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Lettres de Blaise Pascal et de ses correspondants

Les lettres de Blaise Pascal
Texte établi par Maurice BeaufretonCrès (p. 1-14).
I
DE BLAISE PASCAL A MADAME PERIER[1]
A Mademoiselle Perier la Conseillère,
à Clermont.

De Rouen, ce samedi dernier janvier 1643.

Ma chère ce sœur,

Je ne doute pas que vous n’ayez été bien en peine du long temps qu’il y a que vous n’avez reçu de nouvelles de ces quartiers ici. Mais je crois que vous vous serez bien doutés que le voyage des Elus[2] en a été la cause, comme en effet. Sans cela, je n’aurais pas manqué de vous écrire plus souvent. J’ai à te dire que, MM. les Commissaires étant à Gisors, mon père me fit aller faire un tour à Paris où je trouvai une lettre que tu m’écrivais, où tu me mandes que tu t’étonnes de ce que je te reproche que tu n’écris pas assez souvent, et où tu me dis que tu écris à Rouen toutes les semaines une fois. Il est bien assuré, si cela est, que tes lettres se perdent, car je n’en reçois pas toutes les trois semaines une. Etant retourné à Rouen, j’y ai trouvé une lettre de Monsieur Perier, qui mande que tu es malade. Il ne mande point si ton mal est dangereux, ni si tu te portes mieux, et il s’est passé un ordinaire[3] depuis sans avoir reçu de lettre, tellement que nous en sommes dans une peine dont je le prie de nous tirer au plus tôt mais je crois que la prière que je fais ici sera inutile, car, avant que tu aies reçut cette lettre ici, j’espère que nous aurons reçu lettres de toi ou de Monsieur Perier. Le département[4]. s’achève, Dieu merci. Si je savais quelque chose de nouveau, je te le ferais savoir. Je suis,

Ma Chère sœur.

Votre très humble et très affectionné serviteur et frère,

Pascal.

Ici ce post-scriptum de la main d’Etienne Pascal, le père : Ma bonne fille m’excusera si je ne lui écris comme je le désirerais, n’y ayant aucun loisir. Car je n’ai jamais été dans l’embarras à la dixième partie de ce que j’y suis à présent. Je ne saurais l’être davantage à moins d’en avoir trop il y a quatre mois que je ne me suis pas couché six fois devant deux heures après minuit.

Je vous avais commencé dernièrement une lettre de raillerie sur le sujet de la vôtre dernière, touchant le mariage de M. Desjeux, mais je n’ai jamais eu le loisir de l’achever. Pour nouvelles, la fille de Monsieur de Paris, maître des comptes, mariée à Monsieur de Neufville, aussi maître des comptes, est décédée, comme aussi la fille de Belair, mariée au petit Lambert. Votre petit a couché céans cette nuit. Il se porte Dieu grâces très bien. Je suis toujours Votre bon et excellent ami,

PASCAL.

II
Première lettre du P. Noël à Blaise Pascal[5]


A Monsieur Pascal, à Paris.

Monsieur,

J’ai lu vos Expériences touchant le vide[6], que j’estime fort belles et ingénieuses, mais je n’entends pas ce vide apparent qui parait dans le tube après la descente, soit de l’eau, soit du vif-argent. Je dis que c’est un corps, puisqu’il a les actions d’un corps, qu’il transmet la lumière avec réfractions et réflexions, qu’il apporte du retardement au mouvement d’un autre corps, ainsi qu’on peut remarquer en la descente du vif-argent, quand le tube plein de ce vide par le haut est renverse c’est donc un corps qui prend la place du vif-argent. Il faut maintenant voir quel est ce corps.

Présupposons que, comme le sang qui est dans les veines d’un corps vivant est mélangé de bile, de pituite, de mélancolie et de sang, qui, pour sa plus notable quantité, donne au mélange le nom de sang de même l’air que nous respirons est mélangé de feu, d’eau, de terre et d’air, qui, pour sa plus grande quantité, lui donne le nom d’air. C’est le sens commun des physiciens, qui enseignent que les éléments sont mélangés. Or, tout ainsi que ce mélange qui est dans nos veines est un mélange naturel au corps humain, fait et entretenu par le mouvement et action du corps qui le rétablit, s’il est altéré, part exemple, de crainte ou de honte de même ce mélange qui est dans notre air est un mélangenaturel au monde, fait et entretenu par le mouvement et action du soleil, qui le rétablit s’il est empêché par quelque violence. Donc, tout ainsi que la séparation des parties qui composent notre sang se peut faire dans les veines par quelque accident, comme elle se fait es ébullitions qui séparent le plus subtil dans le grossier

de même la séparation des parties qui composent notre air peut se faire dans le monde par quelque violence. J’appelle violence tout ce qui sépare ces corps naturellement unis et mêlés par ensemble, laquelle ôtée, les parties se rejoignent et se mêlent comme auparavant, si leur nature n’est changée par la force et longueur de cette violence.

Je dis donc que dans le mélange naturel du corps que nous respirons, il y a du feu, qui est de sa nature plus subtil et plus rare que l’air et de l’air, lequel étant séparé de l’eau et de la terre, est plus subtil et plus rare que mélangé avec l’un et l’autre, et partant peut pénétrer des corps et passer à travers les pores, étant séparé, qu’ii ne pourrait pas étant mélangé. Si donc il se trouve une cause de cette séparation, la même pourra faire passer l’air séparé par des pores trop petits pour son passage, étant mélangé. Présupposons une chose vraie, que le verre a grande quantité de pores, que nous colligeons non seulement de la lumière qui pénètre le verre plus que dans d’autres corps moins solides dont les pores sont moins fréquenta, quoique plus grands, mais aussi d’une infinité de petits corps différents du verre que vous remarquez dans ces triangles qui font paraître les iris, et de ce qu’une bouteille de verre bouchée hermétiquement ne se casse point en un feu lent sur des cendres chaudes.

Or, ces pores du verre si fréquents sont si petits que l’air mélangé ne saurait passer à travers mais. étant séparé et plus épuré de la terre et de l’eau, il pourra pénétrer le verre, comme le fil de fer, tandis qu’il est un peu trop gros, ne peut passer à travers le petit trou de filière, mais étant par force et violence menuisé, il passe facilement l’eau boueuse ne passera pas à travers un linge bien tissu, où elle passe facilement étant séparée. La chausse d’Hippocrate [7] et la filtration nous font toucher au doigt cette séparation des corps mélangés. Or, voici la force et la violence qui tire l’air de son mélange naturel, et le fait pénétrer le verre le vif-argent qui remplit le tube et touche l’air subtil et igné que la fournaise a mis dans le verre, et dont les pores sont remplis, descendant par sa gravité, tire après soi quelques corps autrement il ne descend pas, comme il appert au vif-argent, qui est retenu jusques à deux pieds, et à l’eau qui ne descend pas même au trentième, leur gravité n’étant pas suffisante pour tirer l’air hors de son mélange naturel. Si donc le vif-argent descend, il tire après soi un autre corps, selon votre première maxime page 19, que tous les corps ont répugnance à se séparer l’un de l’autre. Ce corps’ tiré et suivant n’est pas le verre, puisqu’il demeure à sa place et ne casse point l’air qui est dans ces pores, contigu au vif-argent, peut suivre, mais il ne suit pas qu’il n’en tire un autre qui passe par les pores du verre et les remplit pour y passer, il-faut qu’il soit épuré ; c’est l’ouvrage de cet air subtil qui remplissait les petits pores du verre, lequel étant tiré par une force majeure et suivant le vif-argent, tire après soi par continuité et connexité son voisin, l’épurant du plus grossier qui reste dehors dans une même constitution, constitution violentée par la séparation du plus subtil, et demeure autour du verre attaché à celui qui est entré, lequel étant dans une dilatation violente à l’état naturel qui lui est dû dans ce monde, est toujours poussé, par le mouvement et dépendance du soleil, à se rejoindre à l’autre et reprendre son mélange naturel, se joignant à cet autre qui le hérisse, poussé du même principe et portant l’un et l’autre, sitôt que la violenoe est ôtée, reprend son mélange et sa place ainsi, quand on bande un arc, on en fait sortir des esprits qui lui sont naturels par sa partie concave qui est pressée, et en fait-on entrer d’autres qui ne lui sont pas naturels par sa partie convexe qui est dilatée les uns et les autres, demeurant à l’air, cherchent leur place naturelle et aussitôt que la violence qui tient l’arc tendu est ôtée, les naturels rentrent, les étrangers sortent, et l’arc se redresse.

Nous avons une séparation et réunion sensible en une éponge pleine d’eau dans le fond de quelque bassin qui n’ait de l’eau que ce qui est dans l’éponge. Si vous pressez cette éponge avec violence, vous en faites sortir de l’eau qui demeure auprès d’elle séparée sitôt que vous ôtez cette compression, le mélange se fait de l’éponge avec l’eau par la dilatation naturelle à l’éponge même par sa nature et se remplit de l’eau qui lui est présentée.

Si donc on me demande quel corps entre, le tube descendant, je dirai que c’est un air épuré qui entre par les petits pores du verre, contraint à cette séparation du grossier par la pesanteur du vif-argent descendant et tirant après soi l’air subtil qui remplissait les pores du verre, et celui-ci tiré par violence, traînant après soi le plus subtil qui lui est joint et congénère, jusques à remplir la partie abandonnée par le vif-argent.

Or cette séparation étant violente à l’autre air, à celui qui demeure de .ors, tiré et attaché au verre et à celui qui est entré dans le tube, l’un et l’autre reprend son mélange aussitôt que cette pesanteur est ôtée mais, tandis que cette pesanteur du vif-argent continue, son effet, qui est cette attraction et épuration de l’air, continue aussi, comme le poids d’une balance, élevé par un autre plus pesant, ne descend pas que cet autre poids qui l’empêche de descendre ne soit ôté.

Ce discours combat votre proposition 6, page 25, où vous dites que l’espace vide en apparence n’est pas plein d’un air pur, subtil, mêlé parmi l’air extérieur, qui « étant détaché, et entré par les pores du verre, tendrait toujours à y retourner, ou y serait sans cesse attiré » ; et votre 8, « que l’espace vide en apparence n’est rempli d’aucune des matières qui sont connues dans la nature et qui tombent sous aucun des sens ». Si mon discours, que je vous laisse à considérer, est vrai, ces deux propositions ne le sont pas. L’air épuré est une matière connue dans la nature et cet air prend la place du vif-argent.

Venons aux objections que vous avez mises en la page 30 et 3i, contre vos sentiments. Je dis que la première est très considérable. En effet, cette proposition, qu’un espace est vide, prenant le vide pour une privation de tout corps, non seulement répugne au sens commun, mais de plus se contredit manifestement elle dit que ce vide est espace, et ne l’est pas. On présuppose qu’il est espace or s’il est espace, il n’est pas ce vide qui est privation de tout corps, puisque tout espace est nécessairement corps qui entend ce qui est corps, entend comme corps un composé de parties les unes hors les autres, les unes hautes, les autres basses, les unes à droite, les autres à gauche, un composé long, large, profond, figuré, grand ou petit et qui entend ce qui est espace comme espace, entend, quoi qu’on dise, un composé de parties, les unes hors les autres, basses, hautes, à gauche, à droite, d’une telle longueur, largeur, profondeur, figuré entre les extrémités dont il est intervalle de sorte que l’espace ou intervalle n’est pas seulement corps, mais corps entre deux ou plusieurs corps. Si donc, par ce mot vide, nous entendons une privation de tout corps, ce qui est le sens de l’objection, cette présupposition qu’un espace est vide, se détruit soi-même et se contredit mais ce mot de vide, comme il ee prend communément, est un espace invisible tel qu’est l’air ainsi disons-nous d’une bourse, d’un tonneau, d’une cave, d’une chambre et autres semblables, que tout cela est vide quand il n’y a que l’air tellement que l’air, à cause qu’il est invisible, se prend pour espace vide mais d’autant qu’il est espace, nous concluons qu’il est corps, grand, petit, rond, carré, et ces différences qui ne s’attachent point au vide, pris pour une privation de tout corps, et par conséquent pour un néant dont Aristote parle, quand il dit Non entis non sunt différentiel. Votre deuxième objection[8] ne vous donnera pas grand’peine vous avouerez facilement que la nature, non pas en son total, mais en ses parties, souffre violence par le mouvement des unes qui surmontent la résistance des autres ; c’est de quoi Dieu se sert pour l’ornement et la variété du monde.

La troisième [9], que les expériences journalières font paraître que la nature ne souffre point de vide, est forte. Je ne crois pas que la quatrième[10] soit d’aucun physicien.

La cinquième est une preuve péremptoire du plein, puisque la lumière, ou plutôt l’illumination, est un mouvement luminaire des rayons, composés des corps lucides qui remplissent les corps transparents, et ne sont mus luminairement que par d’autres corps lucides, comme la poudre d’acier n’est remuée magnétiquement que par l’aimant or cette illumination se trouve dans l’intervalle abandonné du vif-argent il est donc nécessaire que ces intervalles soient un corps.transparent. En effet c’en est un, puisqu’il est air..

Voilà, Monsieur, ce que j’ai cru devoir à votre curiosité si obligeante, qui semble demander quel corps est ce vide apparent, plutôt qu’assurer qu’il n’est pas corps ce que j’ai dit de la violence faite par la pesanteur du vifargent ou de l’eau se doit entendre de toutes les autres violences qui se rencontrent dans toutes vos autres expériences, où l’entrée subtile de ces petite corps d’air et de feu qui sont partout, paraissant moins aux sens qu’à la raison, fait conjecturer un vide qui soit une privation de tout corps. Quoi qu’il en soit, vous avez examiné une vérité très importante à ceux qui font la recherche des choses naturelles, et par cet examen, obligé le public, et moi particulièrement qui suis,

Monsieur,

Votre très humble et obéissant serviteur selon Dieu,

Estienne Noël,

de la Compagnie de Jésus.


à continuer…

  1. Publiée par Faugère, Pensées, fragments et lettres de Blaise Pascal ; Paris, 1844 ; t. I, p. 61. Gilberte Pascal, sœur aînée du grand écrivain, née en 1620, avait épousé en 1641 Florin Perier, conseiller en la Cour des Aides de Clermont. Rappelons que le nom de Madame était réservé aux personnes de condition noble.
  2. Officiers royaux subalternes, qui connaissaient en première instance de l’assiette des tailles, aides, subsides, et des différends qui y étaient relatifs. (Dict. de Furetière.)
  3. Le courrier régulier de la poste. On retrouvera cette expression au début de la lettre XVIII.
  4. La répartition des tailles, aides et gabelles entre les paroisses de la généralité de Rouen.
  5. Les lettres relatives à la polémique avec le P. Noël ont été publiées en 1779 par l’abbé Bossut, dans la première édition des Œuvres de Biaise Pascal, à la Haye, chez Detune, en 5 volumes in-8. Le P. Noël, né en 1681, était entré dam la Compagnie de Jésus en 1599. En octobre 1647, an moment où il écrivit la lettre qu’on va lire, il était recteur du collège de Clermont, à Paris. Il mourut à la Flèche le 16 octobre 1669.
  6. Expériences nouvelles touchant le vuide. dedié à Monsieur Pascal, conseiller du Roy, en ses Conseils d’Estat et Privé, par le sieur B. P., son fils. A Paris, chez Pierre Margat, au quay de Gesvres, à l’Oyseau de Paradis. MDCXLVII ; vi-30 p.
  7. Sac de feutre servant à filtrer l’hypocras.
  8. « Que cette proposition, que la Nature abhorre le vide, et néanmoins l’admet, l’accuse d’impuissance, od implique contradiction. »
  9. « Qu’une matière imperceptible, inouïe et inconnue i tous les sens, remplit cet espace. »
  10. « Que la lumière étant un accident ou une substance, il n’eet pas possible qu’elle ee soutienne dans le ride, si elle est un accident ; et qu’elle remplit l’eepace vide en apparence, el elle est une substance. »