Louÿs – Poëtique, suivie de Théâtre, Projets et fragments ; Suite à Poëtique/Poëtique 5

Slatkine reprints (p. 47-ms).



LA GRÂCE


Si la beauté n’était que la beauté. Si les yeux n’avaient à aimer que des formes arrêtées entre des lignes harmonieuses et immobiles, l’admiration serait toujours austère. L’homme serait tenté plus souvent d’imaginer dans la perfection esthétique une âme suprahumaine, inconnue aux sens, révélée à la seule intelligence, et adorable comme l’idéal le plus haut dont le rêve nous soit permis. Quelque chose de religieux se mêlerait à l’enthousiasme, et l’artiste lui-même, simple manœuvre au pouvoir d’une force étrangère et libre, n’aurait pour son œuvre achevée que des yeux fervents et respectueux, exempts d’orgueil comme de fatuité.


Mais la Beauté se meut.


Les attitudes sacrées, les poses hiératiques s’amollissent, se courbent, se réalisent. Les bras se plient comme pour embrasser, les jambes fléchissent comme pour courir, un sourire ouvre les lèvres comme avant les premières paroles, et les cheveux assouplis sur les tempes gardent encore un peu le mouvement des doigts qui les ont coiffés. Car l’action subsiste, même arrêtée, et c’est là ce qui fait la Grâce ; la Grâce est le charme immobile d’un geste qu’on n’achève pas.


Si les hommes aiment tant la Grâce, c’est que la Grâce leur fait comprendre la Beauté. C’est un charme qu’ils peuvent sentir tout entier, un enchantement qui les envahit sans les dépasser, une douceur qui n’a pas de lendemains amers et qui ne s’arrête pas dans une angoisse devant l’inconnu. Même quand la grâce est idéale, ce n’est jamais qu’une réalité plus pure ; jamais elle n’évoque hors d’elle-même un monde où le corps n’ait aucune place, où l’esprit seul se meuve et vive.


Non la Grâce n’est pas la Beauté ni l’ornement de la Beauté ; elle est en dehors de l’art, elle est exclue de toute perfection. Aucune des hautes qualités qui font l’œuvre belle ne l’agrée, nul idéal n’est complet s’il est gâté par son charme détestable, qui s’étend sur la Beauté comme une manière de sacrilège, et la profane en la livrant aux foules. Le Joli, ce qu’il y a de plus haïssable en art, est né d’elle, et ne vit que par elle. Tous les mauvais artistes s’inspirent de ses défauts ; tous les mauvais juges s’extasient devant son immoral sourire. C’est pourquoi il est bon de ne la point aimer, de la fuir comme une dépravation esthétique et de répéter avec Baudelaire ce premier vers d’un credo :


Je hais le mouvement qui déplace les lignes.

Fac-similé d'une page manuscrite de Pierre Louÿs (page 47 du 12ème tome des œuvres complètes).