Les aventures de Tom Sawyer/Traduction Hughes, 1884/29

Traduction par William Little Hughes.
A. Hennuyer (p. 199-208).


XXIX

TOM ET BECKY DANS LA GROTTE.


Revenons à Tom et à Becky, que nous avons laissés dans la grotte.

Ils parcoururent les sombres galeries avec leurs compagnons, visitant les merveilles familières baptisées de noms hyperboliques, tels que le Palais d’Aladin, la Cathédrale, le Salon des fées, etc. Ils se mêlèrent avec ardeur aux parties de cache-cache jusqu’à ce que le jeu les eût lassés. Ils se mirent ensuite à descendre la pente d’une galerie sinueuse, levant leurs chandelles à hauteur de bras afin de déchiffrer un fouillis de noms, de dates, de devises tracés à la fumée sur la voûte. Continuant leur route sans cesser de babiller, ils ne remarquèrent pas qu’ils gagnaient une partie de la cave dont les parois ne portaient aucune inscription. Ils ne s’arrêtèrent que pour enfumer leur propres noms sur une saillie de mur. Un peu plus loin, Becky s’extasia à la vue d’une source qui, coulant en nappe, avait formé, avec l’aide des siècles, un Niagara en miniature. Tom glissa son corps fluet derrière la nappe qu’il illumina à la grande joie de sa compagne. Il vit que la cascade voilait une espèce d’escalier naturel resserré entre les murs d’un passage plus étroit que ceux qu’ils avaient traversés. Aussitôt l’ambition de devenir un Christophe Colomb s’empara de lui. Becky répondit à son appel et, après avoir tracé une croix qui devait les guider au retour, ils commencèrent leur exploration. Ils tournèrent à droite, à gauche, s’enfonçant dans les profondeurs de la grotte, firent une seconde marque et s’éloignèrent en quête de nouveautés qu’ils comptaient décrire à leurs camarades. Ils débouchèrent en effet dans une salle dont la voûte était constellée de stalactites ; ils la parcoururent, s’étonnant et admirant, puis ils la quittèrent par une des nombreuses galeries qui s’y ouvraient pour arriver bientôt en face d’un petit lac
Tom et Becky dans la cave.
d’un aspect féerique dont le bassin semblait entouré d’un filigrane de cristal, dans une autre salle soutenue par des centaines de colonnes aux contours étranges formés par la réunion des stalactites et des stalagmites. On eût bien surpris les deux enfants si on leur eût dit que ces piliers avaient été produits par la chute de gouttes d’eau qui, depuis des siècles, déposaient sur le même point la dose infinitésimale de chaux dont elles étaient imprégnées. Sous la voûte se tenaient des milliers de chauves-souris. Troublées par les lumières, elles descendirent par centaines, poussant de petits cris et s’élançant contre les chandelles. Tom, qui connaissait les façons d’agir de ces mammifères, comprit le danger. Il saisit la main de Becky et l’entraîna dans la première galerie qui s’offrit à lui. Les intrus n’opérèrent pas leur retraite une minute trop tôt, car un coup d’aile éteignit la chandelle de Becky. Les chauves-souris poursuivirent les enfants jusqu’à une certaine distance ; mais les fugitifs se jetèrent dans le couloir le plus rapproché et furent bientôt débarrassés de leurs ennemis. Tom découvrit à peu de distance du repaire des chauves-souris un autre lac, un vrai lac, cette fois, qui s’étendait si loin que ses bords se perdaient dans l’ombre, et il jugea qu’il valait mieux se reposer avant d’en faire le tour. Alors seulement le silence absolu qui régnait autour d’eux frappa Becky.

— Tom, dit-elle, il y a longtemps que nous n’avons entendu les autres.

— Songe donc, Becky ; nous sommes au-dessous d’eux à je ne sais combien de distance au nord, au sud ou à l’ouest, à moins que ce ne soit à l’est. Nous ne pouvons pas les entendre d’ici.

Becky commença à s’inquiéter.

— Il y a au moins une heure que nous avons passé sous le Niagara. Nous ferons mieux de nous en retourner.

— Oui, tu as raison.

— Sauras-tu retrouver le chemin, Tom ? Moi, je ne m’y reconnaîtrai pas.

— Il y a les chauves-souris qui m’embarrassent. Si elles éteignaient nos lumières, nous serions dans une jolie passe. Essayons un autre chemin afin de ne pas les réveiller.

— Oui, mais j’espère que nous ne nous perdrons pas, répliqua Becky que cette idée fit frissonner.

Ils s’engagèrent dans une galerie qu’ils traversèrent en silence, examinant chaque issue dans le vain espoir qu’elle leur fournirait un point de repère. Chaque fois que Tom se livrait à un examen de ce genre, Becky cherchait sur son visage quelque signe d’encouragement et Tom s’écriait avec un calme affecté :

— Nous n’y sommes pas encore ; mais sois tranquille, il n’y a pas de danger.

Cependant chaque mécompte le laissait de plus-en plus découragé, et il se mit à suivre au hasard les galeries dans l’espoir qu’il finirait par entendre au moins le bruit de la cascade. Bien que ses paroles fussent toujours rassurantes, le ton de sa voix trahissait une épouvante secrète. Lorsqu’il disait : All right, Becky comprenait que ces mots signifiaient « tout est perdu ». Malgré son effroi, elle marchait bravement à côté de son compagnon et s’efforçait de retenir ses larmes.

— Ô Tom, dit-elle enfin, ne t’inquiète pas des chauves-souris ; retournons par ce chemin-là. Nous avons l’air de descendre encore au lieu de remonter.

Tom s’arrêta.

— Attends un peu et écoute, dit-il.

Le silence était si profond qu’il leur permettait presque de distinguer le bruit de leur respiration. Tom lança un ohé ! ohé ! à tirer les morts de leur sommeil. L’appel descendit la galerie vide en réveillant un écho qui ressemblait à un éclat de rire moqueur.

— C’est horrible, Tom ; ne recommence pas ! s’écria Becky.

— Oui, c’est horrible ; mais ils pourraient nous entendre.

Ce ils pourraient n’avait rien de rassurant. Tom lança un second appel qui n’eut pas de meilleur résultat que le premier.

— Tu avais raison, il me semble que nous descendons toujours, dit-il. Retournons par là et tâchons de remonter.

Il eut beau marcher vite, il montrait une indécision qui redoubla l’effroi de Becky.

— Ô Tom, dit-elle, nous n’avons pas fait de marques ! Je vois bien que tu ne sais de quel côté aller.

Elle se jeta par terre et s’abandonna à un tel paroxysme de désespoir, que Tom craignit qu’elle ne mourût ou ne perdît la raison. Il s’assit près d’elle et l’entoura de ses bras. Elle se serra contre lui et lui confia ses terreurs. Tom la supplia en vain de reprendre courage. Alors il s’accabla d’injures, s’accusant d’être la cause de tout le mal. Les reproches qu’il s’adressait produisirent un effet auquel il ne s’attendait pas. Becky se leva et déclara qu’elle essayerait d’espérer encore, qu’elle le suivrait, pourvu qu’il ne parlât plus ainsi, car le blâme retombait sur elle autant que sur lui.

— C’est moi qui t’ai entraîné, dit-elle.

Ils se remirent donc en route, errant sans but, au hasard. Un moment l’espérance parut renaître, non qu’il y eût la moindre raison pour être plus optimiste, mais la jeunesse est lente à se décourager.

Au bout de quelque temps Tom prit la chandelle de Becky et l’éteignit. Cette précaution donnait beaucoup à entendre. Les paroles étaient inutiles. Becky comprit et elle se désespéra de nouveau. Elle savait que Tom avait dans sa poche une chandelle entière et plusieurs bouts de chandelle — néanmoins il fallait économiser !

Bientôt la fatigue commença à se faire sentir. Les deux enfants essayèrent de lutter contre elle, car on ne pouvait songer sans terreur à s’asseoir alors que le temps devenait si précieux. Se mouvoir dans une direction quelconque, c’était avancer, et qui sait ? S’asseoir, c’était inviter la mort et abréger sa poursuite.

Enfin les jambes de Becky refusèrent de la porter plus loin. Elle s’assit en pleurant. Tom s’installa à côté d’elle et essaya de trouver un moyen de la consoler ; mais tous ses encouragements étaient usés jusqu’à la corde à force d’avoir été répétés — ils avaient presque l’air de railleries. Becky était si lasse, qu’elle s’endormit. Tom contempla ces traits tirés qui reprenaient leur sérénité sous l’influence de songes heureux, et ses pensées l’emportèrent loin de la cave. Il commençait à s’assoupir lui-même lorsque Becky se réveilla, un sourire sur les lèvres ; mais le sourire disparut dès qu’elle eut ouvert les yeux et elle poussa un gémissement.

— Comment ai-je pu dormir ! s’écria-t-elle. J’oubliais où nous étions et je voudrais ne m’être jamais réveillée… Non, Tom, ne pleure pas, je ne le dirai plus.

— Pleurer ! répéta Tom. Nous avons mieux à faire. Maintenant que tu t’es reposée, nous retrouverons notre chemin.

— Tom, j’ai vu un si beau pays dans mon rêve ! Je crois que c’est là que nous allons.

— Peut-être que non, Becky, peut-être que non. Essayons.

Ils se levèrent et se remirent en marche, sans grand espoir. Ils cherchèrent à calculer depuis combien de temps ils se trouvaient dans la grotte. Il leur sembla qu’il y erraient depuis plusieurs jours déjà ; mais ils reconnurent que leur impression les trompait, puisque leur provision de chandelles durait encore.

Deux ou trois heures plus tard — autant qu’ils purent en juger — Tom dit qu’il fallait prêter l’oreille afin de découvrir une source. Il finit par en trouver une et insista pour que l’on se reposât de nouveau. Tous deux étaient cruellement fatigués ; néanmoins Becky déclara qu’elle croyait pouvoir marcher encore un peu, et elle fut surprise d’entendre son compagnon refuser d’aller plus loin. Ce refus l’intrigua. Ils s’assirent en face de la chandelle que Tom avait fixée au mur. Plusieurs minutes s’écoulèrent sans que l’on échangeât une parole, puis Becky rompit le silence.

— Tom, j’ai si faim !

Tom tira quelque chose de sa poche.

— Tu te rappelles pourquoi tu m’as fait emporter ça ?

Becky eut presque un sourire.

— Le gâteau de noce ! dit-elle.

— Oui, et je voudrais en avoir une plus grosse tranche, car nous n’avons pas autre chose.

— Le grand plum-cake ressemblait à un gâteau de noce et j’avais gardé ce morceau pour le mettre sous notre oreiller afin de rêver dessus, comme on fait avec un morceau de vrai gâteau de noce ; mais ce sera notre…

Elle n’acheva pas la phrase, craignant d’affliger son compagnon. La tranche de plum-cake fut divisée, et Becky mangea sa moitié de bon appétit tandis que Tom grignotait une partie de la sienne. Il y avait de l’eau fraîche en abondance pour arroser le maigre repas. Après s’être penchée au bord de la source et après avoir bu, Becky proposa de nouveau de pousser en avant. Tom hésita un instant avant de répondre.

— Becky, tu ne t’effrayeras pas trop si je te dis la vérité ?


Becky donna libre cours à ses larmes.
Le visage de Becky devint très pâle ; elle répliqua toutefois qu’elle tâcherait.

— Eh bien, il faut que nous restions ici, où il y a de l’eau à boire. C’est là notre dernier bout de chandelle…

Becky donna libre cours à ses larmes et à ses sanglots. Tom fit ce qu’il put pour la calmer ; mais il n’y parvint pas et jugea qu’il valait mieux attendre que l’accès se fut dissipé. Il attendit longtemps.

— Tom ? dit enfin Becky.

— Quoi, Becky ?

— Ils verront que nous ne sommes pas revenus avec eux et ils nous chercheront.

— Certainement !

— Ils nous cherchent peut-être déjà, Tom ?

— Peut-être bien. Je l’espère.

— Quand saura-t-on que nous sommes restés en arrière ?

— Quand on remontera à bord, je suppose.

— Tom, il fera peut-être nuit alors — verra-t-on que nous ne sommes pas là ?

— Je ne sais pas. En tout cas, ta mère le verra bien dès que les autres seront de retour.

Le visage effrayé de Becky avertit Tom qu’il venait de commettre une bévue. Becky devait passer la nuit chez Mme Harper ! Les deux enfants devinrent silencieux et songeurs. Bientôt une soudaine exclamation de Becky apprit à Tom que la même pensée les avait frappés tous deux. La matinée du dimanche pourrait-être à moitié écoulée avant que Mme Thatcher apprît que sa fille n’était pas chez les Harper. Les enfants demeurèrent les yeux fixés sur leur dernier bout de chandelle qui fondait impitoyablement. Ils virent un demi-pouce de la mèche rester collé au mur ; ils virent la flamme s’élever et s’abaisser, se couronner d’une mince colonne de fumée, onduler un instant — puis l’horreur de l’obscurité absolue régna autour d’eux.

Combien de temps s’écoula-t-il avant que Becky revînt lentement à elle et reconnût qu’elle pleurait dans les bras de Tom ? Ni l’un ni l’autre n’aurait pu le dire. Tout ce qu’ils savaient, c’est qu’après une longue torpeur ils reprenaient conscience de leur situation. Tom dit qu’il devait au moins être lundi et que l’on ne tarderait pas à les rejoindre. Il s’efforça de faire parler Becky ; mais elle était trop abattue et lui répondait à peine. Il répéta que les chercheurs ne pouvaient être loin. Il fallait les mettre sur la voie. Il se mit à crier de toute la force de ses poumons ; mais les échos lointains résonnèrent d’une façon si lugubre dans les ténèbres qu’il ne recommença pas.

Les heures s’écoulaient, et la faim vint de nouveau tourmenter les captifs. Tom divisa un morceau du plum-cake qu’il avait conservé ; mais la part de chacun fut si petite qu’elle ne servit qu’à aiguiser l’appétit.

Au bout de quelque temps Tom s’écria :

— Sh… As-tu entendu ?

Ils retinrent leur haleine et distinguèrent un bruit assez faible qui ressemblait à un appel. Tom répondit aussitôt et, prenant Becky par la main, suivit à tâtons un des murs de la galerie à l’extrémité de laquelle ils se tenaient. Le bruit se fit entendre de nouveau, un peu plus rapproché.

— Ce sont eux, s’écria Tom. En avant, Becky !

La joie des enfants fut immense ; mais ils n’avançaient pas vite, car le sol était inégal et il fallait éviter de tomber dans un trou. Bientôt ils en rencontrèrent un et durent s’arrêter — il pouvait n’avoir que trois pieds de profondeur ou il pouvait en avoir cent. En tout cas, il était impossible de passer. Tom se mit à plat ventre et sonda le terrain avec son bras sans toucher le fond. Il n’y avait d’autre alternative que de s’asseoir et d’attendre les chercheurs. Ils prêtèrent l’oreille. Évidemment les sons lointains s’éloignaient encore davantage. Bientôt ils cessèrent. Tom lança des houp ! houp ! ohé ! jusqu’à ce qu’il se fût égosillé, essaya de ranimer l’espoir de Becky ; mais un siècle d’anxieuse attentes s’écoula sans que le bruit se renouvelât.

Les enfants regagnèrent la source à tâtons et finirent par s’endormir côte à côte. Ils se réveillèrent affamés, plus désespérés que jamais. Tom se rappela que des galeries s’ouvraient un peu plus bas dans le mur contre lequel il s’appuyait. Mieux valait se traîner le long de ces couloirs que de mourir les bras croisés. Il tira de sa poche la ficelle de son cerf-volant, l’attacha à une saillie du mur et l’on se mit en route. Tom marchait en tête, déroulant sa corde à mesure qu’il s’avançait. À une certaine distance le corridor faisait un brusque détour et la main avec laquelle Tom se guidait rencontra le vide. Recommandant à Becky de ne pas bouger, il se baissa, tâta le terrain et tourna le coin. Au moment où il se relevait, à moins de vingt pieds de lui, il vit apparaître de derrière un rocher un bras qui tenait une chandelle. Il poussa un cri d’appel. Aussitôt le corps auquel appartenait le bras se montra. Tom demeura comme paralysé, incapable de faire un pas. C’était Joe l’Indien ! Il se rassura toutefois en voyant son terrible ennemi rebrousser chemin et se perdre dans l’obscurité. Il s’étonna que Joe n’eût pas profité de l’occasion pour tuer son dénonciateur ; mais il pensa que les échos avaient sans doute déguisé sa voix, et il attribua son salut à ce fait. Énervé par la frayeur, il se promit de ne plus risquer de se trouver face à face avec le métis, s’il avait la force de regagner la source. Il eut soin de cacher à Becky le danger qu’il venait de courir et lui dit qu’il avait crié au hasard.

Mais à la longue la faim l’emporta sur la crainte. Une nouvelle halte près de la source et un nouveau sommeil gâté par de mauvais rêves vainquirent sa résolution. Il se réveilla en proie aux tortures de la faim, convaincu qu’il se trouvait dans la grotte depuis au moins huit jours et que l’on avait abandonné les recherches. Il proposa d’explorer la galerie par laquelle avait disparu Joe l’Indien, prêt à braver n’importe quel péril. Mais Becky se sentait très faible. Elle était tombée dans une sorte de torpeur dont Tom ne put la tirer. Elle déclara qu’elle attendrait et qu’elle mourrait la où elle était — ce ne serait pas long. Elle dit à Tom qu’elle tiendrait la ficelle et qu’il pouvait explorer tant qu’il voudrait ; elle le supplia seulement de revenir de temps en temps lui parler. En outre, elle lui fit promettre de rester près d’elle quand le moment fatal arriverait et de lui tenir la main jusqu’à ce que tout fût fini. Tom l’embrassa, lui attacha la ficelle autour du poignet et s’éloigna le cœur serré, après lui avoir dit qu’il était certain cette fois de trouver les chercheurs ou une issue qui les conduirait hors de la grotte. Puis il prit la ficelle, se glissa en rampant le long d’une des galeries. En dépit de son assertion, il avait le sentiment de la faiblesse qui le gagnait et craignait que le moment dont Becky venait de parler ne se fît pas attendre.