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Les pères du système taoïste/Tchoang-tzeu/Chapitre 12. Ciel et terre

Imprimerie de Hien Hien (p. 293-307).



Chap. 12. Ciel et terre.


A.   Une force transformatrice uniforme, émane de l’immense complexe ciel et terre ; une règle unique régit la foule des êtres ; un seul souverain gouverne la nombreuse humanité. Le pouvoir du souverain dérive de celui du Principe ; sa personne est choisie par le Ciel ; de là vient qu’on l’appelle Mystérieux, comme le Principe. Les souverains de l’antiquité, s’abstenant de toute intervention personnelle, laissaient le Ciel gouverner par eux. Le Principe agissant par le souverain, ses ministres et ses officiers, à ce gouvernement droit juste et éclairé, tous les êtres répondaient par une soumission absolue. Tout en haut de l’univers, le premier Principe influence le ciel et la terre, lesquels transmettent à tous les êtres cette influence, laquelle devenue dans le monde des hommes bon gouvernement, y fait éclore les talents et les capacités. En sens inverse, toute prospérité vient du gouvernement, dont l’efficace dérive du Principe, par l’intermédiaire du ciel et de la terre. C’est pourquoi, les anciens souverains ne désirant rien, le monde était dans l’abondance ; ils n’agissaient pas, et tout évoluait ; ils restaient abîmés dans leur méditation, et le peuple se tenait dans l’ordre le plus parfait. Ce que l’adage antique résume ainsi : pour celui qui s’unit à l’Unité, tout prospère ; à celui qui n’a pas d’intérêt personnel, même les mânes sont soumis.


B.   Qu’elles sont vraies, ces paroles du Maître ! Combien grand, combien immense, est le Principe qui couvre et porte tous les êtres ! Que le souverain se garde bien de suivre son sens particulier ! L’action naturelle, voilà l’action céleste ; le verbe spontané, voilà l’influence céleste ; aimer tous les hommes et faire du bien à tous les êtres, voilà la vraie bonté ; fondre en un toutes les différences, voilà la vraie grandeur ; ne vouloir dominer les autres en rien, voilà la vraie largeur d’esprit ; posséder des choses diverses sans diviser son cœur, voilà la vraie richesse ; suivre l’influx céleste, voilà la suite dans les opérations : opérer sous cet influx, voilà l’opération efficace ; servir d’intermédiaire docile au Principe, voilà la perfection ; ne laisser abattre sa détermination par rien, voilà la constance. Que le souverain concentre en lui ces dix principes, puis les applique au gouvernement, et tout suivra son cours normal. Qu’il laisse l’or dans les rochers et les perles dans l’abîme, qu’il méprise la richesse et l’honneur, qu’il lui soit indifférent de vivre vieux ou de mourir jeune, qu’il ne tire pas vanité de la prospérité et ne se sente pas humilié par l’adversité, qu’il dédaigne tous les biens du monde, qu’il ne se glorifie pas de son exaltation. Que sa gloire soit d’avoir compris que tous les êtres sont un seul complexe universel, que la mort et la vie sont deux modalités d’un même être.


C.   Le Maître a dit : L’action du Principe par le Ciel est infinie dans son expansion, insaisissable dans sa subtilité. Elle réside, imperceptible, dans tous les êtres, comme cause de leur être et de toutes leurs qualités. C’est elle qui résonne dans les métaux et les silex sonores. Elle est aussi dans le choc qui les fait résonner. Sans elle, rien ne serait. ... L’homme qui tient d’elle des qualités de roi marche dans la simplicité et s’abstient de s’occuper de choses multiples. Se tenant à l’origine, à la source, uni à l’unité, il connaît comme les génies, par intuition dans le Principe. Par suite, sa capacité s’étend à tout. Quand son esprit est sorti par la porte d’un sens, par la vue par exemple, dès qu’il rencontre un être, il le saisit, le pénètre, le connaît à fond. Car les êtres étant devenus par participation du Principe, sont connus par participation de la vertu du Principe. Conserver les êtres avec pleine connaissance de leur nature, agir sur eux avec pleine intelligence du Principe, voilà les attributions de l’être né pour être roi. Il paraît inattendu sur la scène du monde, joue son rôle, et tous les êtres se donnent à lui. C’est qu’il a reçu du Principe les qualités qui font le roi. Il voit dans les ténèbres du Principe, il entend le verbe muet du Principe. Pour lui, l’obscurité est lumière, le silence est harmonie. Il saisit l’être, au plus profond de l’être ; et sa raison d’être, au plus haut de l’abstraction, dans le Principe. Se tenant à cette hauteur, entièrement vide et dénué, il donne à tous ce qui leur convient. Son action s’étend dans l’espace et dans le temps.


D.   L’empereur Hoang-ti ayant poussé jusqu’au nord de la rivière rouge, et gravi le mont K’ounn-lunn pour examiner les régions du Sud, perdit sa perle noire (son trésor, la notion du Principe, pour s’être livré à ses rêves ambitieux). Il la fit chercher par Science, qui ne la retrouva pas. Investigation et Discussion ne la retrouvèrent pas davantage. Enfin Abstraction la retrouva. Hoang-ti se dit : n’est ce pas étrange que ce soit Abstraction qui l’ait retrouvée ? elle que le vulgaire considère comme la moins pratique des facultés.


E.   Yao fut instruit par Hu-You, disciple de Nie-k’ue, disciple de Wang-i, disciple de Pei-i. Yao qui songeait à abdiquer pour se livrer à la contemplation, demanda à Hu-You : Nie-k’ue a-t-il ce qu’il faut pour collaborer avec le Ciel (pour être empereur à ma place) ? Si oui, je lui ferai imposer la charge par son maître Wang-i[1]. — Ce serait là, dit Hu-You, faire une chose au moins hasardeuse, peut être funeste. Nie-k’ue est trop intelligent et trop habile. Il appliquera au gouvernement son intelligence et son habileté humaines, empêchant ainsi le Ciel, le Principe, de gouverner. Il multipliera les charges, fera cas des savants, prendra des décisions, se préoccupera des traditions, s’embarrassera dans des complications, tiendra compte de l’opinion, appliquera des théories a priori sur l’évolution des choses, etc. Cet homme est trop intelligent pour être empereur. Quoique, de par sa noblesse, il soit qualifié pour cette position, de par son excessive habileté, il n’est bon qu’à faire un petit officier. Il a ce qu’il faut, pour prendre des brigands. S’il devenait ministre, ce serait le malheur ; s’il parvenait au trône, ce serait la ruine du pays.


F.   Comme Yao inspectait le territoire de Hoa, l’officier préposé à ce territoire lui dit : O Sage ! je vous souhaite prospérité et longévité ! — Taisez-vous ! dit Yao.

Mais l’officier continua : je vous souhaite la richesse ! — Taisez-vous ! dit Yao. — Et nombre d’enfants mâles ! conclut l’officier. — Taisez-vous ! dit Yao, pour la troisième fois. — L’officier reprit : Longévité, richesse, postérité mâle, tous les hommes désirent cela ; pourquoi vous seul n’en voulez-vous pas ? — Parce que, dit Yao, qui a beaucoup de fils, a beaucoup d’inquiétudes ; qui a beaucoup de richesses, a beaucoup de soucis ; qui vit longtemps, essuie bien des contradictions. Ces trois inconvénients entravent la culture de la vertu morale, voilà pourquoi je n’ai pas voulu de vos souhaits. — Alors, dit l’officier, je ne vous considère plus comme un Sage, mais comme un homme ordinaire. À tous les individus qu’il procrée, le Ciel donne le sens nécessaire pour se conduire ; donc vos fils se tireraient d’affaire eux-mêmes. Pour vous défaire de richesses encombrantes, vous n’auriez qu’à les distribuer. Vous vous préoccupez plus qu’il ne sied à un Sage. Le vrai Sage vit en ce monde comme la caille vit dans un champ, sans attache à un logis, sans souci de sa nourriture. En temps de paix, il prend sa part de la prospérité commune. En temps de trouble, il s’occupe de lui-même et se désintéresse des affaires. Après mille ans, las de ce monde, il le quitte et monte vers les Immortels. Monté sur un blanc nuage, il arrive dans la région du Souverain[2]. Là aucun des trois malheurs ne l’atteint ; son corps dure longtemps sans souffrance ; il ne subit plus de contradictions. — Cela dit, l’officier s’éloigna. Reconnaissant en lui un Sage caché, Yao courut après lui et lui dit : J’aurais des questions à vous poser. — Laissez-moi tranquille, fit l’officier.


G.   Alors que Yao gouvernait l’empire, Maître Kao, dit Pai Tch’eng, fut investi par lui d’un fief. Yao transmit l’empire à Chounn, qui le transmit à U[3]. Alors Maître Kao s’étant démis de son fief se mit à cultiver la terre. U, étant allé le voir, le trouva occupé à labourer dans la plaine. L’ayant abordé respectueusement, il lui dit : Maître, l’empereur Yao vous a investi d’un fief, que vous avez conservé jusqu’ici. Pourquoi voulez-vous vous en défaire maintenant ? — Parce que le monde n’est plus ce qu’il fut sous Yao, dit maître Kao. Le peuple de Yao se conduisait bien, sans qu’on lui payât sa bonne conduite par des récompenses ; il était obéissant, sans qu’il fallût le contraindre par des châtiments. Maintenant vous récompensez et punissez systématiquement, ce qui a fait perdre au peuple ses qualités naturelles. La nature a disparu, des lois l’ont remplacée, de là tous les désordres. Pourquoi me faites-vous perdre mon temps ? Pourquoi entravez-vous mon travail ?.. Et se penchant sur sa charrue, Maître Kao continua le sillon commencé, et ne se retourna plus vers U.


H.   Au grand commencement de toutes choses, il y avait le néant de forme, l’être imperceptible ; il n’y avait aucun être sensible, et par suite aucun nom[4]. Le premier être qui fut, fut l’Un, non sensible, le Principe. On appelle tei norme, la vertu émanée de l’Un, qui donna naissance à tous les êtres. Se multipliant sans fin dans ses produits, cette vertu participée s’appelle en chacun d’eux ming son partage, son lot, son destin. C’est par concentration et expansion alternantes que la norme donne ainsi naissance aux êtres. Dans l’être qui naît, certaines lignes déterminées spécifient sa forme corporelle. Dans cette forme corporelle est renfermé le principe vital. Chaque être a sa manière de faire, qui constitue sa nature propre. C’est ainsi que les êtres descendent du Principe. Ils y remontent, par la culture taoïste mentale et morale, qui ramène la nature individuelle à la conformité avec la vertu agissante universelle, et l’être particulier à l’union avec le Principe primordial, le grand Vide, le grand Tout. Ce retour, cette union, se font, non par action, mais par cessation. Tel un oiseau, qui, fermant son bec, cesse son chant, se tait. Fusion silencieuse avec le ciel et la terre, dans une apathie qui paraît stupide à ceux qui n’y entendent rien, mais qui est en réalité vertu mystique, communion à l’évolution cosmique.


I.   Confucius demanda à Lao-tan : Certains s’appliquent à tout identifier, et prétendent que, licite et illicite, oui et non, sont une même chose. D’autres s’appliquent à tout distinguer, et déclarent que la non-identité de la substance et des accidents est évidente. Sont ce là des Sages ? — Ce sont, répondit Lao-tan, des hommes qui se fatiguent sans profit pour eux-mêmes, comme les satellites des fonctionnaires, les chiens des chasseurs, les singes des bateleurs. K’iou[5], je vais te dire une vérité, que tu ne pourras ni comprendre, ni même répéter proprement. Des Sages, il n’y en a plus ! Maintenant, nombreux sont les hommes, qui, ayant une tête et des pieds, n’ont ni esprit ni oreilles. Mais tu chercheras en vain ceux qui, dans leur corps matériel, ont conservé intacte leur part du principe originel. Ceux-là (les Sages, quand il y en a,) n’agissent ni ne se reposent, ne vivent ni ne meurent, ne s’élèvent ni ne s’abaissent, par aucun effort positif, mais se laissent aller au fil de l’évolution universelle. Faire cela (et par conséquent devenir un vrai Sage taoïste,) est au pouvoir de tout homme. Il ne faut, pour devenir un Sage, qu’oublier les êtres (individuels), oublier le Ciel (les causes), s’oublier soi même (ses intérêts). Par cet oubli universel, l’homme devient un avec le Ciel, se fond dans le Cosmos.


J.   Tsianglu-mien ayant visité son maître Ki-tch’ee, lui dit : Le prince de Lou m’a demandé de le conseiller, pour le bon gouvernement de sa principauté. J’ai répondu que vous ne m’aviez pas donné commission pour cela. Il a insisté pour savoir mon avis personnel. Voici ce que je lui ai dit ; jugez si j’ai parlé bien ou mal. ... J’ai dit au prince : Soyez digne et sobre ; employez des officiers dévoués et renvoyez les égoïstes intéressés ; si vous faites cela, tout le monde sera pour vous. — Ki tch’ee éclata de rire. Votre politique, dit il, vaut les gestes de cette mante qui voulut arrêter un char. Absolument inefficace ; pouvant devenir nuisible. — Mais alors, dit Tsianglu-mien, en quoi consiste donc l’art de gouverner ? — Voici, dit Ki-tch’ee, comment s’y prenaient les grands Sages. Ils provoquaient le peuple à s’amender, à s’avancer, en lui inspirant le goût de l’amendement, de l’avancement ; le laissant ensuite évoluer spontanément ; lui laissant croire qu’il voulait et agissait par lui-même. Voilà les grands politiques. Ceux-là ne se règlent pas sur les vieux Yao et Chounn (comme Confucius le prône), car ils sont plus anciens que ces Vénérables, étant de l’origine primordiale, leur politique consistant à raviver dans tous les cœurs l’étincelle de vertu cosmique qui réside dans chacun.


K.   Tzeu-koung disciple de Confucius, étant allé dans la principauté de Tch’ou, revenait vers celle de Tsinn. Près de la rivière Han, il vit un homme occupé à arroser son potager. Il emplissait au puits une cruche qu’il vidait ensuite dans les rigoles de ses plates-bandes ; labeur pénible et mince résultat. — Ne savez vous pas, lui dit Tzeu-koung, qu’il existe une machine, avec laquelle cent plates-bandes sont arrosées en un jour facilement et sans fatigue ? — Comment est ce fait ? demanda l’homme. — C’est, dit Tzeu-koung, une cuiller à rigole qui bascule. Elle puise l’eau d’un côté, puis la déverse de l’autre. — Trop beau pour être bon, dit le jardinier mécontent. J’ai appris de mon maître que toute machine recèle une formule, un artifice. Or les formules et les artifices détruisent l’ingénuité native, troublent les esprits vitaux, empêchent le Principe de résider en paix dans le cœur. Je ne veux pas de votre cuiller à bascule. — Interdit, Tzeu-koung baissa la tête et ne répliqua pas. A son tour, le jardinier lui demanda : — Qui êtes-vous ? — Un disciple de Confucius, dit Tzeu-koung. — Ah ! dit le jardinier, un de ces pédants qui se croient supérieurs au vulgaire, et qui cherchent à se rendre intéressants en chantant des complaintes sur le mauvais état de l’empire. Allons ! oubliez votre esprit, oubliez votre corps, et vous aurez fait le premier pas dans la voie de la sagesse. Que si vous êtes incapable de vous amender vous-même, de quel droit prétendez vous amender l’empire ? Maintenant allez-vous en ! vous m’avez fait perdre assez de temps ! — Tzeu-koung s’en alla, pâle d’émotion. Il ne se remit, qu’après avoir fait trente stades. Alors les disciples qui l’accompagnaient lui demandèrent : — Qu’est-ce que cet homme, qui vous a ainsi troublé ? — Ah ! dit Tzeu-koung, jusqu’ici je croyais qu’il n’y avait dans l’empire qu’un seul homme digne de ce nom, mon maître Confucius. C’est que je ne connaissais pas celui-là. Je lui ai expliqué la théorie confucéiste de la tendance au but, par le moyen le plus commode, avec le moindre effort. Je prenais cela pour la formule de la sagesse. Or il m’a réfuté et m’a donné à entendre que la sagesse consiste dans l’intégration des esprits vitaux, la conservation de la nature, l’union au Principe. Ces vrais Sages ne différent pas du commun extérieurement ; intérieurement leur trait distinctif est l’absence de but, laisser s’écouler la vie sans vouloir savoir vers où elle coule. Tout effort, toute tendance, tout art, est pour eux l’effet d’un oubli de ce que l’homme doit être. Selon eux, l’homme vrai ne se meut que sous l’impulsion de son instinct naturel. Il méprise également l’éloge et le blâme, qui ne lui profitent ni ne lui nuisent. Voilà la sagesse stable, tandis que moi je suis ballotté par les vents et les flots. — Quand il fut revenu dans la principauté de Lou, Tzeu-koung converti au Taoïsme raconta son aventure à Confucius. Celui-ci dit : Cet homme prétend pratiquer ce qui fut la sagesse de l’âge primordial. Il s’en tient au principe, à la formule, affectant d’ignorer les applications et les modifications. Certes, si dans le monde actuel il y avait encore moyen de vivre sans penser et sans agir, uniquement attentif au bien-être de sa personne, il y aurait lieu de l’admirer. Mais nous sommes nés, toi et moi, dans un siècle d’intrigues et de luttes, où la sagesse de l’âge primordial ne vaut plus qu’on l’étudie, car elle n’a plus d’applications.


L.   Tch’ounn-mang, allant vers l’océan oriental, rencontra Yuan-fong, qui lui demanda : Maître, où allez-vous ? — À la mer, dit Tch’ounn-mang. — Pourquoi ? demanda Yuan-fong. — Parce qu’elle est l’image du Principe, dit Tch’ounn-mang. Toutes les eaux y confluent, sans la remplir. Toutes les eaux en sortent, sans la vider. Comme les êtres sortent du Principe et y retournent. Voilà pourquoi je vais à la mer. — Et l’humanité, demanda Yuan-fong, qu’en pensez-vous ? Qu’est-ce que la politique des Sages inférieurs, confucéistes ? — C’est, dit Tch’ounn-mang, faire du bien à tous, favoriser tous les talents, réglementer l’empire et se faire obéir, voilà la politique des Sages de cette espèce. — Et la politique des Sages taoïstes, qui collaborent avec l’influx cosmique ? demanda Yuan-fong. — C’est, dit Tch’ounn-mang, ne pas faire de plans ; agir sous l’inspiration du moment ; compter pour rien les distinctions artificielles, de raison et de tort, de bien et de mal ; donner à tous, comme à des orphelins, comme à des égarés, pour les satisfaire, sans prétendre à aucun retour, sans se faire remercier, sans même se faire connaître. — Et la politique des hommes transcendants tout à fait supérieurs ? demanda Yuan-fong. — Ceux-là, dit Tch’ounn-mang, fondent leur esprit avec la lumière, et leur corps avec l’univers. Le vide lumineux, c’est l’abnégation totale du moi. Soumis à leur destinée, libres de toute attache, ces hommes jouissent de la joie désintéressée du ciel et de la terre qui laissent faire sans aimer ni haïr, toutes choses allant spontanément à leur solution naturelle. Ainsi gouvernés, tous les êtres reviendraient à leur instinct inné, et le monde retournerait à son état primordial.


M.   Menn-ou-koei et Tch’eu-tchang-man-ki ayant vu défiler l’armée de l’empereur Ou, ce dernier dit au premier : Si cet empereur valait Chounn, il n’en serait pas venu à devoir faire la guerre. — Chounn régna-t-il à une époque paisible ou troublée, demanda Ou-koei ? — Vous avec raison, dit Man-ki ; il n’y a pas parité. Chounn régna à une époque si paisible qu’on aurait pu se passer d’empereur. Il perdit son temps à s’occuper de vétilles, comme de guérir les plaies des ulcéreux, de faire repousser les cheveux des chauves, de soigner les malades. Il drogua l’empire, avec toute l’anxiété d’un fils qui drogue son père. Les Confucéistes le louent d’avoir agi ainsi. Un vrai Sage aurait eu honte d’agir ainsi… Au temps de l’action parfaite, on ne faisait cas, ni de la sagesse, ni de l’habileté. Les gouvernants étaient comme les branches des grands arbres, qui ombragent et protègent sans le savoir ni le vouloir ; le peuple était comme les animaux sauvages, qui se réfugient sous ces branches et profitent de leur ombre sans les remercier. Les gouvernants agissaient équitablement sans connaître le terme équité, charitablement sans connaître le terme bonté, loyalement et fidèlement, simplement et sans demander qu’on les payât de retour. Vu leur extrême simplicité, il n’est resté de ces temps aucun fait saillant, et on n’en a pas écrit l’histoire.


N.   Un fils, un ministre, qui n’approuve pas ce que son père ou son prince fait de mal, est proclamé bon fils bon ministre, par la voix publique, d’autorité, sans arguments ; et la masse adopte ce verdict docilement, chacun se figurant l’avoir prononcé lui-même[6]. Dites à ces gens-là que leur jugement n’est pas d’eux, qu’on le leur a suggéré ; et ils bondiront, se tenant pour offensés. Ainsi en est-il, dans la plupart des cas, pour la plupart des hommes. Presque tous reçoivent leurs idées toutes faites, et suivent toute leur vie l’opinion. Ils parlent dans le style du temps, ils s’habillent selon la mode du temps, non par aucun principe, mais pour faire comme les autres. Imitateurs serviles, qui disent oui ou non selon qu’on les a suggestionnés, et croient après cela s’être déterminés eux-mêmes. N’est-ce pas là de la folie ? Folie incurable, car les hommes ne se doutent pas qu’ils sont atteints de cette manie de l’imitation. Folie générale, car l’empire tout entier est atteint de cette manie. Aussi est ce bien en vain que j’essaierais de remettre les hommes sur le chemin de l’action personnelle spontanée, émanant du moi, de l’instinct propre. Hélas ! — La musique noble laisse les villageois indifférents, tandis qu’une chanson triviale les fait pâmer d’aise. De même, les pensées élevées n’entrent pas dans les esprits farcis d’idées vulgaires. Le bruit de deux tambours en terre cuite couvre le son d’une cloche de bronze. Comment me ferais-je écouter des fous qui peuplent l’empire ? Si j’espérais pouvoir y arriver, moi aussi je serais fou. Aussi les laisserai-je faire, sans rien entreprendre pour les éclairer. Aucun d’eux, d’ailleurs, ne m’en voudra ; car ils tiennent à leur commune folie. Comme ce lépreux, auquel un fils naquit à minuit ; qui alla quérir de la lumière, pour s’assurer que l’enfant était bien lépreux comme lui, et ne le caressa qu’après avoir constaté que oui.


O.   Soit un arbre séculaire. On en coupe une branche. D’un morceau de cette branche, ou fait un vase rituel ciselé et peint ; le reste est jeté dans le fossé et y pourrit. Puis on dira, le vase est beau, le reste est laid. Et moi je dis, et le vase, et le reste, sont laids, car ils ne sont plus du bois naturel, mais des objets artificiels déformés. Je juge de même du brigand Tchee, des Sages Tseng-chenn et Cheu-ts’iou. On appelle l’un vicieux, les autres vertueux. A mes yeux ils ont également le tort de n’être plus des hommes, car ils ont agi contre nature, peu importe que ce soit bien ou mal. — Et quelles sont les causes de cette ruine de l’humaine nature ? Ce sont les théories artificielles sur les couleurs (la peinture), qui ont perverti la vue ; les théories sur les sons (la musique) qui ont perverti l’ouïe ; les théories sur les odeurs (la parfumerie), qui ont perverti l’odorat ; les théories sur les saveurs (l’art culinaire), qui ont perverti le goût ; les artifices littéraires (rhétorique et poétique), qui ont affolé le cœur et faussé la nature (par le lyrisme et l’enthousiasme). Voilà les ennemis de la nature humaine, chers à Yang-tchou et à Mei-ti. Ce n’est pas moi qui considérerai jamais les arts comme des biens. Les règles artificielles étreignent, emprisonnent ; comment pourraient-elles rendre heureux ? L’idéal du bonheur, serait-ce l’état du ramier enfermé dans une cage ? n’est ce pas plutôt l’état du ramier libre dans les airs ? Pauvres gens ! leurs théories sont un feu qui tourmente leur intérieur, leurs rites sont un corset qui enserre leur extérieur. Ainsi torturés et ligotés, à qui les comparerai-je ? À des criminels tenaillés ? à des fauves encagés ? Est ce là le bonheur ? !


  1. L’autorité du maître est, en Chine, égale ou supérieure à celle des parents.
  2. Le Souverain des Annales et des Odes. Comparez Lao-tseu chapitre 4 E.
  3. (154) Bête noire des Taoïstes qui lui imputent l’invention de la politique systématique.
  4. Comparez Lao-tseu chapitre 1.
  5. Le prénom de Confucius. Familiarité quelque peu méprisante.
  6. Alors que la chose n’est pourtant pas évidente, car on pourrait prétendre que le comble de la piété et du dévouement, c’est de tout approuver, même le mal. Glose.