Lettres de C. C. Salluste à C. César

Lettres de C. C. Salluste à C. César
Traduction par Jean-Joseph-Stanislas-Albert Damas-Hinard.
Collection des auteurs latinsFirmin Didot15 (p. 146-159).

LETTRES DE C. C. SALLUSTE A C. CÉSAR.

SUR LE GOUVERNEMENT DE LA RÉPUBLIQUE.

PREMIÈRE LETTRE.

I. Je sais combien il est difficile et délicat de donner des conseils à un roi, à un général, enfin à tout homme qui occupe une haute position ; car autour d’eux des troupes de conseillers abondent, et personne n’a assez de pénétration ou de prudence pour prononcer sur l’avenir. Bien plus, souvent les mauvais conseils plutôt que les bons tournent à bien, parce que la fortune fait mouvoir presque tout au gré de son caprice. Pour moi, dans ma première jeunesse je me portai par goût aux affaires publiques, et j’employai à m’en instruire beaucoup de temps et de soins, non pas seulement dans l’intention de parvenir à des emplois que tant d’autres avaient obtenus par de coupables pratiques, mais encore afin de bien connaître la république au dedans et au dehors, ses forces, sa population, ses ressources. C’est pourquoi, l’esprit plein de ces études, je me suis décidé à faire à ta dignité le sacrifice de ma réputation et de mon amour-propre et à tout risquer, si je puis par là contribuer en quelque chose à ta gloire. Et ce n’est pas légèrement, ni pour flatter ta fortune, que j’ai conçu ce dessein ; mais parce que, entre toutes les qualités qui sont en toi, j’en ai découvert une vraiment admirable : c’est que ton âme est toujours plus grande dans les revers que dans la prospérité. Mais, par les dieux immortels (1), on le sait de reste, les hommes se lasseront plus tôt de louer et d’admirer ta magnanimité, que toi de faire des actions dignes de gloire.

II. J’ai reconnu, en effet, qu’il n’est rien de si profond dans une affaire que ta réflexion ne le saisisse aussitôt ; et, si je t’écris mes idées sur le gouvernement de la république, ce n’est pas que j’aie de ma sagesse ou de mes lumières une opinion exagérée ; c’est qu’au milieu de tes travaux guerriers, de tes combats, de tes victoires et du soin du commandement, j’ai cru devoir t’informer de l’état des choses à Rome. Car si tu n’avais pas d’autre projet que de te mettre à couvert des attaques de tes ennemis, et de retenir, malgré l’opposition d’un consul malveillant (2), les marques de l’estime du peuple, ce serait une pensée trop au-dessous de ta grande âme. Mais, si tu as toujours ce même courage qui débuta par abattre les factions des nobles ; qui, délivrant le peuple d’un dur esclavage, le rendit à la liberté ; qui, durant ta préture (3), dissipa sans armes tes ennemis armés, et qui, au dedans et au dehors, accomplit tant et de si grandes choses, que tes ennemis n’osent se plaindre que de ta grandeur, j’espère que tu liras avec plaisir ce que je vais dire sur l’administration générale de la république, où certainement tu ne trouveras rien qui ne soit vrai, ou du moins qui n’approche fort de la vérité.

III. Puisque Pompée, soit par travers d’esprit, soit par suite de cette jalousie qui lui a tout fait sacrifier au désir de te nuire (4), est tombé jusque-là qu’il a mis, pour ainsi dire, les armes aux mains des factieux, c’est à toi de te servir des mêmes choses par lesquelles il a ébranlé la république, pour la raffermir. Son premier ton a été de livrer à quelques sénateurs la haute direction des impôts, des dépenses, du pouvoir judiciaire ; quant au peuple, à qui auparavant appartenait la souveraineté, il l’a soumis à des lois iniques, et l’a laissé dans la servitude. Le droit de judicature, il est vrai, a été, comme par le passé, dévolu aux trois ordres ; mais ces mêmes factieux gouvernent, donnent et ôtent à leur gré ; ils oppriment l’innocent, ils élèvent aux honneurs leurs créatures ; point de crime, point d’infamie ou de bassesse qui leur coûte pour arriver au pouvoir ; ils pillent, ils volent tout ce qui leur convient ; enfin, comme dans une ville prise d’assaut, ils ne reconnaissent de lois que leur caprice et leur passion.

Et je ressentirais, je l’avoue, moins de douleur, s’ils devaient à leur bravoure et à la victoire ce pouvoir qu’ils ne savent exercer qu’en opprimant ; mais ces lâches, qui n’ont de force et de courage que dans la langue, abusent insolemment d’une domination qu’ils tiennent du hasard et de la mollesse d’autrui. Car enfin, quelle sédition, quelle guerre civile a détruit tant et de si illustres familles ? quel vainqueur a jamais montré tant de violence et tant d’emportement ?

IV. L. Sylla, a qui dans sa victoire tout était permis par le droit de la guerre, comprenait que la ruine de ses ennemis affermirait son parti ; cependant, après avoir abattu quelques têtes, il aima mieux contenir le reste par les bienfaits que par la crainte. Mais aujourd’hui, grands dieux, un Caton, un Domitius et les autres de cette faction, ont fait massacrer comme des victimes quarante sénateurs (5) et une foule de jeunes gens de la plus belle espérance ; et encore la rage implacable de ces hommes n’a pas été assouvie par le sang de tant de malheureux citoyens : ni l’abandon des orphelins, ni l’âge avancé des pères et des mères, ni les gémissements des maris, ni la désolation des épouses, rien n’a pu fléchir ces âmes inhumaines ; loin de là, sévissant et accusant chaque jour avec plus de cruauté, ils oui dépouillé les uns de leur dignité (6) et chassé les autres de leur patrie (7).

Et parlerai-je de toi, César, de toi dont ces hommes, ces lâches, achèteraient l’humiliation au prix de tout leur sang ? Car leur domination, tout inespérée qu’elle ait été pour eux, les réjouit moins que ta gloire ne les chagrine, et ils aimeraient mieux, pour te perdre, mettre la liberté en péril que de voir l’empire du peuple romain agrandi par toi. C’est pour toi une raison de plus d’examiner attentivement par quels moyens tu pourras rétablir et raffermir l’ordre public. De mon côté, je n’hésite point à t’exposer le résultat de mes réflexions, sauf à tes lumières à adopter ce qui te paraîtra bon et praticable.

V. La république fut dès le principe, a ce que je pense et à ce que la tradition nous apprend, divisée en deux classes : les patriciens et les plébéiens. Les patriciens eurent d’abord l’autorité suprême, mais la force réelle n’en était pas moins dans le peuple. De là sont venues les fréquentes scissions qu’il y a eu dans l’état, et à chacune la noblesse a perdu de ses privilèges, tandis que les droits du peuple se sont étendus. Le peuple agissait alors en liberté, parce qu’il n’y avait personne dont le pouvoir fût au-dessus des lois. Ce n’était point par les richesses ou par l’orgueil, mais par une bonne renommée et par de belles actions, que le patricien se distinguait du plébéien. Le moindre citoyen, dans les champs ou à l’armée, assuré d’avoir toujours l’honnête nécessaire, se suffisait à lui-même et à la patrie. Mais lorsque, peu à peu chassés de leur patrimoine, ceux-ci furent réduits par la misère et la fainéantise à n’avoir plus d’établissement fixe, ils commencèrent à dépendre de la fortune d’autrui, à trafiquer de la liberté et de la république. Ainsi le peuple, qui était souverain et qui commandait à toutes les nations, s’est insensiblement désorganisé, et chacun a échangé la part qu’il avait dans l’autorité commune contre sa servitude privée. Voilà pourquoi celle multitude, d’abord infectée de mauvaises mœurs, et ensuite dispersée dans tant d’espèces de vies ou de professions différentes, n’ayant aucun lieu entre elle, me paraît peu propre au gouvernement de l’état. Toutefois j’ai grand espoir qu’en incorporant dans les classes de nouveaux citoyens, tous se réveilleraient à la liberté ; car chez les uns naîtrait le désir de conserver celle qu’ils auraient acquise, et chez les autres celui de sortir de leur servitude. Mon avis est qu’en entremêlant les nouveaux et les anciens, tu en formes des colonies (8). Notre force militaire y gagnera, et le peuple, honnêtement occupé, cessera de troubler la paix publique.

VI. Je n’ignore pas, je ne me cache pas le déchaînement, les tempêtes, que l’exécution de ce plan va soulever parmi les nobles. Ils s’écrieront avec indignation que l’on bouleverse tout, que l’on traite en esclaves les anciens citoyens, qu’enfin l’on transforme en royaume une cité libre, si la faveur d’un seul peut accorder à tant de gens le droit de cité. Pour moi je pense fermement que celui-là se rend coupable d’un grand crime qui se concilie la faveur populaire au détriment de la république ; mais du moment que le bien public se trouve joint à l’avantage particulier, hésiter à l’entreprendre est, à mon avis, sottise et lâcheté. M. Livius Drusus eut constamment le projet, dant son tribunat, de travailler de tous ses efforts pour les nobles ; et dans le commencement il ne voulut rien faire qu’eux-mêmes ne lui eussent conseillé. Mais ces factieux qui préféraient la fourberie et la méchanceté à la bonne foi, dès qu’ils s’aperçurent qu’un particulier isolé allait départir à un grand nombre d’hommes le plus précieux des biens, chacun d’eux, avec la conscience de ce qu’il était, c’est-à-dire méchant et sans foi, jugea M. Livius Drusus d’après lui-même. En conséquence, dans la crainte que, par un bienfait si important, il ne s’emparât seul des affaires, ils réunirent contre lui leurs efforts, et firent échouer ses projets qui étaient les leurs. C’est donc pour toi, général, un motif de redoubler de soins et de ménagements pour t’assurer des amis et de nombreux soutiens.

VII. Terrasser un ennemi déclaré n’est pas chose difficile à un homme de cœur, mais les gens de bien savent aussi peu tendre des pièges que s’en défendre. Lors donc que par cette incorporation de citoyens, le peuple aura été régénéré, applique tous tes soins à entretenir les bonnes mœurs et à consolider l’union entre les anciens citoyens et les nouveaux. Mais, certes, le plus grand bien que tu puisses procurer à la patrie, aux citoyens, à toi même, à nos enfants, en un mot, à tout le genre humain, ce sera de détruire, ou au moins d’affaiblir autant que possible l’amour de l’argent ; autrement, il n’y a pas moyen de gouverner ni les affaires privées, ni les affaires publiques, ni le dedans, ni le dehors. Car, la où la passion des richesses a pénétré, la discipline et les mœurs disparaissent ; l’esprit perd sa vigueur ; l’âme elle-même, un peu plus tôt, un peu plus tard, finit par succomber.

J’ai souvent entendu citer des rois, des villes, des nations, qui par suite de l’excès de richesses avaient perdu de grands empires, que, pauvres, ils avaient acquis par leur courage. Cela n’a rien qui m’étonne ; car, dès que l’homme de bien voit le méchant, à cause de ses richesses, puis honoré que lui et mieux reçu, d’abord il s’indigne et son cœur se révolte ; mais, si la vanité l’emporte chaque jour davantage sur l’honneur, et l’opulence sur la vertu, il abandonne la justice pour la volupté. La gloire en effet nourrit l’émulation : si vous la retranchez, la vertu toute seule est par elle-même âpre et amère. Enfin, là où les richesses sont en honneur, on compte pour rien tous les biens véritables, la bonne foi, la probité, la pudeur, la chasteté ; car, pour la vertu, il n’est qu’un chemin, et bien rude ; mais pour la fortune il en est mille ; on y arrive également par des voies bonnes ou mauvaises.

Commence donc par renverser le pouvoir de l’argent. Que ce ne soit plus la richesse qui donne le droit de décider de la vie et de l’honneur des citoyens ; comme aussi que la préture, le consulat, soient accordés, non d’après l’opulence, mais d’après le mérite. On peut s’en lier au peuple pour bien choisir ses magistrats. Laisser les juges à la nomination du petit nombre, c’est du despotisme ; les élire pour leur fortune, c’est de l’iniquité. Aussi suis-je d’avis que tous les citoyens de la première classe, mais en plus grand nombre qu’aujourd’hui, soient appelés aux fonctions de juge. Ni les Rhodiens, ni bien d’autres cités n’ont jamais eu à se plaindre de leurs tribunaux, où le riche et le pauvre indistinctement, et d’après la loi du sort, prononcent sur les plus importantes comme sur les moindres affaires. Quant à l’élection des magistrats, ce n’est pas sans raison que j’aime la loi promulguée par C. Gracchus pendant son tribunat, afin que les centuries fussent tirées au sort dans les cinq classes sans distinction. Par là rendus égaux en prérogatives (9) et en biens, ce sera par le mérite que les citoyens s’efforceront de se surpasser les uns les autres.

VIII. Voilà les grands remèdes que je propose contre les richesses ; car enfin les choses ne sont estimées et recherchées qu’autant qu’elles sont d’usage : on n’est méchant que parce qu’on y trouve du profit. Supprimez ce profit, personne au monde ne fera le mal pour rien. Au reste, l’avarice est un monstre farouche, indomptable, et qu’on ne saurait tolérer : où elle se montre, elle dévaste tout, villes et campagnes, temples et maisons ; elle bouleverse le sacré et le profane ; point d’armée qui l’arrête, point de murailles où elle ne pénètre de force ; réputation, pudeur, enfants, patrie, famille, elle enlève tout aux mortels. Mais qu’on abolisse la considération attachée à l’argent, et cette grande puissance de l’avarice sera aisément vaincue par les bonnes mœurs.

Et, bien ces vérités soient reconnues par tous les hommes, qu’ils pensent bien ou mal, il faut te préparer cependant a de rudes combats contre la faction des nobles ; mais, si tu évites leurs pièges, tout le reste te sera facile. En effet, s’ils pouvaient se prévaloir d’un mérite réel, ils voudraient plutôt être les émules que les détracteurs des gens de bien ; c’est parce qu’ils sont lâches, efféminés, plongés dans la stupeur et l’engourdissement qu’ils murmurent, qu’ils cabalent, qu’ils considèrent la gloire d’autrui comme leur propre déshonneur.

IX. Mais pourquoi parlerai-je d’eux davantage comme s’ils étaient inconnus ? Pour ce qui est de M. Bibulus son courage et sa force d’âme ont éclaté durant son consulat (10). Nous l’axons vu la langue empâtée et l’esprit plus méchant que rusé. Qu’oserait-il celui pour qui le consulat, le comble des honneurs, a été le comble de la dégradation ? C’est encore un homme bien redoutable que L. Domitius, lui qui n’a pas un seul membre qui ne soit marqué d’un vice ou d’un crime (11) ; homme à la langue sans foi, aux mains sanglantes, aux pieds légers à fuir, et qui a déshonoré même ce qu’on ne peut honnêtement nommer ? Il en est un toutefois, M. Caton, dont l’esprit habile, éloquent, pénétrant, ne me semble pas à mépriser. On acquiert ces qualités à l’école des Grecs ; mais on ne trouve chez les Grecs ni force, ni activité, ni amour du travail. En effet, comment des gens qui n’ont pas eu le cœur de maintenir chez eux la liberté, seraient-ils propres à donner de bons préceptes de gouvernement ? Quant au reste de cette faction, ce sont des nobles sans caractère et qui, semblables à des statues, n’ont pour eux que leur nom. L. Postumius et M.Favonius (12) me font l’effet de ces fardeaux superflus dont on charge un grand navire. Si l’on arrive à bon port, on en tire parti ; mais à la première menace de tempête, c’est d’eux qu’on se débarrasse d’abord, comme de ce qu’il y a de moins précieux.

X. Maintenant que j’ai indiqué, ce me semble, les moyens de régénérer et de réformer le peuple, je passe à ce que tu dois faire, selon moi, à l’égard du sénat. Dès qu’avec l’âge ma raison se fut développée, j’exerçai assez peu mon corps aux armes et à l’équitation, mais j’appliquai mon esprit à l’étude, conservant ainsi au travail la partie de mon être que la nature avait douée de plus de vigueur. Or, tout ce que j’ai appris dans ce genre de vie par mes lectures et mes conversations, m’a convaincu que tous les royaumes, toutes les cités, toutes les nations, ont constamment prospéré tant que les sages conseils y ont prévalu ; mais qu’une fois corrompus par la faveur, la crainte ou la volupté, leur puissance a été bientôt affaiblie ; ensuite l’empire leur a été ravi, et enfin ils sont tombés dans la servitude.

Il m’est de même bien démontré que plus un homme est au dessus de ses concitoyens par le rang et le pouvoir, plus il prend à cœur le bien public. En effet le commun des citoyens ne gagne au salut de l’état que la conservation de sa liberté ; mais celui qui par son mérite s’est procuré des richesses, des distinctions, des honneurs, dès que la république ébranlée éprouve la moindre agitation, il faut qu’il dévoue son esprit à des soucis et à des travaux sans nombre : outre sa liberté, il a sa gloire, il a sa fortune à défendre : il s’empresse, il est à la fois partout : plus, dans les temps heureux, il a été florissant, plus, dans les revers, il ressent d’amertume et d’anxiété. Lors donc que le peuple obéit au sénat, comme le corps à l’âme, et qu’il exécute ses décisions, c’est au sénat d’avoir de la prudence, peu importe que le peuple soit plus ou moins habile. Aussi nos ancêtres accablés sous le poids des guerres les plus rudes ; quand ils n’eurent plus ni chevaux, ni soldats, ni argent, ne se lassèrent jamais de disputer l’empire les armes à la main. Ni l’épuisement du trésor, ni la force de l’ennemi, ni le mauvais succès, rien ne rabaissa leur grande âme jusqu’à l’idée qu’ils pussent ne pas garder, tant qu’il leur resterait un souffle de vie, ce qu’ils avaient conquis par leur courage. Et c’est par leur vigueur dans les conseils, bien plus que par leur bonheur dans les armes, qu’ils ont opéré ces grandes choses. Car pour eux la république était une, et tous veillaient sur elle ; il n’y avait de ligue que contre ses ennemis : et chacun employait ses talents ou ses forces pour la patrie, non pour son ambition personnelle.

De nos jours, au contraire, quelques nobles dont l’âme est pleine de mollesse et de lâcheté, qui ne connaissent ni les fatigues, ni l’ennemi, ni la guerre, forment dans l’état une faction compacte et gouvernent insolemment tous les peuples. Aussi le sénat dont la sagesse autrefois raffermissait la république chancelante, maintenant opprimé, flotte çà et là, au gré des caprices d’autrui, décrétant un jour une chose, la lendemain une autre ; et c’est d’après la haine et l’arrogance de ceux qui dominent, qu’il estime le bien ou le mal public.

XI. Si tous les sénateurs jouissaient d’une égale indépendance, ou si le mode de voter était plus secret, l’état aurait plus de force et la noblesse moins d’influence. Mais, comme il est difficile de ramener à un même niveau le crédit de tous (car aux uns le mérite de leurs ancêtres a laissé de la gloire, des honneurs, des clients, et les autres ne sont pour la plupart que des parvenus de la veille), fais en sorte que leur vote soit dégagé de toute crainte. Par là, sûr du secret, chacun s’aimera mieux que le pouvoir d’un autre. Car la liberté est également chère aux bons et aux méchants, aux braves et aux lâches ; mais la plupart des hommes, dans leur aveuglement, l’abandonnent par peur, et, sans attendre l’issue d’un combat incertain, se soumettent par lâcheté au joug qu’on n’impose qu’aux vaincus.

Il est donc, selon moi, deux moyens de raffermir l’autorité du sénat : c’est d’augmenter le nombre de ses membres (13) et d’y établir le vote par scrutin secret. A l’abri du scrutin, les opinions s’exprimeront avec plus de liberté ; et par l’augmentation du nombre de ses membres on retirera de ce corps plus de secours et de services. En effet, dans ces derniers temps, les sénateurs, les uns appelés à siéger dans les tribunaux, les autres distraits par leurs affaires privées et par celles de leurs amis, ont rarement assisté aux délibérations publiques ; quoique à vrai dire, ce ne soit pas tant ces occupations qui les en ont écartés, que l’insolence de ceux qui y sont les maîtres. Quelques nobles, avec les sénateurs dont ils ont grossi leur faction, approuvent, condamnent, ordonnent, dirigent tout à leur fantaisie. Mais dès que le nombre des sénateurs aura été augmenté et que l’on votera au scrutin secret, il faudra bien qu’ils se dépouillent de leur orgueil, en se voyant obligés d’obéir à ceux que naguère ils menaient avec tant de tyrannie.

XII. Peut-être, César, après avoir lu ceci, me demanderas-tu combien de membres je voudrais ajouter au sénat ; comment je répartirais entre eux des fonctions nombreuses et variées ; et puisque je propose de confier l’administration de la justice à tous ceux de la première classe, quelle serait la limite des différentes juridictions et le nombre de juges que chacune exigerait.

Il ne m’eût pas été difficile de te répondre en détail sur tout cela ; mais d’abord j’ai cru devoir m’occuper du plan général, et t’en démontrer les avantages. Si tu le prends pour point de départ, le reste ira de soi-même. Je veux ne présenter que des vues sages et surtout applicables ; car, si mes conseils te réussissent, il ne peut que m’en revenir de l’honneur ; mais mon plus vif désir c’est que, de quelque manière que ce soit, et le plus tôt possible, on vienne en aide à la république. La liberté m’est plus chère que la gloire ; et je te prie, je te conjure, toi le plus illustre de nos généraux, toi le vainqueur des Gaules, de ne pas permettre que le grand et invincible empire du peuple romain tombe de vétusté ou s’écroule au milieu de nos discordes.

Assurément, si ce malheur arrivait, tu ne pourrais plus trouer ni le jour, ni la nuit, un instant de repos : agité dans tes insomnies, furieux, hors de toi, tu serais emporté par un égarement funeste. Car je tiens pour vrai qu’une puissance divine surveille les actions de tous les mortels ; qu’il n’en est aucune, bonne ou mauvaise, dont il ne soit tenu compte ; et que, selon le vœu de la nature, les bons et les méchants reçoivent chacun leur récompense. Il peut arriver que la récompense se fasse attendre ; mais la raison nous montre à tous dans la conscience ce qui nous est réservé.

XIII. Si la patrie, si les auteurs de tes jours pouvaient t’adresser la parole, voici sans doute ce qu’ils te diraient : « O César ! nous, les plus courageux des hommes, nous t’avons fait naître dans la plus fameuse des villes pour être notre gloire, notre appui, et la terreur de ses ennemis. Nous t’avons donné a ta naissance, en même temps que la vie, ce que nous avions acquis à force de travaux et de dangers ; une patrie souveraine sur la terre, et, dans cette patrie, une maison, une famille illustre ; de plus des talents distingués, une fortune honorable ; enfin tous les biens de la paix et toutes les récompenses de la guerre. Pour prix de si grands bienfaits, nous ne demandons de toi aucun crime, aucune bassesse, mais de rétablir la liberté détruite. Accomplis cette tâche, et, sans nul doute, la gloire de la vertu se propagera chez tous les peuples. En ce moment, en effet, malgré tes belles actions dans la paix et dans la guerre, ta gloire est égalée par celle de quelques hommes supérieurs ; mais, si tu relèves sur le penchant de sa ruine la première ville et le plus grand empire du monde, qui sera plus illustre, plus grand que toi sur la terre ? Car, si, consumé par le mal ou frappé par le sort, cet empire vient à succomber, qui peut douter qu’aussitôt le monde entier ne devienne un théâtre de désolation, de guerre et de carnage ? Mais si, animé d’une noble passion, tu reconnais par tes actes ce que tu dois à ta patrie, à tes ancêtres, et que tu rétablisses la république, dès-lors, aux yeux de la postérité, ta gloire surpassera celle de tous les mortels, en telle sorte que, par un privilège unique, ta mort sera encore plus belle que ta vie. En effet, tant que nous vivons, nous avons à redouter parfois la fortune et souvent l’envie ; mais, dès que nous avons payé le tribut à la nature, le blâme se tait, et le mérite va de jour en jour grandissant. »

Telles sont les vues qui m’ont paru praticables et utiles à tes intérêts ; je te les ai indiquées le plus brièvement que j’ai pu. Au reste, quelque plan que tu préfères, je supplie les dieux immortels qu’il tourne à ton avantage et à celui de la république.


SECONDE LETTRE.

I. C’était autrefois une vérité reçue (14), que la fortune était seule en droit de donner les royaumes, les commandements, et tous les autres biens qui excitent si fort les désirs des mortels ; car, d’un côté, ces dons étaient souvent départis à des sujets indignes, et comme distribués par caprice ; et d’autre part ils ne demeuraient jamais long-temps entre les mains du même homme sans s’y corrompre. Mais l’expérience a montré qu’il n’y a de vrai que ce qu’Appius (15) a dit dans ses vers : « Chacun est l’artisan de sa fortune : » et tu en es la meilleure preuve, toi, César, qui as tellement surpassé les autres hommes, que nous nous lasserons plus tôt de louer les actions que toi d’en faire de louables. Au reste, ainsi que les ouvrages de l’art, les biens conquis par la vertu doivent être conservés avec le plus grand soin : si on les néglige, ils se dégradent, s’affaiblissent et s’écroulent. Personne, en effet, ne cède de plein gré le pouvoir à un autre ; et, quelles que soient la bonté, la clémence de celui qui commande, par cela seul qu’il ne tient qu’à lui d’être méchant, on le redoute. Cela vient de ce que la plupart des hommes puissants se conduisent d’après un mauvais principe : ils se croient d’autant plus en sûreté que leurs subordonnés sont plus corrompus.

Tu agiras tout différemment. Sage et vaillant comme tu es, tu feras en sorte de n’avoir à commander qu’à de véritables gens de bien ; car les hommes les plus vicieux sont toujours les plus indociles.

Mais il t’est plus difficile qu’a aucun de ceux qui t’ont précédé de régler l’usage que tu feras de la victoire. La guerre avec toi a été plus humaine que la paix avec les autres ; et cependant les soldats victorieux demandent leur récompense, et les vaincus sont des citoyens. Il te faut glisser entre ces deux écueils, et assurer le repos futur de la république, non pas seulement par les armes et contre l’ennemi, mais, ce qui est bien plus important et bien plus difficile, par les sages institutions de la paix.

Il semble donc que notre situation invite tout homme plus ou moins habile à proposer l’avis qu’il croit le meilleur. Quant à moi, je pense que de la manière dont tu useras de la victoire dépend tout notre avenir.

II. A présent, pour te rendre cette tâche plus sûre et plus facile, je vais en peu de mots t’exposer ma pensée. Tu as eu, César, à soutenir la guerre contre un homme illustre, puissant, ambitieux, plus heureux que sage. Parmi ceux qui le suivirent, quelques-uns se declarèrent contre toi parce qu’ils t’avaient offensé ; d’autres furent entraînés par les liens du sang ou de l’amitié. Car il n’admit personne au partage de la puissance, et, s’il eût pu y consentir, le monde n’aurait pas été ébranlé par la guerre(16). Le reste de la multitude, par imitation plutôt que par choix, a suivi à la file, chacun s’en remettant à celui qui marchait devant et qu’il croyait plus sage.

Dans le même temps, sur la foi de tes calomniateurs, des hommes tout souillés d’opprobre et de débauches, espérant que tu leur allais livrer la république, accoururent en foule dans ton camp, et menacèrent ouvertement les citoyens paisibles de la mort, du pillage, enfin de tout le mal qui peut venir à l’idée d’hommes corrompus. Une grande partie d’entre eux voyant que, contre leur attente, tu n’abolissais point les dettes et que tu ne traitais pas les citoyens en ennemis, se retirèrent ; il n’en resta qu’un petit nombre qui trouvèrent plus de repos dans ton camp que dans Rome où ils étaient sans cesse assiégés par leurs créanciers. Mais c’est une chose qui fait frémir que de dire combien de citoyens, et des plus considérables, passèrent ensuite, par les mêmes motifs, dans le camp de Pompée, lequel, pendant toute la guerre, fut comme l’asile sacré et inviolable de tous les débiteurs.

III. Maintenant donc que la victoire te rend l’arbitre de la guerre et de la paix, si tu veux, en bon citoyen, que l’une finisse et que l’autre soit juste et durable, examine d’abord ce qui est le plus convenable par rapport à toi-même, puisque c’est à toi qu’il appartient de concilier tous ces intérêts. Pour moi, je pense que toute domination cruelle est plus fâcheuse que durable ; que nul ne peut être à craindre pour beaucoup que beaucoup ne soient a craindre pour lui ; qu’une pareille vie est pleine de chances, car l’ennemi vous attaque de front, par derrière et sur les flancs, et l’on doit vivre sans cesse dans le péril et dans la crainte. Au contraire, ceux dont la bonté et la clémence ont tempéré le pouvoir, ne voient autour d’eux qu’objets agréables et riants, et ils trouvent plus de faveur chez leurs ennemis que les autres chez leurs concitoyens.

Va-t-on me reprocher de vouloir par ces conseils gâter ta victoire, et d’être trop indulgent aux vaincus ? Ai-je donc tort de croire qu’il faut accorder à des concitoyens ce qu’à l’exemple de nos ancêtres nous avons souvent accordé à des peuples étrangers nos ennemis naturels ? Ai-je tort de ne pas vouloir que chez nous, comme chez les barbares, on expie le meurtre par le meurtre et le sang par le sang ?

IV. Aurait-on déjà oublié le murmures qui ont éclaté, peu avant cette guerre, contre Cn. Pompée et la victoire de Sylla ? Domitius, Carbon, Brutus, et tant d’autres romains indignement immolés, bien que suppliants et désarmés, hors du champ de bataille et contre les lois de la guerre ? tant de citoyens renfermés dans le jardin public, et là égorgés comme un vil bétail (17) ? Hélas ! combien ces massacres clandestins de citoyens, et ces assassinats inopinés des pères et des fils dans les bras les uns des autres, et cette dispersion des femmes et des enfants, et ce pillage des maisons, combien tout cela, avant ta victoire, nous paraissait affreux et atroce ! Et voilà les excès auxquels ces mêmes hommes t’encouragent ! Avons-nous donc combattu pour décider à qui de Pompée ou de toi resterait le droit de maltraiter les Romains ! As-tu donc envahi et non pas recouvré la république ! Et ces vieilles troupes, les meilleures qui furent jamais, n’ont-elles donc, après leur temps de service, repris les armes contre leurs pères, leurs frères et leurs enfants, qu’afin que les hommes les plus dépravés pussent trouver dans le malheur public de quoi fournir à leur gloutonnerie, à leur monstrueuse débauche, et qu’ils flétrissent ta victoire, et souillassent de leurs infamies la gloire des gens de bien ? Car tu n’ignores pas, je pense, quelle a été leur conduite, leur retenue, alors même que le succès était encore douteux ; comment, au milieu de la guerre, plusieurs d’entre eux passaient leur temps dans les orgies ou avec des courtisanes ; ce qui eût été impardonnable à leur âge, même pendant les loisirs de la paix. Mais en voilà assez sur la guerre.

V. Quant à l’affermissement de la paix, auquel vous travaillez, toi et tous les tiens, examine d’abord, je te prie, combien cet objet est important : par là, séparant le bien du mal, tu t’ouvriras un chemin commode pour arriver à la vérité. Pour moi voici ma pensée : puisque tout ce qui a commencé doit finir, au temps marqué par les destins pour la chute de Rome, les citoyens en viendront aux mains avec les citoyens, et ainsi fatigués, épuisés de sang, ils deviendront la proie de quelque roi ou de quelque nation : autrement le monde entier ni tous les peuples conjurés ne pourront ébranler, encore moins renverser cet empire. D’où il suit qu’il faut affermir les avantages de l’union, et bannir au plus tôt les maux de la discorde.

Tu auras atteint ce double but, si tu arrêtes cette fureur de prodigalités et de concussions, non pas en rappelant d’antiques institutions, que depuis longtemps la corruption des mœurs a rendues ridicules, mais en établissant que la dépense de chacun sera limitée à son revenu ; car il est passé en usage chez nos jeunes gens de débuter par dissiper leur bien et celui des autres ; ils tiennent qu’il n’est rien de plus beau que de ne rien refuser à ses passions et à l’importunité d’autrui ; c’est là qu’ils mettent la vertu, la grandeur d’âme, et pour eux la pudeur et l’économie sont tout ce qu’il y a de plus honteux. Aussi à peine ces esprits ardents, engagés dans cette voie mauvaise, voient-ils leurs ressources leur échapper, qu’ils se jettent ardemment, tantôt sur nos alliés, tantôt sur les citoyens, portent partout le désordre, et refont leur fortune aux dépens de celle de l’état (18).

Il faut donc abolir l’usure à l’avenir, afin que chacun de nous remettre de l’ordre dans ses affaires. Voilà le vrai et simple moyen qu’un magistrat n’exerce plus pour ses créanciers, mais pour le peuple, et qu’il fasse consister la grandeur d’âme à enrichir et non à dépouiller la république.

VI. Et je sais combien dans le commencement sera pénible cette obligation, surtout à ceux qui s’imaginaient trouver dans la victoire plus de licence et de liberté au lieu de nouvelles entraves ; mais, si tu consultes leurs vrais intérêts plutôt que leurs passions, tu leur procureras, ainsi qu’à nous et à nos alliés, une solide paix. Si la jeunesse conserve les mêmes goûts, les mêmes mœurs, prends garde que ta gloire, si brillante et si pure, ne périsse bientôt avec Rome. Enfin les hommes sages ne se résignent au travail qu’en vue du repos, ne font la guerre que pour avoir la paix. Si tu n’assures la nôtre, qu’importe que tu aies été vainqueur ou vaincu ?

Ainsi donc, au nom des dieux, prends en main la république, et surmonte avec ton habileté ordinaire tous les obstacles ; car toi seul peux remédier à nos maux, ou il est inutile que personne le tente. Et l’on ne te demande pas ces châtiments rigoureux, ces jugements cruels qui désolent plus un pays qu’ils ne le réforment ; il ne s’agit que de préserver la jeunesse du dérèglement des mœurs et des mauvaises passions.

La véritable clémence consiste à empêcher que les citoyens ne s’exposent plus tard à de justes exils, à les écarter des folies et des voluptés trompeuses, à affermir la paix, la concorde ; et tu y manquerais, si, indulgent aux vices et tolérant les délits, tu permettais le plaisir du moment au prix d’un mal à venir.

VII. Mon esprit est surtout rassuré par les mêmes motifs qui effraient les autres, je veux dire par la grandeur de ta tâche, et parce que tu as à régler les terres et les mers. Un génie tel que le tien se perdrait dans les petites affaires ; les grands succès sont le prix des grands travaux.

Il te faut donc pourvoir à ce que le peuple, que corrompent les largesses (19) et les distributions de blé, ait des occupations qui lui ôtent le loisir de faire le malheur public. Veille aussi à ce que la jeunesse prenne le goût des vertus et de l’application, et perde celui des folles dépenses et des richesses. Ce but sera atteint si tu ôtes à l’argent, le plus redoutable des fléaux, son usage et son pouvoir.

Souvent, en effet, en réfléchissant en moi-même aux moyens par lesquels les hommes les plus fameux avaient fondé leur grandeur ; en recherchant comment les peuples et les nations avaient prospéré sous quelques chefs capables, et ensuite quelles causes avaient amené la chute des royaumes et des empires les plus puissants, j’ai constamment trouvé les mêmes vertus et les mêmes vices : chez les vainqueurs le mépris des richesses, chez les vaincus la soif de l’or. Et l’on comprend bien qu’un homme ne peut s’élever au-dessus des autres et se rapprocher des dieux, si, dédaignant la cupidité et les plaisirs des sens, il n’est tout entier à son âme, non pour la flatter, pour céder à ses fantaisies, pour l’amollir par une funeste complaisance, mais pour l’exercer par le travail, la patience, les bonnes maximes et les actions de vigueur.

VIII. En effet, élever un palais ou une maison de plaisance, l’orner de statues, de tapis et d’autres ouvrages des arts, et faire en sorte que tout y attire plus les regards que nous-mêmes, ce n’est pas tant nous honorer par les richesses que les déshonorer par nous. Quant à ceux qui ont l’habitude de se remplir le ventre deux fois par jour, et de ne passer aucune nuit sans courtisanes, dès qu’ils ont laissé s’abrutir dans cette servitude l’âme qui est faite pour commander, c’est en vain qu’ils veulent ensuite tirer d’une faculté énervée et boiteuse ce que l’on obtient d’une faculté exercée : leur folie les perd eux et presque tout avec eux. Mais ces maux et tous les autres disparaîtront, avec le pouvoir de l’argent, dès que les magistratures et les autres charges les plus recherchées cesseront de se vendre.

Il faut en outre pourvoir à la sûreté de l’Italie et des provinces ; et cela me semble facile ; car ce sont les mêmes hommes qui d’un seul coup font une double dévastation, en abandonnant leurs demeures et en s’emparant par force de celle des autres, Empêche aussi que le service militaire ne soit, comme il l’est encore, injustement ou inégalement réparti, puisque les uns servent pendant trente années et les autres point du tout. Je voudrais enfin que le blé, qui jusqu’ici a été la récompense de la fainéantise, fût distribué dans les colonies et dans les villes municipales aux vétérans qui se seraient retirés dans leurs foyers après avoir servi le temps voulu.

Je t’ai exposé aussi brièvement que possible des avis qui m’ont paru devoir être utiles à la république et à ta gloire. Peut-être aussi n’est-il pas hors de propos de dire un mot de mes motifs. La plupart des hommes possèdent ou se piquent de posséder assez de lumières pour juger ; et tous, a vrai dire, ont l’esprit fort empressé dès qu’il s’agit de blâmer les actions ou les paroles d’ autrui : il semble qu’on n’ouvrira jamais assez tôt la bouche, et que la langue ne sera jamais assez prompte pour exprimer ce que l’on a sur le cœur. Je ne me repens point d’avoir cédé a ce penchant ; je regretterais davantage de m’être tu. Car, soit que tu suives mon plan ou un autre meilleur, j’aurai toujours la satisfaction de t’avoir conseillé et secondé selon mes forces. Il ne me reste qu’à prier les dieux immortels d’approuver tes vues et de les faire réussir.






NOTES

DES LETTRES A C. CÉSAR.

LETTRE I.

(1) A la place de ces mots, per deos immortales, que nous avons adoptés, quelques éditions mettent per celeros mortales. Outre la difficulté d’expliquer ces mots, le sens que nous avons préféré nous a paru d’une flatterie un air de franchise et presque d’enthousiasme.

(2) Ces mots de consul malveillant s’appliquent, selon les uns, à C. Claudius Marcellus, et, selon les autres, à Cornélius Lentulus. Ces deux personnages furent consuls en même temps, l’an de Rome 703. Au reste chacun d’eux contribua par sa violence à précipiter la guerre civile.

(3) Le président de Brosses remarque que « la manière dont Salluste s’exprime ici semble en dire là-dessus plus que nous n’en savons. »

(4) Le texte de M. Burnouf porte ici : quam quod sibi obesset, ce qui donne un sens bien différent du notre. M. Burnouf, en repoussant la version que nous avons adoptée, convient qu’elle est plus ingénieuse et plus appropriée au sujet. C’est pour cela même que nous l’avons préférée.

(5) Comme on ne trouve dans l’histoire aucune trace de ce massacre, plusieurs commentateurs pensent que le texte de ce passage, d’ailleurs fort clair grammaticalement, pourrait bien être altéré.

(6) Salluste parle ici de la censure d’Appius Claudius dont il fut lui-même une des victimes. Appius Claudius l’avait chassé du sénat pour son inconduite.

(7) Ils avaient été condamnés à l’exil, et l’exil emportait la dégradation civique.

(8) César, à son retour à Rome, suivit la plupart des conseils qui lui sont donnés ici par Salluste.

(9) César n’attribua la judicature qu’aux sénateurs et aux chevaliers. Il en exclut les tribuns du trésor qui tenaient à la classe plébéienne. Voy. Suetone et Dion Cassius.

(10) M. Bibulus fut consul avec César, l’an de Rome 695. Il est possible que, comme le prétend Salluste, il n’ait été qu’un homme médiocre ; mais il parait que ce fut un excellent citoyen.

(11) L. Domitius Œnobarbus fut consul, l’an de Rome 700. Il embrassa dans la guerre civile le parti opposé à César, et fut tué à Pharsale. On trouvera de plus amples détails sur ce personnage dans Suétone, vie de Néron, chap. ii.

(12) Nous ne savons rien de particulier sur L. Postumius. Quant à M. Favonius, c’était un citoyen plein de probité et grand admirateur de Caton.

(13) César, dit M. Burnouf, voulant affermir, non l’autorité du sénat, mais la sienne propre, porta le nombre des sénateurs jusqu’à neuf cents. Comme parmi les nouveaux sénateurs il y avait beaucoup d’étrangers, on composa cette affiche qui est, selon nous, une pièce assez curieuse : « Avis important : on est prié de ne pas indiquer aux nouveaux sénateurs le chemin du sénat. »

LETTRE II.

(14) Plusieurs manuscrits portent : « Populus romanus antea oblinebat, etc. » Nous avons préféré la leçon de M. Burnouf comme plus simple.

(15) Appius Claudius, surnommé l’Aveugle, partageait quelques-unes des opinions de l’école pythagoricienne, et avait écrit des maximes dans le goût des vers dorés de Pythagore.

(16) Lucain a dit au livre 1er de la Pharsale : Nec quemquam jam ferre potest, Cæsarve priorem, Pompeiusve parem.

(17) Ce massacre eut lieu par ordre de Sylla. On appelait le Jardin public un grand bâtiment dans le Champ-de-Mars, destiné au logement des ambassadeurs étrangers.

(18) Res novas reteribus acquirit, mot à mot, il acquiert des choses nouvelles par les anciennes. Personne, parmi les commentateurs ou les traducteurs de Salluste, ne nous semble avoir suffisamment établi le sens de ce passage sans doute très-altéré. L’explication que nous eu avons empruntée à M. Dureau Delamalle n’est peut-être pas la bonne, mais elle est la seule qui nous paraisse présenter un sens raisonnable.

(19) D’après Suétone, César réduisit à cent cinquante mille individus le nombre de ceux qui avaient part aux largesses publiques, et qui, auparavant, s’élevait à trois cent vingt mille.