrument. Elle était grande, infinie ; je ressentais en moi des sons, des mélodies, des échos d’un autre monde, des choses immenses qui mouraient aussi.

Ô cloches ! vous sonnerez donc aussi sur ma mort, et une minute après pour un baptême ; vous êtes donc une dérision comme le reste et un mensonge comme la vie, dont vous annoncez toutes les phases : le baptême, le mariage, la mort. Pauvre airain, perdu et penché au milieu des airs, et qui servirait si bien en lave ardente sur un champ de bataille ou à ferrer les chevaux…


Gustave Flaubert


FIN




  1. Voir La revue blanche des 15 décembre 1900 et 1er et 15 janvier 1901.