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Les tablettes d’Éloi (La Revue Blanche)
La Revue blancheTome IX (p. 23-24).

LES TABLETTES D’ÉLOI


Fin du voyage à Nice.

Évité, comme pestes, les vestiges de bains romains, les musées « qui renferment quelques bonnes toiles », les sculptures trop curieuses, les églises dont la façade date de… et le maître-autel de…


— Le visage tourné vers la mer, dirigez-vous à droite et laissez l’hôtel de ville à gauche.

— Soyez tranquille.


Devant la statue de Garibaldi, si vous êtes en voiture, vous devez mettre pied à terre.


Oui, il fait doux. Je me débarbouille, la fenêtre ouverte.

Mais je dois me dire sans cesse qu’il pleut, qu’on gèle à Paris. Or je lis ce matin dans le Figaro : Hier, très belle journée. Me voilà moins excité.

Et qu’attend cette terre pelée pour verdir ?

Quand je me promène, légèrement vêtu, dans ma campagne à moi, le blé pousse.

Ici, c’est une serre chaude avec un poêle d’hiver et des arbres empotés.


Projet. Affaire sûre. Expédier aux pays froids du soleil en bouteille.


Monaco. — Qu’est-ce que ce noble étranger va tirer de ce long sac ? Une personne de sa famille passée en contrebande ?


Oublié de faire mon prix. Quelle chambre ! On va me demander mille francs par nuit. Impossible de dormir.


On peut voir, tous les jours, de deux à quatre, Albert Ier, portant sur sa tête mâle et sympathique la couronne de prince et celle du savant, ouvrir les croisées de son vieux manoir et cracher, — dit Paul Bocage, — en dehors de ses États, par-dessus l’heureux peuple monégasque qui ne paie pas d’impôts.


Monte-Carlo. — Suis-je vrai joueur, joueur malin, joueur insensé (type affreux à voir) ?


Comme je le dirai plus tard, je joue à Monte-Carlo. Je gagne même à Monte-Carlo. Et quand je ramasse mon gain plus ma mise, je souris au croupier. Mais ce râteleur impassible ne daigne point me rendre mon sourire, et je pourrai, sans qu’il s’émeuve, me brûler la cervelle de joie.


Tir aux pigeons. — Une boîte s’ouvre, un pigeon s’envole et tombe assommé. Il ne savait pas assez de mythologie pour rester coi, comme l’Espérance. Un chien accourt et le pétrit proprement avec sa gueule. Mais l’homme qui l’a tué, on ne le voit jamais. Il se cache et fait bien. Quel beau coup de fusil ! Quel beau coup de poing d’ivrogne sur une petite bouche d’enfant !


La Corniche. — Regardez ces deux petits bateaux sur la mer, Qui donc a perdu ses savates sur la mer ?


Du courage ! Montez toujours. Ici on ne voit rien. Grimpez cette côte. Déjà vous avez, entre le bout de votre nez et l’horizon, un infini au moins.

Faites le dernier pas.

Halte ! vite, la sueur au front, les yeux au ciel, et des vertiges plein l’estomac, tâchez qu’il vous vienne une pensée sublime.

Vous soufflerez après.


Menton. — Cinq minutes d’arrêt. Le temps de piquer ma canne en terre. Au retour, je la reprendrai. Et quelle stupéfaction ! Ma canne sera un petit arbre couvert de jeunes rameaux garnis de feuilles, et peut-être que, sur l’un d’eux, j’aurai la joie de cueillir, pour calmer ma soif en voyage, le fruit cher à M. Stéphane Mallarmé, le « citron d’or de l’idéal amer ».

Les jeunes filles du pays ne mangent pas le citron. Mais elles s’exercent à en porter de lourds paniers sur la tête. Pour que le citron ne tombe jamais, elles n’ont qu’à toujours bien se tenir.

De là leur taille et leur vertu.


Vintimille. — Ma montre qui allait bien en deçà, retarde en delà de 47 minutes. Un vent hostile et des gamins payés par la Triple Alliance me soufflent et me crient dans le dos. Une dépêche qui m’aurait coûté dix sous aux guichets de notre belle France, m’en coûte ici plus de soixante. Je n’insiste pas. Je connais l’Italie. Un coup d’œil suprême aux neiges éternelles et, sans attendre Zola ni Brunetière, harassé, les veux pleins de villes d’eau, je rentre.