Les aventures de Tom Sawyer/Traduction Hughes, 1884/26

Traduction par William Little Hughes.
A. Hennuyer (p. 175-180).


XXVI

LE NUMÉRO DEUX.


Les événements de la journée valurent encore de mauvais rêves à Tom. Quatre fois il mit la main sur un riche trésor, et quatre fois le trésor s’évapora entre ses doigts au moment où le sommeil l’abandonnait. Alors, la dure réalité lui apparaissait. Le lendemain matin, bien avant l’heure du lever, tandis qu’il passait en revue les incidents de la veille, il remarqua qu’ils semblaient étrangement effacés et lointains, comme s’ils fussent arrivés dans un autre monde ou à une époque très reculée. Alors, il s’imagina que la grande aventure elle-même pourrait bien n’être qu’un rêve. Un argument plausible militait en faveur de cette idée : la quantité d’or renfermée dans la caisse était trop énorme pour être réelle. La plus forte somme d’argent monnayé qu’il eût jamais vue ne dépassait pas cinquante dollars. Comme beaucoup d’enfants de son âge et de sa position sociale, il se figurait que les allusions qu’il entendait faire à des centaines, à des milliers de dollars, n’étaient que des façons de parler et qu’il n’existait pas un seul individu qui possédât plusieurs centaines de dollars en espèces sonnantes. Si l’on avait pu analyser ses notions au sujet des trésors cachés, on aurait reconnu que son ambition était des plus modestes.

À force d’y songer, il finit par se présenter les incidents de son aventure sous un aspect moins nuageux. Après tout, ce n’était peut-être pas un rêve. Afin de dissiper cette pénible incertitude, il résolut de déjeuner à la hâte et d’aller à la recherche de Huck.

Il aperçut ce dernier assis au bord d’un bateau plat, se balançant les pieds dans l’eau et ayant l’air de fort mauvaise humeur. Tom se décida à ne pas aborder le premier la question. Si Huck ne faisait aucune allusion à la maison hantée, cela prouverait qu’il ne s’agissait que d’un rêve.

— Holà, Huck !

— Holà, toi-même !

Un intervalle de silence suivit cet échange de politesses.

— Tom, dit enfin Huck, si nous avions seulement laissé cette fichue pioche dans le bois, nous tiendrions le trésor.

— Alors, ce n’est pas un rêve ?

— Qu’est-ce qui n’est pas un rêve ?

— Notre histoire d’hier.

— Un rêve ! Si cet escalier avait été plus solide, tu aurais bien vite su à quoi t’en tenir. Ne me parle pas de rêves ; j’en ai eu assez toute la nuit. Ce gredin d’Espagnol m’a noyé à deux ou trois reprises ; que le diable l’emporte !

— Non, non. Si le diable l’emportait, comment retrouverions-nous la boîte ?

— Nous ne la trouverons jamais, Tom. Un individu n’a pas une chance pareille deux fois dans sa vie.

— C’est égal ; il faudra guetter Joe l’Indien et tâcher de le suivre jusqu’à son numéro deux.

— Ah ! j’ai pensé au numéro deux ; mais je ne suis pas plus avancé. Qu’est-ce que ça peut vouloir dire ?

— Ce n’est pas une maison, car il n’y a pas de numéros à nos maisons, comme dans les grandes villes.

— J’y suis ! s’écria Huck. Dans les auberges on met un numéro sur la porte des chambres.

— Tu as deviné, Huck ! Il n’y a que deux auberges à Saint-Pétersbourg. Nous en aurons bientôt le cœur net. Attends-moi. Tom partit aussitôt au pas de course, car il ne tenait pas trop à se montrer en compagnie de Huck dans les endroits publics. Son absence ne dura guère qu’une demi-heure. Il découvrit qu’à l’Hôtel Washington le numéro deux était occupé depuis plusieurs mois par un avocat. Dans la seconde auberge, connue sous le nom de Taverne de la Tempérance, la chambre portant le numéro deux semblait plus mystérieuse. Le jeune fils du tavernier raconta à Tom qu’elle restait presque toujours fermée et que personne n’y logeait ; il y était entré une fois par curiosité et n’avait vu que des tonneaux — des tonneaux vides naturellement, puisque son père ne vendait pas de liqueurs fortes ; on prétendait que le numéro deux était hanté, mais il ne croyait pas aux fantômes ; pourtant il y avait vu une lumière la veille au soir.

— Voilà ce que j’ai découvert, Huck, dit Tom à son ami. Je me figure que nous tenons l’endroit que nous cherchons.

— Ça m’en a l’air, et après ?

— Après ? Tu vas voir. La porte de derrière de ce numéro deux-là donne dans la petite allée qui se trouve entre la taverne et l’atelier du charron. Eh bien, j’ai prévenu le fils du tavernier que nous viendrons ce soir faire une partie de cache-cache. En jouant nous pourrons peut-être nous rapprocher de la chambre et la visiter.

— Je n’oserai jamais, dit Huck.

— Je m’en charge, répliqua l’intrépide Tom. En attendant, tu feras bien de rôder dans les environs jusqu’à la nuit, car Joe l’Indien ne doit pas avoir quitté la ville. Si tu le vois entrer dans la taverne, nous serons sûrs que c’est là sa cachette. Surveille donc ; il n’y a pas d’autre moyen de reprendre notre trésor.

— Tu as raison, Tom ; je vais guetter et ouvrir l’œil jusqu’à demain, s’il le faut.

— Ne caponne pas et nous serons riches.

Tom et Huck se retrouvèrent le soir, et ce dernier fit son rapport. Personne n’était entré ni sorti par l’allée, personne du moins qui ressemblât au faux Espagnol. Mais le fils du tavernier avait des pratiques à servir et la partie de cache-cache fut remise au lendemain.

Le soir du jeudi, les trois enfants étaient réunis et le jeu commença. Tom, toujours audacieux, se rapprocha peu à peu de la mystérieuse chambre. Ses compagnons le cherchaient en vain depuis dix minutes, lorsqu’il reparut dans l’allée ; il semblait troublé.

— Filons, dit-il rapidement à Huck, filons !

Il aurait pu se dispenser de répéter l’avis, car, dès le premier mot, Huck avait pris ses jambes à son cou. Les fuyards ne s’arrêtèrent que lorsqu’ils eurent atteint le hangar d’un abattoir qui se trouvait au bas de la ville. Au moment où ils pénétraient sous cet abri, un orage éclata et la pluie se mit à tomber à verse.

— Pourquoi nous sommes-nous sauvés ? demanda Huck lorsqu’il eut repris haleine.

— On se sauverait à moins, répliqua Tom. Tu vas voir. Lorsque je me suis approché du numéro deux, il m’a semblé entendre tousser et j’ai eu peur. Malgré ça, voyant la porte tout contre, je l’ai poussée. J’entre doucement. Personne ! Il ne faisait pas très clair ; je m’avance, puis je m’arrête. Il était temps ; un pas de plus, je marchais sur la main de Joe l’Indien.

— Brrr ! Et il t’a vu ?

— Non. Il dormait par terre, tout habillé. Par bonheur, il n’a pas bougé. Il avait trop bu, je crois.

— As-tu vu la boîte, Tom ?

— J’étais trop pressé pour regarder autour de moi. Je n’ai pas vu la boite, je n’ai pas vu la croix ; je n’ai vu qu’une bouteille et un pot d’étain à côté de Joe l’Indien… Je me trompe, j’ai aussi vu deux barriques et un tas d’autres bouteilles. Devines-tu maintenant pourquoi on n’ouvre pas cette chambre à tout le monde ?

— Ma foi non !

— Elle est hantée… hantée par du rhum que l’on vend en cachette, afin de ne pas payer patente. Peut-être toutes les tavernes où l’on est censé ne pas débiter de liqueurs fortes ont-elles une chambre hantée.


Joe dormait, tout habillé.

— Possible. Mais dis donc, Tom, ce serait un bon moment pour prendre la boîte, puisque l’Indien est ivre.

— Eh bien, essaye un peu.

Huck frissonna.

— Je ne te le conseille pas, reprit Tom. Une seule bouteille à côté de Joe l’Indien, ce n’est pas assez. S’il y en avait eu deux ou trois, j’aurais dit : « Allons-y ! » Tiens, Huck, il ne faudra tenter la chose que quand nous serons sûrs que Joe n’est pas là. Nous n’avons qu’à le guetter ; nous le verrons sortir un soir ou l’autre et alors nous mettrons le grappin sur la boîte.

— Eh bien, je dormirai le jour et je veillerai la nuit, pourvu que tu te charges du reste.

— Ça va, dit Tom. Si tu découvres quelque chose, tu n’auras qu’à courir à la maison et à miauler sous ma croisée. À présent, l’orage est passé et je vais me dépêcher de rentrer. Où dormiras-tu ?

— Dans la grange de Ben Rogers. Il me l’a permis et le nègre du vieux Rogers veut bien. Je puise souvent de l’eau pour l’oncle Sam, et quand j’ai faim, il me donne à manger. C’est un très bon nègre, Tom ; il m’aime parce que je ne suis pas fier avec lui. Quelquefois même nous dînons ensemble. Mais n’en parle pas. Lorsqu’on a le ventre vide, on fait des choses qu’on ne voudrait pas faire devant tout le monde.

— N’aie pas peur, je n’en dirai rien. Si je n’ai pas besoin de toi dans la journée, je te laisserai dormir, et s’il y a du nouveau la nuit, tu viendras m’avertir en miaulant.