Les contes de nos pères/6/8

Texte établi par chez Chlendowski, chez Chlendowski (p. 276-279).

VIII

LE RÊVE.

Les Chouans de Saint-Yon étaient à l’agonie ; un dernier coup devait les détruire ou les disperser. M. de Vauduy, seul officier restant, disposa ses hommes pour une suprême bataille ; il ne leur cacha point l’imminence du danger. À quoi bon ? Ils étaient préparés à mourir.

Quand Vauduy se fut acquitté de ses devoirs de soldat, il entra dans la cellule de Marie.

— Mademoiselle, dit-il, deux chevaux sont sellés, et vous attendent au pied du dolmen ; un de mes hommes vous accompagnera jusqu’à Vannes, où j’ai fait retenir votre passage sur un brick qui part pour Falmouth… Il faut nous séparer.

Marie secoua l’engourdissement du désespoir où l’avaient plongée les défaites successives de ses compagnons.

— Vous êtes donc bien sûrs de vaincre ? dit-elle, en se redressant tout à coup.

— Hélas ! mademoiselle, nous sommes sûrs de mourir.

— Et vous voulez me renvoyer à l’heure du péril ?… Vauduy, cela n’est pas d’un serviteur loyal… Puisque la race des Rieux doit s’éteindre avec moi, qu’elle s’éteigne noblement, et sur un champ de bataille !

Vauduy voulut faire des représentations.

— Je le veux ! s’écria Marie.

L’ancien intendant s’inclina jusqu’à terre et sortit à reculons.

Comme il sortait, il rencontra Jean Brand.

— Bedeau, mon ami, dit-il, pourquoi es-tu revenu ?

— J’avais donné ma parole.

— Une parole est quelque chose, mais la vie est davantage… Tu m’as frappé ; tu dois mourir. Mais n’est-ce pas une chose dérisoire que de fusiller un brave tel que toi, la veille de notre mort à tous ?

— Cela vous regarde, dit froidement Jean Brand ; vous m’aviez laissé vingt-quatre heures pour aller jusqu’à Saint-Yon, où j’avais à remplir un devoir. Ce devoir est rempli ; me voilà.

— Jean Brand, mon ami, répondit Vauduy avec une égale froideur, ce que tu fais là est peut-être fort beau… mais mademoiselle et toi, vous êtes les deux plus grands fous que je connaisse.

Puis il ajouta, en bâillant ;

— Reste si cela te plaît, va-t’en si tu veux. Demain, au point du jour, si tu es encore là, et qu’on ait du temps à perdre, on te fusillera.

Et Vauduy, succombant à la fatigue, se roula dans son manteau, et s’endormit.

— L’excès du péril peut-il donc tuer à l’avance, comme un feu trop violent brûle de loin ? murmura Jean Brand ; cet homme n’a plus ni espoir, ni crainte, ni tendresse, ni haine ; son cœur s’est fait pierre, il est mort déjà. —

Puis, profitant de la permission donnée, il saisit sa canardière, et s’éloigna lentement, résolu à partager, le lendemain, le sort de ses compagnons d’armes.

Sainte était rentrée dans la cabane, la pensée du sort qui attendait Jean Brand gâtait sa joie. Cette joie elle-même, d’ailleurs, n’était point sans mélange. Le citoyen Saulnier et René vivaient ; ils avaient échappé tous deux, comme par miracle, aux affreux dangers de cette guerre d’extermination, mais ils allaient se trouver en présence. Le médecin bleu savait-il que son fils était revenu ? René, lui-même, n’ignorait-il point que son père combattait, en qualité de volontaire, dans les rangs des républicains ? Le hasard ne pouvait-il pas les rapprocher dans la mêlée ?

À cette cruelle idée, Sainte, tremblant de tous ses membres, se sentait mourir ; et, comme il arrive dans ces occasions, plus l’idée était terrible, plus elle était tenace, obsédante, tyrannique. Impossible de la fuir ou de la chasser.

La nuit était venue. Sainte, assise près de sa lampe, la joue pâle, les yeux fixes et mornes, voyait sans cesse devant elle une effrayante vision, et ne songeait point à dormir. Les heures de la nuit passèrent lentement, l’une après l’autre ; la jeune fille veillait toujours.

Enfin, les premières lueurs du matin firent pâlir les rayons de la lampe. Sainte, exténuée de fatigue, engourdie par l’angoisse, ferma les yeux, et le sommeil vint la surprendre.

Elle dormit bien longtemps. Depuis plus de six heures, le soleil avait franchi la ligne de l’horizon, et répandait à flots sa lumière. Sainte dormait encore.

Féval - Les contes de nos pères, 1845.djvu
le bedeau
Gravé par Fanny Guffanti.

Mais ce sommeil lourd, fiévreux, plein de tressaillements soudains et de rêves pénibles, n’était point de ceux qui reposent. Sainte voyait passer devant ses yeux des images terribles et grotesques à la fois. Le pesant cauchemar oppressait sa poitrine. Des voix lugubres criaient des plaintes à son oreille, et, sous ses pieds, grouillait une eau impure où il y avait du sang. — Puis son rêve prit un enchaînement logique et affecta les allures de la réalité. Alors, ce fut horrible.

Sainte se voyait sur la lande, non loin de ce sauvage amphithéâtre que nos lecteurs connaissent déjà sous le nom de Trou-aux-Biches. Elle entendait çà et là des coups de feu derrière les ajoncs, mais elle n’apercevait rien.

Tout à coup, au détour de l’un des mille sentiers qui marbrent la lande, elle vit deux hommes arrêtés face à face.

L’un était un jeune homme, l’autre un vieillard.

— Vive la république ! dit le vieillard.

— Dieu et le roi ! répondit le jeune homme.

Deux sabres furent dégainés, et un combat furieux s’engagea.

Le jeune homme était René Saulnier ; le vieillard était le médecin bleu.

— Mon père ! mon frère ! voulait crier Sainte. —

Mais le cauchemar collait sa langue à son palais ; elle ne pouvait produire aucun son.

Et le hideux combat se poursuivait toujours.

Sainte fit des efforts inouïs pour se précipiter entre eux. Mais le cauchemar paralysait ses jambes, et ses pieds étaient devenus de plomb…