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VII


— Edmond, viens ici, disait le Dr Chénier d’un ton de mauvaise humeur.

Un jeune homme de vingt-deux ans, de taille moyenne, pâle, les yeux bruns, le nez droit, la bouche grande, la chevelure épaisse tombant en une grosse mèche sur le front, s’avança rapidement. Il portait un large pantalon noir, une veste blanche, un long frac descendant plus bas que les genoux ; toute sa personne avait un air d’emprunt ; quelque chose d’incertain dans les manières, rappelant l’embarras d’un nouvel employé du Gouvernement, non encore parfaitement initié aux petites minuties de ses fonctions.

— Qu’est-ce, docteur, fit-il en s’inclinant comme un chambellan.

— Qui t’a permis, drôle, de te moquer de moi ?

— Moi, moi ! monsieur le docteur, vous savez bien que, malgré que je n’aie pas été élevé dans toutes les politesses et les cérémonies, jamais je ne me permettrais de me moquer de mon maître, je connais mieux que cela.

— Alors si tu connais si bien la politesse et les cérémonies pourquoi m’as-tu envoyé ici madame Jacques, de Sainte-Rose, afin que je lui prêtasse de l’argent, que tu lui as dit m’avoir confié ? toi mon domestique, qui n’a en en poche de ta vie, que les gages que je te donne.

— Madame Jacques est venue vous voir pour cela ! Ah, ah ah… ah, ah ah, ah ah, ah, ah.

— Veux-tu te taire et m’expliquer cette mauvaise plaisanterie ?

— Ah ah, ah, ah ah ah.

— Allons parle de suite.

— Ah. ah, ah, mais cette femme est folle, on voit bien qu’elle ne connaît pas toutes les politesses et les cérémonies, elle m’a pris pour un vrai monsieur, ah, ah ha.

— Allons, avance.

— Ah ah ah, c’est drôle. Elle était trop curieuse, je me suis moqué d’elle, mais non de vous, docteur, un domestique comme moi qui connais les politesses et les cérémonies, ne se moque jamais de son maître, mais il se permet de se moquer de ceux qui ne connaissent nullement les politesses et les cérémonies. Je l’ai rencontrée à Sainte-Rose près de l’église, cette dame, elle m’a demandé l’heure, comme je n’ai pas de montre, je lui ai dit que je l’avais laissé chez le Dr Chénier, où je demeurais, là-dessus elle m’a fait un tas de questions, sur vous, sur votre maison, sur tout ce qui se passait ici. Vous savez, je n’aime pas que l’on me questionne sur mes maîtres, alors j’ai eu des réponses à tout ce qu’elle me demandait ; mais des réponses vagues, ainsi je lui ai dit que j’étais votre clerc, je m’occupais d’études avec vous, que nous étudiions ensemble le pluribus unum, elle m’a demandé quest-ce qu’était le pluribus unum, je lui ai répondu que c’était un squelette déterré l’an dernier, par les étudiants, qu’avec votre bistouri vous étiez parvenu à le faire marcher seul. Elle a ouvert de grands yeux, en m’avouant qu’elle voudrait bien voir ça un squelette qui marche ; mais le jour seulement, le soir elle aurait bien trop peur. Alors je l’invitai à venir à Saint-Eustache : Justement, m’a-t-elle dit, je voulais aller à Saint-Eustache emprunter de l’argent, connaissez-vous quelqu’un capable de me rendre ce service ? — Moi, je vous en prêterai, ai-je dit, ce sera une bonne occasion de venir chez le Dr Chénier voir l’homme enfilé ; j’ai confié au docteur cinq cents piastres pour les faire fructifier, il vous les prêtera pour moi. Ah, ah, ah, elle m’a cru, elle m’a pris pour un vrai monsieur.

— Oui, mais à l’avenir je te défends de faire des farces à mes dépens.

— Parfait, monsieur le docteur, puisque vous me le défendez, je connais assez les politesses et les cérémonies pour savoir qu’il faut que je vous obéisse comme à mon père ; mais je rirais bien tout de même de la faire courir encore cette femme curieuse-là.

— Que je ne t’y reprenne pas. Va maintenant demander des nouvelles de ma petite patiente, mademoiselle Girardin, elle était mieux hier, je veux savoir si le mieux continue.

— La jolie petite demoiselle qui connaît si bien toutes les politesses et les cérémonies, ce n’est pas elle qui ferait des questions, trop dame pour ça, une vraie petite princesse, avec çà pas fière ; l’autre jour elle a mis sa belle main blanche dans la mienne pour me souhaiter une bonne fête, tout comme si j’avais été un vrai monsieur. Je voudrais en avoir plusieurs visites à faire chez des demoiselles comme elle.

— Pour aujourd’hui tu n’iras nulle part ailleurs, il faudra à ton retour tout mettre à l’ordre dans la chambre du pignon, il doit nous arriver ce soir, ou demain, une jeune malade envoyée par le docteur Bussière.

— Une dame ?

— Une toute jeune fille.

— Élevée dans toutes les politesses et les cérémonies ?

— Précisément, c’est presqu’une savante qui nous arrive.

— Quelle bénédiction ! elle aura peut-être l’obligeance, la complaisance, la condescendance de me lire des passages de la bataille d’Austerlitz.

— De Marengo peut-être aussi ; mais il faudra lui éviter toute fatigue, elle me paraît bien pâle, bien mélancolique.

— Mélancolique, qu’est-ce que c’est ça ?

— Triste.

— Alors je lui conterai des histoires drôles pour la faire rire. Vous verrez il faudra qu’elle change, ici il n’y a pas de tristesse, elle se déridera vite en voyant couler devant elle la belle rivière, en se balançant dans le hamac à l’ombre de nos grands arbres. Est-elle plus malade que je l’étais quand vous m’avez amené ici ?

Non, mais toi tu n’étais pas habitué au bien-être, elle, elle ne connaît pas la misère, ayant été élevée dans un luxe complet, le changement ici, sera de trouver beaucoup plus de simplicité que dans sa famille.

— Son père et sa mère ?

— Non, son oncle et sa tante.

— Eh bien ! son oncle, sa tante est-ce qu’ils sont bons comme vous ? est-ce qu’ils comprennent tous les petits soins comme ceux que vous donnez à vos patients ? vous qui n’oubliez jamais ce qui peut faire revenir les morts.

— Tu bavardes toujours trop, Edmond, va-t-en.

— N’empêche que je dis la vérité.

Va-t-en. Tu ne reviendras plus si je t’écoutes encore.

— Oui, oui, je reviens bien vite pour arranger la chambre de la demoiselle. Dites donc, est-ce qu’elle aime les fleurs cette jeunesse ?

Va-t-en te dis-je, tu parleras de cela lorsque tu reviendras.

— Je pars, je pars. Oui, des fleurs, puisque c’est une jeune fille élevée dans toutes les politesses et les cérémonies elle doit aimer les fleurs, il en faudra partout, même sous la table, j’en mettrai un gros bouquet.

— Tu mettras ce que tu voudras ; niais va-t-en.

— Vous m’envoyez, je pars, je pars.

Edmond était le modèle des domestiques. Le docteur Chénier l’avait pris à son service à l’âge de seize ans, après l’avoir longtemps soigné à l’hôpital, où la grande misère, qu’il avait endurée depuis sa plus tendre enfance, l’avait cloué sur un lit de douleur pendant plusieurs mois. Le docteur l’avait sauvé, avec la certitude que cette constitution délabrée finirait cependant par la phtisie, s’il lui fallait recommencer une existence d’un labeur dur et pénible ; il le prit donc chez lui, persuadé que le séjour de la campagne, avec un travail peu forçant, finirait par lui rendre la santé. En effet, au bout d’un an, avec du confort, une bonne nourriture, il était entièrement rétabli. L’air souffreteux, miséreux qu’il avait eu toute sa vie avait disparu, à son humeur sombre, taciturne, avait succédé une gaîté franche, goguenarde, qui était le fond de son caractère.

Il y avait chez Edmond un mélange singulier de naïveté, de sagesse, de bouffonnerie, joint à une soif de connaître les belles choses et à certains goûts artistiques, qui auraient pu se développer s’il eut eu quelque culture ; ainsi ayant vu peindre la femme du docteur, il barbouillait derrière elle des toiles pas trop mal réussies ; dans ses loisirs il jouait du flageolet ou bien sollicitait quelqu’un des membres de la famille de lui faire une lecture sur le grand Napoléon. Après avoir écouté de toutes ses oreilles, il allait ébahir ses compagnons par ses connaissances, se faisant passer pour un homme bien éduqué, prenant avec ces gens des airs de grand seigneur ; par exemple si on le voyait passer sur la route conduisant la voiture du docteur, il arrêtait à l’auberge du village, expressément pour se donner le plaisir d’appeler un garçonnet et lui dire en lui jetant les guides :

— Bambin, tenez bien mon cheval tandis que je vais me désaltérer.

Il avait des phrases apprises dans les livres qu’on lui lisait, et ne perdait aucune occasion de les prononcer devant un auditoire, il y avait bien quelquefois des mots qu’il ne comprenait pas et mettait un peu hors de propos ; mais c’est égal, cela lui donnait de l’importance aux yeux des villageois, qui le considéraient comme un lettré.

Le jeune homme s’étudiait du matin au soir à copier son maître, pour lequel il avait une affection de chien fidèle. Le docteur l’ayant pris chez lui avant son mariage, l’avait initié aux ouvrages de l’intérieur, lui laissant faire le ménage, les achats de la maison, même un peu de cuisine, art dans lequel il réussissait aussi bien que la bonne, qu’il remplaçait au besoin. Ces soins de chaque jour le mettait en contact continuel avec ses maîtres, auxquels il s’efforçait de ressembler le plus possible.

Quelquefois le docteur Chénier surprenait son valet à porter ses cols, ou ses gants, comme il était bon prince il fermait les yeux sur ces escapades, sachant qu’il n’y avait là aucun larcin ; mais simplement un emprunt que le drôle faisait sans en demander permission, par esprit d’admiration pour son bienfaiteur, qui pour lui était le sur-homme trouvé.

La probité du domestique était parfaitement établie, il se serait fait couper un membre plutôt que de s’approprier un sou du prochain, si quelquefois, lorsque le docteur était absent, il manquait quelques provisions à la maison, Edmond allait les acheter de son propre argent, et n’en aurait soufflé mot si l’on ne s’en fut aperçu. Il était devenu dans cet intérieur un peu comme les ménagères de curés qui disent en entrant au presbytère : — Le cheval de Monsieur le curé, puis : — Notre cheval, et définitivement à mesure que le temps s’écoule : — Mon cheval.