Louÿs – Poëtique, suivie de Théâtre, Projets et fragments ; Suite à Poëtique/Poëtique 6

Slatkine reprints (p. 53-61).

BOILEAU


Qui vous voudrez ; mais pas Boileau.

Oui, nous comprenons et nous ressentons l’admiration de Moréas pour Racine, de Taine pour La Fontaine, de Gautier pour Saint-Amant, de Heredia pour Corneille, de Musset pour Molière. Il y a de très belles pages dans Théophile, Tristan, Malleville, Auvray, Maynard, Benserade et plusieurs autres. La poësie du xviie siècle est de premier ordre. Boileau l’a tuée.

Depuis quatre-vingts ans, Boileau est condamné pour avoir tué la poësie de son siècle, et comme j’ai le respect de la chose jugée, comme j’ai souscrit pour Mme Henry avec une véritable considédération pour l’article 445, je ne voterai jamais pour la révision du procès Boileau.



L’Art Poëtique paraît en 1674.

En 1674, Racine et Chaulieu ont 35 ans. Vous admettrez bien qu’à 35 ans les poëtes ne sont plus sensibles aux conseils des théoriciens ! Racine a fait jouer Andromaque, Britannicus, Les Plaideurs, Iphigénie. Il est son propre maître, et l’influence de Boileau ne se fait pas sentir sur ses dernières pièces. Bien au contraire ce sont précisément celles qui manquent le plus aux règles des cuistres.

En 1674, La Fontaine a 53 ans. Corneille a 68 ans. Molière est mort.

Alors, où est-elle, l’influence de Boileau ? Puisque nous voici forcés d’écarter Corneille, La Fontaine, Molière, Racine et Chaulieu, citons leurs illustres successeurs ; et d’après leur facilité, d’après leur talent, d’après leur génie, nous mesurerons le génie du critique. C’est évident, n’est-ce pas ? Le critique est une sorte d’agronome qui prétend faire pousser du froment là même où il déclare n’avoir vu que de l’ivraie. Boileau a tout détruit. Voyons ce qu’il a créé.

Ici, je ne voudrais pas qu’on pût m’accuser de partialité. Je copie fidèlement la liste des grands poëtes telle que la donne M. Gustave Lanson, entre 1674 (Art Poétique de Boileau) et 1818 (édition princeps de Chénier).


1.  La Motte Houdard
2.  J.-B. Rousseau
3.  Lamotte
4.  Voltaire
5.  Grasset
6.  Piron
7.  Lebrun
8.  Saint-Lambert
9.  Boucher
10.  Gilbert
11.  Parny
12.  Delille.

Voilà.


Après six siècles de merveilles, depuis l’origine de la langue, voilà ce que la poësie française nous a donné pendant cent quarante-quatre ans, de 1674 à 1818 : deux Lamotte et un Lebrun ! un Rousseau qui n’est même pas Jean-Jacques ! un Voltaire de la Henriade et de l’abominable Pucelle Voilà ! Voilà ce qu’a récolté le Législateur du Parnasse. Voilà son œuvre.
Fac-similé d'une page manuscrite de Pierre Louÿs (page 52 du 12ème tome des œuvres complètes).
Fac-similé d'une page manuscrite de Pierre Louÿs (page 53 du 12ème tome des œuvres complètes).

Pour la résurrection de notre poësie, il a fallu qu’un poëte nous vînt de Constantinople, et de 1787 à 1794, implantât dans notre bonne terre, l’art toujours nouveau de l’antique Orient grec. André Chénier tout seul nous a sauvés, comme Boileau nous avait perdus.

Mais par quelles armes ce Nicolas Boileau avait-il eu la puissance de détruire, pour cent quarante-quatre ans, notre poësie ?

Par le truisme et l’ineptie : l’un cachant l’autre.



Truismes et inepties : c’est tout l’Art Poétique de Nicolas Boileau. Lisons-le ensemble :


C’est en vain qu’au Parnasse un téméraire auteur
Pense de l’Art des Vers atteindre la hauteur,
S’il ne sent point du Ciel l’influence secrète,
Si son astre en naissant ne l’a formé poëte


Connaissez-vous rien de plus bête qu’un pareil début ?

Qu’est-ce que cela veut dire ? Quel est le poëte qui ne sent pas du ciel l’influence secrète ?

Et quel critérium nous propose-t-on ? Il faut que « notre astre en naissant »[1] nous ait « formé poëte » ! (écrivait-il platement, cet animal-là !) Et à quoi pouvez-vous reconnaître si votre « astre en naissant » vous a « formé poëte » ?

Elle est sérieuse, la question qui se pose ici. Ce début d’Art Poëtique est fait pour encourager les fats et pour terroriser les modestes. Or, les poëtes qui doutent d’eux-mêmes sont presque toujours les vrais poëtes. Il nous suffit de songer à ceux qui nous entourent. L’exorde insensé de Nicolas Boileau a donc eu pour effet d’enorgueillir mille Tartempions et de stériliser les inconnus de 1690 et de 1720, qui peut-être fussent devenus grands si un imbécile n’avait pas semé du sel dans leur Hippocrène.

Continuons :


N’allez pas pour des vers sans fruit vous consumer.


Sic.

Voilà le style français que les écoliers ont tous appris par cœur pendant plus de deux siècles. On nous forçait de réciter qu’il ne fallait pas « nous consumer pour des vers » lesquels étaient « sans fruit » ! Et depuis deux siècles la langue française résiste à un pareil professorat. Quelle belle langue !


La Nature fertile en esprits excellent
Sait entre les hauteurs partager les talens
L’un peut tracer en vers (sic) une amoureuse flamme,
L’autre, d’un trait plaisant, aiguiser l’épigramme…

C’est trop mauvais. Je renonce à copier le reste, mais vous connaissez tous (hélas !) cette page. Boileau classe les auteurs par compartiments et spécialités, en leur ordonnant de ne rien faire que ce qu’ils ont déjà fait : d’où il suit qu’après le Printemps, d’Aubigné n’aurait pas dû écrire les Tragiques ; qu’après Andromaque, Racine n’aurait pas dû écrire les Plaideurs ; qu’après la Henriade, Voltaire n’aurait pas dû écrire Candide ; qu’après les Bijoux indiscrets, Diderot n’aurait pas dû écrire l’Encyclopédie ; qu’après Childe Harold, Byron n’aurait pas dû écrire Don Juan ; qu’après les Meistersinger, Wagner n’aurait pas dû écrire Parsifal

Et voilà l’enseignement que nous avons tous reçu en classe, au nom de la tradition, du goût de la poësie, de la littérature, de l’art et de l’État.

Continuons. C’est insupportable, et pourtant cela devient amusant.


La rime est une esclave et ne doit qu’obéir.


À qui ferons-nous comprendre… (à tout le monde je l’espère) que le mot de Verlaine « Qui dira les torts de la rime ? » est le mot d’un poëte, tandis que le vers de Boileau est indigne de toute discussion ? La rime est une inspiratrice. Il ne faut pas toujours la suivre, mais il faut toujours l’écouter. Si vous n’en faites qu’une esclave, traduisez Horace en alexandrins, ou bien, comme Nicolas Boileau, versifiez vos proses misérables mais ce n’est pas par ce procédé que vous écrirez jamais la Maison du Berger. Relisez la Maison du Berger ; voyez combien de vers immortels ont été dictés par les triples rimes que Vigny avait prises pour ailes !

Et quels paradigmes donne Boileau de la rime telle qu’il la conseille !

Lorsqu’à la bien chercher d’abord on s’évertue
L’esprit à la trouver aisément s’habitue.
Au joug de la raison sans peine elle fléchit
Et loin de la gêner, la sert et l’enrichit.

Quatre verbes de suite. Le pauvre homme ! L’esclave qui lui servait de rime était probablement une négresse malade.


FIN DES NOTES SUR POËTIQUE
  1. J’ai horreur des hypallages qui ne servent à rien.