Les biographes de Madame de Sévigné

II. Les Biographes de Madame de Sévigné.


Ce n’est pas notre faute si on rencontre partout les traces lumineuses de M. Sainte-Beuve dans l’histoire de la littérature française ; mais, avec l’auteur de Port-Royal, la transition n’est pas difficile du XVIe siècle au XVIIe, de la pléiade à Mme de Sévigné, sur laquelle il existe précisément du spirituel écrivain quelques pages exquises[1], une étude achevée, qu’il semble opportun de rappeler au moment où biographes et apologistes font tout à coup irruption, avec bruit, autour de cette mémoire modeste. C’est encore M. Sainte-Beuve, je crois, qui glisse, en une note de son Tableau du seizième siècle, ce mot piquant que, « quand une femme écrit, on est toujours tenté de demander en souriant : — Qui est là derrière ? » Si la question était faite à propos de Mme de Sévigné, il faudrait répondre que ce quelqu’un qui est derrière, c’est son cœur. Mme de Sévigné n’a rien absolument d’un auteur : elle serait épouvantée d’être entre les mains de tout le monde ; son précepte ordinaire est qu’il faut accepter le style tel qu’il vient et ne pas viser à écrire des lettres belles, car « elles ne peuvent plus l’être dès qu’on y songe. » Or un auteur ne songe précisément qu’à cela. La gloire lui est donc venue d’elle-même, sans fracas, sans qu’elle y songe, et c’est peut-être la seule femme célèbre dont on puisse dire que son talent n’a pas été séparé de son bonheur. Une si délicate modestie a d’autant plus de séduction que cette plume merveilleuse créait un genre vraiment original et y abondait avec toute sorte de charmes. La correspondance étudiée de Voiture et de Balzac appartenait exclusivement à la littérature : en trouvant le ton du naturel et de la grace, Mme de Sévigné porta les lettres dans la vie même, dans la famille. La société, avec elle, eut sa langue, le monde son style.

Toute une renaissance inattendue et sans motifs (il s’en fait souvent de pareilles en histoire littéraire) a eu lieu depuis quelque temps à propos de Mme de Sévigné. En moins de deux années, il lui est en effet survenu coup sur coup trois apologistes et autant de biographes, sans compter les éditions qui allaient toujours leur train. C’est l’Académie qui a mis tous les apologistes en verve, et elle en est responsable ; c’est le hasard qui a suscité simultanément tous ces biographes, et l’on est libre de s’en prendre au hasard.

L’Académie française avait proposé, pour prix en 1840, l’éloge de Mme de Sévigné, s’obstinant à ne pas reconnaître que, dans nos mœurs actuelles, cette vieille et banale forme de l’éloge est un véritable non sens. Il est vrai que cette fois il est difficile de dire comment on s’y fût pris pour ne pas faire un éloge, et, puisqu’il faut toujours croire les intentions bonnes, nous admettrons volontiers que ç’a été là une pure courtoisie académique. Trois morceaux, provenant de ce concours, sont sortis des cartons de l’institut, l’un pour solliciter la sanction du public après celle de l’illustre corps, l’autre pour appeler de la préférence donnée au discours voisin, un troisième enfin pour protester sans doute contre le mauvais goût des juges qui l’avaient éliminé. Mme Amable Tastu, M. Ch. Caboche, M. F. Collet, c’est-à-dire un lauréat, un accessit, un concurrent déconvenu, voilà les rivaux qu’il faudrait apprécier. Mais, comme ce n’est pas notre rôle d’arracher ou de distribuer des couronnes, nous n’en dirons qu’un mot en passant. Il n’y a que le secrétaire perpétuel, d’ailleurs, pour se jouer à plaisir de ces difficultés académiques ne pas séparer l’esprit railleur de l’urbanité, glisser l’épigramme sous l’éloge et laisser deviner ce qu’on pense précisément par ce qu’on omet de dire, c’est là un art trop délicat pour qu’on s’y risque après M. Villemain. Rien ne nous impose, d’ailleurs, ces malicieuses réserves, ces délicates précautions. C’est presque faire un compliment à un poète que de dire du mal de sa prose : aussi ne cacherons-nous pas à Mme Tastu que notre préférence est pour ses vers. Quand le rhythme n’est plus là pour la soutenir, elle perd cette ferme élégance, ce langage châtié, qui donnent du charme à quelques-unes de ses poésies. Le discours sur Mme de Sévigné, auquel l’Académie française a eu la chevaleresque prévenance de décerner le prix, ne nous paraît pas rappeler suffisamment les agrémens, si peu cherchés, du modèle qu’il s’agissait de faire connaître. C’est une étude correcte, consciencieuse, mais quelque peu terne, et où le lieu commun tient trop de place. Je voudrais qu’une femme, à propos de cette autre femme illustre, eût rencontré davantage de ces mots qui peignent, de ces remarques vraies qui abondent chez Mme de Sévigné. J’aime, par exemple, Mme Tastu, quand elle fait cette réflexion, si appropriée au sujet : « Comme dans l’agile souplesse d’une danse légère, il y a beaucoup de force dans une grace parfaite. » Par malheur ce ton est rare. M. Sainte-Beuve, tout à l’heure, nous a donné du goût pour les vaincus : aussi préférerais-je à l’éloge couronné le morceau de M. Caboche, lequel a seulement approché du prix, si M. Caboche ne s’était pas cru astreint à entremêler ses ingénieux aperçus d’une pompe oratoire qui en atténue beaucoup la valeur. Il respire toutefois dans ces pages un goût si réel, une connaissance si sérieuse, je dirais presque une passion si vraie de la langue et des écrits du XVIIe siècle, qu’on oublie volontiers ce qu’une critique morose y pourrait signaler d’inexpérience et de taches çà et là. Quelque sympathique compassion qu’inspire naturellement une défaite, il serait cependant difficile de ne pas adhérer au jugement tacite de l’Académie sur la composition (c’est le mot) de M. F. Collet : l’Académie n’en a rien dit, et le plus sage peut-être eût été de faire comme elle. Cet éloge, en effet, de Mme de Sévigné n’est qu’une déclamation mal digérée, où l’érudition se mêle assez maladroitement à l’emphase.

En somme, on le voit, cette forme du panégyrique a assez mal inspiré les concurrens, et rien n’est fait pour durer des pages trop nombreuses que l’Institut a provoquées dans cette occasion. Mme de Sévigné, d’ailleurs, n’en devait pas être quitte pour tout ce bruit soudain, pour toutes les phrases solennelles qui se sont débitées alors autour de son nom. La veine, une fois ouverte, ne s’est plus arrêtée, et, après la rhétorique des apologistes, est venue l’érudition des biographes. Y avait-il lieu à une biographie étendue, renseignée, savante même de l’auteur des Lettres ? Oui peut-être, mais à l’expresse condition qu’en si gracieuse matière, l’exactitude n’interdirait pas l’agrément. Qui n’aime ces histoires particulières des grands écrivains, où l’on se trouve introduit dans l’intimité même de l’homme, où l’on est initié de près à tous les secrets du talent ? La plupart des maîtres illustres de notre littérature classique ont maintenant la leur, et Mme de Sévigné, autant que personne, était en droit d’obtenir à son tour la sienne. Toutefois, pour l’aimable auteur, il semble qu’on fût dans des conditions à part. Faire, en effet, l’histoire de Corneille, de Molière, de La Fontaine, c’est retracer surtout l’histoire de leurs écrits ; donner la biographie, au contraire, d’une femme qui n’a laissé que des lettres, c’est peindre une vie où le commerce du monde et les affections du cœur ont tenu toute la place.

Quoi de moins compliqué, en effet, que cette existence de Mme de Sévigné, uniforme et vide si on compte les évènemens, animée et remplie si on regarde les sentimens ? Elle le dit elle-même, ce n’est pas là qu’il faut aller chercher les grands mouvemens, les péripéties dramatiques. Il y a deux portions très distinctes, selon nous, dans la carrière de Mme de Sévigné. La première, quoique la vertu n’y exclue pas la sensibilité, nous paraît ressembler à beaucoup de biographies ; la seconde, où le cœur triomphe, est vraiment grande et originale dans sa simplicité : la mère a son tour après la femme. Mariée jeune à un mari libertin et dissipateur qui se fit tuer en duel pour une galanterie, veuve à vingt-cinq ans, admirablement belle, partout goûtée pour son esprit, recherchée, entourée, poursuivie par ce que la cour avait de plus parfaits gentilshommes, répandue dans les meilleurs lieux, bien en cour, adorant ses enfans, aimée pour la légèreté badine de son humeur, tendre quoique enjouée de ton, écrivant à son précepteur Ménage ou à son cousin Bussy des billets coquets et finement maniérés, Mme de Sévigné, pendant toute cette période première, ne fut pas autre chose qu’une femme du monde, adorable, adorée, aimant le plaisir, mais scrupuleusement fidèle à ses devoirs. Quoiqu’elle eût traversé les mœurs de la fronde, elle n’en avait pas gardé le goût de l’intrigue et des aventures. Une mascarade à l’hôtel de Rambouillet, une promenade au cours, un ballet chez la reine ; Turenne, qu’elle admire et dont elle craint les déclarations ; Fouquet, qu’elle aime en ami et qui voudrait davantage ; son fils, qui est aux études, sa fille, déjà jolie, qu’elle montre avec orgueil ; les réunions, les visites, les affaires, les comptes qu’il faut vérifier avec le bon abbé de Coulanges, le voyage d’été aux Rochers, le retour l’hiver à Paris, voilà ses occupations, voilà ses passe-temps.

Avec l’âge, tout change. Son cœur, au lieu de se fermer, se desserre, comme elle dit, son besoin d’aimer augmente, sa tendresse se double ; les leçons de la vie lui avaient appris qu’après l’épreuve, ce qu’il y a de plus sûr encore et de plus doux en ce monde, c’est une affection sainte ; et cette affection vive, dévouée, toujours en éveil, elle l’avait placée tout près d’elle, sur sa fille. Cela devient peu à peu une passion véritable, un penchant sacré et irrésistible que rien ne réussit à interrompre, et dont l’absence ne fait qu’augmenter la flamme. Orpheline dès sa jeunesse, indignement trompée par son mari, Mme de Sévigné semble doubler son amour de mère de l’amour qui lui avait manqué à elle-même. Maintenant les orages sont passés ; elle n’a plus de ces cruelles angoisses à traverser, comme le procès de son ami le surintendant, comme les calomnies odieuses de ce faquin de Bussy, qui l’a touchée par sa disgrace. L’éloignement et la santé de sa chère Mme de Grignan, les dissipations de son fils le chevalier, qui succède à son propre père auprès de Ninon, mais qui ne tardera pas à devenir dévot, à se chamarrer d’un brin d’anachorète, tels sont les derniers soucis de Mme de Sévigné sur le penchant de la vie. Des lettres attendues ou écrites, une conversation avec le vieux cardinal de Retz ou avec La Rochefoucauld, des lectures sérieuses, l’inaltérable amitié de Mme de La Fayette, quelques voyages aux Rochers, ou à Grignan, des liaisons de plus en plus suivies avec Port-Royal, enfin des ouvertures marquées vers la religion, la seconde Mme de Sévigné (si l’on veut me passer ce mot) est là tout entière. Rien de plus simple, sans doute, rien de moins apprêté, et cependant là est sa grandeur, là est son génie. L’amour de sa fille, c’est alors toute sa biographie, et cette biographie pourtant est touchante jusqu’au sublime. C’est que cet amour lui inspire, pendant vingt-cinq ans, une correspondance de famille qui est restée un chef-d’œuvre dans les lettres feuilles légères, écrites au courant de la plume et qui ne contiennent guère que des nouvelles mondaines et des témoignages affectueux ; feuilles immortelles, car ces bruits de salon sont la plus piquante chronique du grand siècle, car ces assurances d’attachement sont l’histoire d’une noble passion dans un grand cœur. Si on ajoute que ces lettres sont du plus merveilleux style qu’on connaisse, franc, vif, plein d’abandon, de tour, de couleur, de prestesse, très souvent spirituel, quelquefois magnifique, toujours facile et agréable, léger, courant, moqueur, plus piquant même par ses airs de négligence, libre, varié et incessamment flexible, on comprendra le succès d’un recueil qui paraît d’autant plus littéraire que la prétention littéraire y apparaît moins. Dans un morceau sur Mme de Sévigné, fort peu connu, et que le comte de Sesmaisons publiait à la veille de 89, il y a un joli mot qui explique bien la grace particulière, l’irrésistible attrait de ces sortes de talens spontanés et inconnus à eux-mêmes : « Mme de Sévigné, dit-il, a ignoré son génie ; c’est Psyché qui vit avec l’Amour sans le connaître. » Les femmes qui ont écrit depuis n’ont guère eu la même discrétion.

Nous avons dit que, depuis un an, Mme de Sévigné avait trouvé à la fois trois biographes. M. le vicomte Walsh vient le premier en date, je crois. Son livre est le plus superficiel, le plus fautif de tous, sans comparaison, et cependant il s’en est fallu de bien peu qu’il ne fût, et de beaucoup, le meilleur. Pour cela, il eût suffi à M. Walsh de s’effacer encore davantage et de laisser ses perpétuelles citations s’expliquer les unes les autres aux lecteurs, sans tous ces encadremens de prose lâche, sans toutes ces transitions verbeuses, entre lesquelles elles font tristement contraste. M. Walsh assure qu’il lui a fallu, pour voir la fin de son œuvre, travailler pendant huit mois le jour et la nuit ; c’est que M. Walsh copie bien lentement.

L’érudition de ce volume n’a pas coûté grands frais à l’auteur ; s’il s’agit de l’histoire contemporaine, la Biographie Universelle, s’il s’agit de Mme de Sévigné, les Lettres, voilà au complet l’arsenal scientifique de M. Walsh. Aussi les erreurs ne lui coûtent guère : on en pourrait relever bon nombre. Est-il question, par exemple, de l’abbé Arnauld, aussitôt le pauvre abbé est confondu en une seule et même personne avec Arnauld d’Andilly, son père. M. Walsh, en gentilhomme de l’ancien régime, se pique bien de savoir les généalogies, mais il est trop bon catholique sans doute pour descendre à des généalogies de jansénistes. Les hommes bien appris ne disent l’âge des femmes que pour les rajeunir : toutefois, la courtoisie de M. Walsh est un peu trop rétrospective. À quoi bon répéter jusqu’à trois fois, de peur qu’on ne s’y trompe, que Mme de Sévigné est née en 1627, quand il est avéré, par son acte de baptême, qu’elle est de 1626 ? Encore serait-il bon de savoir la date de naissance de l’héroïne à laquelle on consacre tout un volume. Ces airs d’ignorance de cour et de légèreté mondaine paraîtront surannés à quelques-uns. Pour écrire la vie d’une personne aussi distinguée que le fut Mme de Sévigné, il ne suffit pas de jeter les citations au hasard dans un délayage honnête et sentimental, il ne suffit pas de faire de cette femme spirituelle une châtelaine qui a de preux devanciers, et qui est fière du casque de chevalier de ses aïeux. Cela est bon tout au plus pour les jeunes pensionnaires des couvens royalistes. Lorsqu’on touche à l’endroit le plus délicat du XVIIe siècle, à la grace même dans sa fleur, il serait d’un toit plus réellement aristocratique de ne pas faire des femmes d’alors des illustrations, et de ne pas parler à ce propos de nuages assombris et d’animation de la vie. Le goût le moins timoré se choque de voir transporter ainsi le patois moderne dans les lointaines et glorieuses époques qu’il en faudrait au moins préserver. M. Walsh, en plein Louis XIV, trouve même moyen de faire une longue allusion à Mme Lafarge. En somme, dans tout ce livre, fort estimable par la chevalerie des sentimens, mais par là seulement, il n’y a de remarquable que les citations. C’est une médiocre édition des lettres de Mme de Sévigné, mêlée, coupée, saccagée. Cela ne compte pas.

Le livre de M. Aubenas ne ressemble aucunement à celui de M. Walsh, et nous l’en félicitons. C’est un travail patient, consciencieux, et tout-à-fait digne d’estime. Si l’auteur quelquefois s’attarde un peu trop aux épisodes et perd du temps, on le suit, en revanche, avec intérêt dans tout ce qu’il dit de Mme de Sévigné, dans tous ces détails de vie privée et mondaine où il l’accompagne pas à pas avec une scrupuleuse et attentive persévérance. En ce qui touche le sujet même du livre, il y aurait peu à reprendre : M. Aubenas est si au courant, il est entré si avant dans l’intimité de la spirituelle marquise, il est si soigneux à en noter les moindres particularités, qu’il serait difficile de le trouver en défaut. Je ne sais guère à lui reprocher (et le reproche n’est pas grave) qu’un peu trop d’optimisme à l’égard de sa séduisante héroïne ; le procédé a même en lui ses inconvéniens : ainsi, quand M. Aubenas la justifie obstinément dans les plus petites choses, à propos des pendaisons de Bretagne par exemple, il se trouve que l’extrême insistance qu’il y met éveille le doute. Je ne voudrais pas assurément me faire le garant de Bussy, car il y aurait trop à faire ; mais il me semble pourtant que c’est aller un peu loin que de ne lui reconnaître ni ame ni cœur : Mme de Sévigné était moins dure, et M. Aubenas eût été plus équitable de s’inspirer de son indulgence. Il y a une ou deux vétilles de détail sur lesquelles je veux chicaner l’auteur. Dans ces sortes de monographies, l’extrême exactitude est de mise, et il y a toujours à améliorer pour les réimpressions. À un endroit, M. Aubenas dit qu’en 1649, Renaud de Sévigné était déjà séduit complètement à Port-Royal : c’est là une erreur empruntée à Petitot ; cette liaison avec les jansénistes n’eut en effet lieu que plus tard, après la fronde. Enfin (dernier et mince détail que je veux encore relever), il n’est pas vrai que Mme de Sévigné ait posé en 1650 la première pierre d’un nouvel édifice à Port-Royal-de-Paris : c’est à Port-Royal-des-Champs au contraire, et seulement vers 1672, que cette solennité eut lieu.

Voilà des minuties ; mais si, quant à l’exactitude des faits, on n’a guère à relever, chez M. Aubenas, que des péchés aussi peu graves, on ne saurait, par contre, adhérer toujours à ses jugemens sur les hommes et les choses du XVIIe siècle. Depuis le spirituel essai de Roederer, on a beaucoup abusé de l’hôtel de Rambouillet : dans ces derniers temps, tout le monde s’en est mêlé et a renchéri en réhabilitation sur le voisin, pour tâcher de faire mieux. M. Aubenas donne dans ce travers, et va jusqu’à dire que l’hôtel de Rambouillet n’eut rien de précieux : c’est le dernier mot du paradoxe. Qu’on loue l’influence aimable du salon bleu ; qu’avec des exemples comme ceux de Mme de La Fayette et de Mme de Sévigné, on trouve que les précieuses n’étaient pas trop pédantes et mijaurées ; qu’on dise qu’il y avait là beaucoup d’esprit, que le monde en a depuis gardé une certaine élégance toute française, fort bien ; mais il est bon de ne pas aller plus loin. Quoi qu’on fasse, le centre du bel esprit maniéré, de l’affectation, de la recherche, était là. L’hôtel de Rambouillet, au surplus, porte malheur à l’estimable biographe de Mme de Sévigné : dire que le sonnet y fut perfectionné, c’est mettre en oubli toute l’école du XVIe siècle ; l’hôtel de Rambouillet, au contraire, gâta le sonnet, qui devint dès-lors sophistiqué, entortillé, et qui ne fut plus bon qu’à exprimer ce que Mme de Sévigné appelle le délicat des mauvaises ruelles. J’insiste sur ces contradictions, parce que, tout en indiquant une sérieuse étude du sujet, le livre de M. Aubenas trahit aussi une connaissance insuffisante, une pratique trop peu prolongée de la société du XVIIe siècle. Une assertion encore qui me choque, c’est de faire de Boileau et de Molière les exécuteurs littéraires de Louis XIV, c’est de dire que ce prince faisait combattre l’hôtel de Rambouillet. Le rôle de Boileau et de Molière fut exclusivement individuel, et Louis XIV, jeune encore, ne s’occupa guère, n’eut pas à s’occuper de l’hôtel de Rambouillet, dont le temps allait finir et qui tombait de lui-même. En général, toute cette théorie sur la transition de la période de Mazarin à celle de Louis XIV est outrée et factice.

Puisque je suis en veine de reproches, je ne m’en tendrai pas à l’histoire, et je dirai un mot du style. Un style simple, élégant, convient et suffit à ces sortes de notices. Ici il est à craindre que M. Aubenas n’ait pas assez mis à profit son commerce prolongé avec l’écrivain le plus naturel, le plus juste de ton, le moins embarrassé du XVIIe siècle. Autrement il ne se fût pas risqué à parler de la taciturnité de Mme de Grignan et du caractère impressionnable de Mme de Sévigné : ce sont là autant de notes fausses qui arrêtent et blessent. Sans compter les périodes pénibles et mal construites, on pourrait relever plus d’une incorrection formelle. Ainsi : « L’aïeul était frère avec la grand’mère ; » et ailleurs cette phrase, qui n’est même pas construite : « Il en demanda pardon, mais une excuse à sa manière. » On trouverait fastidieux sans doute que ces remarques se prolongeassent davantage, mais il importe, il est urgent que la critique maintienne quelquefois ses droits d’investigation dans les détails : autrement tout serait permis.

Malgré les réserves qu’on vient d’émettre, il est évident que le livre de M. Aubenas mérite d’être adjoint, comme appendice utile et commode, au recueil des lettres de Mme de Sévigné. Il est plein de recherches intéressantes ; le côté provençal surtout, toute l’histoire de la maison de Grignan, est là au complet et élucidé beaucoup mieux qu’ailleurs. Le mal est que M. Aubenas ait un peu trop traité le pur Louis XIV et les délicatesses de cette société polie, avec des tournures plus provençales que françaises. Ce qui manque dans son ouvrage, c’est précisément ce qui abonde chez Mme de Sévigné, la netteté, la légèreté, la grace.

Si on ne trouve guère plus de fleurs chez M. Walckenaër, il s’y rencontre au moins une entente bien autrement approfondie et complète de ce qui touche, même de loin, au XVIIIe siècle. Tous ces gens-là sont pour lui des gens de connaissance, des amis. Il les arrête familièrement et se plaît à causer avec eux : comme Brossette, il est dans l’intimité de Boileau ; comme Maucroix, il sait l’intérieur de La Fontaine. Mais, en son récent travail sur Mme de Sévigné, M. Walckenaër ne suit pas la même méthode didactique, sévère, que pour son histoire estimée du grand fabuliste. Ici il se donne les coudées franches, ou plutôt il fait comme son cher La Fontaine allant à l’Académie, il prend le plus long. Je me rappelle à ce propos un mot piquant de Mme de Sévigné, qui n’a sûrement pas échappé à son nouveau et savant biographe, mais qu’il se gardera bien de citer. « J’aime, dit-elle, les relations où l’on ne dit que ce qui est nécessaire, où l’on ne s’écarte ni à droite ni à gauche, et où l’on ne reprend point les choses de si loin. » Je me figure l’impatience de Mme de Sévigné lisant cette histoire, où elle n’est qu’un prétexte pour traverser le XVIIe siècle : plus d’une fois elle eût jeté le livre de dépit.

M. Walckenaër n’a encore donné que les deux premières parties de son ouvrage, et pour long-temps, dit-il lui-même, il s’en tiendra là. Or il faut savoir que ces deux tomes compacts ne conduisent pas Mme de Sévigné jusqu’au mariage de sa fille, c’est-à-dire jusqu’à l’époque où sa véritable correspondance commence, où elle parle de son temps, de ses amis, d’elle-même. N’est-ce pas un peu là l’histoire de ce héros de Sterne qui ne naît que vers la fin de l’ouvrage ? Au lieu d’aller droit son chemin et de pousser vivement sa ligne, M. Walckenaër s’amuse à considérer tout ce qu’il rencontre, à accoster et à suivre tous ceux qui se présentent à lui. C’est, si j’ose le dire, une flanerie perpétuelle, où le lecteur se laisse assez volontiers prendre. Seulement, quand le souvenir de Mme de Sévigné revient, cela taquine, et l’on saute des pages, bien des pages, souvent sans la rencontrer encore. Vous êtes dans un labyrinthe ; Ariane même n’y manque pas, mais une Ariane sans fil. Le plus souvent ce sont des éclaircissemens sous forme négative Mme de Sévigné a été étrangère à ceci, Mme de Sévigné n’a pas pris part à cela, et c’est aussitôt un prétexte pour raconter au long la chose. Voilà la marquise qui se sauve aux Rochers ; on croit l’y accompagner, on croit y trouver des loisirs et chercher sous les ombrages « les feuilles qui chantent. » Pas le moins du monde, et M. Walckenaêr va vous raconter sans pitié tout ce qui s’est fait en Europe pendant cette absence. On a là en détail les listes (et elles sont longues) des amans de Ninon et des maîtresses du grand roi. Enfin la régence, la fronde, le ministère de Mazarin, la jeunesse de Louis XIV, sont racontés avec leurs luttes, leurs intrigues, leur splendeur, leurs hontes même. En résumé, cette époque mélangée et bizarre offre tant d’appât à la curiosité, les faits laborieusement recueillis par M. Walckenaër sont souvent si curieux, que, tout en protestant contre l’intempérance de cette érudition discursive, on se trouve induit à la goûter, à s’y oublier. Le patient écrivain a fureté tous les recoins, dépisté toutes les curiosités, ouvert tous les pamphlets, recueilli tous les bruits de la ville et de la cour, et de tout cela il a composé un vaste répertoire que le hasard lui a fait ranger et étiqueter dans l’oratoire de Mme de Sévigné. — Pour conclure, on entreprend, avec M. Valckenaër, une excursion curieuse à travers le XVIIe siècle ; mais trop souvent on se retourne en vain pour chercher Euridice absente. Tous ceux qui auront pris part à ce voyage d’observation à travers le monde littéraire et politique de cette grande époque, demanderont à le continuer : le docte cicerone aurait mauvaise grace à se faire prier trop long-temps.

L’histoire littéraire tirera certainement profit de ces études diverses et de valeur bien inégale ; mais Mme de Sévigné, il faut le dire, reste son meilleur biographe à elle-même. Les poètes intéressent le public aux œuvres de leur imagination, les philosophes aux spéculations de leur esprit ; Mme de Sévigné a su exciter la sympathie en ne parlant que d’elle-même et des siens, non pas au public qui ne connaît tout cela que par indiscrétion, mais à ses amis, mais à sa famille. On cherchera toujours la vie de l’aimable écrivain bien plutôt dans sa correspondance que dans les histoires qu’on fera d’elle. Ses lettres sont faites pour vivre autant que la langue française. Tout le secret de son génie est dans ce simple mot d’elle : « Ce qui est faux ne dure pas. » Mme de Sévigné durera parce qu’elle est vraie.


Charles Labitte.
  1. Au tome 1er des Critiques et Portraits littéraires.