Lettre 299, 1672 (Sévigné)

Texte établi par Monmerqué, Hachette (3p. 151-154).

1672 Je commence un peu à respirer. Le Roi ne fait plus que voyager, et prendre la Hollande en chemin faisant. Je n’avois jamais tant pris d’intérêt à la guerre, je l’avoue ; mais la raison n’en est pas difficile à trouver.

Mon fils n’étoit pas commandé pour cette occasion. Il est guidon des gendarmes de Monsieur le Dauphin, sous M. de la Trousse : je l’aime mieux là que volontaire.

J’ai été chez M. Bailly[1] pour votre procès ; je ne l’ai pas trouvé, mais je lui ai écrit un billet fort amiable. Pour M. le président Briçonnet[2], je ne lui saurois pardonner les fautes que j’ai faites depuis trois où quatre ans à son égard. Il a été malade, je l’ai abandonné. C’est un abîme, je suis toute pleine de torts ; je me trouve encore le bienfait après tout cela de ne lui pas souhaiter la mort. N’en parlons plus.

J’ai vu un petit mot d’italien dans votre lettre ; il me sembloit que c’étoit d’un homme qui l’apprenoit, et plût à Dieu ! Vous savez que j’ai toujours trouvé que cela manquoit à vos perfections. Apprenez-le, mon cousin, je vous en prie ; vous y trouverez du plaisir. Puisque vous trouvez que j’ai le goût bon, fiez-vous-en à moi.

Si vous n’aviez point été à Dijon occupé à voir perdre le procès du pauvre comte de Limoges[3], vous auriez été 1672 en ce pays quand j’y suis passée, et suivant l’avis que je vous aurois donné, vous auriez su de mes nouvelles chez mon cousin de Toulongeon[4] ; mais mon malheur a dérangé tout ce qui vous pouvoit faire trouver à ce rendez-vous[5] qui s’est trouvé comme une petite maison de Polémon[6]. Mme de Toulongeon ma tante y vint le lundi me voir, et M. Jeannin[7] m’a priée si instamment de venir ici, que je n’ai pu lui refuser. Il me fait regagner le jour que je lui donne par un relais qui me mènera demain coucher à Chalon[8], comme je l’avois résolu.

J’ai trouvé cette maison embellie de. la moitié, depuis seize ans que j’y étois ; mais je ne suis pas de même ; et le temps, qui a donné de grandes beautés à ses jardins, 1672 m’a ôté un air de jeunesse que je ne pense pas que je recouvre jamais[9]. Vous m’en eussiez rendu plus que personne par la joie que j’aurois eue de vous voir, et par les épanouissements de rate à quoi nous sommes fort sujets quand nous sommes ensemble. Mais enfin Dieu ne l’a pas voulu, ni le grand Jupiter, qui s’est contenté de me mettre sur sa montagne[10], sans vouloir me faire voir ma famille entière. Je trouve Mme de Toulongeon, ma cousine, fort jolie et fort aimable. Je ne la croyois pas si bien faite, ni qu’elle entendît si bien les choses. Elle m’a dit mille biens de vos filles ; je n’ai pas eu de peine à le croire.

Adieu, mon cher cousin, je m’en vais en Provence voir cette pauvre Grignan. Voilà ce qui s’appelle aimer. Je vous souhaite tout le bonheur que vous méritez.

____________

300. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ À MADAME DE GRIGNAN.
À Lyon, mercredi 27e juillet.

Si cette date ne vous plaît pas, ma bonne, je ne sais que vous faire. Je reçus hier deux de vos lettres, par Mme de Rochebonne[11], dont la ressemblance me surprit

  1. 2. Avocat général au grand conseil.
  2. 3. Guillaume Briçonnet, président au grand conseil, mort en 1674.
  3. 4. Charles-François de Rochecbouart, né en 1649, marquis de Bellenave (par sa mère), et appelé le comte de Limoges. Il était fils unique du marquis de Chandenier. Il servit en 1673, sous le comte d’Estrées, et écrivit à cette époque au comte de Bussy des lettres pleines d’intérêt. Il avait demandé en mariage Mlle de Bussy (celle qui devint Mme de Coligny). « Je la lui avois promise, dit Bussy dans une note (tome II, p. 248 de sa Correspondance), en cas qu’il gagnât son procès contre les créanciers de son père, qui prétendoient que le bien de sa mère étoit obligé aux dettes. Cependant ne jouissant d’aucun bien alors, et ne subsistant que par le moyen de son oncle, l’abbé de Moutier-Saint-Jean, il ne pouvoit avoir d’équipage pour servir ; je m’avisai donc de lui conseiller d’aller sur mer, auprès du comte d’Estrées, vice-amiral de France. » Mlle de Bussy ne se soucia point d’épouser le pauvre comte de Limoges (voyez les lettres du 24 janvier et du 20 mars 1675). Il mourut d’une blessure reçue devant Ypres en avril 1678.
  4. 5. François de Toulongeon, fils d’Antoine de Toulongeon et de Françoise de Rabutin (voyez la note 1 de la lettre du 11 juillet précédent). Il fut marié à Bernarde de Pernes, sœur de. Louis de Pernes, comte d’Épinac. « Il possédait la terre d’Alonne ; il la fit par la suite ériger en comté de son nom. » (Walckenaer, tome IV, p. 195.)
  5. 6. Dans la copie autographe de Bussy, on lit ce rendez, au lieu de ce rendez-vous.
  6. 7. C’est très-vraisemblablement une allusion à ce que Diogène Laerce, comme on l’appelait au dix-septième siècle, rapporte du philosophe Polémon, qui vivait entouré de ses disciples. Ceux-ci, est-il dit dans la traduction de Gilles Boileau, publiée peu d’années avant la date de cette lettre (Paris, 1668), « demeuroient proche son école, où ils se faisoient de petites maisons : » voyez le tome I de cette traduction, p. 289.
  7. 8. Il avait été brouillé avec Bussy ; peut-être y avait-il encore du froid entre eux (voyez cependant plus haut, p. 50, avant-dernière ligne ; ils se réconcilièrent en tout cas l’année suivante) : voyez la fin de la lettre du 21 octobre 1673, et Walckenaer, tome IV, p. 197,
  8. 9. Chalon est à douze lieues d’Autun, à trente-deux de Lyon.
  9. 10. Mme de Sévigné avait alors quarante-six ans et demi.
  10. 11. Montjeu, en latin Mons Jovis, « montagne de Jupiter. »
  11. Lettre 300. — 1. Thérèse Adhémar de Monteil, sœur du comte de Grignan. Elle avait épousé Charles de Châteauneuf, comte de Rochebonne, qui fut mestre de camp du régiment de la Reine, puis commandant pour le Roi dans les provinces de Lyon, Forez et Beaujolais. Elle mourut le 21 mai 1719 et son mari au mois de mars 1725. Ils semblent avoir eu une très-nombreuse famille (voyez la lettre du 20 juillet 1689), et cependant cette maison finit avec leurs enfants. Le fils aîné fut tué à Malplaquet (1709) où il commandait le régiment de