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LETTRES


D’UN


VOYAGEUR.




III.


Venise, juillet 1834.

Depuis quelques jours, nous errons sur l’archipel Vénitien, cherchant un peu d’air vital, hors de cette ville de marbre qui est devenue un miroir ardent ; ce mois-ci surtout les nuits sont étouffantes. Ceux qui habitent l’intérieur de la cité dorment tout le jour, les uns sur leurs grands sophas, si bien adaptés à la mollesse du climat, les autres sur le plancher des barques. Le soir ils cherchent le frais sur les balcons, ou prolongent la veillée sous les tentes des cafés, lesquels heureusement ne se ferment jamais. Mais on n’entend plus les rires et les chansons accoutumées. Les rossignols et les gondoliers ont perdu la voix. Des milliers de petits coquillages phosphorescens brillent au pied des murs, et des algues chargées d’étincelles passent dans l’eau noire autour des gondoles endormies. Rien n’interrompt plus le silence des nuits, que le cri aigu des souris et des mulots qui folâtrent sur les marches des perrons. De longs nuages noirs arrivent des Alpes et passent sur Venise, en la couvrant de grands éclairs silencieux ; mais ils vont se briser sur l’Adriatique, et l’air s’embrase de l’électricité qu’ils ont apportée.

Les enfans du peuple et les chiens caniches sont, avec les poissons, les seuls êtres qui ne souffrent pas de cette sécheresse. Ils ne sortent de l’eau que pour manger ou dormir, et le reste du temps ils nagent pêle-mêle. Pour nous, qui avons le malheur d’avoir des chemises et qui ne pouvons passer la vie à les ôter et à les remettre, nous cherchons l’air de la mer, que la Providence a fait si bon en tout pays, et qui court généreusement en plein midi sur les lagunes. Les seuls voyageurs que nous rencontrons sont de pauvres petits papillons affamés, qui se hasardent à passer d’un îlot à l’autre, pour y trouver quelque fleur que le soleil n’ait pas dévorée, mais qui succombent souvent à la fatigue, et tombent dans une vague avant d’avoir pu achever leur longue et périlleuse traversée.

Hier, nous passâmes devant l’île de San Servilio qui est occupée par les fous et les infirmes. A travers une des grilles qui donnent sur les flots, nous vîmes un vieillard pâle et maigre assis à sa fenêtre, les coudes appuyés sur le bord. Tl tenait son front dans une de ses mains ; ses yeux caves étaient fixés sur l’horizon. Un instant, il ôta sa main, essuya son front étroit et chauve, et retomba aussitôt dans son immobilité. Il y avait dans cette immobilité même quelque chose de si terrible, que mes yeux s’y attachèrent involontairement. Quand nous eûmes tourné l’angle de la façade, je vis que les regards de Beppa avaient suivi cette direction et se reportaient sur moi. — Etait-ce un fou ? me dit-elle. — Un fou furieux, lui répondis-je.

Un homme jeune encore, un peu gros, vermeil, d’une figure agréable qu’ombrageaient de beaux cheveux noirs bouclés et humides de sueur, sortit des buissons qui bordent le jardin, et s’avança sur la grève. Il tenait un râteau, et son air n’avait rien d’extravagant ; mais il nous adressa d’un ton amical des paroles sans suite qui trahirent le dérangement de son cerveau. L’abbé était assis à la proue, avec cette vive et saisissante physionomie que personne ne contemple indifféremment, et il regardait ce fou d’un air bienveillant. Addio, caro ! lui cria l’amateur de jardinage, en voyant que nous n’abordions pas à l’hospice. Il dit cette parole d’un ton de regret affectueux et doux, et, nous envoyant encore un adieu de la main, il reprit son travail avec un empressement enfantin. — Il doit y avoir un bon sentiment dans cette pauvre tête, dit l’abbé, car il y a de la sérénité sur ce visage et de l’harmonie dans cette voix. Qui sait de quoi l’on peut devenir fou ? Il ne faut qu’être né meilleur ou pire que le commun des hommes, pour perdre ou la raison ou le bonheur. Bon fou, dit-il en envoyant gaîment une bénédiction vers l’horticulteur, Dieu te préserve de guérir ! — Nous arrivâmes à l’île de Saint-Lazare, où nous avions une visite à faire aux moines arméniens. Le frère Hiéronyme avec sa longue barbe blanche surmontée d’une moustache noire, et sa figure si belle et si douce au premier Coup-d’œil, vint nous recevoir, et son infatigable complaisance de vanité monacale nous promena de l’imprimerie à la bibliothèque, et du cabinet de physique au jardin. Il nous montra ses momies, ses manuscrits arabes, le livre imprimé en vingt-quatre langues sous sa direction, ses papyrus égyptiens et ses peintures chinoises. Il parla espagnol avec Beppa, italien avec le docteur, allemand et anglais avec l’abbé, français avec moi, et, chaque fois que nous lui faisions compliment sur son immense savoir, son regard, plein de ce mélange d’hypocrisie et d’ingénuité qui est particulier aux physionomies orientales, semblait nous dire : S’il ne m’était pas commandé d’être humble, je vous ferais voir que j’en sais bien davantage.

— Vous êtes Français, me dit-il, vous connaissez l’abbé de La Mennais ? je voudrais bien rencontrer quelqu’un qui le connût. — Certainement, je le connais beaucoup, répondis-je effrontément, curieux de savoir ce que l’on pensait de l’abbé de La Mennais en Arménie. — Eh bien ! quand vous le verrez, dit le moine, dites-lui que son livre.... Il s’arrêta en jetant un regard méfiant sur l’abbé, et acheva ainsi sa phrase, commencée peut-être dans un autre but : dites-lui que son dernier livre nous a fait beaucoup de peine. — Ah ! dit l’abbé qui, pour n’être que Vénitien, n’en a pas moins la pénétration d’un Grec, savez-vous, mon frère, que M. de La Mennais est un homme d’un immense orgueil, et qui s’imagine devoir compte de ses opinions à l’Europe entière ? savez-vous qu’il est bien capable de considérer votre couvent comme une imperceptible fraction de son auditoire ?

— Carliste ! c’est un carliste ! dit le père Hiéronyme en secouant la tête. — Parbleu ! il me paraît étrange d’entendre parler de ces choses-là dans le lieu et dans le pays où nous sommes, dis-je à voix basse à l’abbé, tandis que l’Arménien était distrait par Beppa qui touchait à sa grande bible manuscrite, et qui passait insolemment ses petits doigts sur les vives couleurs des peintures grecques semées sur les marges. Vous allez voir qu’il dira du mal de La Mennais, s’il se méfie de nous, dit l’abbé ; excitez-le un peu. — Est-ce que vous ne trouvez pas, mon père, dis-je au moine, que M. de La Mennais est un grand poète sacré ? — Poète ! poète ! répéta-t-il d’un air effrayé, vous ne savez donc pas le jugement de Sa Sainteté ? — Non, répondis-je. — Eh bien ! mon fils, sachez- le ; ce nouvel écrit est abominable, et il est défendu à tout chrétien de le lire. — Malheureusement je ne savais point cela, répondis-je, et je l’ai lu sans penser à mal. — Ce malheur-là a pu arriver à bien d’autres, dit l’abbé en souriant. C’est un génie si dangereux que celui de M. de La Mennais ! On peut bien le lire jusqu’au bout sans s’apercevoir du danger. — Sans doute, reprit le moine, ce n’est qu’après l’avoir lu, quand on y réfléchit, qu’on aperçoit le serpent caché sous les fleurs de la séduction. — C’est ce qui vous est arrivé après l’avoir lu, n’est-ce pas, mon frère ? dit l’abbé. — Je ne dis point que je l’aie lu, repartit le moine. Cela aurait bien pu m’arriver sans que je fusse fort coupable ; jugez-en : l’abbé de La Mennais vint ici après son entrevue avec le pape ; il parla avec moi. Tenez, il était assis à la place où vous êtes. Je vivrais cent ans que je n’oublierais ni sa figure, ni sa voix, ni ses paroles. Il me fit une grande impression, j’en conviens, et je vis tout de suite que c’était un de ces hommes qui peuvent, lorsqu’ils le veulent, servir la religion vigoureusement. Je m’imaginai qu’il était rentré de bonne foi dans le sein de l’église, et que désormais il serait son plus orthodoxe défenseur. Que voulez-vous, il parlait si bien ! il parlait comme il écrit.... A ce qu’on dit, il écrit bien, ajouta l’Arménien qui se méfiait toujours du sourire ironique de l’abbé ; ce fut au point, continua-t-il, que je le priai sincèrement de m’envoyer le premier ouvrage qu’il publierait. — et il vous l’a envoyé ? demanda l’abbé. — Je ne dis point qu’il me l’ait envoyé, reprit aussitôt le moine. S’il me l’eût envoyé, ce ne serait pas ma faute. Qui pouvait prévoir que cet homme si pieux, et si bon ferait un livre abominable ? — Mais êtes-vous bien sûr, lui dis-je, qu’il soit abominable ? — Comment, si j’en suis sûr ! — Si vous ne l’avez pas lu ? — Mais la circulaire du pape ! —Ah ! j’oubliais, repris-je. — Lorsque cette circulaire nous est arrivée, dit le moine, j’étais comme vous dans l’erreur sur le compte de M. de La Mennais. Je disais à mes frères : Voyez un peu quelles grâces ineffables Dieu a répandues sur ce saint homme ! voyez comme un instant de doute et de souffrance a fait place en lui à une foi vive et ardente ! c’est l’effet de son entrevue avec le pape. — Vous disiez cela encore après avoir lu le livre ? dit l’abbé, persévérant dans sa taquinerie. — Je ne dis point que je l’aie dit alors, répondit le moine. D’ailleurs quand je l’aurais dit ? je n’avais pas reçu la circulaire. — Cette circulaire me chagrine beaucoup, lui dis-je. Voyez donc ! j’étais enthousiasmé du livre et de l’auteur ; je sentais, en le lisant, éclore en moi une foi plus vive ; l’amour de Dieu, l’espoir de voir son règne s’accomplir sur la terre, m’avaient transporté aux pieds du trône éternel. Jamais je n’avais prié avec autant de ferveur, j’éprouvais presque, chose inouïe en ces jours-ci ! la soif du martyre. Cela ne vous a-t-il point produit le même effet, mon père ? — Si je n’avais pas reçu la circulaire du pape... dit le moine d’un air ému et contrarié, mais que voulez-vous ? Quand le pape déclare que le livre est contraire à la religion, à l’église, aux mœurs, et au gouvernement de... de... Il se frappa le front sans pouvoir trouver le nom de Louis-Philippe V ; ce fut le seul moment où il fut un peu Arménien et moine. — Les Français, continua-t-il, ont beaucoup d’obstination dans leurs opinions politiques. M. de La Mennais est un carliste. — Savez-vous bien au juste, mon père, ce que c’est que d’être carliste ? lui demandai-je. — Il paraît, répondit-il, que cela est très contraire aux opinions du pape. — Ma foi, je n’y comprends plus rien, dis-je à voix basse à l’abbé ; ou cet Arménien fait un étrange amphigouri dans sa tête, ou le pape craint le juste-milieu autant que les moines arméniens craignent le pape. — Je vous demande pardon, dit le frère Hiéronyme en se rapprochant de nous d’un air curieux, j’ai peut-être blessé vos opinions particulières en parlant ainsi. — Comme je ne songeais point à répondre, l’abbé me poussa le coude et me dit : Vous n’entendez donc pas que le père Hiéronyme vous demande quelle est votre opinion particulière ? — En vérité, repris-je, je n’en ai point d’autre que celle-ci : le monde se meurt, et les religions s’en vont — Hélas oui ! la religion s’en va, si l’on n’y prend garde, dit l’Arménien : les doctrines nouvelles s’infiltrent peu à peu dans l’antique vérité, comme l’eau dans le marbre, et ceux qui pourraient être les flambeaux de la foi se servent de la lumière pour égarer le troupeau. Quant à moi, continua-t-il en prenant un air de confidence, j’ai un grand désir, et presque un projet arrêté : c’est de demander la permission d’aller trouver l’abbé de La Mennais, en quelque lieu qu’il soit, et de le supplier au nom de la religion, au nom de sa gloire, au nom de l’amitié que j’ai ressentie pour lui en le voyant, de rentrer dans le giron de la sainte église romaine, et de redresser ses voies. J’ai tant de choses à lui dire, ajouta-t-il naïvement, je suis sûr que je viendrais à bout de le convertir. — L’abbé se détourna pour cacher un rire moqueur ; puis il fit le tour du cabinet, tandis que le moine le suivait du regard avec cet œil oriental, si beau et si brillant, qui semble tenir de l’aigle et du chat. Quand l’abbé eut fait semblant de regarder tous les objets d’histoire naturelle, il sortit, et Beppa pria l’Arménien de lui lire quelques lignes des diverses langues orientales dont les manuscrits étaient épars sur la table, afin d’écouter et de comparer les diverses musiques de ces langues inconnues à son oreille. Je laissai le docteur avec elle, au moment où ils se montraient fort satisfaits du syriaque et commençaient à goûter quelque peu le chaldéen ; j’allai rejoindre l’abbé qui se promenait d’un air rêveur dans le cloître, le long des arcades ouvertes sur un préau rempli de soleil et de fleurs éclatantes. — Voilà ce que c’est que de jouer au plus fin avec son pareil, lui dis-je en riant. Tu as voulu faire de l’esprit, et tu as été pris pour un espion, l’abbé ; c’est bien fait.

Il ne me répondit pas, et parut suivre une conversation très animée avec un interlocuteur imaginaire. — Vous n’iriez point, disait-il en ajoutant un mot patois qui équivaut à notre inimitable plus souvent. Vous le dites, mais vous ne le feriez point ; vous ne quitteriez pas tout cela. — Il regardait et montrait en gesticulant les jardins et les galeries du couvent. En se retournant, il m’aperçut et partit d’un éclat de rire. — L’idée de ce moine, me dit-il, qui veut aller convertir M. de La Mennais me trotte par la cervelle : que t’en semble ? — Mais combien veux-tu parier, repris-je, que si le pape te chargeait de cette mission, tu ne répugnerais nullement à la remplir ? — Je le crois bien, répondit-il, voir cet homme et causer avec lui, crois-tu que ce soit un événement à dédaigner dans la vie d’un pauvre prêtre ? — Et que lui dirais-tu ? — Que je l’admire, que je l’ai lu, et que je suis malheureux. — Ce n’est pas une raison pour briser ces arbustes qui ne t’ont rien fait, ni pour tourmenter ce brave moine qui a eu peur de ton rabat, et qui s’est cru obligé de déplorer l’erreur de celui qu’il admire peut-être autant que toi. — Ce moine ? il a fait semblant de s’intéresser à des choses qui ne l’intéressent nullement. Ils sont savans et polis, mais ils sont moines avant tout, et tout ce qui se passe au-delà de leurs murailles leur est parfaitement indifférent. Pourvu qu’on les laisse tranquillement jouir de leurs richesses, ils répéteront toujours servilement le mot d’ordre du pouvoir qui les protège. Laïque ou religieux, peu leur importe, et croyez bien qu’ils ont un souverain plus sacré que le pape : c’est l’empereur François qui leur a donné ce couvent et cet îlot fertile, où lord Byron est venu étudier les langues orientales, et que M. de Marcellus a visité dernièrement, comme l’attestent les quatre beaux vers qu’il a écrits sur l’album des voyageurs.

— Je sais de lui un quatrain non moins beau, repris-je, c’est celui qu’il a improvisé et écrit de sa propre main aux pieds de la statue de la Victoire à Brescia. Le voici :

Elle marche, elle vole, et dispense la gloire ;
On est tenté de l’adorer.
Et même en contemplant cette noble Victoire,
Après avoir vu Rome, il nous faut l’admirer.

— Je parie que M. de Marcellus ne peut pas souffrir l’abbé de La Mennais ! dit l’abbé, et qu’il le réfute victorieusement. —Que t’importe, méchant tonsuré ? lui dis-je. Laisse M. de Marcellus improviser des quatrains tout le long de l’Italie, laisse ces pauvres moines goûter le repos acheté au prix des violences et des persécutions féroces qu’ils ont essuyées dans leur patrie de la part des Turcs. Le soin qu’ils prennent d’élever de jeunes Arméniens, et de conserver par l’imprimerie les monumens de leur langue qui possède des historiens et des poètes sublimes, n’est-il pas d’ailleurs un travail noble et utile ? — Mais ils vendent très cher leurs livres et leurs leçons, dit l’abbé, et pourtant ils sont riches. Un de leurs élèves alla faire fortune en Amérique et y mourut, il y a peu d’années, en leur léguant quatre millions. — Eh bien ! tant mieux, répondis-je, il leur fallait du luxe, et ils en ont. Dis-moi, l’abbé, l’imagines-tu un couvent sans fleurs rares, sans colonnes de porphyre, sans pavé de mosaïque, sans bibliothèque et sans tableaux ? Des moines qui n’ont pas tout cela sont des êtres immondes auxquels nous ne viendrions certainement pas rendre visite. Pour moi, je suis bien fâché que ces merveilleux couvens d’autrefois, ces véritables musées des reliques de l’art et de la science, aient été pillés pour enrichir les généraux et les fournisseurs de l’armée française, des tueurs d’hommes et des larrons. Je déplore la perte de cette race de vieux moines qui blanchissaient sur les livres et qui épuisaient les sciences humaines au point de n’avoir plus à exercer la puissance de leurs cerveaux que dans les rêves de l’alchimie et de l’astrologie. Ces instrumens de physique et ce laboratoire m’avaient transporté aux temps poétiques de la vie monacale ; maudits soient ce moine bavard avec sa politique étrange, et M. de Marcellus avec ses sublimes quatrains qui m’ont si brusquement rappelé au temps présent !

— Tu ris de tout cela, homme léger, dit l’abbé en fronçant le sourcil, et tu as raison, car notre un ne mérite plus qu’ironie et pitié. Malheur à celui qui croit encore à quelque chose ! Consume-toi dans ton cercle de fer, ô flambeau inutile de l’intelligence. Ardeurs de la foi, rêves de grandeurs divines, vous rongerez en vain la poitrine et le cerveau du croyant ; les hommes sourient et passent indifférens. Ah ! je ris comme un fou ! — Il me tourna brusquement le dos et s’enfonça d’un air chagrin sous un berceau de vigne. J’eus envie de le suivre, sa tristesse me faisait peine. Mais je vis passer dans l’eau une dorade qui s’élançait sur une seppia, et, curieux de voir la singulière défense de ce pauvre animal informe contre l’agile nageur, je me penchai sur la grève. Je vis alors le calamajo, l’encrier, c’est ainsi qu’on appelle ici cette espèce de seppia, lancer son encre à la figure de l’ennemi qui fit une grimace de dégoût et s’éloigna fort désappointé. Le calamajo fit à sa manière quelques gambades agréables sur le sable ; mais ce divertissement ne fut pas de longue durée. La dorade revint traîtreusement, et, par derrière, le saisit et l’emporta au fond de l’eau, avant qu’il eût songé à se servir de son ingénieux stratagème. Cette guerre me fit oublier celle du pape avec M. de La Mennais, et je restai un quart d’heure à me bronzer au soleil dans la contemplation imbécille de quelques brins d’herbes où vivaient en bonne intelligence deux ou trois mille coquillages. Cette société paraissait florissante, lorsqu’un goéland effronté vint, sous mes yeux, la bouleverser d’un coup d’aile et presque l’anéantir. Rien ne peut donc subsister, pensai-je, et je me rappelai les tristes réflexions de l’abbé. J’allai le rejoindre ; mais, à ma grande surprise, je le trouvai riant tout de bon et relisant d’un air de satisfaction, en se caressant la barbe, des lignes qu’il venait d’écrire avec le bout d’une ardoise sur le méridien du jardin. Je me penchai sur son épaule, et je lus des vers vénitiens qu’il venait de composer, et dont j’ai essayé de faire tant bien que mal la traduction.


L’ennemi du pape.

« Restez en paix, mes frères, et laissez le pape vider ses querelles lui-même. Les foudres de Rome sont éteintes, et le feu de la colère brûle en vain les entrailles des hommes de Dieu. Leur anathème n’est plus qu’un son dont le vent se joue comme de l’écume des flots grondeurs. L’hérésiarque n’est plus forcé d’aller se réfugier dans les montagnes, et d’user la plante de ses pieds à fuir les vengeances de l’église. La foi est devenue ce que Jésus a voulu qu’elle fût : un espoir offert aux âmes libres, et non un joug imposé par les puissans et les riches de la terre. Restez en paix, mes frères ; Dieu n’épouse pas les querelles du pape.


Imprudens qui voulez les réconcilier, vous ne savez pas le mal que vous feriez à l’église, si vous étouffiez cette voix rebelle ! Vous ne savez pas que le pape est bien content et bien fier d’avoir un ennemi ; que ne donnerait-il pas pour en avoir deux ! pour qu’un autre Luther entraînât la foule vers ses pas ! Mais le monde est indifférent désormais aux débats théologiques ; il lit les plaidoyers de l’hérétique, parce qu’ils sont sublimes ; il ne lit pas les jugemens du pape, parce qu’ils sont catholiques et rien de plus. Lisez-les, mes frères, puisque le pape vous les impose ; mais priez tout bas pour l’ennemi du pape.

Vous avez bien assez travaillé, vous avez bien assez souffert en ce monde, vieux débris du plus ancien peuple de la terre ! vos barbes blanches sont encore tachées du sang de vos frères, et la neige du mont Ararat en a été rougie jusqu’à la cime où s’arrêta l’arche sainte. Le cimeterre turc a rasé vos têtes jusqu’aux os, et l’infidèle s’est baigné la cheville dans les pleurs des derniers enfans de Japhet. La méfiance qui plisse parfois vos fronts sereins est le cachet qu’y a laissé la persécution. Mais rassurez-vous, mes frères, et sachez bien qu’il y a loin du pouvoir d’un pape romain à celui du moindre cadi turc d’un village de l’Arménie. Restez en paix, et soyez sûrs que le pape prie pour son ennemi, de peur que Dieu ne le lui retire.

Le déluge du sang a cessé, votre arche a touché ces grèves fertiles, ne quittez pas votre île heureuse. Cultivez vos fleurs et cueillez vos fruits. Voyez ! vos raisins rougissent déjà, et les pampres chargés de grappes se penchent sur les flots comme pourboire, dans un jour de fatigue. Tout est couleur de rose ici, les lauriers, les marbres, le ciel et l’onde. Chaque matin vous saluez le soleil qui sort des montagnes de votre patrie, et vous buvez dans ses rayons la rosée de vos cimes natales. De quoi voulez-vous inquiéter vos âmes paisibles ? Enseignez aux orphelins de vos frères la langue que parlèrent les premiers hommes, et surtout racontez-leur l’histoire de votre esclavage, afin qu’ils gardent la liberté que vous avez si chèrement payée. Mais ne leur parlez pas de l’ennemi du pape, c’est bien inutile, hélas ! Quand ils seront grands, l’église sera pacifiée, et le successeur de Capellari n’aura pas un ennemi au soleil.

Restez donc en paix, mes frères, car Dieu a remis son arc dans les nuées. Du monde inconnu qui est au-delà de votre île, un messager vous est venu. Vous l’avez pris pour la colombe, tant sa voix était belle et son aspect candide. Mais le pape vous dit que la colombe est un corbeau. Dites comme lui, ô fils de Noé le prudent ! Mais si l’ennemi du pape, battu par quelque tempête, revient quelque jour s’asseoir à l’abri de vos figuiers, passez bien doucement derrière le feuillage, ô bons pères ! et courbez vers lui le beau fruit au manteau déchiré [1]. Les hirondelles de l’Adriatique ne l’iront pas dire à Rome. S’il entre dans votre chapelle, laissez-le courber son vaste front devant votre madone. C’est un Turc qui l’a peinte, et pourtant elle est bien belle et bien chrétienne. Peut-être entendra-t-elle la prière de l’hérésiarque. Mais si elle le convertit à l’église romaine, gardez-vous bien de vous vanter du miracle opéré chez vous, frère Hiéronyme, qui avez commandé l’image sainte au pinceau musulman, et qui voudriez réprimer la parole terrible du croyant ; c’est vous qui, sous peine d’excommunication, seriez forcé de vous déclarer l’ennemi du pape. »


— Et toi, l’abbé, lui dis-je, ne serais-tu pas tenté par hasard de devenir l’ennemi du pape ? Ce rôle étrange ne leurre-t-il pas ton orgueil de quelque dangereuse promesse ? Mais c’est plus difficile en ce temps-ci que d’improviser une satire, ; prends-y garde. Le rôle est grave, et il ne suffit pas d’être un prêtre éloquent, il faut être un grand caractère, pour lever l’étendard de la révolte dans le concile. Respecte silencieusement l’habit que tu portes, à moins que tu ne te sentes aussi marqué du sceau fatal d’une grande destinée.

L’abbé, sans s’apercevoir de la fatuité de sa réponse, et s’abandonnant naïvement à une douloureuse préoccupation, dit en secouant la tête : — Il eût mieux valu cent fois être un gratteur de guitare à la toilette des Cidalises, passer sa vie à rire et à faire des bouts rimes, que de souffrir le poids des réflexions qui s’obstinent à creuser cette pauvre tête. La Mennais ! où êtes-vous ? ô Capellariî que faites-vous ? De cette soutane noire, linceul de nos gloires passées, ne sortira-t-il qu’un seul homme ? Tous ceux qui s’y ensevelissent descendront-ils sans honneur dans l’oubli du tombeau !

— mon cher abbé, lui dis-je en pressant sa main, prends garde à ce qui se passe en toi ! prends garde au démon de l’orgueil. Efface tes vers. Voici venir Hiéronyme. Laisse à ce moine sa tranquille prudence et son obscur bonheur. N’éveille pas en lui le serpent caché. Qui sait s’il n’a pas songé bien des fois, lui aussi, à être un homme ? Laisse faire la reine du monde nouveau, l’intelligence, qui approche à pas de géant, et qui fera de nous ce que je sais bien, sans ton secours et sans le mien……..

Quand nous repassâmes devant l’île des fous, Beppa se plaignit qu’on lui fît faire deux fois cette route. — Je déteste leurs cris, dit-elle, cela me rend malade, et ma souffrance n’adoucit point la leur.

— Ils ne crient pas toujours, lui dis-je, en lui montrant le vieillard que nous avions vu deux heures auparavant. Il était toujours à la même place et dans la même attitude. Sa figure était pâle et morne comme nous l’avions laissée, et il contemplait encore les flots.

— C’est bien pis que s’il criait, dit Beppa. Mon Dieu ! quelle effrayante figure ! quel calme désespoir ! A quoi songe-t-il et que regarde-t-il ? Que se passe-t-il dans cette tête chauve qui ne sent pas les rayons du soleil ? Ils sont lourds comme du plomb, et il les supporte depuis deux heures ! — Et peut-être les supporte-t-il ainsi tous les jours, dit le docteur. J’en ai connu un qui se croyait un aigle, et qui s’est tellement obstiné à regarder le soleil, qu’il en est devenu aveugle. Quand il eut perdu la vue, sa fantaisie n’en fut que plus opiniâtre. Il croyait en contempler encore le disque lumineux, et prétendait, au milieu des ténèbres de la nuit, voir sa chambre inondée d’une clarté éblouissante. — Plaise à Dieu, dit Beppa, que celui-ci ait quelque manie stupide de ce genre ! il ne souffrirait pas. Mais je crains bien qu’à cette heure il ne soit pas fou, et qu’il sache seulement qu’il est captif. Comme il regarde l’horizon ! Pauvre homme ! tu n’iras jamais jusqu’à cette première lame de l’Adriatique, et il y a peut-être dans ton cerveau un volcan qui voudrait le lancer au bout du monde. — Il ne s’en est peut-être pas fallu de l’épaisseur d’un cheveu sous son crâne, dit le docteur, qu’il ne fût un homme de génie, et qu’il ne remplît l’univers de son nom. Peut-être y a-t-il des instans où il le sent, et où il s’aperçoit qu’il faut mourir à l’hôpital des fous ! — Voguons, voguons, dit Beppa. Voici le front de l’abbé qui se plisse………..

La lune montait dans le ciel, quand après avoir dîné longueguement et longuement causé dans un café, nous arrivâmes à la Piazzetta. — Ce fils de chien dont la mère était une vache ne se dérangera pas, grommela Catullo, qui avait le vin misanthrope ce soir-là. — A qui s’adresse cette apostrophe généalogique ? dit le docteur. En se retournant, il vit un Turc qui avait ôté ses babouches et une partie de son vêtement, et qui s’était agenouillé sûr la dernière marche du tragnet, si près de l’eau qu’il mouillait sa barbe et son turban à chacune des nombreuses invocations qu’il adressait à la lune. — Ah ! ah ! dit le docteur, ce monsieur a choisi un étrange prie-dieu ; l’heure l’aura surpris au moment où il appelait une gondole, il aura été forcé de se jeter le visage contre terre en entendant sonner le coup de sa prière. — Ce n’est pas cela, dit l’abbé, il s’est mis là pour que personne ne pût passer devant lui et ne vînt à traverser son oraison ; son culte lui commande de recommencer autant de fois qu’il passe de gens entre lui et la lune.

En parlant ainsi, il mit sa canne en travers des jambes de Catullo, qui voulait poser brutalement le pied sur la rive et repousser le Turc pour nous faire aborder. — Laisse-le, dit l’abbé ; celui-là aussi est un croyant. — Et comment voulez-vous faire, dit le gondolier, si cet animal sans baptême ne se dérange pas ?

En effet, le tragnet étant bordé de deux petites rampes de bois, nous ne pouvions aborder sans traverser quelque peu l’oraison du musulman. — Hé bien ! dit l’abbé, nous attendrons qu’il ait fini : assieds-toi et ne dis mot. — Catullo alla s’asseoir sur sa poupe en secouant la tête ; il était facile de voir qu’il n’approuvait en rien les principes de l’abbé. — Qu’importe, dit celui-ci en se tournant vers nous, que la madone s’appelle Marie ou Phingari ? La vierge mère de la Divinité, c’est toujours la même pensée allégorique ; c’est la foi qui donne naissance à tous les cultes et à toutes les vertus. — Vous êtes bien hérétique ce soir, monsieur l’abbé, dit Beppa ; pour moi, je n’aime pas les Turcs, non parce qu’ils adorent la lune, mais parce qu’ils tiennent les femmes dans l’esclavage. — Sans compter qu’ils coupent la tête à leurs esclaves, dit Catullo d’un air indigné. — Mon oncle, dit le docteur, a été témoin d’un fait que cette prière turque me rappelle. Un jour, il y a environ cinquante ans, un musulman fut surpris par l’heure de la prière, comme il se trouvait sur la rive des Esclavons. Il s’arrêta au beau milieu des quais, et commença, après avoir ôté ses babouches, les dévotions d’usage. Une troupe de polissons, qui voyait apparemment ce spectacle pour la première fois, se prit à rire, l’entourant avec curiosité, et répétant ironiquement ses génuflexions et le mouvement de ses lèvres. Le Turc continua sa prière sans paraître s’apercevoir de cette raillerie. Les polissons encouragés redoublèrent de singeries, et peu à peu s’enhardirent jusqu’à ramasser des cailloux et à les lui jeter au visage. Le croyant resta impassible, sa figure ne trahit pas la moindre altération, et il n’omit pas une parole de son oraison. Mais quand elle fut finie, il se releva, prit par le cou le premier petit malheureux qui lui tomba sous la main, et lui plongea son kandjar dans la gorge, avec la même tranquillité que si c’eût été un poulet. Puis il se retira sans dire une seule parole, laissant le cadavre ensanglanté à la place où sa prière avait été profanée. Le sénat délibéra sur ce meurtre, et il fut décidé que le Turc avait exercé une vengeance légitime. Il ne fut fait aucune poursuite contre lui.

Ce récit, que Catullo écouta la tête penchée et l’oreille basse, parut lui inspirer un profond respect pour l’idolâtre ; car quand celui-ci eut fini de prier, non-seulement il attendit patiemment qu’il eût remis son dolman, mais encore il lui présenta ses babouches. Le Turc ne fit pas un geste de remerciement, ne parut pas s’apercevoir de notre politesse, et alla rejoindre ses compagnons, qui fumaient autour de la colonne de saint Théodose. — Ceux-là sont des muscadins, dit l’abbé, lorsque nous passâmes auprès d’eux. Ils n’ont pas fait leur prière. Ce sont des négocians établis à Venise, et que l’air de notre civilisation a corrompus. Ils boivent du vin, renient le prophète, ne vont point à la mosquée, et ne se déchaussent point pour saluer Phingari ; mais ils n’en valent pas mieux, car ils ne croient à rien, et ils ont perdu toute la poétique naïveté de leur idolâtrie, sans ouvrir leur âme à la vérité austère de l’Evangile. Cependant ils sont encore honnêtes parce qu’ils sont Turcs, et qu’un Turc ne peut pas être fripon.

Après nous être séparés pour prendre quelques heures de repos, nous nous retrouvâmes à la fête ou sagra du Rédempteur. Chaque paroisse de Venise célèbre magnifiquement sa fête patronale à l’envi l’une de l’autre ; toute la ville se porte aux dévotions et aux réjouissances qui ont lieu à cette occasion ; l’île de la Giudecca, dans laquelle est située l’église du Rédempteur, étant une des plus riches paroisses, offre une des plus belles fêtes. On décore le portail d’une immense guirlande de fleurs et de fruits, un pont de bateaux est construit sur le canal de la Giudecca qui est presque un bras de mer en cet endroit ; tout le quai se couvre de boutiques de pâtissiers, de tentes pour le café, et de ces cuisines de bivouac, appelées frittole ; les marmitons s’agitent comme de grotesques démons au milieu de la flamme et des tourbillons de fumée d’une graisse bouillante dont l’âcreté doit prendre à la gorge ceux qui passent en mer à trois lieues de la côte. Le gouvernement autrichien défend la danse en plein air, ce qui nuirait beaucoup à la gaîté de la fête chez tout autre peuple ; par bonheur, les Vénitiens ont dans le caractère un immense fonds de joie : leur péché capital est la gourmandise, mais une gourmandise babillarde et vive, qui n’a rien de commun avec la pesante digestion des Anglais et des Allemands ; les vins muscats de l’Istrie à six sous la bouteille procurent une ivresse expansive et facétieuse.

Toutes ces boutiques de comestibles sont ornées de feuillage, de banderolles, de ballons en papier de couleur qui servent de lanternes : toutes les barques en sont ornées, et celles des riches sont décorées avec un goût remarquable. Ces lanternes de papier prennent toutes les formes : ici se sont des glands qui tombent en festons lumineux autour d’un baldaquin d’étoffes bariolées ; là, ce sont des vases d’albâtre de forme antique, rangés autour d’un dais de mousseline blanche dont les rideaux transparens enveloppent les convives ; car on soupe dans ces barques, et Ton voit, à travers la gaze, briller l’argenterie et les bougies mêlées aux fleurs et aux cristaux. Quelques jeunes gens habillés en femmes entr’ouvrent les courtines, et débitent des impertinences aux passans. A la proue, s’élève une grande lanterne qui a la figure d’un trépied, d’un dragon ou d’un vase étrusque, dans laquelle un gondolier, bizarrement vêtu, jette à chaque instant une poudre qui jaillit en flammes rouges et en étincelles bleues.

Toutes ces barques, toutes ces lumières qui se réfléchissent dans l’eau, qui se pressent, et qui courent dans tous les sens le long des illuminations de la rive, sont d’un effet magique. La plus simple gondole où soupe bruyamment une famille de pêcheurs est belle avec ses quatre fanaux qui se balancent sur les têtes avinées, avec sa lanterne de la proue, qui, suspendue à une lance plus élevée que les autres, flotte agitée par le vent comme un fruit d’or porté par les ondes. Les jeunes garçons rament et mangent alternativement, le père de famille parle latin au dessert, — le latin des gondoliers qui est un recueil de jeux de mots et de prétendues traductions patoises, quelquefois plaisantes et toujours grotesques ; — les enfans dorment, les chiens aboient et se provoquent en passant.

Ce qu’il y a encore de beau et de vraiment républicain dans les mœurs de Venise, c’est l’absence d’étiquette, et la bonhomie des grands seigneurs. Nulle part peut-être il n’y a des distinctions aussi marquées entre les classes de la société, et nulle part elles ne s’effacent de meilleure foi. On reconnaît un noble au fond de sa gondole, rien qu’à sa manière de hausser et de baisser la glace. Un agioteur juif aura beau imiter scrupuleusement l’élégance d’un dandy, on ne le confondra jamais avec le plus simplement vêtu des descendans d’une antique famille ; et un gondolier de place, quoi qu’il fasse, n’aura jamais, dans sa manière de ramer, l’allure à la fois élégante et majestueuse de ceux qu’on appelle gondoliers de palais. Mais il n’est pas une fête publique qui ne réunisse tous les rangs, sans distinction, sans privilèges et sans antipathie. Le peuple, qui se moque de tout, se moque des disgrâces de la noblesse, et, au carnaval, l’un de ses déguisemens favoris consiste à s’affubler d’une perruque immense, d’un habit ridicule, et à s’en aller par les rues, l’épée au côté, avec des bas crottés et des souliers percés, offrant sa protection, ses richesses et son palais à tous les passans. Cette mascarade s’appelle l’illustrissimo. Elle est devenue classique comme Polichinelle, Brighella, Giacomelto, et Pantalon. Mais, en dépit de cette cruelle dérision, le peuple aime encore ses vieux nobles, ces hommes des derniers temps de la république qui furent si riches, si prodigues et si dupes, si magnifiques et si vains, si bornés et si bons, ces hommes qui choisirent pour leur dernier doge Manin, lequel se mit à pleurer comme un enfant quand on lui dit que Napoléon s’approchait, et qui lui envoya les clefs de Venise au moment où le conquérant s’en retournait, la jugeant imprenable.

Ils ont toujours été affables et paternels avec le peuple et ne fuient jamais sa grosse joie, parce qu’à Venise elle n’est vraiment pas repoussante comme ailleurs, et que ce peuple a de l’esprit jusque dans la grossièreté ; le peuple répond à cette confiance, et il n’y a pas d’exemple qu’un noble ait été insulté dans une taverne ou dans la confusion d’une régate. Tout va pêle-mêle. Les uns rient de la gravité des autres, ceux-ci s’amusent de l’extravagance de ceux-là. La gondole fermée du vieux noble, la barque resplendissante du banquier ou du négociant, et le bateau brut du marchand de légumes, soupent et voguent ensemble sur le canal, se heurtent, se poussent, et l’orchestre du riche se mêle aux rauques chansons du pauvre ; quelquefois le riche fait taire ses musiciens pour s’égayer des refrains graveleux du bateau ; quelquefois le bateau fait silence et suit la gondole pour écouter la musique du riche.

Cette bonne intelligence se retrouve partout ; l’absence de chevaux et de voitures dans les rues, et la nécessité pour tous d’aller sur l’eau, contribue beaucoup à l’égalité des manières. Personne ne crotte et n’écrase son semblable. Il n’y a point là l’humiliation de passer à pied auprès d’un carrosse ; nul n’est forcé de se déranger pour un autre, et tous consentent à se faire place. Au café, tout le monde est assis dehors. Le climat l’ordonne, et ce ne sont pas les grands, mais les frileux qui restent au-dedans. Un pêcheur de Chioggia appuie ses coudes déguenillés à la même table qu’un grand seigneur. Il y a bien des cafés de prédilection pour les élégans, pour les artistes, pour les nobles. Chacun aime à trouver là sa société de tous les soirs ; mais dans l’occasion (que la chaleur rend fréquente) on entre dans la première taverne venue, et personne ne songea critiquer ou même à remarquer une femme de bon ton assise dans un cabaret pour boire une semata ou pour manger du poisson frais. Les Vénitiennes sont coquettes et amoureuses de parure. La richesse de leurs toilettes fait un singulier contraste avec le sans-façon de leurs habitudes. Est-ce à cette simplicité seigneuriale qu’il faut attribuer la manière hardie dont les hommes du peuple les regardent ? Un cocher de fiacre à Paris n’est pas un homme pour la femme qui monte dans sa voiture. Ici, un gondolier regarde la jambe de toute femme qui sort de sa gondole. La sentence de Labruyère : Un jardinier n’est un homme qu’aux yeux d’une religieuse, serait peut-être un non-sens à Venise. Beppa n’a certes pas une figure agaçante, ni des manières éventées. L’autre jour, comme nous passions auprès d’une barque pleine de manans, l’un d’eux qui récitait, c’est-à-dire qui écorchait une strophe de Tasse, s’interrompit pour la montrer à ses compagnons, en s’écriant : Voici la belle Herminie. L’ostentation des anciens nobles est encore dans le caractère de la population ; l’usage de la sagra en offre une preuve : chaque année le paroissien et son chapitre délibèrent et choisissent un ordonnateur pour la fête patronale, à peu près comme on choisit une quêteuse dans une paroisse de Paris. Les fonctions de cet ordonnateur sont d’appliquer le produit annuel des aumônes et des offrandes à la décoration de l’église, à l’éclairage et à la musique du chœur ; on prend ordinairement le plus généreux et le plus riche. Dévot ou non, il met toujours son ambition à surpasser son prédécesseur en magnificence ; et si le revenu de la paroisse ne lui suffit pas, il contribue de sa bourse aux frais de la fête. Aussi le peuple s’amuse beaucoup ; les prêtres sont satisfaits, et distribuent à pleines mains les absolutions et les indulgences à l’ordonnateur, à sa famille et à ses serviteurs. Il y a quelques jours, un simple particulier n’a pas dépensé moins de quinze mille francs pour une messe.

A deux heures du matin, comme nous n’avions pas pris de vivres dans la gondole, parce qu’après tout c’est la plus incommode manière de manger qu’il y ait au monde, nous rentrâmes dans la ville, et nous allâmes souper au café de Sainte-Marguerite, qui avait aussi ses ballons de papier suspendus à la treille. Nous allâmes nous asseoir au fond du jardin, et l’abbé nous fit servir des soles accommodées avec du raisin de Corinthe, des graines de pin et du citron confit. Jules et Beppa s’animèrent si bien la tête et les entrailles avec le vin de Bragance et les macarons au gérofle, qu’ils ne voulurent jamais nous permettre de retourner chez nous. Il fallut aller voir lever le soleil à l’île de Torcello. Catullo, étant à demi ivre et incapable de ramer seul un quart du chemin, nous proposa d’aller chercher ses compères, César et Gambierazzi : l’un qui fut fait nicolatto le mois dernier, en jurant sur le crucifix haine éternelle aux Castillans ; l’autre qui remplit avec Catullo le rôle de grand prêtre, en versant l’encre de seppia sur la tête du néophyte, et en dictant la formule du serment. En expiation de ces cérémonies païennes et républicaines, ils furent mis tous trois en prison avec une vingtaine d’assistans ; je crois t’avoir raconté cela dans une de mes lettres. J’étais impatient de voir ces gondoliers illustres. Mais hélas ! que les hommes célèbres démentent souvent d’une manière fâcheuse l’idée que nous nous en formons ! Cesare, le néophyte, est bossu, et Gambierazzi, le pontife, a les jambes en vis de pressoir. Le plus agréable des trois est encore Catullo qui ne boîte que d’une jambe, et qui ne manque jamais de dire, en parlant de lord Byron : — Je l’ai vu, il était boiteux. — Hélas ! hélas ! Le divin poète Catulle était Vénète ; qui sait si l’ivrogne écloppé qui conduit notre gondole ne descend pas de lui en droite ligne ?

Ces trois monstres, à l’aide de la voile et du vent, nous conduisirent très-vite à Torcello, et le soleil se levait quand nous nous enfonçâmes gaîment dans les sentiers verts de cette belle île.

Torcello est, de tous les îlots des lagunes où vinrent se réfugier les habitans de la Vénétie lors de l’irruption des barbares en Italie, celui qui conserve le plus de traces de cette époque d’émigration et de terreur. L’église et une fabrique en ruines sont les seuls vestiges de la ville que ces réfugiés y construisirent. L’église, par sa construction irrégulière et le mélange de richesses antiques et de matériaux grossiers qui la composent, atteste la précipitation avec laquelle elle fut bâtie. On y employa les débris d’un temple d’Aquilée, soustraits à la ruine de cette capitale des provinces vénètes. La nef a encore la forme circulaire d’un temple païen, et de précieuses colonnes d’un marbre africain sculpté en Grèce soutiennent le toit de briques chargé de ronces qui s’échappent en festons, et s’ouvrent un chemin dans les crevasses des corniches. La coupole et la partie intérieure du portique sont couvertes de mosaïques exécutées par des artistes grecs. Ces mosaïques, qui datent du XIe siècle, sont hideuses de dessin comme toutes celles de cette époque de décadence, mais remarquables de solidité. C’est de Venise que l’art de la mosaïque s’est répandu dans toute l’Italie, et ces fonds d’or, qui donnent un si grand relief aux figures et se conservent si intacts et si brillans sous la poussière des siècles, sont formés de petites plaques de verre doré, que l’on fabriquait à Murano, île voisine de celle-ci. Peu à peu l’art du dessin, perdu en Grèce, et retrouvé en Italie, s’appliqua à rectifier la mosaïque, et les dernières qui furent exécutées dans l’église Saint-Marc, par les frères Zuccati, furent dessinées par Titien.

L’abbé voulut nous persuader que les madones en mosaïque du XIe siècle avaient un caractère austère et grandiose, où le sentiment de la foi parlait plus haut que la grâce poétique des beaux temps de la peinture. Il fallut bien avouer que dans ces grandes figures de type grec, dans ces yeux fendus, dans ces profils aquilins, il y a quelque chose de ferme et d’imposant comme les préceptes de la foi nouvelle. L’abbé en revint à sa fantaisie, tant soit peu païenne, de faire de la Vierge une allégorie religieuse. Il voulut en trouver la preuve dans les diverses expressions que ces figures révérées reçurent des grands artistes, et nous montrer dans chacun de leurs types favoris un reflet de leur âme. Titien avait, selon lui, révélé sa foi robuste et tranquille dans cette grande figure de Marie qui monte au ciel avec une attitude si forte et un regard si radieux, tandis que la nuée d’or s’entr’ouvre, et que Jehova s’avance pour la recevoir.

Raphaël et Corrège, amans et poètes, avaient répandu sur le front de leurs vierges une douceur plus mélancolique et une plus humaine tendresse pour la Divinité ; ce n’est pas le ciel seul qu’elles contemplent : c’est Jésus, Dieu d’amour et de pardon, qu’elles caressent saintement.

Enfin, Giambellino et Vivarini, les peintres aimés de Beppa, avaient confié au sourire de leurs madonettes la naïve jeunesse de leurs cœurs. — O Giambellino ! s’écria Beppa, que je t’aurais aimé ! que je me serais plu à tes puérilités charmantes ! comme j’aurais soigné ton chardonneret bien-aimé ! comme j’aurais écouté dans mes rêves la viole et la mandoline de les petits anges voilés de leurs longues ailes, souples, mélodieux et mignons comme la mésange ! Que j’aurais respiré avec délices ces fleurs délicates que ta main a ravies à l’Eden, et que firent éclore les pleurs d’Eve et de Marie ! Comme j’aurais frémi en baisant le léger feuillage qui flotte sur les cheveux d’or de tes pâles chérubins ! Comme j’aurais timidement contemplé tes vierges adolescentes, si pures et si saintes que le regard humain craint de les profaner ! J’aurais conservé mon âme sereine afin de leur ressembler. — Tu leur ressembles, Beppa ! s’écria l’abbé avec un regard qu’il lança sur elle comme un éclair. Mais il reporta aussitôt sa vue sur la grande et sombre madone grecque, emblème de souffrance et d’énergie, qui se dressait au-dessus de nos têtes. — foi triste et sublime ! — dit-il en étouffant un soupir. Le visage de cet homme jeune homme exprima la satisfaction d’un douloureux triomphe, elle sourire d’amertume que l’indignation généreuse ramène si souvent sur ses lèvres, s’effaça pour tout le jour. — Qu’on m’impose des sacrifices, me dit-il souvent, qu’on m’ordonne de vaincre et de macérer l’imagination rebelle, d’enfoncer dans mon cœur les sept dards qui percent le sein de Marie, qu’on me donne à souffrir, c’est bien. Ce qui tue, c’est l’inaction, c’est de sentir tout son être inutile, toute sa force perdue, c’est de n’avoir rien à combattre, rien à immoler. — Je ne serais pas surpris que l’abbé se laissât aller parfois à caresser des pensées dangereuses, des sentimens funestes, afin d’avoir la joie d’en triompher.

Le docteur alla s’endormir au milieu des orties sur la chaise curule en pierre, qui servit peut-être à plus d’un préteur romain chargé de percevoir l’impôt sur les pêcheurs des lagunes. La tradition populaire impose à cette chaise le nom de trône d’Attila, bien que le conquérant barbare ayant fait une vaine tentative d’invasion sur ces îles, et ayant vu ses vaisseaux échouer, à l’heure de la marée descendante, sur les paludes dont il ne connaissait point les canaux navigables, se fût retiré, abandonnant même la chétive conquête de la péninsule de Chioggia. Jules resta à examiner les étranges contrevens de l’église, formés, comme dans les temples orientaux, d’une grande pierre plate tournant sur un pivot et sur des gonds. L’abbé alla faire visite à son confrère de Torcello, dont le blanc prieuré, perdu dans les rameaux des jardins, faisait envie à la romanesque Beppa. J’allai seul, rêvant et ramassant des fleurs pour elle, au travers des traînes de Torcello, plus belles, hélas ! que celles de ma vallée noire. Une profusion de liserons éclatans grimpait le long des haies et formait souvent au-dessus du sentier des berceaux plus riches et plus été gans que si la main de l’homme s’en fût mêlée. Huit ou dix maisons, vingt peut-être, disséminées au milieu des vergers, renferment toute la population de l’ile. Tous les habitans étaient déjà partis pour la pêche. Un silence inconcevable régnait sur cette nature si prodigue que l’homme s’en occupe à peine, et y reçoit en pur don ce que chez nous il achète au prix de ses sueurs. Les papillons rasaient le tapis de fleurs étendu sous mes pieds, et, peu habitués sans doute aux tracasseries des enfans ou des entomologistes, venaient se poser jusque sur le bouquet que j’avais à la main. Torcello est un désert cultivé. Au travers des taillis d’osier et des buissons d’althæa, courent des ruisseaux d’eau marine, où le pétrel et la sarcelle se promènent voluptueusement. Çà et là un chapiteau de marbre, un fragment de sculpture du bas empire, une belle croix grecque brisée, percent dans les hautes herbes. L’éternelle jeunesse de la nature sourit au milieu de ces ruines. L’air était embaumé, et le chant des cigales interrompait seul le silence religieux du matin. J’avais sur la tête le plus beau ciel du monde, à deux pas de moi les meilleurs amis. Je fermai les yeux, comme je fais souvent, pour résumer les diverses impressions de ma promenade, et me composer une vue générale du paysage que je venais de parcourir. Je ne sais comment, au lieu des lianes, des bosquets et des marbres de Torcello, je vis apparaître des champs aplanis, des arbres souffrans, des buissons poudreux, un ciel gris, une végétation maigre, obstinément tourmentée par le soc et la pioche ; des masures hideuses, des palais ridicules, la France en un mot. — Ah ! tu m’appelles donc ! lui dis-je. Je sentis un étrange mouvement de désir et de répugnance. O patrie ! nom mystérieux à qui je n’ai jamais pensé, et qui ne m’offres encore qu’un sens impénétrable ! le souvenir des douleurs passées que tu évoques est-il donc plus doux que le sentiment présent de la joie ? pourrais-je t’oublier si je voulais ? et d’où vient que je ne le veux pas ? ……….


GEORGE SAND.

  1. El figo col tabaro strapazza ; c’est une expression dont se sert le peuple de Venise.