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XV


LES VOCATIONS

Il est certaines vocations qui se font sentir dès le plus jeune âge. Tels sont les poëtes, les peintres, les musiciens. Le poëte Desforges fit au collège, à l’âge de huit ans, une tragédie romaine dont lui-même a beaucoup ri plus tard. Dans cette œuvre tragique un père gourmande son fils ; mais celui-ci lui riposte par cette apostrophe :

            Et le bon La Fontaine, en sa naïveté,
            Dit qu’un père en frappant toujours frappe à côté.

Si ce bon La Fontaine fait exception à la règle commune, s’il n’a pas fait des vers dès son enfance, soyons tous bien persuadés d’une chose, c’est… qu’il n’y avait pas pensé.

Le poëte de collège fait des vers partout et à tout moment, en classe comme ailleurs, heureux encore quand ils ne sont pas sur le professeur. Notre célèbre Casimir Delavigne avait un maître de pension qui avait autant d’amour pour le grec qu’il avait de maigreur, et ce n’est pas peu dire. Quand on s’occupait de vers au lieu de grec il se fâchait. Casimir Delavigne se trouvait dans ce cas. Un jour, le maître de pension le prend sur le fait, lui tire vivement son papier de ses mains, et y lit ces deux vers :

            Les rides ont écrit, sur son front maigre et sec,
            Qu’on ne s’engraisse pas à se nourrir de grec.

Le peintre, comme précocité, marche à côté du poëte ; on le voit, au collège, faisant en marge de ses cahiers la charge du pion, et, nous le disons tout bas, quelquefois celle du professeur. Le musicien suit de près le poëte et le peintre.

Viennent ensuite les mathématiciens, les avocats, les médecins, les militaires.

C’est un spectacle curieux de voir tous ces génies en herbe en contact les uns avec les autres. Le poëte dit au mathématicien : « Arrière, lèse poésie ! ta tête, va, n’est qu’une boule de glace. — Veux-tu bien te taire, rimailleur, compteur de syllabes !… Mais les plus beaux vers d’un poëte ne sont la plupart du temps que des cache-sottises ! — Tiens, tu devrais faire des poésies domestiques, et ajouter : Par un animal privé ; ça serait nouveau. — Quoi ! parler ainsi de l’art le plus sublime qui existe, de cette divine poésie, qui passe par le cœur avant d’arriver à la bouche ! — Eh ! qu’est un poëte à côté du grand Newton ? Rien. — Ainsi, Homère n’est rien. Eh bien, moi je dis qu’il est tout ; écoute, écoute un peu ça, mon homme :

            Brisant des potentats la couronne éphémère,
            Trois mille ans ont passé sur la cendre d’Homère !
            Et depuis trois mille ans Homère, respecté,
            Est jeune encor de gloire et d’immortalité.

— Eh bien, qu’est-ce que cela prouve ? — Et il demande ce que cela prouve ! Sauve-toi… Tiens, tu n’es qu’une citrouille fricassée dans de la neige. » Notre rimeur s’éloigne, et la colère l’a fait plus poëte qu’il ne l’était. Des idées lui viennent pour sa tragédie de collège, il prend son crayon et écrit.


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Mais voici venir par derrière lui trois musiciens, qui étaient parvenus, au risque de se faire punir sévèrement, à se procurer, l’un un cornet à piston, l’autre un violon, le troisième un cor de chasse. Ils se mettent soudain à jouer avec une ardeur incroyable, pensant donner au poëte des inspirations divines. Celui-ci se retourne et leur dit : « Que le diable vous emporte avec votre tintamarre ! — Tiens, tiens, quel vertigo te prend donc, poëte ? — Au diable ! — Ah çà, mais il est fou…


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Comment, mon cher, tu as oublié que si la poésie et la peinture sont sœurs, la poésie et la musique ne le sont pas moins ? — Oui, la poésie et la musique sont sœurs, mais il ne faut pas qu’elles habitent ensemble. — Ah ! c’est différent. — Tiens, tiens, qu’est-ce que fait donc Arthur là, si bien actionné près du mur ? — Mais, Dieu me pardonne… Non, non… Ma foi, je ne


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me trompe pas… il fait notre charge sur le mur même, afin que tout le collége rie de nous. — Là, c’est fait. Vous reconnaissez-vous, mes amis ? — Farceur va ! nous te donnerons un charivari. — Et moi, je vous caricaturerai de nouveau. »

Passons à un futur docteur. Arthur avait un joli pinson, mais le pauvre animal ne mangeait pas depuis quelques jours. Simon lui avait dit plusieurs fois : « Je serais curieux de savoir pourquoi ton oiseau ne mange plus. — Eh ! bien, c’est parce qu’il est malade. — Mais pour quelle raison est-il malade ? voilà la question. » Dans un moment où Arthur avait quitté Simon et son oiseau, Simon empoigne le pinson et dit : « Tu as assez vécu, toi ; » et sur ce, il le tue, et, renchérissant sur les vrais docteurs, il fait l’autopsie du corps avec son canif avant les vingt-quatre heures exigées, et le dissèque. Arthur revient pour essayer de faire manger son pinson, et voit le pauvre animal sans vie. «Mais qu’as-tu donc fait là ? — Mon cher Arthur, ce que j’ai fait là, c’est purement dans l’intérêt de la science ; ne te désole pas, va, c’est pour éviter la mort d’autres pinsons. — Mais tu aurais dû attendre qu’il fût mort, au moins. — Oh ! non, non ; la science ne connaît pas ces délais-là… Je veux être médecin et je suis pressé d’apprendre. — Ah çà, mais dis donc, quand tu seras docteur et que tu auras des malades… » Trois ou quatre autres arrivent, et les qualifications de M. Purgon, de docteur en soupe salée, pleuvent de toutes parts. « Docteur en soupe salée ! puisque je vous dis, monsieur l’avocat futur ! — La profession d’avocat, mais c’est la plus belle de toutes ; le défenseur de l’opprimé et de l’innocent doit être placé au premier rang… — Oui, des bavards, n’est-ce pas ? — Ah ! quelle indignité ! Cujas et Barthole, venez à mon aide ! — Ne te voit-on pas dans toutes tes compositions en mettre vingt fois plus qu’il ne faut ? Tu es un bavard, et ta vocation est d’être. — Bon ! quand tu auras une mauvaise affaire avec le pion, tu t’arrangeras… tu iras au cachot… lors même que tu aurais raison. Sans avocat, la justice ne reconnaît pas d’innocence… Attrape ça. — Ah ! dit un décidé en tendant le jarret, les avocats, les médecins, je les mets ensemble, moi ; c’est avec le sabre, l’épée, les canons, qu’il est beau de trancher les grandes questions. Y a-t-il rien de plus ridicule que ces gens qui ont la prétention, assis dans leur fauteuil, de tout décider avec le bout de la plume ? Vive la guerre ! La paix ne convient qu’aux poltrons, aux esprits timides. Y a-t-il rien de plus beau qu’un soldat qui, pour faire respecter son pays, brave le feu de l’ennemi et contribue à faire remporter une de ces victoires dont on conserve un éternel souvenir ? On n’oubliera jamais Austerlitz, Marengo, Montmirail ! Et le nom de Napoléon et de ses compagnons d’armes durera autant que le monde, c’est-à-dire toujours. À côté de ces grands hommes-là, qu’est-ce que vous ferez, vous autres avocats, qui préparerez vos plaidoyers en face d’un bon feu et les prononcerez une chaufferette sous vos pieds ? Au lieu que nous autres, hommes d’exécution, hommes de guerre enfin, rien ne nous fera peur… nous marcherons au combat peut-être plus gaiement que vous irez au bal. Tenez, vous serez tous des hommes de coton ! — N’est-ce pas, Éloi, toi qui penses comme moi, toi qui veux être soldat ? — C’est vrai. — Une, deux, en garde ! À défaut d’épée, nous nous servons de nos bras. — Ah ! quand la patrie aura besoin de nous, nous serons là… » Mais le tambour résonne… En attendant que les souhaits de chacun se réalisent, il faut avaler du grec et du latin, et, par-dessus le marché, les bourrades du pion.


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