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XI


Pierre revint avec sa mère habiter Saint-Eustache. Quelques jours s’étaient à peine écoulés et madame Dugal ressentait un attachement profond pour Lucienne, dont elle s’était appliquée à étudier attentivement le caractère. Inquiète comme toutes les mères, lorsqu’elles apprennent que leurs fils sont épris de beaux yeux, bleus ou noirs, elle avait voulu s’assurer par elle-même si vraiment mademoiselle Aubry serait la femme capable de rendre son entant heureux. À leur première entrevue, ce fluide sympathique, qui attire deux personnes devant plus tard être amies, les rapprocha l’une de l’autre.

Les mois s’écoulèrent rapides pour Lucienne, entourée de l’affection de madame Dugal et du dévouement de Pierre. Un seul nuage obscurcissait son ciel, c’était la pensée de son retour au milieu des siens : elle sentait que bientôt on la rappellerait chez son oncle. Elle n’était pas en âge, il faudrait obéir. Quitter Saint-Eustache, où elle n’avait rencontré que de sincères amis, remplissait son âme de tristesse.

Elle avait goûté chez le Dr Chénier toute la douceur des satisfactions intimes, aux repas, elle avait joui de ces conversations fraternelles que les familles unies échangent, avec cette franche gaîté, cette expansion des natures droites, ignorant les petits détours mesquins, n’ayant aucune doublure hypocrite, housse recouvrant la laideur de l’étoffe cachée : là tout se lisait en un livre grand ouvert. Tout lui plaisait dans cet intérieur, il n’y avait pas jusqu’à la présence d’Edmond avec ses excentricités, son bon vouloir, qu’elle regretterait lorsqu’elle quitterait cette demeure.

Elle retrouvait chez le Dr Chénier son enthousiasme pour les nobles causes ; ils comprenaient tous deux la sublime vertu du sacrifice.

Souvent ils s’étaient serré la main avec joie en apprenant les succès des héros de l’Île de France, où à cette époque les Franco-Mauritiens revendiquaient avec énergie les droits que l’Angleterre refusait de leur accorder. Vaincus par le nombre, après avoir remporté sur Albion de brillants succès, ces insulaires avaient dû capituler en 1810. Cette capitulation, l’une des plus belles dont il soit fait mention dans l’histoire, portait, outre plusieurs autres privilèges importants, que les habitants conserveraient leurs lois, leur religion et leurs coutumes. Depuis lors les Franco-Mauritiens avaient eu à lutter avec énergie contre l’oppression des vainqueurs, l’Angleterre avait violé la capitulation dans ses parties les plus importantes. L’Île de France comptait des hommes éminents, résolus à faire reconnaître les droits de leur compatriotes, et à consacrer leurs talents à ce noble but, les deux frères Adrien et Prosper d’Épinay, Evenor Dupont, le colonel Adam, Ponget de Saint-André et beaucoup d’autres.

On se félicitait à Saint-Eustache, dans la maison du docteur, lorsqu’à de rares intervalles, on apprenait que ces frères éloignés d’Afrique, obtenaient des concessions par leur persévérance et leur énergie, on sentait que la plaie que l’on voulait guérir là-bas, était la même qui saignait chez nous et tout bas l’on disait. Courage, braves défenseurs de vos libertés, nos sympathies vous suivent.

Le grand patriotisme de Lucienne plaisait infiniment au Dr Chénier, surpris souvent de rencontrer tant d’énergie chez une personne aussi délicate, il l’admirait se disant :

— Quelle virilité chez cette petite fille.

Cependant souvent il la trouvait affaissée, c’était lorsque plongée dans des zones de profonde réflexion elle pensait à son départ pour Montréal. Il lui disait alors :

— On est sérieuse ce matin. Ou’avez-vous ? Il ne faut pas se laisser être malade de nouveau.

— Non, docteur, mais écrivez à ma famille que je le suis encore, afin qu’il me soit possible de demeurer quelque temps de plus dans votre maison, où vous avez, tous été si bons pour moi.

— Certainement, mademoiselle, nous voulons vous garder au milieu de nous, comptez sur mon dévouement, j’arrangerai tout avec votre oncle de manière à ce qu’il vous permette de prolonger votre séjour ici. Vous êtes beaucoup mieux, je suis heureux de le constater, néanmoins la campagne vous est encore indispensable.

— Et vos soins attentifs, docteur.

— Si vous le voulez, et beaucoup d’autres choses aussi. La médecine est relative, elle doit s’appliquer de mille différentes manières. Je ne suis pas de ces médecins qui disent en constatant une maladie grave : « Il n’y a que ce traitement, tels et tels aliments sont très mauvais. » Souvent cet aliment, injurieux pour quelques-uns, est précisément le remède voulu pour certaines organisations : la science n’est pas encore arrivée à ce discernement parfait de la susceptibilité individuelle, susceptibilité presque imperceptible à la généralité des hommes pratiquant la médecine, avant fait cependant de bonnes études ; mais ne possédant pas cette fine intuition leur faisant pressentir avec quelle différence de méthode l’on doit procéder dans certains cas ; à quel point les fluides magnétiques, répandus dans l’air ambiant, produisent d’effet sur le patient, en quelle quantité le corps humain s’en remplit. Ainsi, les poumons faibles absorbant plus vite que les autres les gaz délétères contenus dans l’atmosphère, il serait imprudent de donner à ces personnes des remèdes où il entre de l’arsenic, de la strychnine, ou tout autre poison, on amènerait des gastrites mortelles, le remède contenant des toxiques produisant en partie, les mêmes effets que les gaz empoisonnés déjà absorbés par les patients, dans les maisons qu’ils habitent.

— La médecine est une belle et intéressante science, docteur.

— Oui, particulièrement lorsqu’on la pratique sur d’intéressants patients, que l’on voit avec satisfaction le bien qu’ils en retirent. Malheureusement grand nombre de patients ne suivent pas nos ordonnances, pour eux les petites choses, déterminant les grandes crises, ne sont rien, tant que le malade n’est pas arrivé à la période critique, où tout remède devient inutile, la maladie étant trop avancée on ne peut plus guérir.

— Quel dommage de rencontrer des gens aussi inconséquents.

— Oui quel dommage. Les foules bornées éviteraient de grands malheurs si l’on pouvait les convaincre, ou si plutôt il se trouvait chez elles ce sain jugement prévoyant les conséquences futures des choses présentes, si chez l’individu existait le bon esprit d’essayer avant de condamner, l’humanité serait en peu de temps régénérée ; que de souffrances seraient épargnées ; l’homme, heureux par le fait même qu’il serait en santé parfaite, vivrait des années de plus, sans arriver à cette décrépitude, cette perte de facultés mentales et physiques qui elle seule est la véritable mort : notre âme se détacherait de son enveloppe comme la chrysalide devient papillon, dans un sommeil paisible, on oublierait la vie, pour renaître en évoluant dans un monde meilleur, tout en ayant parcouru ici-bas une route ensoleillée.

— Vous avez raison, docteur, la vie est belle lorsque Dieu vous donne le bonheur de rencontrer des parents, des amis sympathiques qui vous comprennent, sentent et pensent comme vous : alors on ne veut plus mourir, on se dit qu’il est grand celui qui a créé des âmes si bien douées. Remarquez, je ne parle pas de perfection, la perfection ne peut exister sur la terre, il faut à tout être les défauts de ses belles qualités, sans quoi le tableau serait insipide, incolore, sans ombre. On les veut ces nuages faisant ressortir les clartés du soleil ; si dans son intime intérieur on jouit avec bonheur du charmant tableau de la surface des eaux, endiamentées par les rayons brillants du régulateur des jours, on remercie l’ombrage du grand arbre, sous lequel on se repose pour admirer, sans se sentir brûlé, l’éblouissante lumière, dont la chaleur fait épanouir les plus belles fleurs.

— Je vois que vous êtes très indulgente, mademoiselle, vous ferez une épouse dévouée.

— Une épouse ne l’est-elle pas toujours, docteur ?

— C’est vrai, je m’exprime mal, j’aurais dû dire une véritable épouse, faisant la large part de toutes les faiblesses humaines.

— J’en ai peu de mérite, car pour moi il y a une douce jouissance à pardonner, à une personne chère, une faute avouée. Vous allez peut-être me juger exaltée, mais au médecin comme au confesseur on peut tout avouer, je me suis souvent perdue dans de folles rêveries, où blessée mortellement, j’entrevoyais le bonheur d’entendre des paroles de sincère affection, dictées par un véritable repentir, et m’écrier dans un élan de bonheur suprême : oh ! merci, je ne me souviens plus, vous me rendez si heureuse.

— Je ne vous trouve pas exaltée de penser de la sorte, mademoiselle, rien de plus précieux ici-bas que les sentiments vrais ; un véritable ami est un diamant bien rare, si cet ami est doublé d’une âme supérieure ayant la noblesse de savoir reconnaître ses torts, n’est-il pas légitime de rêver pouvoir le rencontrer sur sa route.

— Heureux alors celui qui rencontre à temps sur son chemin, l’être avec lequel côte à côte, la main dans la main, soit en amitié, soit en amour, il peut parcourir le sentier étroit de l’existence ; qu’importe alors les difficultés de la route, on les franchit alerte, après avoir souffert, lutté ensemble, le cyclone qui nous a si fortement secoués n’a pu nous séparer, unis dans le malheur comme dans la joie, rien ne peut rompre les doux liens de deux âmes vraiment sœurs.

— Bonjour, docteur, fit en ce moment une fraîche voix de fillette, venant interrompre la conversation, voyez comme j’ai grandi durant ma maladie, cette robe, qui était si longue, comme elle est courte, je ressemble à une saltimbanque ainsi mise ; mais je voulais venir aujourd’hui vous porter ces fleurs, ma mère n’a pas eu le temps d’allonger mes robes et elle désirait vous envoyer ces roses, elle vous adore ma mère, depuis que vous m’avez sauvée.

— Merci, chère enfant, je suis bien honoré, pour mon peu de mérite, d’être placé au rang dieux, c’est vous plutôt que l’on devrait adorer comme Flore, vous êtes ravissante aujourd’hui, je suis heureux de voir vos joues roses comme vos fleurs, elles contrastent joliment avec vos yeux bleus ; il n’y a plus là, dit-il en passant la main avec affection sur la tête de la jeune fille, ces belles tresses de cheveux blonds, la vilaine fièvre nous a forcés de les couper ; mais ces mèches bouclées ne les remplacent pas mal.

— Oui, avec mes cheveux courts et ma jupe presqu’aux genoux, je ferais un bon page.

Lucienne regardait avec intérêt le charmant tableau que faisait la nouvelle venue, accompagnée d’un énorme chien Saint-Bernard. Elle paraissait à peine âgée de quinze ans, sa physionomie était un ensemble de finesse et d’espièglerie ; tout dans ce jeune visage respirant la joie, le bonheur de vivre, expression se trouvant presque toujours dans le regard d’enfants bien élevés, chéris et choyés de leurs parents. Sa robe de crêpon bleu modulait bien la sveltesse de sa taille, les manches bouffantes, ouvertes sur le côté, laissaient voir ses bras parfaits de forme, blancs comme l’albâtre, les mains étaient mignonnes, sa gracieuse silhouette se balançait continuellement sur un pied, sur l’autre, comme s’il lui eût été difficile de demeurer en place.

— Je suis si contente de pouvoir enfin sortir, disait-elle, presque courir comme je viens de le faire avec mon brave Néron, il ne me quitte plus le bon animal, on dirait qu’il craint que je ne devienne encore malade.

La jeune fille appuya sa tête sur celle du Saint-Bernard qui, en réponse à cette caresse, remua significativement le bout de la queue.

— Mais je ne le serai plus malade, docteur, continua-t-elle, en laissant son favori pour passer amicalement son bras sous celui du médecin, vous m’avez sauvée pour bien des années, n’est-ce pas ?

— je l’espère. Vous voilà beaucoup plus forte qu’avant les fièvres : les typhoïdes changent la constitution lorsqu’elles n’enlèvent pas le malade, soit qu’il devienne plus faible qu’avant, s’il était fort, ou beaucoup mieux portant, si la santé était délicate.

— Vous avez dit cela à ma petite mère ? elle bénira alors cette maladie qui lui a fait verser tant de larmes, elle lui doit une récompense, cette vilaine fièvre, pour le mal qu’elle lui a causé.

— Oui, je le lui ai dit afin de lui rendre, le plutôt possible, les forces qu’elle a perdues, épuisée par l’anxiété et les longues veillés.

— Docteur, elle ne sera pas malade, n’est-ce pas ? interrogea la jeune fille devenue subitement un peu pâle.

— Non, non, ne vous alarmez pas, mon enfant. vous êtes là pour la ramener avec votre bonne mine et votre gaîté.

— Ah ! vous me rassurez, car j’aimerais mieux mourir que de perdre ma petite mère adorée ; pourtant la vie est attrayante lorsqu’il nous est permis d’admirer une nature aussi belle que celle-ci. Ce ciel bleu, cette délicieuse rivière serpentant aujourd’hui comme un ruban moiré pailleté de diamants, me rendent tout heureuse, après avoir été enfermée deux longs mois, dans ma chambre sur un lit de souffrance. Il me semble que je ne pourrai me rassasier d’aspirer l’air pur du dehors, d’admirer la beauté de la campagne qui nous donne de si belles roses.

— Elles sont superbes en effet celles que vous m’apportez là, mon enfant. Voyez, mademoiselle Aubry, dit le docteur, en prenant les fleurs des mains de la nouvelle venue, pour les montrer à Lucienne, c’est à madame Girardin et sa jeune fille ici présente que je dois le plaisir de les posséder.

Lucienne salua.

— Vous connaissez déjà ma patiente, continua le médecin, vous m’avez souvent demandé de ses nouvelles.

— Moi aussi, reprit vivement Gabrielle Girardin, mademoiselle est sans doute la jeune dame malade, venue de Montréal à Saint-Eustache. pour réparer ses forces, alors nous sommes les deux convalescentes du docteur, presque des amies, serrons-nous la main, en nous félicitant d’avoir rencontré un si bon médecin auquel nous devons toutes deux la vie. Vous paraissez ne plus souffrir, mademoiselle Aubry, j’en éprouve beaucoup de joie.

— Merci de votre généreuse sympathie, je suis aussi heureuse de vous voir si parfaitement remise de votre longue maladie.

En cet instant madame Chénier s’avança :

— Bonjour, petite, dit-elle en embrassant mademoiselle Girardin, je suis contente de vous revoir au milieu de nous et si parfaitement remise. Je vous apporte la petite épingle que vous aviez perdue la dernière fois que vous vîntes ici.

— Ah ! quelle agréable surprise, je ne croyais pas la retrouver.

— C’est un bien singulier bijou, dit le docteur en l’examinant.

C’était une petite broche grise en forme de serpent enroulé, sans tête.

— N’est-ce pas, reprit Gabrielle. On trouve ces fossiles en grande quantité à Whitby, Lord Kendall l’a apporté à ma mère, de cet endroit où existent encore, sur une falaise escarpée de la Mer du Nord, les ruines d’une abbaye renommée remontant aux sixième siècle. La légende rapporte que Sainte-Hilda, de sang royal, abbesse de Whitby dans l’âge suivant, avait, par ses prières et ses jeûnes, obtenu que les serpents qui infestaient cette contrée fussent changés en pierre. Les ruines de l’Abbaye de Sainte-Hilda sont encore magnifiques dans leur déchéance. L’on dit qu’à certaines époques de l’année, l’abbesse revient visiter son ancienne demeure, et que, lorsque le soleil frappe de ses rayons l’une des fenêtres du monastère, l’on peut apercevoir l’ombre de la sainte. Les oiseaux de mer, en passant au-dessus de l’antique monument, abaissent leurs ailes en signe d’hommage à la bienheureuse Hilda.

— Quelle jolie légende, fit Lucienne.

— Où l’avez-vous donc retrouvée, cette petite épingle ? madame Chénier, continua Gabrielle, je l’avais tant cherchée, je n’espérais plus la revoir et j’en étais affligée à cause de ma mère, elle y tient beaucoup.

— Eh bien ! ma chère, elle se trouvait dans un endroit où nous avions cherché ensemble sans rien voir près de la fenêtre, retenue au rideau.

— C’est ainsi, reprit le docteur en riant, que souvent nous passons à côte du bonheur sans le voir. Mais entrons, mes amies, nous allons mettre les belles roses de mademoiselle Girardin au milieu de la table et prendre le dîner en famille.

— Oui, je vous offre notre humble pot-au-feu, mademoiselle Gabrielle, dit madame Grenier, il est très frugal, je vous assure mais vous l’assaisonnerez de votre gaîté.

— Ne me faites pas d’excuses pour le dîner, madame, nous savons tous qu’il sera excellent, j’anticipe le plaisir de le savourer.