Les contes de nos pères/3/3

Texte établi par chez Chlendowski, chez Chlendowski (p. 152-164).

III

LA TOUR-LE-BÂT.

On voyait encore à Rennes, il y a quelques mois à peine, le vieux château ducal de la Tour-le-Bât dresser confusément ses donjons, ses corps de logis, ses remparts, au milieu de gracieux jardins et de maisons blanches. Il semblait honteux, l’antique castel, non pas de son grand âge, mais de l’insulte qu’on avait faite à sa vieillesse. La demeure des riches ducs était devenue prison. La salle d’armes était transformée en ignoble pistole ; les terrasses servaient de préau ; les croisées saxonnes, barrées de fer, ne laissaient passer que des jurons de bas lieu et d’abjectes paroles.

Nous nous trompons : pêle-mêle avec les scélérats vulgaires, se trouvaient là, dans ces dernières années, des cœurs loyaux, — de saints vieillards qui pouvaient reconnaître le cachot qu’ils avaient occupé déjà durant la Terreur, d’intrépides adolescents qui savaient souffrir et confesser leur croyance, comme firent leurs pères en des temps d’héroïque martyre ; de vaillantes femmes enfin, de ces femmes qui vivent pour prier, secourir, aimer, anges de la terre qu’attendent et admirent les anges du ciel, trésors de fidélité, de force, de patience ; de ces femmes qui craignent la renommée, fuient les bravos du monde, et cachent, sous un voile de modestie, leur magnifique et silencieux dévouement.

Il ne fallait rien moins que ces hôtes pour réhabiliter la vieille forteresse. Elle avait vu les ancêtres de ces captifs mourir sur ses murailles en combattant l’Anglais : les siècles passent sur la robuste Bretagne, et ne changent point le cœur de ses enfants ; la forteresse ducale reconnut les arrière-petits-fils des preux dans ces hommes qui regardaient en face l’échafaud menaçant, et disaient : — Quand même !

On a démoli la Tour-le-Bât.

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En 1683, elle n’avait point de destination bien précise. C’était un arsenal et un poste militaire. Dans les moments d’urgence, la partie des bâtiments qui bordait les remparts de l’est et qui dominait le cours de la Vilaine, de concert avec le fort Saint-Georges, servait au besoin de prison de guerre.

C’était là qu’on avait déposé les cent paysans faits prisonniers à la dernière rencontre.

Le soleil venait de se lever et dispersait capricieusement toutes les nuances du prisme sur les prés humides qui séparaient la tour de la rivière. Roger de Saint-Maugon, assis sur l’appui du rempart, donnait son âme entière aux récents souvenirs du bal de monsieur le lieutenant de roi. Plongé dans ce demi-sommeil qu’impose la fatigue, il voyait passer devant ses yeux Reine, qui lui souriait doucement, puis son frère, triste, morne, vaincu.

— Il se croyait aimé ! murmurait alors le cadet de Saint-Maugon. Pauvre Bertrand !

Les voix des sentinelles, qui refusaient passage à un étranger, le jetèrent brusquement hors de son rêve. Cet étranger était de grande taille. Son chapeau rabattu ne permettait point de voir ses traits, et le reste de sa personne disparaissait sous les plis abondants d’un vaste manteau.

— Monsieur de Saint-Maugon, cria-t-il de loin, je viens à notre rendez-vous.

— Le président de Montméril ! pensa Roger, qui avait oublié cette circonstance.

Puis il ajouta tout haut :

— Laissez passer !

Les soldats baissèrent leurs mousquets et s’écartèrent. Le président traversa lentement le terre-plein, et vint se poser en face de Roger.

— Merci, dit-il.

Son regard inquiet fit le tour du terre-plein, mesura la distance qui le séparait des sentinelles, comme s’il eût voulu se bien assurer que ses paroles ne pourraient point être entendues.

— Monsieur de Saint-Maugon, reprit-il brusquement après cet examen et en se tournant vers Roger, — vous aimez ma fille.

Le jeune homme ne put retenir un geste de surprise.

— Vous aimez ma fille, répéta Montméril d’un ton positif et péremptoire. Vous l’aimez depuis six mois, je le sais. J’avais deviné cet amour à Nantes, et si j’avais pu garder quelques doutes, le bal de la nuit dernière me les eût enlevés. Ma fille vous aime-t-elle, monsieur ?

Roger balbutia quelques paroles inintelligibles.

— Elle vous aime. Vous le croyez, au moins.

— Si je pouvais l’espérer !… commença Saint-Maugon avec chaleur.

— Espérez, si cela vous peut être un plaisir, interrompit M. de Montméril ; mais laissez-moi poursuivre. Je ne suis pas venu ici pour entendre des serments d’amour.

Il y avait quelque chose de brutalement forcé dans le ton de cet homme. Sa voix raillait, tandis que son front restait grave, et son regard indécis accompagnait mal la rudesse tranchante de ses paroles. Il jouait un rôle. — C’est pitié de voir la peine que se donne un bon fils de la Bretagne quand, par hasard, il essaye le masque de l’intrigue à son simple et franc visage. Montméril était à la gêne et faisait un pauvre acteur, mais un plus naïf encore eût réussi auprès de Roger, qui éprouvait, en face du père de Reine, cette terreur stupéfiante qui empêche le païen de voir que son idole est un vil morceau de bois.

— Je suis venu pour vous dire, reprit le président, que Reine de Montméril ne peut point être votre femme.

— Ô monsieur… monsieur ! s’écria Roger avec accablement ; pourquoi cet arrêt cruel ?

— Parce que je suis un Breton, monsieur, et que vous, vous n’êtes qu’un Français.

Roger se redressa offensé.

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— Monsieur le président, dit-il, vous oubliez que votre robe passe après mon épée ; vous oubliez que vos aïeux se perdaient dans la foule quand les miens s’asseyaient aux marches du trône ducal !

— Tant mieux pour eux qui suivaient une glorieuse route ! s’écria Montméril, tant pis pour vous qui désertez leurs traces !

Il n’y avait plus ici de rôle appris. Le vieux Breton était fort, et digne, et solennel en prononçant ces mots qui jaillissaient de son cœur, exalté par l’amour de la Bretagne.

— Vos pères, reprit-il, servaient un duc ; un roi est venu, qui, puissant et inique, a volé l’héritage de ce duc… Entre ce duc et ce roi, monsieur, quel parti eussent pris vos pères ?

— Mais vous me parlez de deux cents ans ! voulut répliquer Roger ; il n’y a plus de duc…

— Les souverains ne meurent pas, monsieur, prononça lentement Montméril, et leurs droits ne sont point de ceux qui se peuvent prescrire. — M. de Montméril ôta respectueusement son feutre. — Monseigneur Julien d’Avaugour, héritier légitime et direct de la maison de Dreux, sans armée, sans argent, exilé, proscrit, est, par la grâce de Dieu, duc de Bretagne, tout comme s’il avait cent mille soldats, des trésors et une patrie !

— Je respecte le malheur de M. d’Avaugour, mais je suis né sujet du roi, et je porte l’uniforme de son armée.

— Tant pis pour vous ! dit une seconde fois le président.

Il se fit un instant de silence. M. de Montméril avait parlé avec éloquence et noblesse, parce que ses paroles, pour être témérairement appliquées, énonçaient néanmoins un principe fondamental et d’une éternelle vérité. Mais il se souvint qu’il était venu pour faire un marché ; son langage changea.

— Je suis un homme de robe, reprit-il au bout de quelques secondes, et vous me l’avez rappelé à propos, car j’avais tentation de parler plus qu’il n’est besoin… Ma volonté est irrévocable. Toute discussion serait superflue. Vous n’avez, pour la fléchir, qu’un moyen… un seul !

Roger tendit avidement l’oreille. C’était son arrêt qu’on allait prononcer.

— Je ne vous demande point, continua M. de Montméril, de vous faire Breton après avoir été Français. Nous sommes assez nombreux, Dieu merci, pour n’avoir pas souci de quêter des défenseurs, — mais il se trouve dans ces murs cent malheureux dont le seul crime est d’avoir été fidèles, dévoués, intrépides… Soyez leur sauveur ; la main de ma fille est à ce prix.

— C’est une trahison que vous me proposez ! s’écria le cadet de Saint-Maugon qui recula d’un pas.

— C’est un marché, répondit froidement Montméril, un marché où vous gagnez et où je perds. Les plus nobles partis se disputent la main de ma tille, je vous l’offre, à vous, quand je pourrais la garder à votre frère.

— Mon frère ! interrompit Roger dont la jalousie serrait le cœur.

— Votre frère, qui est aussi riche que vous êtes pauvre, aussi puissant que vous êtes faible.

Roger mit sa tête entre ses mains.

Un sourire de triomphe vint à la lèvre de M. le président de Montméril.

— Vous n’agirez pas, reprit-il encore ; vous laisserez faire… Fermer les yeux, ce n’est point trahir… Je crois, moi aussi, que Reine vous a distingué, monsieur de Saint-Maugon.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura Roger aux abois.

— Il est vaincu ! pensa le président. — Eh bien ! continua-t-il tout haut, voulez-vous être l’époux de Mlle de Montméril ?

— Pitié ! s’écria l’enseigne. Pitié ! monsieur ; vous voyez bien que ma raison se perd… Retirez-vous !

— Votre refus la jette aux bras d’un autre…

— Ah ! tenter une sentinelle à son poste, est acte indigne d’un chrétien et d’un gentilhomme, monsieur… Laissez-moi !

— Adieu donc ! dit Montméril en tournant le dos. Reine, la pauvre enfant, espérait une autre réponse.

Roger poussa un sanglot déchirant et arrêta Montméril par son manteau.

— Monsieur, dit-il avec le calme de la démence, donnez-moi Reine et prenez mon honneur !

Le milieu du jour était passé. Le ciel gris et sombre se fondait en torrents de pluie glacée. Le lugubre tintement du tocsin se faisait entendre à la fois aux cinq clochers des paroisses de Rennes, et le bourdon de la tour de l’Horloge était en branle. Les bourgeois avaient prudemment fermé leurs portes ; quelques-uns même, donnant un exemple qui ne devait pas être perdu pour les bourgeois à venir, se cachaient jusque dans leurs caves.

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Bertrand de Saint-Maugon, qui revenait de son château, afin de remplir les devoirs de son grade, entendit de loin les cloches et hâta le trot de sa monture.

Il était pâle comme on est après une nuit sans sommeil, passée au milieu des hésitations et des angoisses. Lorsqu’il avait quitté le bal de M. le marquis de Poulpry, ç’avait été pour monter à cheval et prendre au grand galop la route de Saint-Maugon. Le vent des nuits, en glissant sur son front qui brûlait, ne pouvait y mettre sa fraîcheur. Il allait murmurant de ces paroles sans suite que dicte le trouble de l’âme.

En arrivant au château, il traversa la longue suite d’appartements qui conduisaient au salon où nous l’avons vu naguère avec Roger. Là, il se jeta épuisé sur un siège.

C’était un valeureux et robuste cœur, mais force et vaillance peuvent fléchir, à condition de se relever. Bertrand demeura quelque temps comme accablé. Au bout d’une heure d’apathique désespoir, son regard tomba sur le portrait de son père, dont le fier visage semblait vivre encore et refléter de loyales pensées. Bertrand, ranimé par cette vue, retrouva courage.

Il traversa le salon d’un pas ferme, et vint se mettre à genoux devant le portrait.

— Monsieur mon père, dit-il avec un saint recueillement, priez Dieu d’avoir pitié de vos fils et donnez-moi conseil.

Les heures de la nuit s’écoulaient. Bertrand demeurait à genoux, mais il avait maintenant la force de combattre contre lui-même. Il mit son frère avant son amour, et, refoulant l’ardente protestation de sa passion, il résolut d’attirer à soi toute la souffrance, afin de laisser à Roger le bonheur.

Après cette douloureuse victoire, il se sentit plus calme. Les premiers sons du tocsin qui frappèrent son oreille au moment où il reprenait la route de Rennes jetèrent à travers son martyre une sorte de joie sauvage. Il devina de loin un danger matériel, et piqua des deux, impatient de trouver la mêlée, le péril, la mort peut-être.

On se battait bel et bien, en effet, par les rues de Rennes. Les paysans étaient venus en nombre, de la forêt, de Saint-Aubin-du-Cormier, et jusque de Louvigné-du-Désert. Les troupes royales avaient presque partout le dessous, d’autant mieux qu’elles étaient attaquées sur leurs derrières par la populace, à laquelle se joignaient les cent captifs qui, au moment du combat, avaient recouvré la liberté comme par enchantement. C’était, on en conviendra, hasard déplorable ou fort noire trahison.

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Nul ne vit, ce jour-là, dans la mêlée, le cadet de Saint-Maugon.

En revanche, au plus fort de la bataille, un cavalier portant l’uniforme du régiment de la couronne, rehaussé par les deux petites épaulettes dragonne qui indiquaient le rang de capitaine, déboucha vers deux heures après midi du côté du faubourg Saint-Hellier. Il prit seul, et armé uniquement de son épée, les assaillants à revers, perça comme un boulet de canon leurs rangs tumultueusement formés, et se vint mettre à la tête d’un gros de fusiliers qui se défendaient de leur mieux, à la tête du pont de Viarmes. C’était Bertrand Mauguer de Saint-Maugon, baron de Keruau.

Son arrivée changea le cours de la bataille. Bien qu’il fût renommé déjà pour sa brillante valeur, jamais on ne l’avait vu charger comme il le fit en cette occasion. Les pauvres paysans tombaient sous son épée comme le sainfoin et le trèfle sous le fer du faucheur.

Ils résistèrent longtemps, puis ils se débandèrent. Ce mouvement détermina la retraite générale des insurgés. Mais les gens du roi de France payèrent chèrement leur victoire. En fuyant, les paysans gardèrent leurs prisonniers, au nombre desquels était Gilbert de Gadagne d’Hostung, comte de Verdun, en personne.

Cependant, lorsque la fièvre du combat se fut calmée, un bruit courut parmi les officiers et soldats du régiment de la couronne. On disait que le président de Montméril, lequel était en fuite maintenant, avait acheté l’officier chargé du poste de la Tour-le-Bât, ce qui avait causé l’évasion des cent captifs.

Quel était cet officier ? Personne ne pouvait le dire. C’était Gilbert de Gadagne lui-même qui l’avait mis à ce poste, et le malheureux colonel n’était point là pour répondre.

Bertrand ne donnait point attention à ces bruits. Couvert de sueur et de sang, il allait par les rues et demandait à tout passant des nouvelles de son frère qui n’avait pas paru au combat.

Les passants répondaient que Roger de Saint-Maugon était sans doute à son poste ; quelques-uns disaient qu’il était prisonnier des rebelles, et il se trouva un bourgeois, de ceux qui sortaient de leurs caves, pour affirmer que lui, bourgeois, avait sauvé la vie au cadet de Saint-Maugon en mettant à mort deux douzaines de paysans. — N’avons-nous pas vu, il y a treize ans, d’autres bourgeois piper des places et des rubans à l’aide de mensonges analogues.

Bertrand, dévoré d’inquiétudes, interrogeait toujours.

Enfin, l’un de ses camarades, qu’il rencontra, le força d’entendre le récit de la trahison qui entachait l’honneur du régiment de la couronne.

Au nom du père de Reine, Bertrand pâlit, et un funeste soupçon lui traversa le cœur. Il remit son cheval au galop, et poussa vers la Tour-le-Bât.

Le terre-plein était désert ; mais en pénétrant dans le corps de garde, Bertrand se trouva face à face avec son frère qui le regarda d’un œil fixe et affolé.

— Ce n’est pas toi ! s’écria Bertrand ; dis-moi que ce n’est pas toi qui as trahi !

Roger demeura muet ; Bertrand, l’âme navrée, s’assit auprès de lui.

— Frère, reprit-il d’une voix suppliante, ce n’est pas toi, n’est-ce pas ?

Même silence.

Un éclair d’indignation brilla dans l’œil de Bertrand.

À ce moment on entendit au dehors la voix des officiers qui s’entretenaient vivement et se disaient :

— Il faut pourtant que nous sachions le nom du traître !

Roger se leva, posa la main sur son cœur et retomba, brisé, sur le sol.

Bertrand se pencha et mit un baiser sur le front glacé de son frère. Puis il sortit du corps de garde et ferma la porte à clef.

— Le nom du traître ! répétaient les officiers.

— C’est moi, dit Bertrand de Saint-Maugon en s’avançant vers eux.

Les officiers reculèrent étonnés.

— Monsieur de Saint-Maugon, dit Hugues de Maurevers, lieutenant-colonel, je vous ai vu si bien faire aujourd’hui, que je ne puis vous croire.

— C’est moi, vous dis-je ! répéta Bertrand.

Maurevers réfléchit un instant.

— Il y a en ceci un mystère que je ne comprends point, reprit-il enlin. Quoi qu’il en soit, je dois faire mon devoir… Au nom de Sa Majesté le roi, monsieur de Saint-Maugon, je vous requiers de me rendre votre épée.

Bertrand obéit aussitôt.