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Lettres sur les hommes d’État de France
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LETTRES


SUR


LES HOMMES D'ETAT


DE LA FRANCE




QUATRIEME LETTRE


Paris, le 1er Décembre 1833.


Par une pluvieuse matinée du mois de septembre de l’année 1806, un jeune Anglais, non pas calme et froid comme ceux de sa nation, mais vif, brusque et impatient, traversa à franc étrier un faubourg de Constantinople, et ne cessa de déchirer son cheval à coups de fouet qu’à la porte de marbre du sérail, nommée Bab-Umayoun ou la Porte Sublime. Tout couvert de boue et imprégné de pluie qu’il était, il traversa la première cour sans se laisser arrêter par les bostandgys et les capidgys qui la remplissaient, et franchit la porte ferrée de la cour du divan, poursuivi par un chiaoux et par des officiers du grand-seigneur qui lui tendaient la pelisse que tous les Francs doivent revêtir en pareille circonstance, mais dont il ne se laissa pas couvrir. Le divan était assemblé, et le sultan lui-même placé derrière le rideau brodé de sa tribune. En passant par la chambre obscure où se tiennent les drogmans, l’étranger répondit brièvement et avec hauteur à Aleco Souzzo, le principal d’entre eux, qui semblait regarder son habit et ses bottes remplis de fange, du même œil que le maître des cérémonies de Louis XVI regardait un jour les souliers sans boucles du ministre Roland ; puis il passa outre, et le fouet à la main, il se présenta fièrement devant les ministres et les conseillers d’état de la Porte ottomane, réunis pour une délibération extraordinaire. A cette vue, les ministres turcs furent si frappés de surprise, qu’ils faillirent tomber à la renverse sur les coussins de leur divan.

Ce jeune homme était M. William Weslesley Pole, second secrétaire de l’ambassade anglaise à Constantinople. L’ambassadeur, M. Arbuthnot, las des lenteurs et des réponses évasives du divan à toutes ses notes, excédé d’ennui et d’impatience, s’était mis au lit pour échapper aux intrigues turques et à la responsabilité d’une négociation qui prenait une assez mauvaise tournure. De sa retraite de Buyukderré sur le bord du canal du Bosphore, M. Arbuthnot s’était enfin décidé à envoyer à la Porte un de ses jeunes secrétaires de légation, chargé d’exiger une réponse catégorique à toutes les réclamations de son gouvernement. Les manières de cet envoyé, son aplomb, le désordre presque insolent de son costume, l’air menaçant avec lequel il annonça la prochaine arrivée d’une flotte anglaise, tout contribua à intimider le divan ; et le grand-visir, après s’être éloigné pour aller à la tribune impériale prendre l’avis de sa hautesse revint accéder humblement à toutes les demandes du jeune diplomate, qui se retira d’un air triomphant.

Sélim III régnait alors. C’était un prince qui, depuis son enfance, n’était guère sorti de l’enceinte du sérail que pour aller à la mosquée, ainsi que la plupart des souverains ottomans ; homme irrésolu, craintif, que l’on crut long-temps lâche, et qui le crut lui-même jusqu’au jour où il courut pour la première fois un danger, et où sa bravoure se révéla sous le feu des frégates anglaises. Après avoir long-temps refusé au maréchal Brune, ambassadeur de France, et à M. Ruffin, son conseiller de légation, qui résida après lui à Constantinople, de reconnaître Napoléon comme empereur, Sélim, décidé par les victoires de la campagne de 1805, et surtout par la bataille d’Austerlitz, avait enfin envoyé à Paris Galip-Effendi en qualité de ministre plénipotentiaire. Depuis la campagne d’Égypte, les anciennes relations amicales de la France avec la Turquie avaient été violemment rompues. L’arrivée de l’envoyé turc produisit à Paris une vive sensation ; et pour achever de renouer nos rapports avec l’Orient, l’empereur se décida à expédier à Constantinople, avec la qualité d’ambassadeur, le général Horace Sébastiani.

Le général Sébastiani se présentait à Constantinople au milieu de circonstances assez difficiles. Là, comme partout, l’Angleterre et la Russie étaient liguées contre nous, et ces deux puissances étaient représentées par M. Arbuthnot et M. Italinski, deux hommes qu’on disait fort habiles. M. Italinski surtout exerçait personnellement une grande influence sur la Porte. Versé comme il l’était dans les langues orientales, parfaitement initié à la politique du gouvernement turc, connaissant à fond le manège de ses ministres, leurs points faibles et les moyens de corruption qu’on pouvait employer auprès d’eux, il était d’un grand secours au ministre d’Angleterre, et son départ forcé mit celui-ci dans un si grand embarras, qu’il tomba malade d’inquiétude, et se mit au lit, comme je viens de vous le dire. Autour de ces deux personnages, se groupaient d’autres ennemis de la France, le baron de Sturmer, internonce d’Autriche ; le baron de Bielfeld, chargé d’affaires de Prusse ; le chevalier de Palin, envoyé de Suède ; le baron de Hubsch, agent du Danemarck, et le comte de Ludolf, ministre de Naples, tous peu redoutables par leur propre crédit, qui était fort mince, mais qui s’agitaient en tous sens, et formaient, ainsi réunis, un foyer d’intrigues et de volontés opposées aux vues du gouvernement français.

La présence du général Sébastiani à Constantinople n’était pas faite pour calmer l’aigreur et le ressentiment du gouvernement anglais contre la Porte ottomane. En 1801, M. Sébastiani, alors seulement colonel d’un régiment de dragons, qui s’était fait plus connaître par la part active qu’il avait prise au 18 brumaire, que par ses faits d’armes, avait été chargé d’une mission dans le Levant. Le ministère anglais ne pouvait avoir oublié la manière dont il s’était présenté à Alexandrie devant le général Stuart qu’il avait sommé d’évacuer cette ville, et de s’éloigner de ses eaux, aux termes du traité signé à Amiens entre la France et l’Angleterre. M. Sébastiani, jeune et beau, naturellement fier et vain de sa personne, regardé alors comme la fleur des élégans de l’armée, envoyé d’un gouvernement tout jeune aussi, tout fier aussi de ses succès, avait parlé d’un ton si haut, que ses paroles furent citées comme un des griefs de la Grande-Bretagne contre la France, dans le manifeste qui suivit la rupture de 1803. Son arrivée à Constantinople fut le signal d’une lutte entre les représentans des puissances, dans laquelle la France n’eut pour alliés que les seuls envoyés d’Espagne et de Hollande.

Le premier soin de M. Sébastiani fut de brouiller la Porte avec la Russie, et il fit alors avec succès ce que depuis le général Guilleminot tenta de faire sous le ministère de M. Sébastiani. Il employa tous les moyens de séduction et toutes les promesses pour obtenir la destitution des princes Ypsilanti et Morusi, vaïvodes de Valachie et de Moldavie, qui étaient tous deux dévoués à la Russie. Il livra à la Porte des preuves flagrantes de leur infidélité, montra la part que l’un d’eux avait prise aux troubles de la Servie, et fit si bien, que les deux princes furent déposés et remplacés par leurs ennemis Souzzo et Callimachi, avant que l’ambassadeur d’Angleterre et l’ envoyé de Russie n’eussent appris qu’une disgrace menaçait leurs créatures. Or, d’après le traité d’Yassy, les vaïvodes des deux principautés ne pouvaient être déposés par la Porte, sans le consentement du cabinet de Saint-Pétersbourg. M. Italinsky se vit forcé de demander ses passeports, et M. Arbuthnot, qui lui avait conseillé cette démarche, intimida si bien le divan, que tous les encouragemens de M. Sébastiani ne purent le maintenir dans sa résolution. Au grand chagrin de notre ambassadeur, les deux princes furent rétablis dans leurs vaïvodies. Cette lâcheté ne profita pas au divan, car tandis que M. Italinski demandait ses passeports, et que M. Arbuthnot envoyait au divan menaces sur menaces par le jeune Wellesley Pole, qui annonçait aux ministres de Sélim qu’ils auraient incessamment à répondre de leur conduite devant une escadre anglaise, s’ils ne rétablissaient les vaïvodes dans leurs principautés, l’empereur Alexandre ne restait pas inactif.

A la première nouvelle de la destitution des princes de Valachie et de Moldavie, il ordonna au général Michelson d’entrer dans ces principautés avec le corps d’observation du Dniester, et, en peu de jours, l’armée turque, commandée par deux généraux, dont l’un était le célèbre pacha de Widdin, Passawan-Oglou, fut battue et repoussée jusqu’à Bukarest. La guerre se trouva ainsi allumée, les traités de l’Angleterre et de la Russie avec la Porte furent anéantis, et M. Italinski se vit menacé, à chaque instant, d’aller dans le château des Sept-Tours prendre la place laissée vide par le chargé d’affaires de France, M. Ruffin qui y avait subi une rude détention pendant toute la campagne d’Égypte. M. Sébastiani eut encore un beau rôle à jouer dans cette circonstance. Il se joignit à l’ambassadeur d’Angleterre pour représenter à la Porte que cet usage barbare était indigne d’elle, et il obtint, en faveur du représentant d’une nation ennemie de la France, la permission de s’embarquer pour Ténédos, sur un vaisseau anglais qui se trouvait alors mouillé dans le port de Constantinople.

Le général Sébastiani devint dès lors l’homme influent à Constantinople, et il était arrivé au plus haut degré du crédit et de la faveur, lorsqu’on vit se réaliser la menace faite un jour au divan, le fouet à la main, par le jeune Wellesley Pole, au nom de l’Angleterre. Une escadre anglaise quitta le Ferrol où elle était mouillée, se renforça de quelques bâtimens à Gibraltar et à l’île de Minorque, se réunit à l’île Ténédos au vaisseau qui portait M. Italinski, à un autre navire à bord duquel avait fui M. Arbuthnot, et forte dès lors de huit vaisseaux de ligne, de deux frégates, de deux corvettes et deux galiotes à bombes, sous le commandement de l’amiral sir John Duckworth, elle se présenta à l’entrée du canal des Dardanelles.

On célébrait ce jour-là à Constantinople et tout le long du rivage de l’Hellespont la grande fête musulmane du Courban-Beyram. Les soldats et les janissaires étaient dans les villages environnans, ivres de café et d’opium, et les vaisseaux anglais sillonnaient déjà les eaux du canal, avant que les artilleurs de la nouvelle milice fussent arrivés aux deux châteaux qu’on nomme l’un la Clef-de-la-Mer, et l’autre la Grande-Tour-du-Sultan. Aux premiers coups de canon du Royal-Georges que montait l’amiral Duckworth, le Capitan-Pacha abandonna son poste sur le rempart, et s’enfuit jusqu’à Nagara avec tous ses canonniers. La défense de ces deux châteaux, du boulevard maritime de l’empire ottoman, resta abandonnée aux officiers français qui se trouvaient alors à Constantinople, et qui étaient accourus à l’entrée du détroit au premier bruit de la canonnade. Ils étaient en trop petit nombre pour résister efficacement, ils se retirèrent sur Constantinople, après avoir inquiété quelques momens la flotte anglaise, mais sans avoir pu l’empêcher de brûler le vaisseau du Capitan-Pacha, ainsi que quatre frégates turques, et de franchir, pavillon déployé, ce fameux détroit des Dardanelles, jusqu’alors réputé inabordable.

Ils trouvèrent Constantinople dans la plus grande confusion : Sélim était entouré de femmes et d’eunuques qui le suppliaient de mettre son sérail et sa personne en sûreté ; les membres du divan étaient consternés, et s’écriaient tous qu’il fallait se hâter de consentir aux demandes de l’Angleterre. Or, les Anglais demandaient tout simplement le renvoi du général Sébastiani, la remise des forts des Dardanelles et des vaisseaux turcs aux forces de la Grande-Bretagne, et pour la Russie, une cession absolue des deux principautés de Valachie et de Moldavie. L’effroi des ministres turcs ne leur permettait pas de discuter ces conditions ; cet effroi augmentait à chaque coup de canon qui retentissait dans le Bosphore. M. Sébastiani ne tarda pas à voir entrer dans son hôtel un envoyé du grand-seigneur, accompagné d’un drogman, qui venait lui annoncer la résolution du divan, et le sommer de quitter Constantinople à l’instant même. La réponse de l’ambassadeur fut à la fois convenable et fière : il répondit qu’il ne quitterait Constantinople que sur un ordre de la bouche même de sa hautesse, et gagna ainsi quelques heures. On savait déjà à l’ambassade de France que le peuple de Constantinople était livré à la plus vive exaltation, que les habitans de la ville et des faubourgs couraient aux armes pour se défendre contre les Anglais, et que le sultan ne pourrait éviter une révolution, qu’en cédant au mouvement- populaire.

Dans ce peu d’heures, tout changea de face, en effet. Toutes les batteries de Constantinople, le long de Galata, de Péra, et de la côte d’Asie, qui n’étaient pas même armées à l’arrivée de la flotte anglaise, se trouvèrent garnies de canons, servis par leurs topchys. Les janissaires avaient déposé leurs bâtons blancs pour prendre leurs armes. Les vieillards, les enfans travaillaient avec ardeur aux redoutes, et devant le sérail s’élevait le grand étendard de poil de chameau noir, le sandjak-chérif qu’on dit avoir servi de portière à la chambre d’Aïsché la favorite du prophète, et qui annonce la présence du sultan à la tête de son armée.

Bientôt sur les deux rives, on vit s’élever de longs revêtemens qui les protégeaient ; les Arméniens, les Grecs, les Juifs, dirigés par des officiers francs, transportaient des terres et des fascines. A Tophané, où se trouve le dépôt de l’artillerie, on préparait avec activité des bateaux incendiaires, et une flottille de chaloupes canonnières se rassemblait près de la pointe du sérail. Le sérail présentait un aspect formidable. Deux batteries avaient été placées aux deux kiosques ; et sur la grande terrasse intérieure du jardin, ainsi que sur le quai de débarquement, s’élevait une grande redoute où s’agitait une troupe de jeunes travailleurs qu’il était facile de reconnaître, à leurs saillies et à leurs éclats de rire, pour des officiers français. Sélim, ayant pris la résolution de se défendre, avait appelé auprès de lui le général Sébastiani, et avait réclamé son secours ainsi que celui des officiers de sa nation qui se trouvaient à Constantinople. On pense bien que tous étaient accourus ; pas un seul ne manqua. Les portes du sérail leur avaient été ouvertes. Pour la première fois, des Francs purent parcourir librement ces jardins et ces galeries ouverts jusqu’alors seulement aux femmes et aux eunuques. L’ambassadeur français, qui conserva toute sa vie certaines formes orientales, et quelques habitudes de sultan, pénétra sans obstacles dans les appartemens les plus secrets, d’où les femmes du grand-seigneur s’étaient éloignées, il est vrai. Il s’arrêta, dit-on, avec admiration dans la bibliothèque du sérail, garnie de traités religieux, couverts de velours brodé d’or, et fermés par de nombreuses agrafes en pierreries. Je me refuse à donner créance à certaines rumeurs ; à croire que l’amour de la science, sans doute, retint un moment dans ce lieu quelques étrangers, et les porta à feuilleter de précieux korans qui restèrent ouverts désormais sans pouvoir plus jamais se refermer. Ce serait une tache, et la défense de Constantinople est trop belle pour la laisser ternir par ces tristes imputations.

C’était, m’a-t-on dit, un curieux et pittoresque spectacle. Près d’Ingerlu-Kiosk, dans la batterie de la grande terrasse du sérail, on voyait un homme d’une haute taille, à l’œil bleu, vif et fin, qui encourageait quelques topchys à traîner un lourd canon turc. A deux pas de là, un jeune homme, vêtu d’un uniforme rouge brodé, l’écouvillon sur l’épaule, faisait faction à l’entrée de la batterie, aidé en cela par deux personnes impassibles et graves. L’un était le comte de Pontécoulant, membre du sénat impérial, aujourd’hui l’un des plus spirituels orateurs de la chambre des pairs et des salons de Paris ; l’autre, le brillant marquis d’Alménara, qui se plaisait à railler sans cesse M. Sébastiani de ses prétentions, mais qui cette fois, suivi de ses secrétaires d’ambassade, était venu le seconder avec loyauté et courage. Là on voyait, aussi, affublés, du sac de cuir, et faisant le service de simple canonnier, les secrétaires d’ambassade de France, MM. Lablanche et Latour-Maubourg. M. de Lascours, aide-de-camp du général Sébastiani, commandait un poste d’artilleurs turcs ; plusieurs officiers d’infanterie, arrivés tout récemment de Dalmatie, parcouraient, toutes les batteries de la côte, et le chargé d’affaires de Hollande, en souliers à boucles et en bas de soie, était venu s’asseoir flegmatiquement sur le quai du sérail, et encourageait au travail les Grecs et les Juifs, à force de ducats. Ce tableau était complété par la présence du sultan, suivi de tout son divan et accompagné par le général Sébastiani couvert de son plus brillant uniforme et dans tout l’éclat de sa parure militaire. Sélim examinait tous les travaux, établissait lui-même, dans les batteries les plus découvertes, chacun de ses ministres et les employés de leurs chancelleries, s’assurait de la portée des pièces, du calibre des boulets et il ne prit un peu de repos que lorsque plus de douze cents bouches à feu, régulièrement placées, eurent assuré la défense de son palais et de sa capitale, et forcé la flotte anglaise de reprendre le large.

Tant que dura le règne de Sélim, le général Sébastiani continua à jouir de quelque crédit à Constantinople, en annonçant chaque jour que l’empereur Napoléon, son maître, ne tarderait pas à porter ses armes invincibles au cœur même de la Russie, et à faire rendre à sa fidèle alliée, la sublime Porte, les deux principautés de Moldavie et de Valachie, qui avaient été envahies. Malheureusement une conspiration, fort bien menée par le fameux Cabackhi-Oglou, renversa Sélim, et fit monter sur l’étrier impérial Mustapha IV, qui vivait jusqu’alors captif dans le sérail. M. Sébastiani eut beau corrompre, à force d’argent, ce Cabackhi qui gouvernait le divan, il eut beau se faire livrer les notes du nouvel ambassadeur d’Angleterre, lord Paget, par le drogman Aleco Souzzo, les ministres turcs ne lui laissèrent pas un moment de repos, et ne cessèrent pas un seul jour de lui demander quand son empereur tiendrait les promesses qu’il avait faites en son nom. Plusieurs fois M. Sébastiani, poussé à bout, inventa des sujets de ressentiment, et saisit de vains prétextes pour demander ses passeports, ce qui était un mauvais moyen de consolider l’alliance encore si fragile de la Turquie et de la France. Tantôt il faisait fermer ses malles et menaçait d’enlever son écusson, si les négociations secrètes de la Porte avec lord Paget ne cessaient à l’instant ; tantôt il exigeait, avec les mêmes menaces, la nomination d’un pacha de son choix, ou la mise en liberté de quelques voleurs esclavons qui se réclamaient de la France ; mais toutes ces démarches, habiles ou non, n’eurent pas de grands résultats. Les ministres turcs cédaient, il est vrai, mais ils devenaient de plus en plus pressans, et toutes les graces et les bonnes manières de l’ambassadeur ne purent leur faire oublier ses promesses. Enfin M. Sébastiani se souvint de la conduite que M. Arbuthnot avait tenue dans un moment aussi critique. Il l’imita, se mit au lit, et échappa à l’opiniâtre persécution des ministres de Mustapha, en s’enveloppant la tête de ses couvertures, comme avait fait Charles XII à Bender. Ainsi se termina son ambassade ; il ne tarda pas à obtenir son rappel, au moment où les Anglais obtenaient son expulsion, et légua à son successeur, M. de Latour-Maubourg, de nombreux embarras, que celui-ci eut grand’peine à surmonter.

L’ambassade de M. Sébastiani a laissé, sous tous les rapports, de profonds souvenirs à Constantinople ; mais il est surtout une famille qui ne l’oubliera pas, c’est celle du malheureux prince Aleco Souzzo, ce premier drogman de la Porte, qui livra à l’ambassadeur de France la copie des notes de lord Paget, qu’il était chargé de traduire. M. Sébastiani avait promis au prince Souzzo la protection et la reconnaissance de Napoléon, et surtout il s’était engagé à ne pas le compromettre auprès de la Porte, qui ne pouvait manquer de le soupçonner. Il paraît que les intérêts de la France l’emportèrent dans l’ame de M. Sébastiani sur toutes les autres considérations. A peine se trouva-t-il en possession de la copie des notes de l’ambassadeur anglais, qu’il se rendit devant le divan, éclata en reproches et en menaces, indiqua de point en point aux ministres turcs où en étaient leurs négociations avec l’Angleterre, et déclara qu’il partait à l’instant, si l’on ne consentait à les rompre. Elles furent rompues en effet ; mais le lendemain, en venant féliciter le divan de sa condescendance, M. Sébastiani put voir la tête d’Aleco Souzzo clouée devant la grande porte du sérail. Ses biens furent confisqués, et sa famille, plongée dans la misère, attend toujours la réalisation des promesses de M. Sébastiani.

Le général Sébastiani revint de cette ambassade de Constantinople la poitrine couverte d’une brillante plaque en pierreries de l’ordre du croissant, que lui avait accordé le sultan, et Napoléon lui donna la grande croix de la Légion-d’Honneur. Napoléon ne laissait échapper aucune occasion d’élever son compatriote. Ils étaient nés tous deux vers le même temps, l’un à Ajaccio, comme on sait, l’autre à la Porta d’Ampugnano, petit bourg près de Bastia, dont M. Sébastiani garde aujourd’hui le souvenir sur son blason, où figure une vaste porte qui fait à la fois allusion au lieu de sa naissance et à la gloire qu’il s’est acquise à Constantinople. Au nom de cette patrie commune, l’empereur ferma souvent les yeux sur les fautes de son général.

Quant aux talens diplomatiques du général Sébastiani, Napoléon en fut si frappé, qu’il l’envoya aux armées dès son retour de l’Orient, et qu’il ne lui confia pas une seule négociation jusqu’à sa chute. Ce fut seulement à son retour de l’île d’Elbe, en 1814, que M. Sébastiani rentra pour un moment dans la carrière de la diplomatie. L’empereur le chargea, avec M. Degérando, d’une mission auprès de Benjamin Constant, qui se cachait dans Paris. M. Sébastiani réussit complètement dans cette importante ambassade. Benjamin Constant ne put résister à son éloquence, et consentit à le suivre aux Tuileries, où il fut employé à modifier les constitutions impériales. C’est ainsi qu’on doit, indirectement il est vrai, à M. Sébastiani, le fameux acte additionnel.

Je n’ai à vous parler ici que de l’homme d’état, et je puis me dispenser de suivre le général dans ses campagnes en Espagne, en Russie, en Allemagne, où les divisions qu’il commandait ne l’apercevaient guère qu’au fond d’une moelleuse calèche, enveloppé d’une riche pelisse turque, et livré à ses rêveries avec toute la douce quiétude d’un pacha sur ses coussins de soie. Brave et brillant devant l’ennemi, mais mou et insouciant, le général Sébastiani faisait ces grandes et rudes guerres de l’empire comme les beaux généraux du temps de Mme de Pompadour ; et quand un jour ses caissons tombèrent au pouvoir des Russes, on dut croire, en les examinant, qu’ils avaient été perdus dans les plaines de l’Allemagne, du temps des campagnes du Palatinat ou du Hanovre, par Soubise ou Richelieu, et non par un soldat de Napoléon. Ce goût de bien-être et ce péché de mollesse ne pouvaient s’accorder avec les devoirs si actifs de la vie militaire. La toilette, les repas et le sommeil du général Sébastiani occupaient si bien ses nuits et ses jours, qu’il lui restait bien peu de temps à donner à l’ennemi, et nous avons lieu de croire qu’à la malheureuse affaire de Drissa, où il fut surpris par les Russes, il ne dut sa défaite qu’au cérémonial qu’on observait autour de sa personne. Nul officier n’avait le droit d’entrer la nuit dans la tente du général, lorsqu’il était couché, et quand on se transmit les premiers indices de l’approche des Russes, il ne se trouva pas un homme assez osé pour enfreindre cette défense. L’élégance de mœurs du général Sébastiani coûta cher à son corps d’armée qui fut chassé et canonné par les Russes pendant plus d’une heure. Heureusement, un autre corps, commandé par un général moins jaloux de son repos et moins vétilleux sur l’étiquette, arriva à temps pour prévenir une complète déroute.

L’empereur ne prenait pas toujours en patience la défaite du général Sébastiani, et ce grand et terrible capitaine ne se borna pas sans cesse à une simple remontrance ou à un bon mot, comme au jour de l’affaire de Drissa, où il se contenta de dire à son compatriote : « Général, vous nous faites marcher de surprise en surprise. » Il y eut quelques brèves et violentes dépêches, quelques hautaines menaces faites assez publiquement pour être regardées comme une disgrâce ; mais l’esprit et la souplesse du général et la magie de son nom italien, comme de son origine, finissaient toujours par le remettre à flot. Je ne veux pas, je ne dois pas m’arrêter à tous les détails de cette histoire militaire, d’ailleurs fort curieux et singuliers ; je ne vous parlerai ici que d’un seul fait de la campagne d’Espagne, d’une affaire qui eut lieu entre Ciudad-Réal et Tolède, et que le général Sébastiani ne désigne jamais autrement que par ces mots : ma victoire d'Almanacid. Peut-être ne serez-vous pas fâché de savoir de quelle nature furent les lauriers cueillis dans la Nouvelle-Castille par le général Sébastiani.

Dans l’été de 1809, le général Sébastiani avait dans la Manche le commandement de quatre régimens d’infanterie de ligne, de quatre régimens de dragons, d’une belle division d’infanterie polonaise, et des hussards hollandais. Ces troupes réunies se nommaient le quatrième corps. Depuis quelque temps, le général Sébastiani soutenait une guerre de plume contre le général Vénégas et la junte de Séville, et cette guerre-là du moins ne l’exposait pas à des surprises nocturnes. Cette correspondance était des plus curieuses. M. Sébastiani répondait, entr’autres choses, au général Vénégas qui invoquait les principes politiques et le droit public : « Élevé dans les camps, je suis peu propre aux discussions politiques, et je me renferme dans la ligne de mes devoirs qui est obéissance aveugle et sans borne au pouvoir, et à mon auguste maître, le plus grand des héros et le plus puissant des monarques. » Cette lettre est du 11 juillet 1809 ; elle fut suivie de quelques autres dans le même goût, et la correspondance cessa par une indisposition du général Sébastiani, qui remit son commandement au général Leval, et alla se rétablir dans les salons de Madrid. Cependant le maréchal Bellune, ayant reçu avis de l’approche de l’ennemi qui s’avançait en force par la vallée du Tage, ordonna au général Sébastiani de se bien porter et de venir, à la tête de son corps, occuper Tolède, en plaçant une brigade en observation à Aranjuez, pour surveiller et garder le pont du Tage. Quelques jours après, le corps du général Sébastiani fit sa jonction avec le premier corps commandé par le maréchal Bellune, et passa le pont du Guadarama sur la route de Madrid, à Talaveyra où se livra la fameuse bataille de ce nom. Pendant ce temps, le général Vénégas, qui ne voyait plus devant lui le général Sébastiani, et qui tenait sans doute à continuer la correspondance commencée avec lui dans les montagnes de Tolède, s’avança dans la Manche et marcha doucement et timidement sur ses traces. Avant le combat de Talaveyra, Vénégas essaya de faire quelques démonstrations sur Tolède ; mais, ayant appris la retraite du général Wellington qui avait perdu cette bataille, où il n’avait fait, au dire des militaires expérimentés, que fautes et bévues, il concentra ses forces et vint s’établir à Almanacid. Il avait avec lui vingt mille hommes, ainsi que le prouve la correspondance du major-général, et non pas trente mille hommes, comme l’a dit le général Sébastiani, dans un rapport qui rappelle un peu le récit de la bataille de Thèbes par Sosie.

Après la bataille de Talaveyra, le 4e corps, commandé par le général Sébastiani, eut ordre de revenir sur ses pas, et de contraindre les Espagnols à se rejeter dans les montagnes de Tolède. Le 10 août, le général Sébastiani, surmontant son dégoût pour les reconnaissances, s’avança pour examiner la position. Peut-être, monsieur, avez-vous visité Almanacid dans vos voyages. C’est une petite ville pittoresque, juchée sur un mont isolé, comme Montmartre au milieu d’une plaine, ou comme Harrow-on-the-Hill, où vous fûtes élevé avec Byron, et dont vous me parliez si souvent. La ville s’élève gaiement avec ses clochers noirs et ses aiguilles, sur ce mont escarpé. Un alcazar, ou vieux château moresque, la couronne et la protège. L’ennemi l’avait mis un peu en défense, et sa cavalerie, peu considérable, bivouaquait à gauche et à droite dans la plaine. L’infanterie campait sur la pente de la montagne, « de sorte, dit M. Sébastiani dans son rapport, qu’il était fort difficile de s’en emparer. » M. Sébastiani signale aussi dans ce rapport quarante pièces de canon, qu’il a comptées et vues, vues de ses propres yeux, sur le penchant de cette montagne ; mais ni les Espagnols, ni les Français, n’ont jamais pu les retrouver.

J’ai entendu dire à un général dont M. Sébastiani lui-même ne récuserait pas l’autorité, qu’il eût été facile, au contraire, de manœuvrer autour d’Almanacid ; de passer à droite ou à gauche à la vue même de l’ennemi, qui n’eût pu l’empêcher, de prendre position sur ses derrières en coupant la grande route, par laquelle seule il pouvait fuir, et d’attendre le corps Dessoles, qui arrivait, et dont la présence mettait Vénégas entre deux corps formant près de trente mille hommes. En suivant ce plan, le général Sébastiani eût forcé Vénégas à mettre bas les armes, et il se fût emparé de toute la division espagnole sans perdre un des siens. Le général Sébastiani fit, au contraire, attaquer le taureau par les cornes, comme on dit, et en cela, il agit avec plus de bravoure que d’habileté ; car une telle manœuvre devait lui faire tuer beaucoup de monde inutilement. Ce furent les Polonais et la division hollandaise qui furent lancés les premiers contre les Espagnols, et ceux-ci s’enfuirent ayant à peine laissé cent morts ou blessés sur le terrain. Almanacid fut enlevé au pas de charge ; et cette affaire, bien que peu importante, ne laissa pas que de faire honneur au général Sébastiani et à son corps d’armée. J’ai sous les yeux deux rapports relatifs à cette affaire : dans le premier, l’état des pertes du 4e corps donné par son chef d’état-major, qui diminue la perte suivant l’usage, s’élève à deux mille deux cent seize hommes tués ou blessés, dont soixante-neuf officiers ; dans l’autre rapport, ce chiffre s’élève à deux mille quatre cent soixante-dix-huit. « Cette perte est grande, dit ce rapport ; mais le succès est si glorieux et si décisif, qu’elle restera inaperçue au milieu de tant de gloire. »

Dans son rapport au ministre, M. Sébastiani dit emphatiquement que tout est culbuté et détruit, qu’il n’y a plus d’armée espagnole, qu’il a pris trente-cinq pièces de canon, deux cents caissons, mille chariots, deux mille prisonniers ; qu’il est resté deux mille morts sur le champ de bataille, et qu’on poursuit l’ennemi l’épée dans les reins ! Ce compte rendu est unique en son genre ; on croirait lire le récit de la bataille de Marengo, mais il ne faut pas vous étonner de cette fantastique énumération : je vous ai déjà dit que M. Sébastiani avait sévèrement défendu à ses aides-de-camp de le troubler dans ses rêves. Le fait, le fait exact est que Vénégas, ayant lâchement cédé pied, s’enfuit par la route qu’on lui avait laissée libre, et qu’il ne perdit pas les vingt pièces de canon qu’il avait en tout. On ramassa autour de la ville et sur la route cent hommes de son corps, qui, la plupart, n’étaient que blessés. Tous les récits s’accordent sur ce point ; et les deux mille prisonniers qu’annonçait le général Sébastiani, avec tant de caissons et de drapeaux, n’arrivèrent jamais à leur destination.

Ce n’était pas la première fois que M. Sébastiani enlevait de la sorte du canon et des hommes à l’ennemi. Son rapport de la bataille de Talaveyra était écrit du même style. Malheureusement un journal anglais rendit un tout autre compte de ces deux affaires, et annonça au contraire que des canons avaient été pris aux Français. On sait que Napoléon se faisait rendre un compte très exact des papiers anglais. Il entra dans une effroyable fureur, et écrivit au ministre de la guerre pour le charger de transmettre ses impressions au roi d’Espagne. Voici un fragment de la lettre que le ministre Clarke écrivit à sa majesté le roi d’Espagne et des Indes, par ordre de l’empereur, en date du 31 août 1809.

« Sire, je me vois de nouveau dans l’obligation de transmettre à votre majesté ce que l’empereur m’écrit encore sur les affaires d’Espagne, par sa lettre de Schoenbrunn, en date du 23 août. S. M. avait reçu une belle relation du général Sébastiani, et me renvoie en retour celle du général Wellesley (lord Wellington), qui, au contraire, dans les papiers anglais, annonce qu’il a pris dix bouches à feu et deux caissons sur l’armée française. Il parle surtout de sept autres pièces qu’il aurait trouvées abandonnées dans les bois.- L’empereur me charge de faire connaître à votre majesté son étonnement de ce qu’on ne lui a pas rendu un compte exact de ce qui s’est passé, et il exige enfin qu’on lui fasse connaître la vérité tout entière sans rien déguiser… »

La fin de cette lettre est très curieuse, et contient le duplicata de celle que le ministre de la guerre avait écrite au malheureux général Sébastiani. Cette lettre porte la même date que celle que je viens de citer. J’en transcris ici quelques lignes, et je me plais, à croire que M. Sébastiani, qui l’a sans doute conservée dans ses archives, en reconnaîtra l’exactitude. « L’empereur (dit le ministre) n’est pas satisfait. Il trouve que votre rapport n’est pas celui d’un militaire qui rend compte de ce qui s’est fait. Il n’y a vu, dit-il, que de l’emphase, tandis qu’il veut du vrai. Sa majesté a besoin d’avoir des rapports exacts. Elle ajoute : C’est la vérité qu’on me doit. On ne doit rien me cacher. Altérer les faits est un crime. C’est m’obliger d’avoir recours aux rapports de l’ennemi pour savoir les choses comme elles sont. Le général Wellesley annonce dix-sept bouches à feu prises sur l’armée française. L’empereur veut savoir quels sont les canonniers qui ont abandonné ces pièces et la division d’infanterie qui les a laissé prendre, etc. »

Dans un rapport à l’empereur, fait par le ministre Clarke, en date du 1er septembre, celui-ci transmet le narré du général commandant l’artillerie française à Talaveyra et à Almanacid. Il en loue l’exactitude, la simplicité et l’oppose au récit du général Sébastiani. « Votre majesté, dit-il, remarquera que le général Sénarmont ne parle point de trente-cinq bouches à feu prises à l’ennemi, ni de cent caissons, ni de deux cents voitures ; mais il rend compte de cinq pièces et de vingt voitures du pays seulement. »

De telles contradictions achevèrent d’aigrir l’empereur et de perdre le général Sébastiani dans son esprit. Il oublia tous les souvenirs du pays qui avaient protégé jusqu’alors son compatriote, ainsi que l’assistance qu’il lui avait prêtée au 18 brumaire, et fit écrire avec sévérité au major-général Jourdan « qu’il voulait savoir définitivement qui avait menti dans ses rapports, soit du général anglais, soit des généraux français, et qui avait pris ou perdu des canons. »

Jourdan, blessé au vif du ton de la lettre, signifia la volonté de l’empereur au général Sébastiani et au maréchal Bellune, qui expédia aussitôt de Tolède, sous la date du 16 septembre, cette lettre digne de Bayard : « Si les Anglais ont pris de l’artillerie, des drapeaux et des étendards à l’amée française, ce n’est point au 1er corps que je commandais à Talaveyra. Je certifie que le 1er corps de l’armée d’Espagne n’a perdu ni drapeaux, ni artillerie, ni étendards, et que la chose, si elle est, ne me regarde pas. »

La lettre du général Sébastiani est moins assurée et plus modeste. Poussé dans ses derniers retranchemens, il écrit en date du 19 septembre, c’est-à-dire après avoir pris plusieurs jours de réflexion : « En adressant à votre excellence l’état des pertes que le 4e corps a faites aux batailles de Talaveyra et d’Almanacid, j’avais oublié effectivement de vous dire que nous avions été obligés de laisser deux pièces de canon sur le champ de bataille ; mais c’est parce qu’elles étaient démontées. Du reste, votre excellence a pu voir quelle avait été notre bravoure : nous n’avons perdu ni aigles, ni drapeaux, etc. »

Ces lettres furent envoyées à l’empereur, qui les reçut à Schoenbrunn. Il termina sèchement la farce en dictant un de ces ordres si brefs qu’on trouve en si grand nombre dans les cartons du dépôt de la guerre, et qui sont terminés par N. NAP, ou par « autres signes tracés d’une façon tout aussi hiéroglyphique. Cet ordre est adressé au major-général ; il est ainsi conçu : « Mon cousin, vous ferez savoir au général Sébastiani qu’il résulte de toutes les victoires qu’il remporte en Espagne, et dont il vous transmet les emphatiques récits, qu’il a perdu deux pièces de canon, au lieu d’en avoir pris par trentaine. La valeur de ces deux bouches à feu lui sera retenue sur ses appointemens, Il me sera adressé pièces justificatives du paiement effectué. »

Voilà comme se termina cette plaisante histoire. Le général Sébastiani ne continua pas moins de commander le quatrième corps, de remporter des victoires dont les rapports ne furent ni plus exacts ni moins pompeux, et aujourd’hui encore, dans son fauteuil, il se plaît à conter de temps en temps à ses petits-enfans sa grande victoire d’Almanacid.

Cette affaire d’Almanacid et ses suites peuvent en quelque sorte expliquer les variations de M. Sébastiani, qui fut, à la chambre des représentans de 1815, l’un des plus ardens à faire prononcer la déchéance de Napoléon, et à jeter le pilote à la mer au moment de l’orage. Il est vrai que Napoléon avait de grands torts envers M. Sébastiani, et la retenue qu’il avait exercée sur ses appointemens n’était pas le seul grief dont le général avait gardé le souvenir. Dans un jour de grace et de clémence, le roi Joseph avait promis le titre de duc de Murcie à son compatriote. C’était une faveur à laquelle aspirait depuis bien long-temps le général Sébastiani, allié par sa femme, mademoiselle de Coigny, à une famille ancienne et illustre, et qui a toujours montré d’ailleurs une grande soif de ces sortes de distinctions. Les félicitations avaient été reçues avec une douce et bienveillante fierté, on dit même que le manteau ducal figurait déjà sur les panneaux de la calèche et des caissons du général, qui se trouvait encore en Espagne, lorsque, dans un des accès de colère que lui causaient les rapports que nous avons cités, Napoléon foula à ses pieds le brevet, qu’on lui présenta pour l’approuver, et anéantit pour jamais, du talon de sa botte, le grand feudataire que le roi son frère voulait faire sortir de la fumée du champ de bataille de Talaveyra.

Ce titre de duc resta cependant au général Sébastiani jusqu’à la fin de la campagne, et on le lui prodiguait communément à sa table et sous sa tente. Il est vrai que son chef d’état-major, M. le comte de Fouillé, ne lui épargnait pas les qualifications de monseigneur et d’excellence, auxquelles M. Sébastiani n’avait pas le moindre droit. Un officier-général, qui commandait alors en Espagne, m’a conté la manière assez grotesque dont l’idée de ce duché de Murcie vint au général Sébastiani. Son quartier-général était alors à Grenade, où il vivait en véritable satrape. Les corrégidors avaient été forcés, par ses ordres, de meubler à l’orientale et de joncher de divans l’Alhambra, cette antique résidence des rois maures. Le général Sébastiani, ambré, brodé, doré, y donnait ses audiences dans la salle dite des ambassadeurs, les jambes croisées, comme un pacha, sur des coussins de satin rouge. Tous les officiers du 4e corps peuvent se souvenir d’avoir assisté à ce curieux spectacle. On dépensa, aux frais de la ville plus de quatre mille piastres, pour chasser les araignées séculaires de ce vieux palais, et le rajuster avec quelque magnificence. On y dressa un théâtre, et les fêtes y devinrent si bruyantes, que le bruit en vint jusqu’au maréchal Soult, qui occupait Séville. Le maréchal, peu endurant de sa nature, se fâcha, et le général Sébastiani reçut l’ordre de quitter l’Alhambra où il se mettait si bien à l’aise, et d’aller établir son quartier à Malaga. Là, le général se rangea si bien, qu’il fit, sur ses appointemens sans doute, des économies qu’on dit énormes.

Pendant ce court règne du général Sébastiani à Grenade, il lui arriva un jour de pousser avec ses dragons une reconnaissance jusqu’à Lorca, ville frontière du royaume de Murcie. Dans cette petite expédition, on rencontra une guérilla de cinquante hommes environ, qui fut aussitôt dissipée à coups de fusils. Au retour de cette course, le général écrivit cette dépêche : « Découvrir l’ennemi en force, l’attaquer, le mettre en déroute, fut une même chose. Le champ de bataille est jonché de morts, le pays frappé de terreur se soumet à l’autorité légitime du roi don Joseph Napoléon ; j’aurai eu l’inexprimable bonheur d’avoir ouvert la carrière, et préparé la conquête du royaume de Murcie que je demande à être autorisé d’entreprendre. » Malheureusement le maréchal Soult n’approuva pas ce plan, il eut même le mauvais esprit de ne pas croire aux morts qui jonchaient le champ de bataille ; mais on ne décerna pas moins, à table, dans l’Alhambra, le titre de duc de Murcie au général Sébastiani, et M. de Bouillé s’écria que l’empereur ne pouvait le refuser à son Excellence. Un seul officier, M. de Saint-Aubin, homme sourd et brusque, arrêta tout cet enthousiasme, en disant que l’empereur n’aimait pas qu’on lui forçât la main pour ces sortes de choses, et il pria M. de Bouillé de se souvenir de la manière dont il avait été reçu quand il avait demandé à Napoléon le droit de prendre le titre de comte de Bar, ville où un de ses ancêtres s’était distingué. – « C’est bien dommage qu’il ne vous l’ait pas accordé, dit en riant M. de Saint-Aubin, vous eussiez été Bar-Bouillé ; » et, par cette saillie, il mit fin à cet hymne de flatteries et d’espérances qui sonnait si agréablement à l’oreille de son général.

La restauration trouva donc M. Sébastiani simple comte de l’empire, et le dédommagea assez maigrement de cette disgrace en le nommant chevalier de Saint-Louis. Aussi M. Sébastiani se montra-t-il peu empressé de rappeler les Bourbons après la déchéance de Napoléon. A leur retour, il se retira pendant quelque temps en Angleterre, et ne reparut sur la scène politique que dans l’année 1819, où M. Decazes, ministre alors, le choisit pour présider le collège électoral de la Corse, et le désigna à ses compatriotes comme possédant toute sa pensée. M. Sébastiani fut élu député, et il alla siéger sur les bancs de l’extrême gauche, ce qui n’étonna pas moins l’extrême gauche que le ministre.

L’élégance de M. Sébastiani, son esprit, ses bonnes manières produisaient peu d’impression dans les séances publiques de la chambre, mais il était écouté avec beaucoup d’attention dans les comités secrets, où il se livrait, sinon avec abandon, du moins avec une facilité rare, au talent de conversation qui le distingue. A la tribune, les étrangers qui avaient vu Foy et Lamarque avaient peine à reconnaître en lui un général de l’empire. Sa voix lente et ampoulée ne décelait guère un homme qui avait l’habitude du commandement militaire ; et ses gants blancs, qu’il ne quittait jamais, sa coiffure savamment combinée, les poses théâtrales qu’il prenait en face de la chambre quand il s’apprêtait à parler, eussent nui au discours le plus éloquent. Or, ceux de M. Sébastiani n’étaient pas de nature à atténuer l’effet que produisait sa personne. Il se posait en public avec trop de dignité et de hauteur pour se livrer à cette causerie fine et à cet esprit brocardeur, comme dit Plutarque en parlant de Cicéron, qui constituent une grande partie de son mérite ; et comme l’ame et l’enthousiasme réel lui manquaient, il resta constamment au-dessous de tous les généraux ses collègues. Plusieurs fois cependant, durant le cours de sa vie politique au sein de l’opposition, M. Sébastiani saisit l’occasion de se placer avec distinction comme un défenseur ardent des intérêts et de la dignité de la France. On le vit réclamer, en 1821, avec beaucoup de chaleur, en faveur des donations du Mont-Napoléon de Milan. Il déclara qu’il venait dénoncer à la France l’état d’abaissement où l’avait réduite le gouvernement des Bourbons, qui avait refusé de s’interposer entre les donataires du Mont-Napoléon et le gouvernement autrichien, qu’il eût fallu sommer de reconnaître les titres fondés sur la conquête, et il s’éleva, mais indirectement, contre le général Foy, qui, dans un généreux élan, venait de s’écrier : « Des batailles gagnées nous avaient donné les donations ; des batailles perdues nous les ont fait perdre. Il n’y faut plus songer ! » Le général Sébastiani tenait davantage à ses conquêtes. Dans cette circonstance, il se montra plein d’énergie et de vigueur, et si la révolution de juillet eût parlé aux puissances étrangères le langage que M. Sébastiani voulait faire tenir par la restauration, il eût laissé des souvenirs plus glorieux dans son récent ministère.

Quelque temps après, M. Sébastiani remonta à la tribune pour appuyer la pétition de quelques anciens soldats de la garde qui avaient servi sous ses ordres en Espagne, et qui réclamaient leur solde arriérée ; mais cette fois, ce fut avec l’esprit de calme et le ton de modération dont il s’écartait rarement, et le général Foy eut à soutenir tout le poids de la discussion soulevée par son ancien compagnon d’armes. M. Sébastiani avait parlé de cette réclamation en quartier-maître. Il avait établi avec beaucoup de justesse les droits des créanciers, examiné les titres qu’ils avaient dans la liquidation générale, prouvé qu’on avait payé la solde arriérée des émigrés, et qu’on ne pouvait refuser d’un côté ce qu’on faisait de l’autre. Enfin, dit M. Sébastiani en rajustant sa cravate et son habit brodé, la pétition des réclamans est juste, et elle doit vous intéresser ; puis ; il quitta paisiblement la tribune. Foy s’y précipita après lui : « Vous intéresser, messieurs, s’écria-t-il, n’est pas seulement mon but en ce moment ; il s’agit de la solde gagnée sur le champ de bataille par des soldats qui ont combattu avec nous, à nos côtés, décorés, comme nous l’étions nous-mêmes, de la glorieuse cocarde tricolore ! » La chambre répondit à ces paroles par une effroyable explosion. — « Oui, messieurs, s’écria Foy en croisant ses bras sur sa poitrine, ce qui était son geste de défi et de colère, oui, messieurs, la glorieuse, à jamais glorieuse cocarde tricolore ! » Et seul sur la brèche, au milieu des cris et des rappels à l’ordre, il tint tête, en vrai soldat, à toute la cohorte royaliste, menée par les Dudon, les Castelbajac et les Marcellus, qui se ruaient sur lui avec fureur.

Le général Foy venait ainsi presque sans cesse, avec sa fougue et sa verve entraînante, au secours du général Sébastiani, dont la parole flasque et froide était souvent écrasée par les violentes apostrophes du côté droit. Toutefois il faut rendre justice au général Sébastiani ; ses motions furent presque toujours dictées par un esprit de droiture et de justice, et c’est l’honorer que les rappeler aujourd’hui. On doit surtout le louer de l’opiniâtreté qu’il mit dans cette session à exiger la publicité de la liste des pensions qui figurent, comme article secret, sur le budget des affaires étrangères. « Ce sont des pensions dont vous ne pouvez connaître ni la destination ni le titre, s’écriait M. Sébastiani. Or, dans un gouvernement représentatif, il ne doit y avoir rien de caché, sans cela vous ouvrez la porte aux plus grands abus ; ce n’est pas là ce qu’exige un bon ordre administratif, il demande que l’état de ces pensions soit imprimé et distribué à la Chambre ; alors elle connaîtra, elle pourra discuter la validité des titres. »

Ces paroles ne sont pas celles d’un orateur éloquent, mais elles expriment une pensée d’honnête homme. Dans cette circonstance, Foy vint encore en aide au général Sébastiani ; il développa et mit en saillie sa pensée, toujours un peu nue, et s’empara du côté brillant de la question. Toutefois, M. Sébastiani avait courageusement commencé l’attaque, et il n’a pas dépendu de lui, sans doute, de réaliser plus tard, pendant son ministère, les salutaires réformes qu’il poursuivait alors avec tant de conscience. En général, M. Sébastiani s’entendait parfaitement, à cette époque, à tracer les devoirs d’un ministre des affaires étrangères : « On nous demande trois cent mille francs de plus pour ce ministère, disait-il alors ; je voterais avec plaisir pour ce département non-seulement trois cent mille francs, mais trois millions, pourvu qu’on les dépensât de manière à assurer à la France le rang et la dignité qui lui appartiennent dans la politique européenne. Quand je vois dans cet état politique trois souverains s’arroger le droit de juger les destinées du monde, je ne puis m’empêcher d’apercevoir une résolution monstrueuse dans la diplomatie européenne. Ne vous y méprenez pas. Une fausse sécurité vous trompe. Le mouvement du siècle a été arrêté un instant, mais le mouvement du siècle est le plus fort. A L’orateur passa ensuite aux autres ministères, et il ajouta : « Le ministère de la guerre n’est-il pas à blâmer ? Les places ne sont pas dans un état satisfaisant. La frontière de l’est est entièrement ouverte. Depuis que l’Autriche est en possession de l’Italie, Lyon et la portion de nos frontières qui dépend de sa défense ne sont plus suffisamment couvertes. Tandis que nous abandonnons, pour ainsi dire, les places qui importent à notre défense, l’Allemagne et la Belgique en élèvent de toutes parts sur nos frontières et dans l’intérieur de leurs états. Comment voulez-vous que les amis de leur pays, de la gloire de leur patrie, ne s’indignent pas d’une telle conduite ? Je sens qu’il est impossible de conserver tout le sang-froid qui convient à une discussion en jetant les yeux sur un état aussi misérable. »

M. Sébastiani ne fut pas réélu en 1824, et il ne rentra dans la chambre que vers le commencement de l’année 1826. Dans cette longue guerre qu’il soutint contre le ministère de M. de Villèle, M. Sébastiani se montra, comme de coutume, le partisan le plus chaud de la publicité, et il demanda avec beaucoup de persévérance la communication des transactions et des comptes relatifs à la guerre d’Espagne. Ce n’était cependant, comme autrefois, que dans les comités secrets qu’il déployait sa pensée avec quelque étendue. Là du moins il lui était permis de reprendre ses habitudes de salon et du monde, de s’admirer parler, et de s’entourer, comme dans son brillant hôtel, d’amis et de complaisans qui l’écoutaient avec déférence. Les exigences de la vie publique, telle que l’a faite le régime représentatif, convenaient peu au général Sébastiani, et sa nature demi-turque, demi-italienne, s’accommodait mal de cette multitude de petits devoirs et de petits soins qu’entraînent les fonctions d’un député qui veut parvenir. C’était une rude tâche pour le général Sébastiani, qui menait la vie d’un grand seigneur et d’un vieux seigneur de l’ancien régime, que de quitter ses flatteurs, ses créatures, ses nombreux laquais, et de venir, à l’issue du petit lever presque royal qu’il tenait dans ses somptueux appartemens du Faubourg-Saint-Honoré, solliciter quelques instans d’attention à la tribune, souffrir des attaques peu mesurées et de fâcheuses contradictions, ou quêter une mention auprès des journalistes. Ainsi jeté dans le parti libéral, M. Sébastiani se trouvait sans cesse à la gêne, et il était vraiment curieux de le voir se débattant contre les conséquences de sa situation. Jugez combien il dut se trouver heureux, après ce long martyre, quand la révolution de juillet l’eut doté d’un ministère, et lorsqu’il se vit enfin à la place qu’il convoitait depuis si long-temps dans le salon occupé successivement par M. de Richelieu, M. de Chateaubriand et M. de Polignac, recevant autour de son foyer non plus les gazetiers, comme il disait, non plus les gauches électeurs de Vervins, qui l’envoyèrent à la chambre quand les électeurs de la Corse l’eurent abandonné, mais des ministres, des ambassadeurs, et le nonce du pape, que M. Sébastiani retenait avec tant de grâce par ses glands de soie, dans une embrasure de croisée.

Il est inutile de vous dire, monsieur, que, pour arriver là, le général Sébastiani ne se compromit pas avec la populace des trois jours, que les honneurs vinrent trouver son mérite, et qu’il n’alla pas les ramasser dans la rue. Sans doute, il lui fallut faire quelques concessions aux circonstances, et aussi long-temps que le roi Louis-Philippe se laissa garder dans son Palais-Royal par des ouvriers en veste bleue, M. Sébastiani consentit à recevoir et à écouter patiemment les membres des sociétés populaires, et notamment de la fameuse société qui avait pris pour devise : Aide-toi, le ciel t’aidera. Un des membres les plus influens du comité de ce club avait même reçu de M. Sébastiani, alors au ministère de la marine, un laissez-passer qui lui permettait de se présenter à toute heure du jour et de la nuit chez le ministre. Je n’ai pas besoin d’ajouter que ces touchantes et familières communications entre le comte Sébastiani et le parti démocratique ne durèrent pas long-temps.

D’autres communications, plus tendres et plus intimes, s’étaient établies entre M. Sébastiani et celui qui était devenu le personnage principal de la révolution. Vous me permettrez de ne pas m’étendre sur les motifs de cette sympathie ; qu’il vous suffise de savoir que bientôt on trouva que M. Sébastiani était merveilleusement propre à faire un ministre des affaires étrangères, et que tout le secret des négociations extérieures resta concentré entre ce personnage et lui.

Trois grands évènemens signalèrent le passage de M. Sébastiani au ministère des affaires étrangères. La révolution de la Belgique, l’insurrection de la Pologne, et l’affaire qui motiva le rappel du général Guilleminot, notre ambassadeur à Constantinople. Il faudrait avoir l’intelligence corse et la finesse italienne de M. Sébastiani lui-même, jointes au génie retors et matois du personnage qui le seconda, ou, pour dire vrai, qu’il seconda dans cette affaire, si l’on voulait suivre dans leur marche tortueuse les négociations diplomatiques qui se firent au nom de la France, à l’occasion de la nomination d’un roi des Belges. M. Bresson, homme droit et intelligent, était alors chargé, en apparence du moins, de nos affaires à Bruxelles. Dans toutes les instructions qui lui furent adressées, on lui recommandait de combattre de toutes ses forces l’élection du jeune duc de Leuchtenberg, et de travailler en faveur du duc de Nemours. On s’engageait formellement à accepter le trône qu’on sollicitait hardiment de toutes parts. L’influence de M. Adair, envoyé en Belgique par l’Angleterre, ayant paru dangereuse, on alla jusqu’à employer des moyens diplomatiques, vraiment dignes d’un ministre de Louis XV ou d’un agent de Mme Dubarry, et l’on expédia à Bruxelles une séduisante personne du nom d’Ader, dont, à l’aide d’un changement de deux voyelles, on fit une parente de l’envoyé anglais, qu’elle s’efforça, par tous les charmes de sa figure et de son esprit, d’apparenter à la France. Tout le monde, poussé vers un même but, agissait de bonne foi et avec zèle. Quelle fut la surprise de M. Bresson, dont les démarches et les assurances formelles avaient enfin décidé les députés belges à offrir la couronne au duc de Nemours, quand il vit refuser cette couronne On eut peine, dans la colère qui l’animait, à l’empêcher d’éclater et de faire connaître la duplicité du ministre ; et le poste d’agent diplomatique à Berlin, qui lui fut conféré peu de temps après, put à peine calmer son juste ressentiment. Toutefois on avait gagné du temps. On se mit alors à prouver à l’Angleterre qu’on était bien modeste et modéré en se bornant à ne prendre que la moitié d’un trône qu’on pouvait posséder tout entier, et l’on travailla en silence à l’élection de Léopold, après avoir exigé de lui une solennelle promesse de mariage. On n’a certainement pas oublié les orages que firent naître dans la Chambre ces longues et ténébreuses négociations, et auxquels M. Sébastiani opposa un flegme si imperturbable. Pour le petit nombre des gens bien informés, il y avait plaisir à voir M. Sébastiani gravir lentement les degrés de la tribune, et là, une main dans la poche de sa culotte et l’autre sur son cœur, déclarer au nom de l’honneur, et avec toute la franchise d’un vieux soldat, qui n’avait pas appris à mentir sur les champs de bataille, que jamais il n’avait consenti à l’élection du duc de Nemours, et que jamais non plus il n’avait été question entre le roi et lui d’aucun arrangement de famille. Pendant ce temps, le comte de Celles lisait au congrès des lettres de M. Rogier, secrétaire de l’ambassade belge, qui infirmaient tous les dires de M. Sébastiani ; et pour achever d’obscurcir l’affaire, M. Sébastiani écrivait aux journaux et niait les paroles que lui prêtaient les lettres de M. Rogier. Enfin, il est bon de vous dire que les collègues de M. Sébastiani eux-mêmes ignoraient le secret de cette négociation, et que M. Sébastiani, l’agent principal, la clé de voûte de ce souterrain édifice, poussait la déférence jusqu’à remettre à son maître, toutes cachetées, les dépêches qu’il recevait comme ministre. Ainsi, en de certains jours, M. Sébastiani et tout le ministère ont peut-être eu à défendre, à la tribune, des actes dont ils n’avaient pas la moindre connaissance. C’est de la sorte qu’on entend, en France, le gouvernement représentatif, depuis la révolution de juillet.

L’affaire de la Pologne fut moins compliquée. Il y eut là moins de faits équivoques et d’ambages. Quand un nonce s’écria douloureusement, dans la diète de Varsovie, que la Pologne périssait sans avoir même vu un courrier de la France, toutes les explications devinrent inutiles, et l’on sut à quoi s’en tenir sur l’intérêt que lui portait M. Sébastiani. Pendant toute cette guerre, il fallut journellement à M. Sébastiani plus de courage pour aller à la tribune combattre les sanglans reproches qui lui furent adressés, qu’il n’en eût fallu pour prendre en main la cause de la Pologne, au risque d’encourir la colère de l’empereur Nicolas.

Il existe en France une classe d’orateurs que nous envie l’Angleterre, et qui ne se trouvait que dans le vieux sénat romain, où Scipion, Paul-Émile, Caton d’Utique, encore tout émus de leurs batailles, venaient discuter avec gravité les intérêts de l’état. Sur les bancs du parlement anglais, siègent aussi quelques honorables officiers qui ont figuré dans l’armée du Portugal, ou qui ont combattu les Mahrattes dans l’Inde ; mais où trouver dans les états modernes des tribuns comparables à Foy et à Lamarque, à Lamarque surtout, cet orateur de l’antiquité, ce héros classique, dont les paroles faisaient retentir à nos oreilles, ainsi que les belles pages d’Homère, comme au bruit d’armes et de chevaux ? A le voir et à l’entendre, on ne savait dire si les blessures qui le couvraient avaient été reçues à Waterloo ou aux Thermopyles ? Où trouver une assemblée comparable à celle où figuraient tous ces hardis soldats, qui, depuis quinze ans, montaient chaque jour à la tribune, pour gourmander avec un accent d’indignation le pouvoir qui s’était soumis aux traités de la Sainte-Alliance, et qui ne se lassaient pas d’appeler la France à reprendre ses vieilles armes et à aller planter son drapeau sur les bords du Rhin ? Vraiment, lorsqu’on relit les belles discussions militaires qui eurent lieu au sujet de la Belgique et de la Pologne, et dont Lamarque fit à peu près seul tous les frais, on croit ouvrir un chapitre de Plutarque, et assister aux grands débats politiques de l’ancienne Rome, que soutenaient, contre quelques patriciens égoïstes et craintifs, ces fiers généraux qui avaient lutté contre Annibal, et donné à leur nation le premier rang dans l’histoire du monde.

Dans une de ces mémorables séances, M. Sébastiani dut subir des reproches tout semblables à ceux qu’il adressait, sous la restauration, aux ministres de Louis XVIII et de Charles X, et se défendre « d’avoir sacrifié à de lâches frayeurs l’honneur et la dignité de la France. » Lamarque l’avait interpellé avec cette mordante énergie qui rendait ses paroles si redoutables. M. Sébastiani, déjà tout mutilé par les attaques continuelles que son brillant adversaire faisait pleuvoir sur lui depuis plusieurs mois, fit, je dois le dire, d’incroyables efforts pour se défendre. Lamarque avait demandé si le roi né d’une insurrection légitime avait promis de s’armer contre toute insurrection. M. Sébastiani, qui avait envoyé peu de temps auparavant des agens secrets pour pressentir l’Italie, l’Allemagne et jusqu’à la Prusse, qui, le matin même de ce jour, avait accordé quelques momens d’entretien à un jeune membre des sociétés secrètes, revenu la veille des bords du Rhin, et dont je pourrais vous citer le nom, M. Sébastiani s’écria avec une véritable indignation : « Il y a des hommes qui voudraient nous entraîner à une guerre d’opinion, nous jeter dans une prétendue alliance des peuples contre les gouvernemens ; nous leur demanderons de quel droit ils prétendent s’attribuer ou nous conférer la mission de révolutionner tous les peuples. Nous connaissons leur but et leur secrète pensée. Ces hommes travaillent à amener les bouleversemens au-dedans par les bouleversemens au-dehors. Ce qu’ils désirent, nous l’évitons ; ce qu’ils craignent, nous le recherchons. A défaut de règles fixes, de conduite, leurs exhortations, leurs craintes et leurs joies suffiraient pour éclairer notre marche et pour nous faire apercevoir les abîmes où ils voudraient nous jeter. » Ce discours fut l’une des plus belles improvisations de M. Sébastiani ; il se justifia de n’avoir pas envoyé de secours à la Pologne, en disant que personne plus que lui n’avait sympathisé avec la nation polonaise, et que son sang avait coulé avec celui des Polonais sur plus d’un champ de bataille. A Almanacid sans doute, où il les avait sacrifiés ? Puis le ministre parla des campagnes d’Italie en homme qui les a faites, en diplomate et en guerrier ; il prouva que ces guerres d’Italie n’avaient été jamais que des désastres pour la France ; mais il oublia d’ajouter qu’elles n’avaient été entreprises que pour rejeter l’Autriche sur ce point, et empêcher l’invasion du territoire français qui était imminente. Enfin il démontra que la Pologne était trop éloignée, et son seul port, celui de Polangen, trop petit pour recevoir nos vaisseaux, sans dire toutefois quel obstacle s’était opposé à l’envoi de ce seul courrier que demandaient à grands cris les Polonais, et dont la vue eût doublé leurs forces et leur courage. Enfin, il termina en annonçant que la démolition des places fortes de la Belgique laverait bientôt les affronts essuyés par la France depuis quinze ans.

Le général Lamarque bouillonnait sur son banc. Plusieurs fois il avait interrompu le ministre par ses cris. Le discours de M. Sébastiani n’était pas encore achevé, et déjà Lamarque trépignait sur les degrés de la tribune. A ses joues creuses et pâles, à son front veiné de cicatrices à peine cachées par quelques cheveux gris, à sa voix sépulcrale, on l’eût pris pour le spectre d’un de ceux qui venaient de périr dans les plaines ensanglantées de la Pologne, accouru pour reprocher à M. Sébastiani l’indifférence et la dureté qu’il montrait envers ses anciens soldats, ses bons et vaillans compagnons d’armes.

« Après avoir sacrifié l’Italie à l’Autriche, s’écria Lamarque, vous avez sacrifié la Belgique à l’Angleterre ; et ici vous ne pouvez pas nous dire que c’est une guerre de principes, et que vous ne voulez vous occuper que des intérêts de la France. Jamais intérêts ne furent plus positifs, plus incontestables ; jamais sur aucune question l’opinion ne fut plus prononcée, plus unanime. Parcourez la France entière : il n’est pas une ville, pas un village, pas un hameau, où l’indignation n’ait égalé l’étonnement, quand on a vu la Belgique passer sous la domination anglaise. Tressez des couronnes, élevez des arcs de triomphe, pour le retour de notre plénipotentiaire ; il a accompli ce que la Sainte-Alliance n’avait osé tenter dans l’ivresse de la victoire, ce que la branche aînée n’aurait jamais accordé ; il a réparé la triste faute politique que Napoléon, dans ses mémoires, reprochait à l’égoïste Angleterre ; la Belgique lui appartient. Par le Hanovre, elle s’ouvre tous les débouchés au nord de l’Allemagne ; par le Portugal, tous ceux de la Péninsule. La Belgique sera à la fois sa tête de pont pour la guerre, et un second Hanovre pour inonder de ses produits le nord de la France et le midi de l’Allemagne. Hâtons-nous donc de resserrer nos lignes de douanes, de doubler le nombre de nos employés, ce ne sont plus les draps de Verviers, c’est Manchester et Birmingham, avec leur industrie perfectionnée, qui sont à nos portes.

« L’esprit de jalousie et de rivalité qui si long-temps avait animé les deux nations commençait à s’éteindre, et vous le réveillez plus fort que jamais ; il n’est pas un Français qui ne se croie humilié, joué, dupé. Qui ne voit avec une douleur profonde que nous abandonnons ces champs où dorment les héros de Fleurus, de Jemmapes et de Waterloo ; ce beau pays qui, conquis par la victoire, réuni par les lois et l’assentiment des deux peuples, fut si long-temps à la France ! Une sage politique, et c’était celle de nos pères, cherchait à placer de petits états intermédiaires entre les grands états ; on évitait ainsi tout choc, tout prétexte de collision, et vous, non contens d’avoir les Prussiens à nos portes, vous faites franchir les mers à l’Angleterre pour lui livrer une partie de nos Gaules ! Ministres imprudens, les leçons du passé ne sont donc rien pour vous ? Ne savez-vous pas que trois cents ans de guerre et de calamités furent la suite de l’abandon de la Guyenne à l’Angleterre ? Les noms de Crecy, de Poitiers, d’Azincourt, sont-ils effacés de votre mémoire ? Croyez-vous que, placé à Bruxelles, un prince anglais ne soit pas plus dangereux pour Paris que lorsque, dans le XIII siècle, il régnait à Bordeaux ? Ah ! des torrens de sang anglais et français couleront peut-être un jour pour effacer la faute que vous commettez en ce moment ! Mais vous prétendez nous offrir quelques dédommagemens, quelques compensations. Voyons, expliquons-nous avec franchise, et ne cherchons pas à abuser la nation par des promesses qu’on ne pourrait tenir. » Abordant la question de la démolition des forteresses belges, il ne vit dans le discours de la couronne qu’une assurance vague, et qui laisse le champ ouvert à d’orageuses discussions. « Déjà, dit-il, elles ont commencé avec aigreur dans les journaux belges et dans les deux chambres du parlement anglais, où les réponses des ministres ont été peu satisfaisantes, et où, respirant toujours la vieille haine des Chatam et des Burke, le généralissime a déclaré qu’à l’exclusion de la France les quatre grandes puissances décideraient seules sur les places à démolir et les places à conserver. Ainsi, nous sommes encore sous le poids de la défaite ! Ainsi, la France de 1831 est traitée comme la France de 1815 ! Ainsi le canon de Paris n’a pas fait taire le canon de Waterloo ! »

Lamarque se demanda ensuite quelles places fortes seraient démolies, et il fut amené à cette conclusion que ce seraient les nôtres. « D’accord sans doute avec les pinces qu’elles nous imposaient, les puissances coalisées, continua-t-il, voulurent se réserver les moyens de rentrer en France sans trouver des obstacles. La formidable ligne qu’avait élevée le génie de Vauban fut donc tronquée sur trois points principaux : Landau ouvrit aux Autrichiens et aux Bavarois l’Alsace et les défilés des Vosges ; Sarrelouis livra la Lorraine aux Prussiens, qui, passant entre Metz et Sarreguemines, arrivent à Nancy sans rencontrer un mur qui les arrête ; mais la plus dangereuse de ces trouées, parce qu’elle mène directement sur Paris, est celle qu’a faite l’abandon aux Pays-Bas de Philippeville et de Marienbourg. Pénétrant entre Rocroi et Avesnes, l’ennemi marche sur Vervins, sur Laon, tourne Soissons, et fait dépendre d’une seule bataille le sort de notre capitale. Eh bien ! ce sera Philippeville bâtie par Vauban, ce sera Marienbourg et quelques bicoques qu’on offrira de détruire : on les détruira, et la trouée n’en existera pas moins ; mieux vaudrait les laisser debout, car nous les reprendrons un jour, et elles nous épargneront les millions que coûterait une nouvelle place. »

« Enfin il termina en ces termes :

« Ils doivent périr les Français du Nord ! et comment pourront-ils résister, lorsqu’oubliant le grand nom de Sobieski, l’ingrate Autriche désarme leurs guerriers ; lorsque notre ministère souffre que la Prusse nous interdise le passage sur son territoire ; lorsqu’ils souffrent qu’elle fournisse vivres, munitions, ingénieurs, pontons aux Russes, qui, sans ce secours, auraient eu leurs lignes d’opérations coupées ; lorsqu’ils calment, au lieu de l’exciter, l’ardeur belliqueuse des Persans et des Turcs qui auraient pu faire une si heureuse diversion. Ainsi nous aurons dépensé 1500 millions, nous aurons réuni cinq cent mille soldats, pour qu’ils assistent l’arme au bras à l’exécution des patriotes-italiens, à l’intronisation d’un prince anglais, et aux funérailles d’une nation amie ! Vous ne vous associerez pas à de pareils actes ; vous n’approuverez pas un système qui prépare à l’histoire des pages semblables à celles des dernières années de Louis XV ! »

Ce fut, je crois, à l’issue de ce discours qu’une jeune femme, placée dans une des tribunes publiques, jeta au général Lamarque un bouquet de fleurs qu’elle avait sur son sein, faveur que dut bien lui envier M. Sébastiani, lui toujours si sensible à ce genre de suffrages.

Dans ces dernières paroles, Lamarque avait fait allusion à une phrase bien malheureuse de M. Sébastiani qui avait dit à la tribune, que la Pologne était destinée à périr. M. Sébastiani eut souvent ainsi le malheur de se compromettre par des paroles qui exprimaient trop bien sa pensée, et qu’il formulait d’une façon singulière. Ainsi, un jour il annonça que les puissances nous laisseraient la paix, si nous étions sages. A ce propos, Lamarque qui ne laissait rien perdre, s’écria : « Qui décidera si nous sommes sages, ou si nous ne le sommes pas ? Où siégera le tribunal, l’assemblée des Amphictyons ? Elle sera sans doute composée de rois ! Eh bien ! ils décideront que nous n’avons pas été sages dans le mois de juillet dernier, lorsque nous avons renversé un trône et chassé une dynastie ; ils le décideront, et vous savez comme ils oublient, comme ils pardonnent ! »

M. Sébastiani prononça aussi, le jour où il annonça à la chambre la prise de la capitale de la Pologne par les Russes, ces mots devenus fameux : « Maintenant, l’ordre règne à Varsovie. » Mais il paraît que cette parole, si elle fut un crime, ne fut pas une faute du moins, et qu’elle ne fut pas dite sans dessein ; car on m’a assuré que l’empereur Nicolas, avant eu connaissance de ce mot qu’on lui fit valoir comme il le méritait, se décida enfin à recevoir le duc de Trévise à qui jusqu’alors il avait refusé d’accorder audience. Ce mot-là équivalait, vous le voyez, à un traité de paix.

Je vous citais tout-à-l’heure l’engagement public pris par M. Sébastiani au sujet des places fortes de la Belgique, dont il annonça à la tribune la prochaine démolition. M. Sébastiani s’occupa en effet, avec un certain zèle, de cette importante affaire il appela un jour près de lui un de nos généraux les plus savans, membre du comité du génie, et qui fut chargé plus tard d’une mission du gouvernement français en Belgique. Le ministre lui apprit, d’un air de satisfaction, qu’il touchait au moment d’achever cette grande négociation, et il lui demanda lesquelles de ces places fortes il importait surtout de détruire ; puis, sans attendre sa réponse, il s’écria qu’il comptait surtout insister sur la démolition de Courtray. Courtray, disait-il, l’occupait tout particulièrement, et il serait heureux d’annoncer à la chambre, dans la session qui allait s’ouvrir, que Courtray ne gênait plus la France, Le général demanda ingénuement à M. Sébastiani ce qu’il voulait démolir à Courtray, et quel mal lui avaient fait les innocentes maisons de cette ville pour préméditer ainsi leur ruine. Le ministre tenait toujours pour sa démolition, et il parut fort étonné en apprenant que Courtray, ville ouverte sur les deux rives de la Lys, n’avait pas la moindre apparence d’une place forte, et ne possédait ni remparts, ni demi lunes, ni bastions, ni ravelins. M. Sébastiani souffrait déjà sans doute de la maladie cruelle qui l’éloigna pendant quelque temps des affaires ; car, à son arrivée à Bruxelles, le général dont je parle fut de nouveau consulté par notre ambassadeur, M. de Latour-Maubourg, que M. Sébastiani chargeait, dans toutes ses dépêches, d’insister sur la démolition des forts et des remparts de Courtray. Il fallut envoyer un secrétaire d’ambassade sur les lieux pour démontrer cette erreur à M. de Latour-Maubourg, qui se refusait à croire qu’un ministre des affaires étrangères fût si mal informé. Une longue lettre, apostillée par le général, suffit à peine pour faire cesser les opiniâtres réclamations de M. Sébastiani. Je puis vous affirmer que c’est à cela que se réduisit toute la grande affaire, tant annoncée, de la démolition des places fortes de la Belgique.

Vous n’exigerez pas que je vous trace l’histoire de toutes les négociations diplomatiques de M. Sébastiani. Cette lettre est déjà bien longue ; je me bornerai à vous dire bien sommairement les causes du rappel du général Guilleminot, qui occupait le poste d’ambassadeur à Constantinople au moment où éclata la révolution de Pologne. Dans les longues négociations relatives à la Grèce, dont il avait été chargé, le général Guilleminot avait eu souvent l’occasion de reconnaître avec quelle inquiétude l’Autriche voyait la Russie approcher de toutes parts de ses frontières, et il s’était assuré que le cabinet de Vienne n’eût pas vu avec déplaisir un peuple indépendant s’interposer entre ses possessions et cette vaste Russie dont le contact lui semblait si importun et si dangereux. L’Angleterre avait aussi montré quelques inquiétudes à Constantinople lorsque la Russie, ayant franchi les Balkans, semblait se disposer à poser un pied sur les bords de la Méditerranée. Il jugea donc qu’il pouvait compter sur l’assentiment tacite de ces deux puissances, et remit au divan une note où l’indépendance de la Pologne était présentée comme une garantie de l’existence et de l’indépendance de l’empire ottoman. M. Sébastiani lui-même n’eût pas fait mieux. En même temps, M. Guilleminot fit connaître, par une dépêche, cette démarche au ministre des affaires étrangères, qui ne songea pas à la désapprouver, jusqu’au jour où M. Pozzo di Borgo vint se plaindre à lui, au nom de l’empereur son maître, des notes hostiles de M. Guilleminot contre la Russie. Le lendemain, le général Guilleminot fut rappelé par le Moniteur, ce qui est une sorte d’injure. On le sacrifia comme on avait sacrifié la Belgique, la Pologne et son propre honneur, à l’effroi qu’inspirait la Sainte-Alliance. Mais ce qu’on ne saurait croire, c’est que le ministre feignit de n’avoir pas reçu la dépêche de M. Guilleminot, qui avait été expédiée en double, et que le mystère dont on l’accuse de s’être entouré fut la seule cause apparente de sa disgrace. On essaya d’apaiser M. Guilleminot comme on avait essayé d’apaiser M. Bresson, mais j’ignore s’il accepta les dédommagemens qui lui furent offerts.

Un dernier mot sur les actes de ce curieux ministère. Vous avez entendu parler, monsieur, des réclamations que les États-Unis d’Amérique élevèrent de nouveau, il y a peu de temps, contre la France. Il s’agissait de soixante-quinze millions que le gouvernement de l’Union voulait nous faire payer, en dédommagement des pertes éprouvées par des citoyens américains, à l’époque où Napoléon fit saisir et mettre sous le séquestre, dans nos ports, tous les vaisseaux anglais qui se présentaient sous le pavillon américain. Un grand nombre de vaisseaux des États-Unis furent enveloppés dans cette mesure, et durant toute la restauration, on négocia pour satisfaire aux réclamations des États-Unis, sans toutefois admettre leurs prétentions exorbitantes. Les archives de la marine et des affaires étrangères prouvent, à n’en pas douter, que la majorité des bâtimens saisis, et dont le gouvernement américain réclame le paiement, appartenaient réellement à des Anglais ; et trois commissions, prises dans le sein des chambres et du conseil d’état, ont successivement reconnu l’exactitude de cette assertion. Une somme de quinze millions avait été acordée par ces commissions. Toutes les influences furent employées par les envoyés des États-Unis pour faire élever cette somme. Le crédit de M. Lafayette fut même mis en œuvre pour cette affaire, et M. Sébastiani, au mépris du jugement des commissions, fixa à vingt-cinq millions l’indemnité qui avait été fixée à quinze, enlevant ainsi arbitrairement dix millions à la France. Ce traité a été ratifié par le roi ; mais on n’a pas encore osé le soumettre à l’approbation des chambres. On dit même qu’il ne sera pas présenté dans la session prochaine, où les demandes d’argent de toute espèce ne manqueront pas.

Quelque temps après cette dernière négociation, M. Sébastiani, frappé d’une apoplexie qui lui ravit une partie de ses facultés, s’achemina lentement vers l’Italie, pour y rétablir, sous un ciel plus chaud, les forces de son corps et de son esprit, si cruellement altérées par cet événement.

Sully rapporte, dans ses Mémoires, que son maître Henri IV l’ayant envoyé à Londres pour travailler avec Jacques Ier contre la maison d’Autriche, il ne voulut pas partir sans une attestation de la main du roi qui prenait sur lui, par cet acte, toute la responsabilité de cette démarche. Il agit même de la sorte lorsque Henri IV lui ordonna de correspondre par chiffres avec lui. Henri IV était cependant un roi absolu ; mais Sully était un homme prudent qui savait où mènent quelquefois des correspondances secrètes. Sous Louis XIV, Turenne correspondait seul directement avec le roi. Tous les autres généraux et les ambassadeurs adressaient leurs dépêches a Louvois, qui, en sa qualité de ministre, exigea même la communication des lettres de Turenne. Un prince constitutionnel peut encore bien moins se passer de l’intermédiaire des ministres. L’exemple de Danby, grand-trésorier de Charles II, qui fut mis en accusation pour avoir adressé par ordre du roi d’Angleterre une lettre secrète à Louis XIV, l’exemple plus récent de l’accusation du général Chatam, dont le crime principal était d’avoir écrit pour le roi seul un rapport de l’expédition de Walheren qu’il commandait ; peuvent servir de leçons et d’antécédens pour éviter et pour punir au besoin des actions semblables. M. Sébastiani sait fort bien l’histoire sans doute ; mais il connaît en même temps trop bien son époque et son pays, pour se laisser arrêter par l’exemple du général Chatam et du trésorier Danby.

Il paraît certain (et les affirmations d’un de ses anciens collègues ne permettent pas d’en douter) que, pendant tout le ministère de M. Sébastiani, une correspondance directe, active, secrète, et souvent tout opposée à la correspondance officielle, eut lieu par son intermédiaire entre la royauté de juillet et les puissances étrangères. D’autres correspondances aussi tortueuses, aussi cachées au conseil des ministres, étaient entretenues avec M. de Talleyrand et les agens diplomatiques. Vous avez sans doute ouï dire, monsieur, qu’une dépêche, restée secrète pendant plus de trois jours entre M. Sébastiani et celui dont il a la pensée, fut la principale cause de la retraite de M. Laffitte. Rien n’est plus vrai, et ce fait se renouvela souvent depuis. Casimir Périer eut beau exiger que l’administration des télégraphes fût remise en ses mains, la correspondance secrète n’alla pas moins son train ; et quand le rude et hautain ministre croyait avoir dit le dernier mot de la France aux exécuteurs de la Sainte-Alliance, une communication, venue de plus haut, les avertissait de ne pas prendre au sérieux ses paroles. Je vous ai dit, dans mes premières lettres, comment M. Pozzo di Borgo détruisit un jour les illusions du malheureux ministre qui mourut en maudissant ceux qui l’avaient joué de la sorte. La mort de Casimir Périer ne changea rien aux habitudes du cabinet des Tuileries, et la faveur de M. Sébastiani ne fit au contraire que grandir. Elle était parvenue à son plus haut point, quand l’état pitoyable de sa santé le força à quitter, pour quelque temps, la France.

On a beaucoup et long-temps parlé de l’ambassade de M. Sébastiani à Constantinople. Toute sa réputation diplomatique est fondée sur cette mission. Vous avez pu voir, par les faits que j’ai rapportés avec exactitude, que l’éclat de cette mission se réduit à un moment de fermeté, d’autant plus louable en M. Sébastiani, qu’il contraste avec son indolence habituelle. Vous, monsieur, qui connaissez si bien l’histoire de votre diplomatie et de la nôtre, vous avez apprécié cette mission à sa valeur réelle. Vous avez sans doute déjà remarqué que, depuis un siècle et plus, tous les ambassadeurs français à Constantinople, négociateurs distingués en général, mais qui ne vivaient pas à une époque de journaux et de biographies, et qui ont négligé de sonner eux-mêmes la trompette en l’honneur de leurs exploits, ont été contraints de déployer une grande énergie et de montrer une certaine vigueur de caractère. Sous Louis XIV d’abord, et sans remonter plus haut, le marquis de Nointel, ambassadeur du grand roi, faillit se faire massacrer en plein divan, pour avoir pris place de force sur les coussins du premier visir, qui refusait de l’admettre sur son estrade. On le retint prisonnier dans son hôtel, et l’on défendit aux janissaires, sous peine de mort, de le protéger contre l’exaspération du peuple.

Guilleragues, successeur de Nointel dans l’ambassade de Constantinople, eut avec le grand visir Mustapha la même difficulté au sujet du sopha. Louis XIV exigeait hautement cet honneur, et pour l’obtenir, chacun de ses envoyés était forcé de mettre sa tête en jeu. Le même Guilleragues eut besoin de toute sa fermeté, lorsque Duquesne s’avisa d’aller attaquer les vaisseaux de Tripoli jusque dans la rade de l’île de Chio, et bombarda la ville. Guilleragues fut conduit par un chiaoux à l’audience du visir, et menacé de payer de son sang la conduite de l’amiral français. Enfin, après de longues contestations, on lui laissa l’alternative de payer sept cents bourses ou d’aller aux Sept-Tours. On l’enferma provisoirement dans une salle du sérail, et on épuisa tous les moyens de le réduire. La conduite de l’ambassadeur fut admirable, il tint continuellement un langage digne d’un envoyé de Louis XIV, et déclara que, si on le jetait dans le château des Sept-Tours, il y demeurerait jusqu’à ce que le roi son maître lui en fît ouvrir les portes. On voulut le faire parler debout ; il écarta les armes qui l’entouraient, s’étendit sur le sopha, et déclara qu’il souffrirait plutôt la mort que de renoncer à ses privilèges. La conduite courageuse de Guilleragues donna une si haute idée du prince dont il était l’envoyé, que le grand seigneur voulut avoir son portrait, et le fit placer, contre tous les usages, dans une des chambres du sérail.

Plus tard, M. de Fériol, le protecteur de la belle Aïssé, fut obligé de lutter avec les chiaoux, qui voulaient lui arracher son épée qu’il prétendait porter à l’audience. Le grand visir lui fit dire que cette journée serait marquée par quelque malheur, s’il persistait dans sa résolution ; mais M. de Fériol répondit avec courage « Tant pis pour le plus faible ! venez ! je saurai mourir pour l’honneur du roi et de la France. » Et il fut en effet obligé de mettre l’épée à la main pour empêcher les capidgis de lui faire violence.

De pareilles scènes se renouvelèrent souvent depuis, et M. Ruffin, envoyé du Directoire, eut peine à sauver sa vie, et passa toute la campagne d’Égypte au château des Sept-Tours, dans une captivité rigoureuse.

La défense de Constantinople en 1806 est un fait plus brillant et plus décisif sans doute ; mais c’est une simple démonstration militaire qui devait peu coûter à un jeune général, envoyé par une nation victorieuse, et soutenu comme il l’était par tant d’officiers de distinction qui se trouvaient alors dans cette partie de l’Orient. Il est assez singulier qu’on ait tant parlé de cette affaire, tandis que l’acte diplomatique qui fait le plus d’honneur à la capacité, à l’énergie et au coup-d’œil de M. Sébastiani, a été attribué à d’autres, et se trouve aujourd’hui, quoique bien récent, complètement tombé dans l’oubli : je parle de l’expédition d’Ancône.

Casimir Périer, très habile banquier, mais ignorant ministre et surtout très mauvais géographe, ne savait pas précisément où se trouvait le port d’Ancône, qu’il eût plutôt cherché dans la Méditerranée que dans le golfe Adriatique, et il ne pouvait avoir l’idée d’une pareille expédition. M. Sébastiani n’ignorait pas au contraire qu’en occupant une place située presque vis-à-vis de Trieste, nonseulement on devait dominer l’Italie par cette menace, mais répandre l’inquiétude au cœur même de l’Autriche. Il faut savoir que Trieste, où s’est réfugié le commerce du Levant, est aujourd’hui le comptoir de Vienne. Depuis le prince hongrois, qui ne sait que faire de ses richesses, jusqu’à la laborieuse servante qui amasse péniblement ses gages, il n’est pas d’habitant de cette paisible et opulente capitale qui n’ait déposé chez les marchands de Trieste quelque somme d’argent. Là, les intérêts sont exactement payés, le taux en est élevé ; et on les emploie si bien, qu’ils enrichissent ceux qui se chargent de les faire valoir. Jugez de l’effroi de Vienne, en apprenant que les Français venaient de débarquer à Ancône ! Pendant plusieurs jours, on s’attendit à chaque moment à recevoir la nouvelle de leur arrivée à Trieste, et à apprendre qu’ils y avaient levé cinquante millions de contributions. Il se passa quelque temps avant que l’Autriche, attaquée dans son crédit, se remît de cette secousse. Enfin les capitalistes se calmèrent ; mais M. de Metternich songea avec anxiété que, grace à cette démonstration, une guerre entre la France et l’Autriche ne commencerait plus à Nice et dans les défilés de la Lombardie, comme celles de Bonaparte, mais à Rome même, et dans la partie des possessions autrichiennes la moins défendue. Peu de gens surent alors l’impression que l’expédition navale d’Ancône avait produite à Vienne ; mais M. Sébastiani en connaissait toute la portée. En habile diplomate, il en laissa la gloire et la périlleuse responsabilité à Casimir Périer.

Le rôle brillant que joua M. Sébastiani dans cette affaire ne se borne pas aux conseils qu’il donna à Paris. Quelque temps après, il arriva à Rome. Abattu, souffrant comme il l’était, pouvant à peine laisser tomber quelques paroles de sa bouche pendante, il fit, en peu de jours, plus pour la France, qu’il n’avait fait dans toutes ses campagnes et ses ambassades, au temps où il était rempli de vigueur et de jeunesse. Deux entrevues qu’il eut avec M. de Saint-Aulaire firent changer toute notre politique et donnèrent une direction plus habile aux négociations qui furent appuyées par des démonstrations qu’on avait l’air de tenir secrètes. Ainsi nos navires qui stationnaient dans l’Adriatique furent dès-lors constamment employés à étudier, la sonde à la main, la navigation de ces eaux et à reconnaître les parages de l’Istrie ; et sous le prétexte d’aller au carnaval de Venise, nos officiers de marine, descendus à terre, et voyageant à pied, firent un relevé semblable le long des côtes. La chancellerie de Vienne et la cour de Rome furent très pertinemment instruites de ces explorations ; et si l’Autriche ne nous déclara pas la guerre alors, on peut assurer que c’est parce que le cœur lui manqua. Il est certain du moins que ni l’envie ni une raison valable ne lui manquaient en ce moment.

Il y a peu de mois, on vit revenir à paris le général Sébastiani. A peine ses amis le reconnurent, tant la cruelle maladie, qui l’avait frappé, laissait de ravages sur ses traits. Pour lui, il semblait seul ne pas s’apercevoir que son corps et sa pensée avaient subi des altérations aussi vives. Il se montra partout, se traîna régulièrement chaque jour au château, continua de conférer avec le maître, à couver sous son aile le secret des négociations directes et annonça qu’il allait reprendre au plus vite le ministère des affaires étrangères qui languissait hors de ses mains. L’état florissant de la santé du général Sébastiani et le rétablissement complet de ses facultés physiques et morales furent même un jour officiellement annoncés au pays par le Moniteur, et l’un de ses médecins qui s’avisa de lui recommander une vie calme et retirée, fut fortement réprimandé et renvoyé comme un conspirateur. Bientôt, en effet, M. Sébastiani fut nommé ministre. – « Ministre de quoi ? » demandait un jour, avec autant d’esprit que d’insolence, M. le duc de Fitz-James au duc de Broglie, qui l’interpellait en cette qualité à la chambre des pairs. Cette question fut adressée par la presse tout entière à M. Sébastiani le jour où parut l’ordonnance qui l’appelait au conseil. M. Sébastiani garda le silence, et cependant il lui était bien facile de répondre ; car, assis dans son fauteuil, sans portefeuille, sans attribution, il constitue à lui seul tout un ministère, un ministère placé au-dessus de l’autre, qui reçoit avant lui les nouvelles et les dépêches, qui a le secret des missions diplomatiques, le vrai chiffre des ambassades, où se font les véritables plans des sessions, les projets de gouvernement pour l’avenir, qui n’ouvre que parcimonieusement la main, et ne laisse tomber que de temps en temps quelques parcelles de sa pensée aux ministres responsables, en réalité ses subalternes et ses agens. A cette sommité mystérieuse où il s’est placé, M. Sébastiani joue le rôle de la nymphe Egérie près d’un autre Numa ; dans ce régime de publicité qu’il comprenait et qu’il définissait si bien autrefois, il s’est créé une importance occulte, un emploi sans retentissement et sans nom, et une sorte de toute-puissance qui s’exerce à voix basse et se glisse à l’oreille. Ministre sans portefeuille, vous le verrez avant peu maréchal de France sans bâton, chancelier de la légion d’honneur, qui sait ? plus encore. L’ambition est aujourd’hui le seul plaisir qui le chatouille, et l’on s’est placé de telle sorte vis-à-vis de lui, qu’on ne peut rien refuser à cette ambition. Dire quelles confidences, quelle communauté de secrets, quelle association de démarches sinueuses l’ont amené là, c’est à quoi il faut renoncer pour aujourd’hui. Une nuit profonde recouvre encore ce foyer d’intrigues ; mais les projets qui s’y forment sont faits pour éclater ; et plus tôt qu’on ne pense, quelques vifs éclairs sillonneront ces ténèbres.

En attendant, on s’encourage à marcher, on se félicite, on fait mille rêves de pouvoir et de force dans cette ombre dont on s’entoure ; le cerveau travaille, on escalade dans la pensée les dernières marches du trône de Napoléon, on s’y voit placé en conquérant, la main sur la garde de l’épée, et dictant sa volonté absolue à la nation humblement agenouillée et engourdie dans la fange où l’on s’efforce de la plonger. On érige en public les statues de la loi, et l’on parle tout bas d’écraser de son talon toute résistance. Heureusement, ces projets ne sont pas à la taille de ceux qui les méditent ; ils avorteront, et à ce petit groupe à la fois audacieux et tremblant, qui conspire au coin d’une table, sous l’épaisseur d’un rideau, on peut adresser, en souriant de dédain, ces paroles d’un de nos meilleurs poètes : «  mépris et pitié sur tous ces paralytiques qui croient se soutenir, s’entr’aider, qui s’en vont pêle-mêle, trébuchant et tombant sur leurs genoux infirmes, sans pouvoir soulever un roseau pour s’aider eux-mêmes ! Pauvres manchots qui parlent de la force de leurs bras ; pauvres boiteux qui se croient toujours prêts à courir ; pauvres menteurs qui répètent, sans honte et sans crainte, les mêmes offres toujours impuissantes, les mêmes sermens toujours trahis ! »


(West-End-Review)