Les armes du mensonge/04

Comment sauver la liberté ?


Quels que soient les défauts et les fautes de la démocratie américaine, il est de notre devoir à tous de nous grouper autour d’elle, de l’aider à se maintenir et à se perfectionner, car elle est la seule forteresse des peuples libres. Si nous nous laissions entraîner par le courant de haine que déchaînent contre elle nos pires ennemis, nous perdrions notre seule protection efficace. Nous nous réveillerions bientôt sous une domination asiatique ou orientale. Et la civilisation reculerait de mille ans.

Faisons, s’il vous plaît le bilan des pertes subies, en ces dernières années, dans les centres de civilisation et de culture de l’Occident. Nommons d’abord la France, parce que c’est elle qui semble avoir porté à l’apogée la civilisation moderne. Comment peut-elle, à l’ombre de son seul drapeau, sauver son héritage d’intelligence et de beauté ? Ruinée matériellement par quatre années d’occupation allemande, militairement dépouillée de tout par la désorganisation de ses armées et la destruction de sa flotte, physiquement affaiblie par la famine et par la longue captivité de sa jeunesse en Allemagne, amoindrie dans son prestige, harassée par l’insurrection en certaines parties de l’empire français d’outre-mer, elle ne pourrait, d’ici longtemps, résister aux ambitieuses entreprises des forces antidémocratiques de l’Orient. Sur qui s’appuiera-t-elle ? Sur la Russie ? C’est invraisemblable. Sur l’Angleterre ? Fort bien, mais à la condition que celle-ci soit appuyée à son tour ?

Les Anglais, comme les Français, déploient aujourd’hui un admirable effort pour réparer des désastres… apparemment irréparables. Le vieil empire de l’ère victorienne subit les conséquences des deux guerres épuisantes des trente dernières années. Son affaiblissement s’est manifesté aux Indes, en Égypte, en Palestine, en Birmanie. Il a dû transférer aux États-Unis les responsabilités qu’il avait assumées en Méditerranée auprès de la Grèce et de la Turquie. De créancière qu’elle était, l’Angleterre est devenue débitrice. Pour relever son commerce et réorganiser son industrie, elle a dû contracter de lourdes obligations envers l’Amérique du Nord.

Les autres démocraties britanniques, nommément le Canada, l’Afrique du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande constituent, dans l’ensemble, une puissance considérable, mais comme elles sont dispersées aux quatre coins du globe et qu’aucune d’entre elles, prise séparément, ne sauraient jouer le rôle que remplissaient autrefois la France et l’Angleterre, il est évident qu’on ne peut leur confier le leadership de la civilisation occidentale.

En dehors des groupes français et britanniques, qui représentent peut-être le plus haut degré de civilisation contemporaine, où est le refuge suprême ? Si l’esprit de progrès et la passion de la liberté suffisaient à repousser la force brutale, on penserait tout de suite à la Scandinavie, aux Pays-Bas et même à la Suisse ; mais ce n’est pas tous les jours que David peut réaliser contre Goliath le miracle de la fronde.

Reste l’Amérique latine. De solides liens d’amitié nous attachent à plusieurs des républiques du sud ; mais outre qu’en général elles ne sont pas assez évoluées au point de vue démocratique, elles sont loin de posséder l’organisation et la puissance nécessaires à la tâche qui s’impose.

Conclusion : aux États-Unis échoit la mission de protéger et sauver la liberté et la démocratie dans le monde. C’est ce que l’humanité attend de ce pays qui, depuis plus d’un siècle, n’a cessé d’être le refuge de millions de déshérités du Vieux Monde, auxquels il offrait l’émancipation et l’initiative.

Mis aujourd’hui en présence d’un impérialisme slave qui ne comprend rien à la liberté individuelle et qui n’a aucune conception de l’idée démocratique, les États-Unis ne peuvent se soustraire à leur mission. C’est pour eux un devoir de servir de point d’appui à toute cette civilisation occidentale qui doit se poursuivre dans le sens des institutions franco-anglaises. Que cet appui se dérobe à l’heure actuelle, et tout de suite nous assistons à l’écroulement d’un monde.

En effet, le jour où la voix américaine refuserait d’user de l’autorité prépondérante que lui donne la supériorité matérielle, ce jour-là, une autre voix se ferait entendre, toute seule, dans le conseil des nations réduites au silence. J’espère qu’on n’aura pas la naïveté de croire que la Russie ne profiterait pas au maximum de l’absence des États-Unis. Il lui serait relativement facile de projeter l’ombre du Kremlin jusqu’à Paris, de faire de la Méditerranée un lac soviétique, de donner la Chine aux factions rouges et, ainsi installée en maîtresse sur les deux continents les plus peuplés, de susciter à toute l’Amérique d’insurmontables difficultés.

Les puissances orientales ou asiatiques, dont fait partie la Russie, sont d’autant plus sensibles à la propagande faite par cette dernière contre l’Occident qu’elles ont eu souvent à se plaindre des peuples blancs. Les préjugés de race aidant, il devient doublement facile de faire revivre une longue histoire de fautes, de crimes et de maladresses. Pensons à ce que représenterait, pour les puissances occidentales, la malveillance agressive d’un milliard d’êtres humains — en Chine, aux Indes, en Russie, en Asie Mineure, en Afrique — convaincus d’avoir des affronts séculaires à venger et de posséder la meilleure formule du gouvernement des hommes. Il n’y a là rien de bien réconfortant. Il faut pourtant être aveugle pour croire impossible cette tragique coalition dont les éléments disparates ne demandent qu’un peu d’organisation pour se solidariser. Car le monde est devenu très petit. Espérons que, pour éloigner un tel danger, les Nations-Unies soient autre chose qu’une tribune où les revendications nationales l’emportent sur les intérêts universels.

Pour le moment, il faut aller au plus pressé : réaliser l’union de toutes les démocraties autour du puissant colosse nord-américain. Après avoir démasqué les intentions secrètes d’une haineuse propagande uniquement destinée à diviser les nations faites pour s’entendre et à favoriser une clique d’impérialistes moscoutaires, nous devons oublier certaines différences secondaires, pardonner certaines erreurs, dominer notre sentiment nationaliste, régionaliste ou chauvin, pour collaborer entièrement avec nos voisins du sud.

Au Français habitué de recevoir partout l’hommage à la supériorité de sa culture et à sa réputation méritée de grand civilisé, il peut paraître dur de rechercher le salut auprès de peuples tout jeunes, qu’hier encore il considérait comme des adolescents souffrant d’un excès de croissance. Pour la même raison, l’Anglais qui, sur toutes les terres et toutes les mers du globe, commandait le respect par sa qualité de « british citizen », sera blessé dans son amour-propre. Nombre de Canadiens seront aussi alarmés, dans leur loyauté pour la Couronne et leur culte de la grandeur canadienne, de vivre à l’ombre d’une puissance devenue, par la force des circonstances, responsable de la vie démocratique, devant l’univers et devant l’histoire. Il n’y a là rien que de très naturel ; mais les susceptibilités particulières ne comptent pas devant la nécessité première de vivre et d’être libre.

Au reste, ce n’est pas au Canada qu’il appartiendrait de se plaindre du voisinage d’une grande république avec laquelle il jouit d’une paix séculaire et contre laquelle il n’a jamais songé à établir le moindre système de défense sur une frontière commune de plus de trois mille milles. Ce seul fait dispose, je crois, de l’accusation d’impérialisme que portent les factions de gauche contre cette république.

L’union étroite de toutes les démocraties, évidemment nécessaire au maintien de notre civilisation, trouve malheureusement des ennemis non seulement chez les communistes, mais chez une foule de naïfs qui se disent libéraux. C’est ainsi qu’un comité du Synode de Montréal de l’Église d’Angleterre au Canada déclarait récemment que « la propagande antisoviétique avait atteint de nouveaux sommets d’infamie ». Ce n’est là que l’opinion d’une petite minorité d’un groupe religieux, mais il est étonnant que ces personnes respectables n’aient tenu aucun compte des campagnes féroces de la presse de Moscou et des divers organes rouges, en maints pays, contre l’Angleterre et surtout contre les États-Unis.

Non moins aveugles sont ceux qui s’imaginent que les Soviets travaillent pour le bien de l’humanité. Jusqu’ici, ils poursuivent des fins purement politiques et nationalistes. Qu’ils fassent ce qu’ils voudront chez eux, c’est leur affaire. Ce contre quoi nous nous insurgeons, c’est que, par une organisation de propagande mensongère, dirigée de Moscou, ils fomentent ailleurs des troubles, sèment la confusion, empoisonnent l’opinion, encouragent la déloyauté et l’espionnage, et tout ça, pour des fins spécifiquement russes et non humanitaires.

Une telle conspiration mondiale contre nos libertés les plus chères trouvera son contrepoids, je le répète, dans une solide union démocratique dont le centre est Washington.

Il faudra ensuite gagner à la cause l’esprit des masses. On y parviendra par la coordination de toutes les agences démocratiques d’information et de culture, de façon à détruire à mesure les effets du poison et à projeter plus de lumière dans les esprits.

Il va sans dire qu’il ne s’agit pas, ici, d’accepter les yeux fermés toutes les décisions de la politique américaine qui n’a pas le don d’infaillibilité et dont l’inexpérience diplomatique a causé plus d’une erreur. Je parle d’une coopération intelligente en opposition à la plus vaste conspiration antidémocratique de notre époque.