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Contes féeriques et rustiques
Contes de Caliban (p. 224-229).

LES DEMI-AMES


Le jour où, la boîte au dos et la pipe aux dents, je découvris pour la première fois, à travers son rideau d’élyme gris, la petite grève d’or dans laquelle fort probablement je mourrai, un couple en arpentait le sable. Il marchait à petits pas, frileusement, comme des vieillards qui se chauffent au soleil, et suivait exactement les lignes sinueuses et les demi-cercles d’écume que tracent les vagues vertes en bavant. Les prenant pour des amoureux en quête de solitude, je me gardai bien de les déranger, et je piquai mon chevalet à l’ombre d’un rocher taillé en forme de sphinx allongé, qui est bien le produit le plus extraordinaire de l’art statuaire de la mer.

Mais ils m’aperçurent et vinrent à moi. Ils riaient, la bouche ouverte sur les dents, sans mot dire, en sauvages, et je vis qu’ils étaient plus jeunes que je ne l’avais imaginé d’après leurs démarches sautillantes. A eux d’eux, ils n’emplissaient pas l’urne de quatre-vingts ans. La femme avait dû être assez jolie, mais l’homme était superbe encore. Avec ses traits nets et simplifiés, on l’eût dit taillé lui aussi et modelé largement par la mer dans un bloc de quartz.

Aux réponses qu’ils firent à quelques questions banales, je ne tardai pas à m’apercevoir que j’avais affaire à un couple d’innocents ou, comme on dit ici, de « diots ». D’ailleurs, ils ne prononçaient pas un mot sans se consulter longuement du regard, et le geste que l’un hasardait, l’autre le reproduisait aussitôt, et comme une ombre sur un mur. Le soir, lorsque je pliai bagage, ils marchaient encore dans les baves multicolores de la marée descendante, qu’ils avaient suivie presque à l’horizon.

Et comme je m’informais d’eux auprès du cabaretier de la route :

— Ah ! me dit-il, vous avez vu les Demi-Ames ?

— Les Demi-Ames ? fis-je, assez étonné de la désignation.

— Oui, reprit-il ; on les appelle ainsi parce qu’ils n’ont qu’une âme pour deux.

Des Bretons qui buvaient se mirent à rire, et grâce à l’appât des bolées, j’obtins que l’un d’eux me contât l’histoire singulière des Demi-Ames de la Roche-Pelée.

— Lui, fit le conteur, il s’appelle Élie ; elle, on l’appelle Anne-Marie. Ils sont bel et bien mari et femme, tels que vous les voyez, avec leurs apparences d’amoureux sempiternels. Figurez-vous, monsieur, qu’ils étaient aussi futés et fins auparavant qu’ils sont aujourd’hui simples et sans idées. Mais surtout Anne-Marie, que nous avons tous connue piquante comme tête de chardon et tout à fait avisée. Lui moins.

« Ils venaient de se marier, lorsqu’Élie prit engagement pour la pêche au port de Saint-Malo, sur la Belle-Sophie, capitaine Géflot, car il était gars de flétan (marin de Terre-Neuve). Dès avant le départ, fixé à deux jours de là, le pauvre Élie, en manoeuvrant les tonnes de saumure sur le pont, tourne du pied, glisse et tombe à la mer. Comme il ne savait pas nager, il se perd, et voilà son corps, à la dérive. Toute la nuit on le chercha, dans un rocher et dans un autre, et tout le long de la côte. Mais point de corps, point d’Élie. Lorsqu’un matin on vint dire à Anne-Marie, laquelle ne savait rien encore :

« — Il y a sur la grève de la Roche-Pelée un cadavre tout blanc qui ressemble à ton homme si ce n’est lui.

« Car il fallait la ménager.

« Elle y va et le trouve amarré sur ce rocher qui est tout pareil à une bête couchée, avec une tête de femme. Pour tout le monde et pour vous-même, si vous eussiez été là, le gars était mort. Mais pour elle, il ne l’était pas. Il faut croire aussi que le bon Dieu fait des miracles. Toujours est-il qu’elle se colla sur lui, comme un minard (pieuvre), bouche à bouche, à croire que leur nuit de noces recommençait. Où avait-elle appris ce remède, cette Anne-Marie ? Pendant des heures et des heures, elle lui souffla dans la poitrine, sans débrider des lèvres, et, monsieur, elle l’a fait revenir, car c’est lui que vous avez vu tout à l’heure.

Et le narrateur breton ajouta :

— Seulement, pour le ressusciter, elle a été obligée de lui passer la moitié de son âme.

Et le cabaretier conclut :

— Voilà la cause pour laquelle on les appelle dans le pays : les Demi-Ames. Mais ils sont inoffensifs, et vous n’avez rien à craindre d’eux, quand vous dessinez sur la grève. Est-ce triste, une fille si malicieuse ! la voilà « diote » à présent.

Aujourd’hui, jour des Morts, j’ai appris que les Demi-Ames s’étaient envolées. Ils sont morts ensemble presque à la même minute et dans la même heure. On les a trouvés dans leur chaumière assis devant l’âtre éteint, et côte à côte sur deux escabeaux rapprochés.

Un vieux Breton m’a dit :

— Moi, je me demande qui va les prendre ?

Oui, qui va les prendre ? dites-le moi. Car les Demi-Ames n’avaient qu’une âme pour deux, et là-haut on veut des âmes bien entières. Que ce soit Satan ou le bon Dieu qui les jugent, ces juges exigent une âme par corps. Leurs lois sont formelles. Quand ils se réincorporeront pour l’éternité, comment le pauvre Élie arrivera-t-il à faire entrer la sienne, la vraie, celle qu’il a perdue à l’eau, dans le fourreau déjà à moitié rempli ? Il lui en sortira donc une partie hors du corps ? Et d’autre part, Anne-Marie, dépourvue de sa moitié d’âme, avec quoi remplira-t-elle sa gaine demi-vide ? Peut-être, et je le crois, avec le surplus de celle d’Élie et ce qu’il y en aura hors de lui. Alors ils se tiendront une fois encore, et j’incline à penser que n’importe où on les enverra de la sorte, soit toujours unis, ils se trouveront dans le vrai paradis.