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XVIII


LE CONCOURS

Et la distribution des prix à la Sorbonne, et le lendemain au collège


C’est lorsqu’on approche de la fin de l’année scolaire que les collèges envoient au grand concours, chaque matin, un certain nombre d’élèves reconnus habiles en grec, latin, histoire, mathématiques, etc. Ils partent en compagnie d’un


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petit pain, d’une demi-bouteille de vin, d’un cervelas, d’un pot de confitures et d’une grande gloire future et même très-prochaine.

Du 10 juillet au 10 août, tous les jours deux classes sont réunies, chacune dans un local différent, près de la Sorbonne, et présidées par deux inspecteurs de l’Université. Les collèges de Paris et celui de Versailles dirigent à ce lieu de rendez-vous les élèves sur lesquels ils fondent leurs plus grandes espérances. Ce ne sont pas les collégiens qui sont le plus sur les épines, mais les chefs et les professeurs des collèges : des succès de leurs élèves dépend leur réputation. Les élèves qui ont déjà obtenu des succès dans les concours précédents sont l’objet de toutes sortes de réflexions de la part de ceux qui, occupant les dernières places, conçoivent fort peu d’espérance. Ils flânent volontiers et écrivent sur les murs :

Miracle ! ayant la fièvre et rimant de travers,
En une heure un Rollin improvise deux vers !

ou bien encore :

Vous qui, passionnés pour la gloire,
Brûlez d’acheter à tout prix
L’insigne honneur d’avoir des prix,
Entrez ! ici se tient la foire.

Les élèves ne sont pas placés au hasard ; ils sont classés dans l’ordre suivant : Un Louis-le-Grand, — un Charlemagne, — un Henri IV, — un Bourbon, — un Saint-Louis, — un Versailles, — un Stanislas, — un Rollin ; et ainsi de suite.

Chaque collège a son type particulier : ainsi le Louis-le-Grand est taciturne et piocheur, le Charlemagne blagueur, le Henri IV réfléchi, le Bourbon muscadin, le Saint-Louis ennuyé, le Versailles endormi, le Stanislas vertueux, le Rollin élégant et paresseux.


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Si nous compulsons les annales du concours, nous y trouvons des singularités fort piquantes : ainsi Victor Hugo, cet homme si profond, si grand poëte, n’eut d’autres succès au concours qu’un accessit en chimie ; et Alexandre Dumas, cet homme à l’esprit vif, fécond, dont l’éloquente plume traite tous les genres avec succès, n’a été nommé que quelques fois en versions grecques.

La distribution des prix à la Sorbonne a lieu un jour avant celle du collège. Ce jour-là un piquet de garde municipale en grande tenue est placé aux environs du vieux et sombre monument. Les collégiens sont conduits par leurs parents. Un discours latin qui dure une heure doit singulièrement les amuser ces bons parents, surtout les mamans, les tantes et les cousines ; mais il ne faut pas détruire ce que l’usage a consacré. Le ministre parle ; mais que dit-il ? Toujours à peu près la même chose, ce qui n’empêche pas que certains journaux disent, le lendemain, que c’est nouveau et superbe !

Un secrétaire général de l’Université lit les noms des élèves couronnés, en commençant par le prix d’honneur et en désignant à quel collége appartient l’élève. Les applaudissements sont proportionnés au nombre d’élèves couronnés : ils s’applaudissent eux-mêmes. Chaque élève nommé reçoit son prix en présence des fonctionnaires que nous venons d’indiquer, et des facultés des sciences, de théologie, d’histoire, des lettres, etc., et voilà qui est bâclé. Les autorités se retirent très-satisfaites d’elles-mêmes, comme toujours. Alors les élèves escaladent les gradins, vont dans la cour rejoindre leurs parents, qui étaient dans les tribunes, et élèves et parents sont confondus. Ce tableau-là en vaut cent comme le précédent.

Nous voilà revenus au collège. Une tente est dressée au milieu de la cour. C’est là que les prix vont se distribuer. Au bout de cette tente sont groupés toutes les autorités du collége, tous les professeurs et un inspecteur de l’Université, le tout en grand costume, c’est-à-dire robes noires et bonnets carrés. La musique est à droite. Des deux côtés sont des gradins pour les élèves. Au milieu sont leurs parents, dans leurs atours. La séance est ouverte, un professeur de


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rhétorique prononce un discours à faire dormir debout, et, comme on est assis, jugez comme c’est adroit ! L’inspecteur de l’Académie y répond par un autre qui n’est pas plus amusant, mais qui a cependant un mérite qui manque essentiellement au premier : il est court. Après ces deux superbes discours, on distribue les prix. Chaque élève qui a reçu celui qu’il a mérité embrasse le proviseur, l’inspecteur et son professeur, puis son père, sa mère, son oncle, sa tante, sa cousine, s’il a tous ses parents ; souvent le chien de la maison, animé, heureux lui-même, et, partageant la joie de ses maîtres, jappe en signe de contentement, saute après l’élève couronné et lui donne et la patte et son coup de langue.

Tous les élèves et tous les parents sortent de la tente improvisée. Presque tous les collégiens vont quitter le collège, les uns pour aller en vacances, les autres pour toujours ; et ce sont ceux-là qui vont se lancer sur la scène du monde, où ils auront à étudier et les hommes et la société.

Les études auxquelles ils se sont livrés n’ont fait que les mettre sur la voie ; celles qui leur restent à faire sont et plus sérieuses et plus difficiles : elles sont l’ouvrage de toute la vie.


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