Littérature Dramatique — La Question d’Argent

Littérature Dramatique — La Question d’Argent
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 7 (p. 938-947).
REVUE DRAMATIQUE
La Question d’Argent, de M. A. Dumas fils.

Si notre génération ne devient pas le modèle des générations futures, ce ne sera pas la faute des poètes dramatiques. Dieu merci, les avertissemens, les leçons ne lui auront pas manqué. Comment la cupidité, qui s’est emparée de notre société, sortirait-elle victorieuse de la guerre engagée contre elle en prose et en vers ? M. Ponsard, on s’en souvient, a écrit deux comédies contre ce vice honteux, qui n’est pas encore aussi méprisé qu’il devrait l’être, l’Honneur et l’Argent et la Bourse ; c’est une seule et même pensée remaniée que le public a bien voulu prendre pour deux pensées diverses. Les amis de la morale, et surtout ceux qui préfèrent l’excellence des intentions à la finesse du dialogue, ont applaudi les Pièges dorés, qui ne laisseront certainement aucune trace dans notre littérature. Jusqu’ici pourtant, je suis forcé de l’avouer, la cupidité a tenu bon, elle a fait tête contre tous ses adversaires ; mais sa défaite et sa mort ne sauraient tarder, car voici contre elle un nouvel ennemi qui lui assène de rudes coups. Ni M. Ponsard, ni M, de Beauplan n’avaient songé à traiter le côté comique des nouveaux enrichis. M. Dumas fils, en écrivant la Question d’Argent, s’est préoccupé du ridicule négligé par ses devanciers, et tous les hommes de goût lui en sauront gré. La comédie en effet, telle que l’entendent les moralistes de nos jours, devenait lugubre à force de vouloir se montrer sérieuse. Elle prêchait, elle enseignait, et trouvait à grand’peine dans une soirée trois ou quatre mots plaisans. M. Dumas fils, dont la gaieté ne s’était pas encore révélée d’une manière éclatante, paraît aujourd’hui décidé à ne pas séparer l’enseignement de la raillerie. Il a pris le bon parti, et je m’empresse de l’en féliciter.

La Dame aux Camélias, Diane de Lys et le Demi-Monde sont plutôt des drames que des comédies. Dans la Question d’Argent, la ferme volonté de frapper le ridicule en même temps que le vice donne à l’ouvrage entier un double attrait. Cependant je ne pense pas que la Question d’Argent obtienne le même succès que le Demi-Monde. Ce n’est pas qu’il y ait dans le nouvel ouvrage moins de talent, moins d’esprit ; seulement le talent et l’esprit ne sont pas aussi heureusement employés. Je rends pleine justice aux intentions comiques de l’auteur, je crois très sincèrement qu’il a compris son sujet beaucoup mieux que M. Ponsard ; mais en écrivant la Question d’Argent il s’est trop souvenu du Demi-Monde, et comme il se proposait de peindre un monde sérieux, régi par le devoir, par les traditions, par les affections de famille, l’obstination de ses souvenirs a jeté de la confusion dans le tableau qu’il vient d’achever. Si tous les éloges prodigués au Demi-Monde sont l’expression de la vérité, si tous les personnages de cette comédie sont dessinés d’après nature, comme l’affirment les initiés, il est difficile d’accepter comme des portraits fidèles, toutes les figures réunies dans la Question d’Argent. Entre le demi-monde et le monde sérieux, il n’y aurait donc que l’épaisseur d’un cheveu ; franchement je répugne à le croire. Ceux qui traitent avec un dédain superbe tout ce qui s’appelle devoir, obligation morale, qui sourient, lorsqu’on parle du respect des aïeux et des leçons données aux vivans par les morts, ne peuvent ressembler aux esprits timides qui sont encore infatués de ces vieilles idées. La différence morale qui les sépare doit se traduire dans leurs discours, et je crains que M. Dumas ne soit pas assez vivement pénétré de cette vérité. Il paraît penser que, dans le monde des honnêtes gens comme dans le demi-monde, l’esprit sert d’excuse et de passe-port aux idées les plus dangereuses, à celles même qui blessent tous les cœurs délicats. C’est une méprise que je suis obligé de signaler, et qui explique pourquoi la Question d’Argent, malgré la sympathie bien légitime qui entoure l’auteur, n’a pas été accueillie avec autant de faveur que le Demi-Monde. Il y a des plaisanteries fort spirituelles qui sont déplacées dans la société des honnêtes gens, et qui sont applaudies dans une société où le luxe et le plaisir tiennent le premier rang. M. Dumas a trop de bon sens pour le contester, mais il écrit comme s’il l’ignorait. Ses premières études ont peut-être duré trop longtemps. Maintenant qu’il s’est résolu à tenter des études nouvelles, le souvenir des modèles qu’il voudrait oublier ne lui permet pas de peindre fidèlement les modèles d’une autre nature qui posent devant lui. Réussira-t-il à se dégager ? pourra-t-il reconquérir la liberté de son esprit ? Je me plais à l’espérer ; mais s’il fallait juger de l’avenir par le présent, il serait condamné à peindre éternellement le demi-monde. Je ne veux pas accepter un si fâcheux présage. Le présent sera démenti par l’avenir. L’auteur comprend dès aujourd’hui et prouvera plus tard qu’il comprend le vrai caractère de la société sérieuse. Le silence gardé par l’auditoire pendant les trois quarts de la soirée doit lui prouver qu’il n’a pas touché le but, et que pour obtenir les applaudissemens il faut absolument changer de langage. L’avertissement ne sera pas perdu. Le public écoute la Question d’Argent avec une attention qui ne languit pas un seul instant ; mais il demeure immobile, il s’étonne au lieu d’applaudir, toutes les fois que l’auteur, égaré par ses souvenirs, prête à ses personnages une expression qui ne s’accorde pas avec leur caractère, et les auditeurs les plus indulgens sont obligés d’avouer que cette méprise se renouvelle bien souvent.

Dans le monde des honnêtes gens, l’esprit n’est pas une mise de fonds impérieusement exigée ; mais les bons mots déjà connus, qui circulent depuis quelques années comme une monnaie courante, n’obtiennent pas grande faveur : on aime assez les bons mots nouveaux, les plaisanteries originales. Le demi-monde n’est pas si exigeant ; il s’accommode volontiers des vieilles plaisanteries. Un instinct mystérieux lui dit qu’il aurait tort de se montrer difficile, qu’il doit accueillir avec empressement les railleries qui ne sont plus neuves. Et puis l’affaiblissement des idées morales entraîne l’affaiblissement du goût, et le demi-monde, en applaudissant comme neuves des vieilleries qui ont fait leur temps, qui souvent même sont effrontées plutôt que spirituelles, ne fait pas preuve de générosité. Il ne souhaite, il ne conçoit rien de mieux ; pour tromper son ennui, pour rompre la monotonie de son désœuvrement, il prend de toute main les distractions qui lui arrivent, M. Dumas, en écrivant la Question d’Argent a méconnu la distinction que je viens de rappeler, et que sans doute il n’ignore pas ; il a réchauffé de son haleine des mots qui semblaient morts à tout jamais. Pour plaire au monde qu’il a voulu peindre, il eût mieux fait d’imaginer à ses frais. Le conseil que je lui donne pourrait passer pour une ironie, si l’auteur n’avait prouvé en mainte occasion qu’il est en mesure de le suivre. Il a bien assez d’esprit par lui-même pour se dispenser d’emprunter l’esprit d’autrui ; c’est une faiblesse dont il se corrigera sans effort. Si je croyais qu’elle fit partie de sa nature, je me contenterais de l’indiquer. J’insiste à dessein, parce que l’auteur de la Question d’Argent peut renoncer aux emprunts sans tomber dans le dénûment. J’espère qu’il ne prendra jamais au sérieux l’opinion accréditée parmi les fournisseurs habituels de nos théâtres, qu’il ne choisira pas comme excellentes pour la scène les pensées qui lui sembleraient trop vieilles pour réussir dans un livre. Qu’il écoute un peu moins ce qui se dit autour de lui, ce sera pour lui un profit tout net. En négligeant l’exercice de sa mémoire, il retrouvera la liberté de son intelligence. Dans la Dame aux Camélias, dans le Demi-Monde, l’abus des souvenirs était déjà facile à découvrir, mais il se pardonnait sans peine ; dans la Question d’Argent, il se révèle avec la même évidence et n’obtient pas une indulgence pareille. Nous avons devant nous d’autres personnages, nous voulons qu’ils parlent une autre langue, qu’ils se montrent plus sévères dans le choix de leurs maximes.

Si les personnages mis en scène par M. Dumas ne s’expriment pas toujours comme ils devraient le faire, je m’empresse de reconnaître qu’ils sont heureusement inventés, et demeurent fidèles au caractère que l’auteur leur a prêté, ce qui n’est pas, à mon avis du moins, un médiocre mérite. J’avouerai que je n’ai pas réussi à deviner ce qui a déterminé le choix du titre imposé à cette comédie. J’aurais compris : Monseigneur l’argent ; je ne comprends pas : la Question d’argent. C’est une expression qui ne devrait pas quitter les études de notaire. Que les pères de famille discutent la question d’argent quand ils marient leurs enfans, c’est un terme consacré ; dans la comédie nouvelle, je ne vois rien de pareil. Je n’aperçois qu’une course au clocher vers la richesse. Ce n’est là pourtant qu’un détail sans importance, et si je l’ai signalé, c’est que M. Dumas réussit habituellement à nommer les choses d’une façon claire, intelligible pour tous. Je reviens aux personnages.

René représente le désintéressement ; il n’est pas riche, et ne souhaite pas la richesse. Les principes qui gouvernent sa vie ne sont pas contagieux. C’est ce qu’on appelle dans le monde un original. Un modeste revenu suffit à ses besoins, et jamais il ne songerait à l’augmenter par le travail, si le bonheur d’une affection partagée ne le tentait comme une légitime ambition. Assez riche pour vivre seul, il est trop pauvre pour soutenir une famille, et le travail, je veux dire le travail lucratif, qu’il avait d’abord dédaigné, devient pour lui un devoir impérieux. Si son langage se maintenait à la hauteur de son caractère, René prendrait place parmi les meilleurs types du théâtre moderne ; malheureusement il lui arrive plus d’une fois de laisser échapper des railleries qui semblent inspirées par la paresse plutôt que par un sentiment de dignité personnelle. Un homme qui embrasse le travail avec ardeur pour ne pas s’enrichir par un mariage ne devrait jamais donner à penser qu’il confond le loisir avec l’oisiveté. Cependant René a réuni de nombreux suffrages, et c’était justice.

Durieux exprime fidèlement ce mélange ridicule de défiance et de crédulité que la bourgeoisie appelle tantôt habileté, tantôt bonhomie, et qui n’a pour les esprits sensés qu’un seul nom : niaiserie. Pour rattraper trente mille francs qu’il a perdus à la Bourse dans une spéculation qui dépassait les bornes de son intelligence, il confie cent cinquante mille francs à un homme qu’il connaît depuis quelques jours et qui ne lui offre aucune garantie. Puis, à peine engagé dans une affaire dont il ne sait pas le premier mot, il s’inquiète, il s’étonne, il s’attache comme une ombre à celui qu’il prenait tout à l’heure pour son sauveur : il espérait s’enrichir, il craint d’être dépouillé. Ce personnage, dont le type n’est pas difficile à rencontrer, fait honneur à M. Dumas, qui l’a très nettement dessiné. Il est si vrai, qu’il dessillerait bien des yeux, si la fièvre de l’or n’enflammait l’imagination et ne troublait le bon sens de ceux mêmes qui par la médiocrité de leurs facultés semblaient prémunis contre un tel danger.

Jean Giraud le financier, qui sert de pivot à la comédie entière, tient à la fois du portrait et de la caricature. Tant qu’il demeure dans la vérité, tant qu’il parle de ses millions avec orgueil, avec ivresse, et propose à ceux qui l’écoutent de les enrichir, comme s’il voulait se faire pardonner sa richesse, il intéresse l’auditoire, et ses moindres paroles sont recueillies avidement ; mais quand il exprime lui-même sur son compte la pensée qu’il devrait éveiller tout en l’ignorant, quand il prend plaisir à signaler ses ridicules, il sort de la comédie pour tomber dans la farce. M. Dumas, qui jusqu’à présent a toujours ménagé ses forces, qui ne produit qu’à son heure, et comprend le rôle du temps dans les créations littéraires, s’est laissé tenter, en dessinant la figure de Jean Giraud, par le désir d’égayer les ignorans ! il n’a pas eut le courage de renoncer à la caricature, et de s’en tenir à l’approbation des esprits délicats. Il a jeté sur le dialogue quelques poignées de gros sel qui pétillent et amusent la foule. Il y avait, dans le personnage, dégagé de toute enluminure, de quoi égayer toute la soirée. L’admiration naïve de Durieux, qui l’écoute comme un homme supérieur, qui le croit doué de seconde vue, son profond respect pour le fils du jardinier qui est venu à Paris en sabots et qui maintenant remue l’or à la pelle, sont des traits heureux, et plairaient encore plus sûrement, si Jean Giraud, dont les spectateurs se moquent volontiers, ne s’avisait de se moquer de lui-même. Que le personnage mis en scène par M. Dumas soit ou ne soit pas tracé d’après un modèle réel, que nous pouvons rencontrer chaque jour, c’est une question sans intérêt pour la littérature dramatique. Si le modèle manque d’unité, s’il n’est pas logique dans ses ridicules, s’il touche au bon sens par les railleries qu’il s’adresse, à la probité par la franchise de ses aveux, s’il pousse la bonhomie jusqu’à la témérité, il appartient au poète d’effacer ou d’amoindrir ces contradictions, afin de mettre en relief ce que j’appellerai les ridicules harmonieux, les ridicules qui se donnent la main, et se groupent pour composer un caractère vraiment comique. Rire de soi-même n’est pas le moyen d’exciter le rire. Si Jean Giraud était plus sérieusement sot, il serait dix fois plus gai.

Le personnage de M. de Roncourt est peut-être un peu trop idéalisé. La conviction qui l’anime est excellente, mais II pratique la probité avec une confiance qui va jusqu’à l’imprudence. Qu’il s’engage à payer toutes les dettes de son frère, dont il pourrait décliner la responsabilité, je le conçois, s’il est seul ; je m’en étonne dès qu’il ruine sa fille pour sauver le nom de son frère. Personne ne songerait à le blâmer s’il partageait son avoir entre les créanciers, qui n’ont aucun droit contre lui, et sa fille, que la pauvreté va livrer sans défense à tous les dangers. La vertu poussée à ce point dépasse les limites de la vraisemblance, et pour la faire aimer il ne convient pas de la présenter sous un aspect aussi rigide. Entre le dévouement au nom de famille et la tendresse paternelle, le cœur peut hésiter sans être accusé de faiblesse. Qu’il fasse une part égale à ces deux sentimens également honorables, et l’estime publique ne lui manquera pas. Le plus sûr moyen de propager les idées morales, c’est de les rendre acceptables, et la conduite de M. de Roncourt, excellente en elle-même, a de quoi décourager les plus hardis. Est-il bien sûr d’ailleurs qu’il n’obéisse qu’au sentiment de la justice et de la probité ? est-il bien sûr que l’orgueil soit étranger à sa conduite ? On me permettra d’en douter. Ce qui s’appelle pauvreté pour un homme bien élevé, à qui toutes les carrières sont ouvertes s’il a du courage, armé contre les chances mauvaises de l’avenir par les études de sa jeunesse, s’appelle misère et dénûment pour une femme qui le mariage peut seul assurer le bonheur et la paix morale. Je crois donc que la plupart de spectateurs, en écoutant M. de Roncourt, ont ressenti presque autant d’étonnement que d’admiration. Les caractères conçus tout d’une pièce ne séduisent guère que les intelligences enfantines.

M. de Cayolle représente l’esprit de progrès et de philanthropie. Je rends pleine justice au but qu’il se propose. Il souhaite, il espère le bonheur de la société tout entière. Cependant je ne crois pas que son projet de conscription civile réunisse de nombreux partisans. En admettant avec les moralistes que l’oisiveté soit mère de tous lés vices, que le travail soit la source de toutes les pensées généreuses, on peut ranger parmi les rêves le programme de M. de Cayolle. Qu’il ait raison dans le domaine purement théorique, j’y consens ; qu’on arrive à établir la conscription civile aussi régulièrement que la conscription militaire, j’ai grand’peine à le croire. La société se porterait-elle mieux, si les oisifs enrichis par le hasard de la naissance fournissaient des remplaçans pour l’agriculture, pour l’industrie ? Les âmes les plus candides peuvent mettre en doute l’efficacité d’un tel remède, et ceux qui ont appris par la pratique de la vie ce que valent les théories absolues dans le gouvernement des sociétés ne s’en tiendront pas à la raillerie. D’ailleurs, si les oisifs étaient obligés de fournir des remplaçans pour l’agriculture et l’industrie, pourquoi les professions libérales seraient-elles traitées moins généreusement ? Pourquoi la magistrature ? le barreau, la littérature, la peinture, la statuaire, ne s’adresseraient-elles pas à leur tour à la conscription civile ? Ou le projet de M. de Cayolle ne signifie rien, ou il doit pouvoir s’appliquer à toutes les professions dont se compose l’activité sociale ; l’agriculture et l’industrie n’épuisent pas les facultés humaines.

Mme Durieux nous offre un type finement observé. Mariée sans dot à un homme riche, elle s’est habituée à croire qu’elle n’avait plus le droit de penser, ou du moins de penser tout haut. Elle confond sa condition avec celle d’une femme de charge. Elle administre son ménage sans s’attribuer aucun pouvoir, aucune autorité, et quand son mari dans un jour d’embarras lui demande conseil, elle se trouve désorientée, son intelligence hésite, sa langue balbutie. Elle ne sait plus ni penser, ni parler. Bien des femmes qui se disaient heureuses en signant leur contrat se reconnaîtront dans le portrait de Mme Durieux

Mlle Élisa de Roncourt, fière et digne dans sa pauvreté, n’est pas aussi heureusement dessinée que le personnage dont je viens de parler. Elle a aimé une fois en sa vie, et son espérance a été trompée. Tout entière à ses souvenirs, on a peine à comprendre qu’elle accepte un riche mariage après avoir porté sa pauvreté avec tant de courage. Espère-t-elle adoucir la vieillesse de son père en donnant sa main à un homme qu’elle n’aime pas ? Son père, à qui elle doit sa détresse, ne peut lui imposer un tel sacrifice. La générosité de ses sentimens la prémunit contre les offres périlleuses de Giraud. Le luxe et l’opulence n’ont pour elle aucun attrait, et sa résignation ressemble trop à un coup de tête.

Mathilde Durieux est une espiègle charmante, pleine de grâce, de coquetterie et de bon sens. Ce n’est pas une fille passionnée, mais une fille capable d’aimer, et que tout le monde aimerait ; spirituelle et maligne, elle réjouirait les plus moroses, et si elle ne parlait pas des terrains de la Sologne comme un élève de l’École destines, elle ne soulèverait aucune objection. Malgré ce péché véniel, c’est une des créations les plus ingénieuses et les plus vraies de M. Dumas.

Quant à la comtesse Savelli, qui possède des villas aux quatre coins de l’Europe, dont le patrimoine s’élève à dix millions, j’avouerai qu’elle me semble un peu dépaysée dans son opulence, et que son langage, très bien placé dans la rue de Bréda, étonne chez une femme dont la vie se partage entre Gênes et Palerme, entre Naples et Florence. Si la richesse héréditaire n’agrandit pas l’intelligence, elle interdit du moins certaines réponses qui ne conviennent qu’aux femmes enrichies par une aventure bien menée.

L’action imaginée par l’auteur n’est pas aussi vraie que les caractères attribués aux personnages qu’il a mis en scène. Au premier aspect, je ne l’ignore pas, cette distinction paraîtra singulière, et pourtant je la crois facile à justifier. À quoi se réduit en effet la fable dramatique dont nous avons à parler ? M. Durieux, qui par son étourderie a entamé sa fortune à la Bourse, confie à Giraud cent cinquante mille francs. Une fois engagé dans la spéculation, qui pour lui demeure lettre close, il n’a plus un seul instant de repos, et serait ruiné sans rémission, si Giraud ne trouvait son compte à ne pas sortir de la probité, car pour Giraud la probité même est une spéculation. Les angoisses de Durieux pourraient nous égayer, s’il n’essayait déjouer au fin avec l’homme habile qui tient dans ses mains le sort de sa dupe. Ses efforts impuissans pour deviner les projets du financier qu’il appelait tout à l’heure son ami, et qui n’est plus maintenant que son adversaire, nous inspirent plus de pitié que d’hilarité. Pour être vraiment comique, Durieux devrait se montrer plus crédule ; dès qu’il trahit sa défiance, dès qu’il veut faire la partie de Giraud, dont il n’a pas mesuré les forces, il sort de la comédie, et ne peut plus amuser que les compères de Giraud, je veux dire ceux qui agissent d’après les mêmes principes et se proposent la richesse à tout prix. Et ce n’est pas chez moi une opinion purement théorique : toutes les fois que l’argent est en cause au théâtre, on est sûr de trouver à l’orchestre des juges parfaitement étrangers aux questions littéraires, mais en mesure de contrôler toutes les témérités d’un banquier ou d’un agent de change, toutes les imprudences d’un bourgeois qui se fait actionnaire. Cette fois-ci encore mon espérance n’a pas été déçue : j’ai entendu discuter derrière et devant moi d’une manière très pertinente la conduite de Durieux et de Giraud. Des hommes dont j’ignore le nom, mais devant qui je dois m’incliner, qui connaissent bien mieux que moi la question des primes et des reports, qui n’ont pas cru à l’éternelle prospérité des chemins de fer autrichiens, et ne s’engageraient pas légèrement dans le réseau russe, trouvaient Jean Giraud un peu trop déboutonné à, l’endroit des garanties. Un homme vraiment habile ne livre pas ainsi son secret : il peut penser ce qu’il dit, il ne doit pas dire ce qu’il pense. La défiance de Durieux n’est que trop justifiée par les aveux étourdis de Giraud, Ce n’est pas mon avis personnel que j’exprime ici, c’est l’avis des hommes du métier, qui en savent plus long que moi sur cette matière délicate. À la Bourse comme ailleurs, pour faire de bonnes affaires, il faut se montrer discret ; une parole de trop équivaut à l’offre exagérée d’une valeur : la dépréciation devient inévitable. Voilà ce qu’on disait autour de moi, et ces argumens m’ont paru assez clairs pour mériter d’être exposés. En pareils cas, l’étude des plus grands modèles ne vaut pas la conversation des financiers patentés ou non patentés.

La scène du contrat entre Mlle de Roncourt et Giraud, d’abord très bien conduite, soulève une objection du même genre. Que le fils du jardinier, enrichi par des spéculations de bourse, donne à sa future une corbeille de vingt-cinq mille francs, un écrin de cent mille francs ; qu’il lui reconnaisse dans le contrat un apport imaginaire d’un million, rien de mieux, rien de plus naturel ; mais à l’étonnement de sa future il ne devrait pas répondre par un aveu imprudent. Lui dire que ce million qu’elle ne voit pas, qu’elle n’a jamais tenu, qu’elle ne tiendra jamais dans ses mains, doit lui servir de garantie contre les héritiers de son mari, si elle devenait veuve, c’est déjà bien hardi, car Mlle de Roncourt, élevée dans les principes d’une austère morale, doit refuser une telle garantie, qui repose sur un mensonge ; mais que Giraud, pressé de questions, s’oublie au point d’avouer que ce million, en cas de ruine, lui offrira le moyen de refaire sa fortune, voilà ce que j’ai peine à comprendre, ce que les compères de Giraud ne comprendront jamais. Il y a des vérités honteuses qu’on doit garder pour soi, et quand Mlle de Roncourt, effrayée de cette confidence, se lève, déchire le contrat et répond froidement : « Pour qui me prenez-vous ? » le financier malavisé n’a pas le droit de se plaindre. Amasser six millions par des procédés plus ou moins légitimes peut passer pour une preuve d’intelligence ; attribuer d’un trait de plume à la femme qu’on épouse, et qui n’a pas un sou de dot, un de ces bienheureux millions dont l’origine échappe à toute investigation, c’est peut-être une finesse ; mais pour que cette finesse garde sa valeur, il ne faut pas s’en vanter, et Giraud s’en vante.

René, qui d’abord nous intéresse par la générosité de ses pensées, déconcerte un peu notre admiration par la mobilité de ses sentimens. Il aime Mathilde, il aime Mlle de Roncourt, pendant un moment il paraît aimer la comtesse Savelli, si bien qu’il n’aime personne. C’est Mathilde qui lui enseigne la nécessité du travail, et il épouse Mlle de Roncourt à la requête de Mathilde. Que les choses se passent ainsi dans le demi-monde, je ne dis pas non ; qu’elles se passent ainsi dans le monde sérieux, je me permettrai d’en douter. La comtesse Savelli, qui devrait tourner le dos à Jean Giraud quand’ il lui offre pour rien un hôtel aux Champs-Elysées qu’il a payé cinq cent mille francs, se contente de lui répondre que c’est trop cher, ou quelque chose d’équivalent. Dans la rue de Bréda, cette réponse sera peut-être applaudie comme très spirituelle ; rue de Varennes, je crois que les femmes seront d’un autre avis. Mais pourquoi nous étonner, puisque Jean Giraud demande si la vertu de Mlle de Roncourt est encore au pair ? En présence d’une telle question, toutes les hardiesses pâlissent ; la réponse de la comtesse Savelli est presque timide, si nous la comparons à la curiosité de Giraud.

Je n’ai pas à démontrer la faiblesse de cette fable dramatique. Giraud rapporte à Durieux cent cinquante mille francs, à la comtesse Savelli cinq cent mille francs, et chacun d’admirer sa probité, car le bruit de sa fuite s’était répandu ; mais ce bruit même n’était qu’un coup de bourse imaginé par le financier. Tandis qu’on le croyait parti pour Le Havre, c’est-à-dire pour les États-Unis, il attendait à Paris l’effet de cette nouvelle ; il profitait de la baisse opérée par sa déconfiture imaginaire et réalisait un beau bénéfice sur son infamie supposée. On n’est pas plus ingénieux. Durieux et la comtesse Savelli, gens de vertu romaine, refusent avec indignation un profit de 50 pour 100 : ils ne veulent accepter que 5. C’est un bel exemple, qui trouvera sans doute de nombreux imitateurs.

Le succès de cette comédie, sans être éclatant, mérite cependant qu’on en tienne compte. Si la fable n’est pas nouée aussi habilement que dans le Demi-Monde, elle a réussi, et l’auditoire, sans témoigner sa joie par de bruyans applaudissemens, a paru satisfait. Nous sommes donc amené à penser que, pour le public, la Question d’Argent a toute la valeur d’une véritable invention. Qu’il nous soit permis de ne pas nous associer à cette opinion. Il y a deux manières d’écrire un livre ou une pièce de théâtre. La première consiste à raconter, à mettre en dialogue ce que le public sait déjà depuis longtemps. Les écrivains qui suivent cette méthode : profitent des idées qui circulent autour d’eux, sans le vouloir, sans le savoir, comme de l’air qu’ils respirent. Leurs ouvrages réussissent d’autant plus facilement qu’ils ne peuvent rencontrer aucune résistance, puisqu’ils sont l’écho de la pensée générale et ne suscitent aucune pensée nouvelle. Personne ne s’avise de contester un sentiment que tout le monde partage. Les auditeurs applaudissent d’autant plus volontiers ou approuvent avec d’autant plus d’indulgence qu’ils retrouvent sur la scène les traits d’esprit qui leur sont familiers. La seconde manière, qui ne compte pas d’aussi nombreux partisans ; exige une plus grande dépense d’intelligence et de volonté. Les écrivains qui la professent, au lieu de profiter des idées en circulation, se proposent d’enseigner à la foule des idées nouvelles ; ils essaient d’incarner dans une fable vivante la vérité qu’ils ont découverte par une étude laborieuse. Leur ouvrage rencontre souvent une résistance tumultueuse. La foule, en écoutant les pensées qu’ils prêtent à leurs personnages, se trouve dépaysée, et n’accepte pas le premier jour la vérité, qui plus tard deviendra populaire quand elle aura subi le contrôle du temps. Les vingt premières représentations sont pleines d’orages, les protestations se multiplient, souvent même les sifflets répondent aux applaudissemens ; mais, la lutte épuisée, l’auteur a pris rang parmi les athlètes de l’intelligence, il a marqué sa place dans l’histoire, et son nom laisse, une trace profonde dans la mémoire humaine. Entre ces deux manières, M. Dumas a choisi la première : il rend au public ce que le public lui a donné, et le public, émerveillé de tout l’esprit qu’il avait sans le savoir, accepte la restitution comme un vrai cadeau. Il ne faut pourtant pas que l’auteur s’abuse sur la durée d’un tel succès. Les idées prises dans la foule et renvoyées à la foule sous la forme de roman ou de comédie sont bientôt oubliées, parce qu’elles étaient connues d’avance, ou plutôt, pour parler plus exactement, l’œuvre s’efface, et les idées dont l’œuvre est faite s’éparpillent et redeviennent ce qu’elles étaient la veille, la monnaie courante de la conversation. La Question d’Argent, qui révèle chez l’auteur une excellente mémoire, n’est pas une création poétique dans le vrai sens, du mot, et quand le modèle qui a posé devant lui n’occupera plus la curiosité publique, la caricature ingénieuse du financier aura le même sort que le financier même. Les fortunes qui poussent comme les champignons étonnent les badauds, et tout le monde en parle ; la ruine est l’affaire d’un coup de râteau, et personne ne se souvient de Jean Giraud.

Si M. Dumas veut marquer sa place dans la littérature contemporaine et conquérir une solide renommée, il abandonnera la méthode qu’il a suivie jusqu’ici et ne mettra plus en œuvre les idées qui appartiennent à tout le monde. Aura-t-il le courage de suivre ce conseil ? Je le souhaite sincèrement, je n’ose dire que je l’espère. Il aurait écrit les Femmes savantes, qu’il ne compterait pas un plus grand nombre de courtisans. Ses bons mots sont répétés comme s’il s’appelait Rivarol, et souvent on lui attribue des mots qui ne sont pas bons et qu’on vante à outrance comme des merveilles. Pour résister à la flatterie, il faut une forte dose de bon sens. M. Dumas est-il armé contre ce danger, qui se renouvelle chaque jour ? Saura-t-il dire à ceux qui recueillent ses moindres paroles : Si vous avez pour moi une amitié sincère, ne m’applaudissez pas en toute occasion, ne me prêtez pas tant d’esprit, ou je croirai que vous voulez vous moquer de moi ? Ce serait le seul parti sage, mais peut-être aujourd’hui est-il bien tard pour le prendre. L’auteur de la Question d’Argent, comme la plupart des écrivains applaudis, que la foule traite en enfans gâtés, s’est habitué à vivre en public, et la retraite, qui lui serait nécessaire pour produire des œuvres originales, l’obligerait à renoncer aux applaudissemens, aux sourires complaisans. L’air qu’il respire est plein de bruit. Il distingue à grand’peine ce qu’il dit de cequ’il écoute. S’il veut mériter le nom de poète comique, qu’il fasse deux parts de sa vie : qu’il se mêle au monde pour l’observer, et qu’il se recueille pour transformer ses souvenirs par la méditation.


GUSTAVE PLANCHE.


ÉTUDES LITTERAIRES ET MORALES DE RACINE, publiées par M. le marquis de La Rochefoucauld [1]. — Une des salles les plus curieuses et les moins fréquentées du musée du Louvre est celle où se trouvent réunis les esquisses et les cartons des grands maîtres. Ces ébauches incomplètes, à demi effacées par le temps, ces coups de crayon jetés à la hâte dans le feu d’une première inspiration ou dans un quart d’heure de loisir et de fantaisie, réminiscences d’autrefois ou promesses pour l’avenir, offrent un riche sujet d’étude à l’amateur et à l’artiste. Tel est le genre d’attrait qui s’attache aux deux volumes publiés par M. de La Rochefoucauld. À l’aide des documens qu’il a recueillis, rien n’était plus facile que de composer un véritable ouvrage, une thèse en règle avec prémisses, développemens et conclusion. Il ne l’a pas voulu. Plus soucieux de la gloire de Racine que de la sienne propre, il s’est contenté de vider devant nous le portefeuille du poète, et dans ce curieux inventaire pas une phrase, pas un mot, pas un bout de papier égaré n’a été omis : il a recueilli, annoté, étiqueté toutes ces reliques littéraires avec la fidélité scrupuleuse, nous dirions presque avec la touchante superstition d’un fervent adorateur. C’est un musée d’esquisses, de copies, dénotes manuscrites qu’il étale à nos yeux. Ne nous en plaignons pas ; il y a là encore de quoi nous intéresser.

De ces deux volumes, le premier contient l’histoire intellectuelle, le second l’histoire morale de Racine, écrite par lui-même et recueillie çà et là par son studieux compilateur. Avec cet esprit d’ordre et de discipline particulier aux écrivains du XVIIe siècle, Racine s’était habitué de bonne heure à tenir note de ses lectures, à les résumer en peu de mots comme l’écolier laborieux qui rédige le soir la leçon du maître. Chemin faisant, il amassait des richesses pour l’avenir, ut magni formica laboris, recueillant çà et là dans Homère les traits de son Achille, puisant auprès de la Déjanire de Sophocle, de l’Hippolyte d’Euripide,

  1. 2 vol. in-8°, imprimerie Dondey-Dupré.