Lettres à Mademoiselle Jodin/07

Lettres à Mademoiselle Jodin
Lettres à Mademoiselle Jodin, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierŒuvres complètes de Diderot, XIX (p. 394-396).
◄  VI. 1767
VIII. 1768  ►


VII

À LA MÊME, À VARSOVIE.
1767.

Quoi ! mademoiselle, ce serait tout de bon, et en dépit de l’étourdissement de l’état, des passions et de la jeunesse, qu’il vous viendrait quelque pensée solide, et l’ivresse du présent ne vous empêcherait pas de regarder dans l’avenir ! Est-ce que vous seriez malade ? Auriez-vous perdu l’enthousiasme de votre talent ? Ne vous en promettriez-vous plus les mêmes avantages ? J’ai peu de foi aux conversions, et la prudence m’a toujours paru la bonne qualité la plus incompatible avec votre caractère. Je n’y comprends rien. Quoi qu’il en soit, si vous persistez à vouloir placer une somme à fonds perdus, vous pouvez me l’adresser quand il vous plaira. Je tâcherai de répondre à cette marque de confiance en vous cherchant quelque emploi avantageux et solide ; comptez sur ma discrétion, comptez sur toute la bonne volonté de Mme Diderot. Nous y ferons tous les deux de notre mieux. Envoyez en même temps votre extrait baptistaire si vous l’avez, ou dites-nous sur quelle paroisse vous avez été baptisée, afin qu’on puisse se pourvoir de cette pièce qui constate votre âge et vos surnoms. Il n’y a presque aucune fortune particulière qui ne soit suspecte, et il m’a semblé que dans les plus grands bouleversements de finances, le roi avait toujours respecté les rentes viagères constituées sur lui. Je donnerais donc la préférence au roi, à moins que vous ne soyez d’une autre opinion. Mais je vois avec plaisir par votre lettre du jour de l’an que ce projet de vous assurer quelque revenu à tout événement, quoiqu’il soit bien sage, n’est point le tour de tête d’un bon moment, et que vous y persistez. Je vous en fais mon compliment ; nous voilà donc tout prêts à vous servir, et moi en mon particulier un peu soulagé du reproche que je me faisais d’avoir peut-être donné lieu par mon silence et mon délai à la dissipation de votre argent, et rendu inutile une des meilleures vues que vous avez eues. Détachez-vous donc promptement de cet argent, qui est certainement dans les mains les moins sûres que je connaisse, les vôtres. Si je ne le tiens pas avant un mois d’ici, je ne compterai sur rien. La mère et l’enfant sont infiniment sensibles à vos souhaits et à votre éloge, elles seront très-heureuses toutes les fois qu’elles apprendront quelque chose d’agréable de vous. Vous savez, pour moi, que si l’intérêt que je prends à vos succès, à votre santé, à votre considération, à votre fortune, pouvait servir à quelque chose, il n’y aurait sur aucun théâtre du monde aucune femme plus honorée, plus riche et plus considérée. Notre scène française s’appauvrit de jour en jour ; malgré cela, je ne vous invite pas encore à reparaître ici. Il semble que ce peuple devienne d’autant plus difficile sur les talents, que les talents sont plus rares chez lui ; je n’en suis pas étonné, plus une chose distingue, plus on a de peine à l’accorder. L’impératrice de Russie a chargé quelqu’un ici de former une troupe française ; aurez-vous le courage de passer à Pétersbourg et d’entrer au service d’une des plus étonnantes femmes qu’il y ait au monde ! Réponse là-dessus. Je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur. Sacrifiez aux grâces, et étudiez surtout la scène tranquille ; jouez tous les matins pour votre prière la scène d’Athalie avec Joas, et pour votre prière du soir quelques scènes d’Agrippine avec Néron ; dites pour bénédicité la scène première de Phèdre et de sa confidente, et supposez que je vous écoute ; ne vous manierez point surtout. Il y a du remède à l’empesé, au raide, au rustique, au dur, à l’ignoble ; il n’y en a point à la petite manière ni à l’afféterie. Songez que chaque chose a son ton. Ayez quelquefois de l’emphase, puisque le poëte en a. N’en ayez pas aussi souvent que lui, parce que l’emphase n’est presque jamais dans la nature ; c’en est une imitation outrée. Si vous sentez une fois que Corneille est presque toujours à Madrid et presque jamais dans Rome, vous rabaisserez souvent ses richesses par la simplicité du ton, et ses personnages prendront dans votre bouche un héroïsme domestique, uni, franc, sans apprêt, qu’ils n’ont presque jamais dans ses pièces. Si vous sentez une fois combien la poésie de Racine est harmonieuse, nombreuse, filée, chantante, et combien le chant cadencé s’accorde peu avec la passion qui déclame ou qui parle, vous vous étudierez à nous dérober son extrême musique ; vous le rapprocherez de la conversation noble et simple, et vous aurez fait un grand pas, un pas bien difficile. Parce que Racine fait toujours de la musique, l’acteur se transforme en un instrument de musique ; parce que Corneille se guindé sans cesse sur la pointe des pieds, l’acteur se dresse le plus qu’il peut ; c’est-à-dire qu’on ajoute au défaut des deux auteurs. C’est le contraire qu’il fallait faire. Voilà, mademoiselle, quelques préceptes que je vous envoie : bons ou mauvais, je suis sûr qu’ils sont neufs ; mais je les crois bons. Garrick me disait un jour qu’il lui serait impossible de jouer un rôle de Racine, que ses vers ressemblaient à de grands serpents qui enlaçaient un acteur, et le rendaient immobile ; Garrick sentait bien et disait bien. Rompez les serpents de l’un, brisez les échasses de l’autre.