Lionel Duvernoy/Le grand cœur de l’ouvrier canadien

Le grand cœur de l’ouvrier canadien



On s’emmitoufle, on marche vite, il fait froid. Chacun se presse anxieux d’atteindre le logis ; les patins des traîneaux crient sur la grande route du Mile-End, où le vent gémit avec des sifflements aigus amoncelant la neige au pied des grands arbres couverts de givre, dont la tempête secoue les bras désolés. Les flocons tourbillonnent dans l’air, tels qu’une poussière du désert, aveuglant les passants. C’est une vraie nuit de Noël, à vingt-cinq degrés au-dessous de zéro.

Au détour du chemin un peloton de chétives maisonnettes montrent leurs toits délabrés. Pénétrons dans la première ; quatre personnes : sont réunies dans la pièce d’entrée, deux femmes, deux enfants.

Les marmots se roulent, s’amusent et se querellent. On entend sur le poêle, reluisant comme la face d’un Africain, le glou-glou du potage, répandant un arôme appétissant. Sur la table, la nappe est bien propre, quatre couverts y sont placés, un morceau de beurre, un morceau de fromage, une large terrine de grès remplie de lait, un pain. On n’attend plus que le maître du logis.

Sur le buffet un vieux St-Antoine, le bras cassé ne soutient plus que par un vrai miracle, l’enfant Dieu ; à ses pieds un petit cheval de bois traîne une charrette qui, elle aussi est allée à la guerre, plus que trois roues à son actif ; à l’autre bout sous un globe de verre, deux mains de cire se réunissent dans une chaude étreinte, sur un plateau de velours rouge ; puis, plus loin, comme garniture, un pot de cristal, sans anse, deux tasses fêlées, un chien de faïence, un mouton que conduit son berger ; le tout rangé en bataille avec un sublime mépris du goût artistique. Pendus à la muraille, se voit des poêles, différents ustensiles de cuisine. Des chaises boiteuses, un sofa lit servant d’armoire, constituent l’ameublement de la pièce, qui en dépit de sa pauvreté respire un certain air de confort parce qu’il y règne une scrupuleuse propreté.

Le ronron du chat, couché sur un vieux tabouret, annonce combien ce commensal de l’humble demeure est aimé et choyé.

Les deux femmes parlent à voix basse, de temps en temps les regards de la plus jeune se voilent d’une larme.

— Pauvre amie, dit-elle. Bientôt elle sera morte. Qui prendra soin de son enfant ? lorsque j’étais malade, moi, c’est elle qui soignait mes mioches. Si mon homme le voulait !… mais l’hiver a été dur, bien dur, je n’ose lui demander ça, et tenez ça me fait une douleur qui m’étouffe quand j’vas la voir c’te pauvre voisine. J’dors pes d’la nuit parce que je comprends ben dans ses grands yeux mourants, c’qu’elle veut m’demander et qu’elle n’ose pas parce qu’al attend que j’lui en parle.

— Vous croyez donc qu’al n’en reviendra pas ?

— Dame, elle est pomonique on n’en revient jamais de c’te maladie-là, avec ça les inquiétudes de la pauvreté, la pensée de laisser son enfant à des inconnus la minent plus vite encore, Pauvre amie.

La jeune femme essuie, avec le revers de son tablier d’indienne, une larme coulant lentement de ses yeux.

Ouf, la porte s’ouvre subitement et une rafale de neige, pénètre dans l’intérieur en même temps qu’un grand gaillard à stature d’athlète, à la physionomie rude, mais à l’expression franche, honnête.

— Ah ! qu’il fait bon d’arriver par ce temps du diable, ma foi ! j’ai cru que la tempête allait m’enterrer dans le chemin. Enfin, me v’là.

Il jette en même temps un sac de dragées aux bambins.

— Tiens, mes petits, c’est Noël demain, l’enfant Jésus ne vous a pas oubliés ; mais pas de chicane, par exemple.

— Papa.

Les deux enfants s’approchent, l’un le saisit par la jambe, l’autre grimpe sur son épaule, lui les embrassant, les faisant sauter en l’air l’un après l’autre s’approche de sa femme.

— Quoi, des pleurs aujourd’hui, qu’est-ce qui t’tourmente, ça fait deux fois c’te semaine que j’te vois pleurer, c’est pas ton habitude. Est-ce que t’as pas assez confiance en moi pour m’dire ce qui t’cause da la peine. J’ai fait une bonne journée et j’veux que tout l’monde soit content ici. Allons dis-moi ce qu’it’faut tout d’suite.

Elle craintive.

— Tu vas m’gronder, p’t’être ?

— Parle, toujours.

— Eh bien ! tu sais, la pauvre voisine, al va mourir bientôt, et son enfant…

— Ah ! c’est vrai, la pauvre miséreuse, je n’y pensais plus, son enfant, oui, c’est bien triste.

— Si tu voulais…

— Eh bien, son enfant, si c’est ça qui t’chavire vas le chercher c’t’enfant, ce sera tes étrennes. Je travaillerai un peu plus tard et il y aura du pain pour tout l’monde.

Le même soir où l’enfant Dieu descendait sur la terre pour sauver le monde, dans l’humble maisonnette, le berceau que l’on avait monté au grenier, se descendait pour recevoir un chétif poupon, tandis qu’au ciel montait rassérénée l’âme d’une martyre de la pauvreté.



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