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Lettre de Suède

Lettre de Suède
Revue du Touring Club de FranceAoût 1899 (p. 320-322).

Lettre de Suède




Saltsjobaden, près Stockholm, 30 juillet 1899.

Mon cher Président,


Bien des fois, vous m’avez amicalement reproché de n’être pour la Revue de notre cher Touring-Club qu’un collaborateur intentionnel. Aujourd’hui je veux traduire mon intention en action. Aussi bien ai-je quelque chose à dire : quelque chose qui n’est pas surgi d’hier dans ma pensée, mais qu’un petit séjour en Suède vient de préciser et dont le récent d’Hugues Le Roux dans le Figaro souligne l’actualité. Il s’agit de cette fameuse gymnastique suédoise qu’il est d’usage de beaucoup invoquer, chez nous, même lorsqu’on ignore totalement en quoi elle consiste.

J’ai toujours cru que la gymnastique suédoise — très scientifique et très rationnelle, digne par conséquent d’être honorée et étudiée — convenait aux jeunes enfants qu’elle intéresse suffisamment et aux malades, infirmes, amémiques, etc… pour qui elle tient en réserve des ressources précieuses et d’ingénieuses recettes. Mais il m’a toujours paru que l’opposer au sport, à l’athlétisme constituait une hérésie puisqu’elle ne saurait, en aucun cas, le remplacer. À en croire M. Hugues Le Roux et tous ceux qui improvisent d’élégantes dissertations sur un sujet vaguement conçu, la tendance athlétique, sportive, est une anomalie, une réminiscence de cirque, une funeste inclination vers l’acrobatie. Pour nous, au contraire — j’englobe hardiment dans ce nous la majorité des membres du T. C. F., — cette tendance est chose normale, saine, désirable et devant être encouragée chez tout individu bien constitué.

Telle est la conception anglo-saxonne ; telle est aussi la conception de l’Empereur Allemand qui suit d’un œil ardent la poussée des Clubs d’aviron dont les luxueux garages se multiplient aux portes de Berlin, de ce souverain fin de siècle qui a tiré 35.000 marks de sa cassette particulière pour construire sur ces mêmes bords de la Sprée un rowing-club scolaire destiné aux potaches de sa capitale. Mais, chose plus probante encore, Stockholm loin de se laisser distancer par Londres ou par Berlin, est en train de prendre la tête. Et ce sont de fervents gymnastes, mon excellent ami le major Black en tête, qui mènent ici le mouvement.

Eh quoi ! Cette gymnastique suédoise au nom de laquelle on jette l’anathème à nos malheureux sports, la voilà donc qui fait appel à eux, qui se fait aider par eux, qui trouve leur concours utile et bon ? Elle ne les remplace donc pas ? Elle ne leur est donc pas supérieure ? Ils ont donc droit de cité à côté d’elle ?

J’ai visité ici, avec le plus grand intérêt, deux établissements vraiment dignes d’admiration. L’un est « Idrottsparken » le parc du sport ; l’autre se nomme du nom trompeur de « Tattersall ». Idrottsparken est un vaste terrain situé aux portes de Stockholm à l’endroit où la ville avec une brusquerie pittoresque, devient la campagne. D’un côté, de belles maisons en pierres de taille et en granit brut ; en face un bois de pins et de bouleaux semé de roches grises. C’est dans ce bois que ce trouve le parc. Il comprend une magnifique piste de ciment pour l’entraînement des cyclistes, une piste en terre pour les leçons, une piste de courses à pied encore imparfaite, celle-là — de beaux terrains de tennis, tout cela formant patinage l’hiver ; de chaque côté s’élèvent deux bâtiments d’une architecture aussi gracieuse qu’originale dont l’un sert l’été aux réunions de clubs vélocipédiques et l’hiver à celles des clubs de patinage, et l’autre plus vaste comporte des douches, des cabinets de toilette, un joli salon et enfin deux immenses tennis couverts les plus vastes et les plus beaux que j’aie jamais vus. Tout autour des jardins, des fleurs, rien que sente la réclame, l’entreprise. C’est qu’en effet Idrottsparken dont le terrain a été donné par le Roi, n’est pas un établissement « à gagner de l’argent », c’est l’œuvre désintéressée de sportsmen enthousiastes ayant à leur tête le Prince Royal et désireux, avant tout, de répandre dans le pays le bienfaisantes coutumes du sport.

Le « Tattersall » présente les mêmes caractères. Il a coûté la bagatelle de 1,500,000 francs. Dans les écuries, cent chevaux : deux manèges de belles dimensions s’étagent l’un au-dessus de l’autre. Une grande allée sablée à pente douce mène de l’un à l’autre. Les leçons se donnent à prix réduit : 2 couronnes (à peu près 4 fr. 70) l’heure. Les vestiaires sont nombreux et élégants, mais ce qui est original au delà de tout, c’est la distribution du bâtiment qui sert de façade au Tattersall sur la « Gref Thure Gaton ». Le rez-de-chaussée est loué à des marchands d’objets de sport. Le premier comprend les bureaux de tous les grands clubs, yachting, rowing, sports athlétiques, ainsi que la rédaction du Bulletin officiel desdites sociétés. Le troisième étage comprend deux appartement dont l’un est occupé par l’aimable baron Hermelin qui veille jalousement sur le monument à l’édification duquel il a pris une si grande part. Le quatrième enfin se compose d’un tennis couvert, et d’une salle de bicyclettes assez vaste pour y donner des leçons. Du haut en bas de l’édifice courent des fresques, des guirlandes, des trophées d’attributs sportifs sculptés dans le marbre blanc, décoration gracieuse et sobre à la fois… Entre cette façade et les manèges se placent les logements du personnel avec cuisine et salle à manger communes. Tel est ce Tattersall de Stockholm, de tous les palais sportifs que j’ai visités dans l’ancien et dans le Nouveau-Monde, l’un des plus complets et des plus inattendus.

Non loin de là sont des bains luxueux, presque dignes de la Rome antique : on en crée de nouveaux qui seront plus luxueux encore. La liste serait longue, si je la voulais établir, de toutes les Sociétés qui vaudraient une citation. Et notez que partout il y a foule. À Idrottsparken, même en hiver, les tennis (on peut jouer à la lumière électrique) sont occupés de 8 heures du matin à 10 heures du soir. Au Tattersall, les écuyers n’ont pas un instant de repos…

Une pareille « leçon de choses » vaut tous les raisonnements du monde ! Qu’on ne vienne plus nous traiter d’acrobates et déverser sur nous, au nom de la gymnastique suédoise, des niaises injures. La gymnastique et l’athlétisme sont deux choses distinctes qui se complètent et ne s’opposent pas, qui, en tous cas, ne sauraient se remplacer. Pour avoir fait cette découverte et l’avoir proclamée, Balck a soulevé bien des protestations et s’est attiré d’amers reproches : en Suède aussi, il y a des sourds volontaires et des aveugles par entêtement. Mais que lui importe ! Il me disait hier encore, avec sa prononciation énergique qui martèle les idées : « C’est ma conviction que les sports athlétiques ont les mêmes droits que la gymnastique scientifique dans l’éducation de la jeunesse ». Nous pensons de même, mon cher Président, et c’est pourquoi je serai heureux si ces quelques lignes, hâtivement écrites au bord d’un fjord peuvent porter dans l’esprit de vos lecteurs la notion exacte de ce qui se passe en Suède ; la bataille qu’ont dû y livrer les sports pour acquérir droit de cité n’a pas été moins âpre qu’en Angleterre, il y a cinquante ans, ou hier chez nous. Mais dès maintenant la victoire est assurée. Prenons confiance.

Bien cordialement à vous,
Pierre de Coubertin.