Les aventures extraordinaires de deux canayens/I-I

Imprimerie A.-P. Pigeon (p. 3-8).
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I

COMMENT TITOINE PELQUIER CHERCHANT UNE SITUATION SOCIALE FIT LA RENCONTRE INATTENDUE DE SON VIEIL AMI BAPTISTE COURTEMANCHE.


C’est tout de même une singulière chose que l’existence, se disait Titoine Pelquier (Antoine Pelletier) en mettant les pieds sur le débarcadère du « Grand Central Terminal Station » à New-York.

Il promena tout d’abord un regard circulaire autour de lui, considéra la foule énorme qui l’environnait de toutes parts, et se laissant pousser par la cohue il parvint à une des portes donnant sur la quarante-deuxième rue.

Une fois sur le trottoir il jeta un œil indécis sur ce qui l’entourait, puis ne put s’empêcher d’admirer les flots de lumières étincelantes s’échappant des enseignes électriques, il considéra avec un intérêt mitigé de terreur le va-et-vient des automobiles et des tramways et se demanda comment il allait sortir de ce tumulte.

« Tout cela c’est bien beau, se disait-il, c’est comme on dirait en grand ce que l’on voit sur le boulevard St-Laurent. Mais il va me falloir trouver un hôtel. Je me suis laissé dire qu’à New-York il y en avait pour tous les goûts. Cependant il ne faut pas que j’oublie que ma bourse n’est pas illimitée, que mes économies, quoique grassouillettes, ne peuvent durer éternellement, et il me faut songer aux jours futurs. »

Se souvenant des conseils d’un ami qui, lui, avait vécu à New York, il avisa un agent de police et dans un anglais qui eût fait frémir un linguiste même indulgent, il lui demanda ce qu’il désirait.

Le policeman y mettant beaucoup de bonne volonté finit par comprendre et lui indiqua un hôtel situé troisième avenue, non loin de la station du chemin de fer élevé.

Titoine se rendit sans encombre à l’endroit indiqué et retint dans un hôtel du trente-sixième ordre une chambre convenable à raison d’un dollar par jour ou six en la prenant à la semaine.

Notre ami paya une semaine d’avance, donna son billet de bagage au bureau de l’hôtel pour qu’on fit venir sa malle, puis sentant la faim aiguillonner son estomac, il s’en fut dans un restaurant des environs où il se fit servir à dîner.

Lesté, mais très fatigué, il remit toute idée de promenade pour le lendemain, et s’en revint tout simplement à l’hôtel où il se coucha et s’endormit du sommeil du juste.

Titoine Pelquier, ou plutôt le docteur Antoine Pelletier, pouvait avoir de trente à trente-cinq ans, de taille moyenne, assez bien découpé. Il était très brun avec une barbe taillée à la française, une chevelure abondante qu’il rejetait artistiquement en arrière, il possédait de grands yeux noirs qui ne manquaient pas d’une certaine expression.

Pelquier — pardonnez-moi cette dénomination toute terroire — venait directement de Montréal, où depuis plusieurs années il exerçait la profession de chirurgien dentiste dans le quartier de Ste-Cunégonde.

Au bonheur d’extraire incisives et molaires, Titoine unissait les délices incontestables d’être le légitime époux de la gente Madame Pelletier, née Philomène Tranchemontagne, de Shawinigan.

Notre ami n’était pas ce qu’il serait convenu d’appeler un mauvais « gars », il n’était pas joueur, avait, il est vrai, un petit faible pour la pipe et… son mélange de tabac rouge et de quesnel, était connu de ses amis — eux aussi amateurs de vrais tabacs canadiens — de la Pointe St-Charles à St-Henri des Tanneries. Il ne crachait pas dans le « petit blanc », mais comme il en fallait gros pour le « mettre en brosse », on n’y faisait pas trop attention.

Cependant, et cela comme pour justifier le proverbe qui dit : « Le bonheur parfait n’existe pas en ce monde », Titoine Pelquier, quoique tout semblait bien marcher pour lui, la clientèle était bonne et en plus il venait d’hériter d’une tante de Trois-Rivières, découvrit un jour (cela, hélas ! arrive dans les meilleures familles) qu’il existait une pierre d’échoppement pour son bonheur et cela lorsque, oh ! ironie du sort ! il eut la certitude que sa douce épouse (née Philomène Tranchemontagne de Shawinigan) ne se contentait pas de le cribler de dettes mais aussi ornementait son crane de la plus phénoménale paire de cornes qu’on puisse souhaiter à un mari, celui-ci fût-il même de Corne[illisible].


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Philomène Tranchemontagne


Or, Titoine, de sa nature, n’aimait pas les dettes, il savait qu’il existe des moyens pour parer à cet inconvénient, mais ce qui le chatouilla fort désagréablement fut la question des cornes. Après avoir bien réfléchi, pesé et repesé les moindres détails de la situation, il décida de mettre entre lui et sa suave moitié (née Philomène Tranchemontagne de Shawinigan) la ligne 45ième. Il se rendit donc chez son notaire, liquida en sourdine son capital et prenant un bon soir le train, il partit à la recherche de la liberté et du bonheur.

Voici donc en quelques mots par quelle suite de circonstances nous trouvons Titoine Pelquier à New-York.

Le lendemain du jour où commence notre récit, Titoine, reposé, après avoir déjeuné, l’esprit libre, le cœur plein des plus hautes aspirations, se rendit à la gare du « Grand Central », non pas dans l’intention de s’informer de l’heure des trains en partance pour Montréal, mais simplement pour y acheter un journal et s’asseoir confortablement dans la salle d’attente et lire tout à son aise dans les journaux du matin les colonnes des « Help Wanted ».

Après avoir lu et relu ce qui l’intéressait, il s’arrêta à une annonce, tira un guide de New-York qu’il avait avec lui et après l’avoir consulté il se dit à demi-voix :

« Diable, c’est rudement loin la Place de la Batterie, c’est presqu’aussi quasiment loin que d’aller du Mile-End au Sault-au-Récollet. »

Ces paroles, que cependant il avait prononcées fort bas, ne le furent pas assez pour ne pas être entendues d’un individu qui semblait sommeiller sur le même banc. Cet individu se leva, se frotta les yeux, et se tournant vers Pelquier il s’écria :

« Est-ce vous, monsieur, qui venez de prononcer le nom béni de ma paroisse natale ? »

Pelquier, des plus étonné de s’entendre interpeller en français par un inconnu, se retourna et lui répondit :

« Veuillez vous expliquer !

« Ai-je rêvé, mais il me semble que vous avez parlé du Sault-au-Récollet ? » dit l’étranger.

« C’est bien possible que j’ai prononcé le nom du Sault-au-Récollet, je connais bien cette place-là.

« Alors, dit l’individu, si vous connaissez le Sault-au-Récollet, vous venez de Montréal, vous êtes un Canayen, ou que le Cric-me-Croque, comme disait mon ami Alphonse Christin.

« Cette histoire, dit notre ami, en se rengorgeant, si je suis canayen, j’vous cré, pour vous servir. Je suis le docteur Antoine Pelletier de Ste-Cunégonde.

« C’est pas à croire, dit l’inconnu dont les yeux se remplirent de larmes. Titoine Pelquier, c’est-y Dieu vrai ! Et lui prenant les mains il les serra à les broyer.

Titoine dégagea sa main en faisant une grimace. « Je vous jure, monsieur, dit-il, que c’est bien là le nom qui m’a été donné au baptême de mon défunt père.

« Alors, dites-moi, fit l’inconnu d’une voix de plus en plus émue, n’auriez-vous pas fait vos études au collège de l’Assomption ?

« En effet, répondit Pelquier, j’y étais dans la classe de M. Latulippe.


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Et tu ne me reconnais pas ?

« Et tu ne me reconnais pas, ingrat, fit l’inconnu, moi, ton ancien condisciple, celui qui t’aidait à faire tes versions grecques lorsque nous étions en rhétorique.

« Je vous avoue en toute sincérité que je ne me remets pas votre physionomie, dit Titoine de plus en plus intrigué.

« Oh ! les hommes, chefs-d’œuvre d’ingratitude, dit l’inconnu en faisant un geste magistral, regarde-moi bien en face, Titoine Pelquier, et ose dire que tu ne reconnais pas ton vieux camarade, Baptiste Courtemanche.

« Pas possible, s’écria Pelquier, en lui serrant la main, vrai, là, mon pauvre ami, t’es légèrement changé, car il faut dire qu’il y a quelque chose comme vingt ans que nous nous sommes vus.

« Ceci est vrai, dit Baptiste en soupirant, nous avons sensiblement vieilli l’un et l’autre, en vingt ans, vois-tu, bien des choses changent. Alors, tu es devenu docteur et tu restes à New-York ?

« Je suis nouvellement arrivé ici, dit Pelquier, depuis hier. Je suis docteur, c’est-à-dire, en chirurgie dentaire.

« Tu es dentiste, pas mal, tu voyages, c’est beau, es-tu marié ? demanda Baptiste.

« Hélas ! soupira Titoine.

« Je comprends, dit Baptiste Courtemanche en devenant sérieux à son tour, tu as peut-être pincé un mauvais numéro à la grande loterie du mariage, tu es dans le cas de ce pêcheur qui croyait pêcher un maskinongé et qui attrape une barbotte. C’est parfois dur, mon pauvre vieux, mais il faut en prendre son parti.

« C’est ce que je suis en train de faire, répondit Titoine, mais assez parlé de moi, dis-moi ce que tu as fait depuis notre sortie du collège ?

« Voici, dit Courtemanche :

« Je me suis rendu à Montréal, où j’étudiais le génie civil à l’École Polytechnique. Au bout de quatre ans, j’obtenais mes diplômes et me lançais dans la vie active. Un diplôme, vois-tu, c’est très beau à faire encadrer et à accrocher au mur, mais au point de vue pratique ce n’est encore que le premier pas vers l’Inconnu. C’est souvent un diplôme d’illusions dont le réveil est l’acheminement vers la réalité. Comme bien des jeunes, je crus que le fait d’avoir passé mes examens c’était la porte du succès qui était devant moi toute grande ouverte. Hélas ! lorsque je fus livré à moi-même, je m’aperçus que j’étais bien peu de chose et que j’avais, avant de connaître ce qu’il faut réellement savoir, beaucoup à travailler.

À force de ténacité, j’obtins quelques travaux d’arpentage, puis quelques amis influents me procurèrent un emploi dans une compagnie minière. Je fis alors assez d’argent pour pouvoir enfin réaliser mon ambition, c’est-à-dire, je pus partir pour les États-Unis et de là je m’en fus en Europe où j’obtenais successivement mes diplômes de docteur en sciences chimiques et d’expert ingénieur électricien.

« Superbe ! s’écria Pelquier, et avec cela tu as enfin réussi !

« Superbement, fit Baptiste en faisant un geste à la Don César de Bazan et jetant un regard sur ses habits délabrés. Je n’en ai peut-être pas l’air, mais le hasard secondant mes recherches a placé en mes mains les moyens d’arriver à une fortune fantastique.

« Ah ! bah ! fit Titoine stupéfait.

« Il en est pourtant ainsi, cher ami, oui, d’une fortune qui saura me placer aussi haut que l’ambition d’un homme peut prétendre, continua Baptiste Courtemanche.

Et voyant que la physionomie de son ami avait des airs de doutes :

« Tu vois mon apparence, continua l’ingénieur, mes vêtements délabrés, rien n’est là pour appuyer mes dires et cependant cette fortune je n’ai qu’à tendre la main pour la saisir.

« Qui t’en empêche ? dit Pelquier.

« Le levier indispensable à la réalisation de toutes les œuvres humaines.

« Il te faut un levier ? Voyons, conte-moi cela, dit Pelquier.

« Alors viens, dit l’ingénieur en prenant le bras de son ami, je vais te dire tout.

Et les deux amis, bras dessus bras dessous, sortirent de la gare et se dirigèrent vers la Sixième Avenue.