Les Veillées du Père Bonsens/Premier entretien

Les Veillées du Père Bonsens se vendent à 3 sous par livraison. Les personnes de la campagne ou de la ville qui désireraient recevoir cette publication à domicile pourront adresser à l’éditeur propriétaire, N. Aubin à Belœil, Comté de Verchères ou au No 34, Rue St. Gabriel Montréal, une somme quelconque en argent ou en estampilles, et il leur sera adressé des livraisons jusqu’à ce que le montant ait été épuisé. L’envoi équivaudra à un reçu. Toutes lettres, questions, suggestions, etc ; destinées à l’éditeur, devront être adressées comme dessus.


La raison les offense ; ils se mettent en tête
Que tout est né pour eux, quadrupèdes et gens.
Si quelqu’un desserre les dents,
C’est un sot. J’en conviens ; mais que faut-il donc faire ?
Parler de loin, ou bien se taire.

Le bon homme la fontaine.


NOTE DE L’ÉDITEUR.


Je demeure à la campagne, beaucoup par goût et plus encore par économie. J’ai pour voisin un brave homme que je n’ai pu connaître et apprécier que récemment, et seulement après une assez longue fréquentation, préjugé que je fus pendant longtemps par les rapports des autres habitants du village, qui, lorsque je faisais quelques questions à son sujet, me le représentaient bien, en somme, comme un bon citoyen, mais en ajoutant toujours, par forme de correctif, que le bonhomme était un peu toqué ; attendu qu’il ne pensait pas comme tout le monde sur les sujets ordinaires ; qu’il avait, en politique, des idées à lui ; qu’il n’était décidément d’aucun parti, et critiquait assez vertement la conduite des hommes publics, quelle que fût leur couleur.

Je fis facilement sa connaissance ; car, « que faire en un village à moins que l’on y cause » et mon voisin est un grand causeur. Dès qu’il rencontre des questionneurs, des interlocuteurs, des auditeurs, il exprime sans gêne ses vues sur tout ce qui se passe, et ses appréciations ont une originale franchise, une justesse qui dénotent souvent des connaissances qu’on ne s’attendrait pas à rencontrer chez un homme de sa position ; une indépendance d’esprit très rare chez toutes les classes, et un intérêt pour les affaires du monde qui ne se trouve que chez les personnes dont l’attention n’est pas uniquement absorbée par les soucis privés de la vie.

Mon voisin est aujourd’hui simple cultivateur ; mais il ne compte pas uniquement sur les produits de sa terre pour satisfaire à ses modestes besoins.

Il s’est fait, durant une vie laborieuse, un petit avoir qui lui donne une douce et tranquille aisance que d’autres, moins sages, regarderaient comme de la misère. Il fut jadis voyageur pour la compagnie du nord-ouest, un peu trappeur dans les prairies pour lui-même ; puis navigateur sur le St. Laurent et ses tributaires.

Il est encore propriétaire associé d’un bateau ; ce qui lui permet de faire, sans dépenses, quand la terre commence à lui brûler les pieds, comme il dit, de petits voyage soit aux États-Unis par la rivière Richelieu, le lac et le canal Champlain ; soit à Québec, ou même dans le Haut-Canada. Ces occupations diverses ont tour à tour un peu déteint sur lui, et lui ont sans doute imprimé ce cachet d’indépendance et d’originalité qui m’intéresse surtout.

Mon voisin reçoit plusieurs journaux. Sous prétexte de les aller entendre lire et d’apprendre les nouvelles, un certain nombre des habitants de la paroisse viennent presque chaque soir chez lui se chauffer, fumer, faire parfois une partie de cartes. C’est dans la cour qui s’étend devant sa maison que, le dimanche, la plupart de ceux qui viennent à la messe aiment surtout à mettre leur voiture : mon voisin n’est pas chiche d’un bouchon de foin au service de ceux qui restent pour les vêpres, et plusieurs même de ses amis acceptent son invitation ordinaire « d’une assiette de soupe sans cérémonie. »

Attiré peu à peu par le charme rustique des veillées de mon voisin, je me suis surpris à les fréquenter souvent, et j’ai pu m’apercevoir que ceux mêmes qui semblaient toujours prêts à faire bon marché de sa haute raison, étaient les plus empressés à venir jouir de son hospitalité quotidienne ; mais je dois, en toute justice, avouer aussi que les habitués y étaient entraînés sans s’en douter, plutôt par l’attrait des entretiens ingénus de leur hôte que par toute autre chose.

Au physique mon voisin ressemble à tous ces hommes qui ont passé la plus grande partie de leur existence au grand air et à de rudes travaux. Il doit avoir passé la soixantaine. Je ne saurais dire au juste son âge. Il pourrait avoir cinquante ou quatre-vingts ans. Je le lui ai demandé un jour ; mais il me répondit, en riant, qu’en fait d’âge il ne s’occupait que de celui de ses chevaux. Il est encore alerte et vigoureux, et s’il vous donne la main, la pression est en raison directe de l’amitié qu’il a pour vous. Dans les premiers temps de notre connaissance, je lui tendais la mienne sans crainte : aujourd’hui je ne le fais qu’avec appréhension, car depuis quelques tems je ne la retire qu’à demi broyée.

Il possède cette jeunesse qui en vaut bien une autre, et fait oublier à tout le monde et probablement à lui-même aussi, les années qu’il peut avoir : il est gai, d’humeur égale, toujours prêt à rendre service, à donner une corvée pour relever une grange abattue, une maison incendiée, une charrette embourbée, réparer un chemin même avant de savoir si la loi de voirie l’y oblige.

Mon voisin ne s’est jamais activement mêlé d’élections : il n’a jamais trouvé de candidat qu’il approuvât ou blâmât complètement, ce qui explique pourquoi il n’est ni juge de paix ni officier de milice ; cela n’empêche pas qu’on l’appelle toujours capitaine, titre pacifiquement nautique, je pense, plutôt que martialement militaire, et qui probablement lui est resté du gouvernement d’un bateau ou d’un canot. Il est ordinairement vêtu de bonne grosse étoffe grise lorsqu’il est chez lui ; il porte encore le tablier de cuir et la tuque bleue ; mais quand il voyage ou se rend seulement à la ville, il endosse un vêtement de drap fin qui n’est en retard de la mode que de quelque deux ou trois ans. Il peut alors passer… pour ce qu’il est, du reste, dans la meilleure acception du mot : pour un gentilhomme.

Au moral, que dirai-je ! c’est un simple d’esprit : un de ceux à qui, bien réellement, l’évangile promet le salut. Car sans doute, Dieu n’a pas voulu destiner exclusivement le royaume des cieux aux idiots ou aux crédules : mais aux hommes honnêtes, sincères et francs, qui n’usent pas de détours vis-à-vis du prochain, qui ne convoitent ni ne jalousent sa prospérité, qui ne médisent de personne et qui font enfin privément et publiquement tout le bien possible dans la sphère toujours restreinte de leurs forces. Enfin, mon voisin est un de ces hommes dont on ne reconnaît le mérite que quand on les a perdus, et que leur départ de cette terre a laissé un vide qui ne se comble plus pour ceux qu’ils laissent derrière eux.

Je ne dirai pas son nom ; car trop de personnes le reconnaîtraient, ce qui blesserait sa modestie et lui fermerait peut-être à jamais la bouche. Je l’appellerai seulement le PÈRE BONSENS, sobriquet que je lui donne sans l’en avoir prévenu, mais dont il ne s’offusquera pas, je l’espère.

Ceux qui voudront faire avec ce bonhomme plus intime connaissance pourront lire ces simples récits que je prépare chaque semaine sur des notes prises à mon retour de chez lui.


L’éditeur.


Premier Entretien.


Dans lequel on connaît les idées du Père Bonsens sur l’égoisme ; où il prétend que l’orgueil est la charrue de la Providence ; où mademoiselle Jacqueline regrette le bon vieux tems et dégoise contre le luxe de la toilette ; où l’on parle de bal et de potence ; de remède contre les maux d’estomac ; où Bonsens règle la question de la peine de mort ; où l’on ne dit rien de politique ni de bien d’autres choses qu’il serait trop long d’énumérer, comme disent les marchands dans leurs annonces.


Au moment où j’entre chez le père Bonsens il n’est pas chez lui. Je trouve mademoiselle Jacqueline, sa vieille sœur, qui tient sa maison, mais ne tient pas aussi bien sa langue. Je voulais me retirer ; mais elle m’assura que son frère ne pouvait pas être bien loin, qu’il avait labouré une grande partir de la journée ; qu’il devait être bien fatigué, le cher homme ; qu’elle avait beau lui dire de ménager sa santé, il ne faisait aucun cas de ses conseils ; mais qu’un jour viendrait où l’on verrait qu’elle avait raison ; qu’on n’a que sa pauvre vie et que ça ne sert à rien de se faire mourir, surtout dans un temps comme celui-ci ou la terre est dure, vu la sécheresse, qu’il n’y a plus d’eau dans les puits… Enfin je ne savais que faire pour me retirer honnêtement, ne pouvant placer une parole, lorsqu’heureusement deux voisins, puis un troisième, entrèrent, et, après avoir salué mam’zelle Jacqueline, allèrent chercher des pipes sur la cheminée, et s’assirent autour du poêle où l’un deux mit deux grosses bûches sans gêne qui firent rouler de gros yeux à la bonne ménagère. Elle allait sans doute faire des observations sur ceux qui ne ménagent pas le bien d’autrui, lorsque M. Bonsens entra en secouant vigoureusement ses bottes couvertes de boue. Il est tout en sueur. Ses habits sont mouillés. Il a les mains terreuses, le visage rouge.

Jacqueline. — Eh ! mnon Dieu ! d’où viens tu comme ça, à ces heures, et par une noirceur pareille ? Où t’es-tu équipé de cette manière ? As-tu laissé tomber le seau dans le puits et as-tu descendu après ? Le cochon s’est-il encore pris dans la clôture ? La vache s’est-elle envasée sur la grève ? Ta pouliche s’est-elle échappée dans le guéret ? Carillon t’a-t-il rué ? As-tu roulé dans la décharge du ruisseau ? Enfin parle, mais parle donc ?

Bonsens. — Eh ! ma bonne vieille Jacqueline…

Jacqueline, l’interrompant. — Vieille. Vieille, pas si vieille déjà, puisque je suis du lendemain du jour de l’an, et toi de la veille de Noël de la même année ! mais parle donc. Que t’est-il arrivé ?

Bonsens. — Eh ! ma bonne sœur, comment veux-tu que je parle si tu ne m’en donnes pas le tems. D’abord il ne m’est rien arrivé. Je me suis seulement un peu attardé et mis comme tu vois pour aider ce pauvre Grospierre qui a brisé sa voiture, et failli tuer son cheval au pont du détour.

Jean-Claude. — Ah ! le pont du détour, là ousqu’on passe sur sa terre pour raccourcir le trait-carré ?

Bonsens. — Justement ! Vous savez qu’il était en mauvais étal depuis long-tems. Je lui disais souvent : mets-y un madrier, c’est une petite affaire et ça peut prévenir un malheur. — Ah bien oui ! qu’il me répondait ; moi ! aller mettre un nmadrier sur un pont où tout le monde passe ! Vous me prenez pour un bien gros dinde, père Bonsens, Ces bêtises-là, c’est bon pour vous qui êtes toujours prêt à vous faire mourir et à vous ruiner pour les autres qui ne vous en sauront pas gré, et qui vous verraient crever de faim et ne vous tendraient pas seulement une botte de paille. — Eh bien ! que je lui disais, si les autres sont durs et ingrats, c’est pas une raison pour que je me prive du plaisir de faire du bien quand je le peux. En réparant ton pont, c’est toi le premier qui en profiterais. — Oh ! qu’il me répliquait, vous voyez les choses comme ça ; moi, je les comprends autrement : toujours que jamais vous ne me verrez raccommoder mon pont pour que les autres en profitent.

Jean-Claude. — Mais il a raison, Grospierre, et j’en ferais autant moi qui vous parle. Il n’est pas obligé d’entretenir un passage pour les autres ?

Bonsens. — Mais il s’en sert dix fois pour une que des étrangers y passent. Toujours est-il que ce soir en allant de ce côté vers la brunante sans trop savoir pourquoi, et tout simplement en jonglant, j’entends tout à coup des cris et des plaintes : je cours et je vois Grospierre près de son cheval qui avait la moitié du corps passé à travers son pont, et qui n’était suspendu presque que par son harnais. Sa voiture avait une roue et une menoire cassées. Je lui portai secours de mon mieux, je passai une perche sous le ventre de la bête pour l’empêcher de descendre plus loin, et j’allai chez lui chercher des amarres et un homme. Enfin nous avons retiré le cheval qui, heureusement, n’avait pas de mal.

François. — Et qu’a dit Grospierre ?

Bonsens. — Il m’a remercié, et, tout honteux, il m’a dit que pas plus tard que demain, il allait mettre une demi-douzaine de gros madriers au pont. J’aurais bien pu lui dire qu’il eut mieux fait d’en mettre un avant l’accident ; mais cela l’aurait mortifié et j’ai tenu ma langue. Je pense que l’affaire lui servira suffisamment de leçon.

Jean-Claude. — Oh ! bien, moi je lui aurais dit son fait. Je ne lui aurais pas mâché, à cette tête dure. Voyez donc ce qui lui est arrivé et qui aurait bien pu être pire. Tout ça pour un pauvre madrier.

Jacqueline. — Mais il me semble, Jean-Claude, qu’il n’y a qu’une minute tu prenais son parti et disais qu’à sa place tu en aurais fait tout autant ; qu’on n’est pas obligé de rien faire pour les autres.

Quenoche. — Là ! Vous avez qu’à voir !

Jean-Claude. — Vous avez raison, mamzelle Jacqueline. C’est pourtant vrai que j’ai dit ça ; mais c’est une manière de parler, et dans ce tems-là je ne savais pas que le malheur lui était arrivé.

François. — Tiens, tiens ; Jean-Claude, ne dis plus mot ; je crois que la leçon peut nous profiter à tous aussi bien qu’à Grospierre ; car, à part M. Bonsens, dont presque tout le monde rit en arrière pour sa bonté, je crois qu’aucun de nous n’aime à rien faire pour le public sans y être forcé par la loi.

Jacqueline. — Et moi, je vous dis que cet accident ne corrigera pas Grospierre. Quand on est égoïste, on est égoïste ; c’est dans le sang ; ça ne se guérit pas. C’est comme l’orgueil. Tenez, notre pauvre curé, ce pauvre cher homme, a beau s’égosiller chaque dimanche contre l’orgueil ; ça corrige-t-il quelqu’un ? Je t’en fricasse. Ça va toujours en augmentant. Te souviens-tu, mon frère, de notre tems les hommes étaient toujours habillés en étoffe du pays, c’était propre, ça durait. Les femmes portaient du petit droguet, même à l’église, et nous étions tout aussi jolies, je m’en flatte, que toutes ces pimprenelles d’aujourd’hui qui ne peuvent pas mettre le nez dehors sans être emberlificotées dans la soie et le velours. Il leur faut des chapeaux couverts de plumes ; elles ont l’air assez dindes ; et puis des rubans qui volent au vent comme les frégates du Prince de Galles. Et puis, ça se croit belles tandis que ça ruine leurs pères et mères, pauvres gens qui suent sang et eau et qui hypothèquent leurs terres pour toutes ces colifourchettes. Et puis les garçons, ça ne vaut pas mieux. Il leur faut des chapeaux de castor au bout de la tête, et des gants de kid au bout des doigts, et des surtouts de drap fin qui leur plissent sur le dos, et puis ça ne marche plus que dans le cuir à potence comme des messieurs de la ville. Je vous dis, moi, que ça me révolte et que ça me fait pitié. Oh ! l’orgueil, le maudit orgueil !

Jean-Claude. — Vous parlez comme M. le curé, mamzelle Jacqueline ; mais votre sermon ne fera pas plus d’effet que ceux qu’il nous débite en termes de livres. Voyez-vous, la mode, c’est plus fort que toutes les paroles de bouche. Par exemple moi, ça me serait bien égal de m’habiller en étoffe à l’ancienne mode, si tous les autres le faisaient ; mais je ne vais pas me mettre tout seul comme ça pour faire rire de moi.

Quenoche. — Vous avez qu’à voir ! Eh bien moi, je vous dis que je m’habillerai comme je voudrai puisque poupa en a les moyens. Croyez-vous que parcequ’on est de la campagne, on va se laisser biter par les gens de la ville, par tous ces petits coureux de portes d’église qui viennent dans les tems d’élections nous embarbouiller de leurs discours. Parcequ’ils ont des chapeaux luisants comme des miroirs, des gants qui leur craquent sur les mains, des habits noirs faits par les tailleurs et qui les étouffent…

François. — Et qui souvent ne sont pas payés.

Quenoche. — Vous avez raison, monsieur François. Eh ! bien, quand ils viennent s’exhiber sur le gueulard[1] les filles sont tous ahuries, elles ouvrent des grandes bouches, écarquillent les yeux et ne voient plus que ces petites gens-là. Sapredienne, c’est leur toilette qui fait ça. Il faut montrer à ces beaux messieurs que nous les valons bien ; que nous pouvons, si ça nous plaît, nous habiller à leur façon. Vous appelez ça de l’orgueil, mamzelle Jacqueline, et moi je vous dis que c’est tout seulement une juste ambition de ne pas se laisser couper l’herbe sous les pieds par des je ne sais qui et des je ne sais quoi !

Jacqueline. — Comme tu caracoles, mon pauvre Quenoche. Et les filles, me diras-tu, que ce n’est pas de l’orgueil qui les pousse à s’attifer comme des arcs-en-ciel et des vitraux de marchandises sèches ? Moi, je vous dis que notre bon petit droguet d’autrefois avait l’air plus honnête et plus cossu, et que nos bonnes grosses jupes bien piquées n’avaient pas l’air si effronté que ces ballons qui se lèvent de ci de là, au moindre mouvement. Oh ! l’orgueil, l’orgueil ! tenez, quand j’y pense…

Bonsens. — Ne t’échauffe donc pas tant, ma pauvre sœur. Quand nous étions jeunes, je pense bien que nous ne valions pas mieux que ceux d’aujourd’hui, et nous mettions peut-être notre orgueil sur d’autres choses qui n’en étaient probablement pas meilleures. Voyez-vous, mes amis, il me semble que l’orgueil, comme tout dans ce bas monde, doit avoir son utilité. Je crois, moi, que c’est la charrue, le bouleverseur dont la Providence se sert pour cultiver et égaliser le terrain de l’humanité. C’est comme cela qu’elle amène dessus, à l’air, et au soleil, ce qui autrement resterait toujours dessous.

Quenoche. — Vous avez qu’à voir ! Mais je ne comprends pas ça, moi. Expliquez-nous donc cette idée là, monsieur Bonsens.

Bonsens. — C’est bien simple. C’est pour les petits comme pour les grands. Si les gens riches étaient toujours sages, modestes, de conduite régulière, ils s’enrichiraient tous les jours davantage ; ils finiraient par tout accaparer et le nombre des pauvres augmenterait. Si les rois étaient toujours justes, toujours modérés dans leurs goûts, dans leur ambition, ils resteraient toujours rois ; leurs amis les entoureraient toujours, il y aurait une classe qui vivrait éternellement autour des princes à gouverner en haut, c’est-à-dire à ne pas faire grand chose, tandis que les autres resteraient à travailler en bas à perpétuité. Mais l’orgueil est venu mettre bon ordre à tout cela. Par exemple un marchand, ou un habitant, ou un bon ouvrier entrepreneur, ou enfin un homme d’une position quelconque, par une longue vie de travail, d’attention et d’économie parvient à se faire une fortune. Il a ou de belles maisons, ou de l’argent à la banque, ou des terres de bon rapport, ou un grand chantier ; enfin il est riche ; et s’il vivait toujours, il serait toujours riche parce que chez lui, le travail, les soucis, les tracas de la vie sont devenus une seconde nature si occupée, si remplie, que l’argent n’a pas pu y fourrer le nez. Mais il élève une famille qui se trouve à l’aise en naissant et qui ne sait pas ce que c’est que le besoin, qui ne connaît pas la terrible guerre qu’il faut faire pour l’éloigner. Les garçons vont à l’école. Ils sont mieux habillés que les enfants des gens plus pauvres dont le tour n’est pas encore venu. Ils commencent à se croire d’une pâte supérieure et point faits pour le travail. Ils grandissent sans crainte pour l’avenir. Ils veulent rouler peu à peu gros train. Quand on ne travaille pas, on s’ennuie ; quand on s’ennuie, on veut s’amuser, et il n’y a pas d’amusement qui amuse longtemps. Il faut en changer et cela coûte de l’argent. Tant que le bonhomme est au gouvernail, qu’il fait fructifier les écus ; qu’il les guette, les attrape et les conduit, cela va bien. Mais tout à coup il meurt. Les enfants ont d’abord beaucoup de chagrin ; mais on se console peu à peu…

Jean-Claude. — Oui, et ça ne prend pas grand tems quand le magot est robuste.

Bonsens. — Je ne dis pas ça. Je les suppose bons comme qui que ce soit. Mais il n’y a, heureusement, pas de douleur éternelle. Bref, les enfants héritent, et au lieu de continuer les affaires du défunt que souvent ils n’ont pas étudiées, les uns veulent aller à hu, les autres à dia. L’orgueil se met de la partie, et on se lance dans les dépenses qui mangent bien vite les intérêts du capital, le loyer des maisons, les produits des terres qui sont négligées. On hante plus riche que soi et l’on ne veut pas paraître plus bas qu’on n’était du vivant du père ; on a besoin de fonds, et comme on ne veut pas par orgueil s’avilir par le travail, on s’adresse aux usuriers qui sont de sucre quand ils prêtent, et de vinaigre quand ils demandent remboursement. En fin finale les maisons, les terres, les chantiers, les parts de banque se vendent, et tout cela fait de la place pour ceux qui étaient en bas et qui maintenant peuvent monter.

Jacqueline. — Eh oui ! et tout ça a passé chez le tailleur, chez la modeuse, chez les marchands ; les plumes se sont envolées et les rubans sont aux guenilles. C’est bon pour eux. Je ne les plains pas.

François. — Oh ! tout n’est pas allé aux guenilles. Les aubergistes ont eu leur bonne part, les maquignons ont eu la leur, et aussi je pense les joueurs de carte, et…

Bonsens. — Et les maçons et les charpentiers, et les ferblantiers et tous les métiers, parce que les enfants ne trouvaient pas la maison paternelle assez grande ni assez belle : il leur en fallait d’autres de pierre de taille, couvertes en ferblanc ; le bardeau est méprisé. Enfin, comme je vous disais, la charrue du bon Dieu, l’orgueil, a fait son ouvrage, et ce qui était dessous va être dessus, jusqu’à ce qu’elle repasse par là dans une trentaine d’années.

Quenoche. — Vous avez qu’à voir ! Et pourtant c’est vrai : j’en connais à qui tout ce que vous dites pend au nez. Mais, père Bonsens, vous avez dit que c’était la même chose pour les rois ! Pourtant ils sont toujours riches eux autres.

Bonsens. — Mon cher Quenoche, les rois sont des hommes, et le bouleverseur suprême fait son ouvrage sur eux comme sur les autres. Je pourrais vous en nommer beaucoup si je connaissais toute leur histoire ; mais je ne vous en citerai qu’un, un grand roi de France qui a été aussi le roi de nos arrière-grand-pères, de Louis quatorze, qu’on appela Louis-le-Grand, et qui était bien, de son tems, le plus magnifique monarque de la terre. Il avait tout ce qui pourrait satisfaire un homme raisonnable, même un roi. Il avait des grands généraux qui lui gagnaient des batailles ; des grands évêques qui lui faisaient les plus beaux sermons qu’on eût entendus ; des grands écrivains qui lui faisaient pour l’instruire de beaux livres, et pour l’amuser de belles chansons. Eh ! bien, tout cela ne lui suffisait pas ; plus il avait de grandes choses, plus l’orgueil le gonflait. Comme aux petites gens dont je vous ai parlé, les palais de son père lui paraissaient trop mesquins pour un aussi glorieux souverain. Il se mit à en bâtir un pour passer l’été, comme on n’en avait jamais vu. Il paraît qu’on ne peut pas s’en faire une idée, même quand on le voit. C’est du marbre, des pierres de toutes couleurs, de l’or, des tableaux, des fontaines. Enfin, les étables de ses vaches sont plus belles cent fois que la maison de monseigneur. Il y a des portes qui ont coûté chaque, plus que toutes les maisons de la paroisse, et des chambres qui paieraient toutes les terres de notre comté.

Quenoche. — Vous avez qu’à voir ! c’est effrayant, cet orgueil !

Jean-Claude. — Eh ! moi, je trouve qu’il faisait bien puisqu’il était roi et qu’il était assez riche. Ça faisait gagner le pauvre monde.

Bonsens. — Mais, mon pauvre ami, voilà ce qui te trompe, Les rois ne sont jamais riches comme nous l’entendons. Ils n’ont rien à eux. Ils n’ont que l’argent qu’on leur donne et qu’on tire du peuple par des taxes prélevées directement sur les propriétés ou sur les marchandises par le moyen des douanes, des licences des étampes et de toutes sortes de manières.

François. — Comment, Comment ! allez-vous me dire, par exemple, que ce n’est pas la reine, par exemple, qui paie nos juges, par exemple, nos cours, les soldats, les vaisseaux, les généraux et les connétables ? C’est trop fort, père Bonsens.

Bonsens. — Tout cela, mon ami, c’est une manière de parler. Comment les rois seraient-ils assez riches pour payer tout cela ? Ils ne font rien, ce sont simplement des signeux. Que fait notre gouverneur à qui la province paie trente mille piastres par année. Crois-tu qu’il est riche ? non, c’est un signeux qui signe les lois pour leur donner l’autorité. Quand il s’en va, un autre le remplace qui signe aussi, et à qui on paie le même montant. Les rois font le même ouvrage plus en grand ; ce sont de gros signeux, et on les paie en proportion. Je ne trouve rien à redire à cela si les payeurs ne s’en plaignent pas. Mais, pour en revenir à mon grand roi de France, il n’avait pas la peine de demander un salaire : comme il vivait dans le bon vieux tems que certaines gens regrettent encore, il prenait lui-même ce qu’il lui fallait sans s’occuper de ce que cet argent coûtait à ceux qui avaient à le gagner. Il lui en fallait pour ses seigneurs, pour ses voitures, pour les grandes dames avec qui il se promenait en plein jour, pour les grandes bâtisses qu’il faisait construire. Enfin, du train qu’il y allait, il n’en avait jamais assez comme vous devez bien penser. Eh ! bien, toujours d’extravagance en extravagance, le grand roi fit tant qu’il réduisit le pauvre peuple de France à la plus grande misère. Le grand roi mourut après une longue agonie durant laquelle il fut laissé tout seul, tandis que les seigneurs qu’il avait gorgés de faveurs dansaient et chantaient dans une chambre voisine. À son enterrement il y eut grande foule de curieux ; et comme la procession passait près d’un champ d’ognons, le peuple se jeta dedans pour les arracher, et les distribuer à ceux qui suivaient le corps et qui s’en frottaient les yeux pour montrer quelle sorte de larmes ils versaient sur la perte de leur monarque.

Quenoche. — La ! vous avez qu’à voir. Son orgueil était bien puni au moins.

Bonsens. — Oui, et le bouleverseur de la Providence a là encore fait son grand ouvrage ; car, depuis ce souverain, pas un fils de monarque n’a régné sur la France, un roi a péri sur l’échafaud, deux autres dans l’exil, un empereur prisonnier, et toutes ces catastrophes ont été le résultat de l’orgueil.

Jean-Claude. — C’est bien terrible ! Mais, père Bonsens, dites-moi donc où vous avez péché toutes ces belles choses dont je n’ai jamais entendu parler.

Bonsens. — Je m’en vais le le dire ; c’est simple. Quand j’étais jeune, j’aimais bien, comme beaucoup d’autres, à prendre mon coup. J’avais toujours régulièrement ma tonne de vieux rhum dans ma cave et, quand j’allais à la ville, les amis me payaient une traite, ce qui faisait que j’en payais une autre, puis une autre, et pendant tout ce tems-là, on jasait ; chacun contait son histoire et ce n’est pas moi qui étais le moins bavard.

Quenoche. — Vous avez qu’à voir ! comment ! c’est dans les auberges que vous avez appris tout ce que vous savez ? J’y vais bien quelque fois quand je vends mon grain en ville ; mais je n’ai jamais rien entendu de pareil. On ne parle plus de ces choses-là dans les barres d’à-présent.

Bonsens. — Attends un peu. Un jour je me suis mis à compter tout ce que mon rhum et mes traites me coûtaient de tems et d’argent, et j’ai vu que ça me prenait plus de cent piastres par année et souvent plusieurs heures par jour. Je me suis dit : plus de rhum, plus de traites, plus de tems gaspillé à dire des niaiseries. Au lieu de dépenser cent piastres en boisson, j’en ai mis cinquante à souscrire à des gazettes et à acheter des livres, et comme ça j’en ai une bonne pacotille. Je n’ai plus d’ivrognes pour visiteurs ; je passe mon tems agréablement, même quand je suis seul, et je mets plus de cinquante piastres dans ma poche par année.

Jean-Claude. — Tiens ! je n’avais jamais pensé à cela. Il faut que j’essaie d’en faire autant en petit. Je ne sais pas lire bien couramment, et quand je regarde un livre, les yeux me viennent tout pleins d’eau, je suis tout étourdi, et il me semble que la tête va me tourner ; mais j’ai mon garçon qui va sortir de l’école, et ma fille qui est déjà grandette et qui peut lire si vite, si vite qu’on n’y comprend rien. Ils pourront me distraire comme ça le soir. Quelle gazette pourrais-je bien prendre, père Bonsens ?

Bonsens. — N’importe laquelle ; il y a toujours quelque chose à apprendre. Il y en a tant que je ne sais lesquelles t’indiquer. Si tu es rouge prends la Minerve ; si tu es bleu, prends le Pays ou l’Ordre ou l’Union Nationale ou le Défricheur.

Jean-Claude. — Comment ! mais il me semble que c’est le contraire…

Bonsens. — Du tout. Si tu es rouge, prends la Minerve pour savoir si les rouges font du mal. Si tu es bleu, prends le Pays ou les autres pour connaître les sottises ou les fautes des bleus. Un homme qui ne voit pas de journaux est un pauvre aveugle qui ne peut faire un pas sans le secours de quelqu’un ; celui qui n’en lit qu’un est un borgne exposé à marcher de travers.

François. — À propos de gazettes, vous qui les lisez, M. Bunsens, pouvez-vous me dire si c’est vrai ce qu’on dit que les gazettes disent que le gouvernement a redonné une place à un homme qui avait pris de l’argent à poignées dans le coffre public, et qu’ils vont redonner une plus grosse place aussi à un autre qui avait fait pire ?

Bonsens. — C’est vrai pour l’un, et ce sera bientôt vrai pour l’autre, je pense.

Quenoche. — C’est bien massacrant. Mais vous avez l’air de trouver ça bien, M. Bonsens que vous n’en dites rien.

Bonsens. — Mes amis, voyez-vous, il y a bien des manières de voir les choses, et elles n’iront pas toujours à notre goût, tant que nous ne pourrons pas mener nos affaires selon nos idées sans avoir à consulter, à plaire à des gens qui vivent à mille lieues du pays. Ainsi nous sommes sous le gouvernement anglais, et naturellement il favorise ceux qui se montrent le plus en faveur de l’anglais ; c’est tout naturel. On dit que les gens en question ont volé le public. C’est probablement un peu la faute de la loi ou de la manière dont les affaires des bureaux sont conduites. Ils n’ont fait peut-être que continuer ce qui se faisait depuis long-tems avant eux. Tenez, moi, je crois que les hommes ne valent guère mieux les uns que les autres, et que si la loi est fautive ou insuffisante, un bleu ou un rouge en profitera pour son propre avantage autant que possible. Le bon parti pour moi est celui qui veut faire des lois pour restreindre les hommes ; pour diminuer les charges qui pèsent rudement sur le pauvre peuple ; pour vivre en paix avec tout le monde ; qui veut faire voir clair dans les affaires publiques ; diminuer les chances de corruption dans les élections ; conseiller à chacun de se mêler de sa petite besogne, au lieu de jouer au soldat dans des casernes où l’on n’apprend pas grand’-chose de bon, tandis que le pays n’a pas assez de bras pour ses terres et pour ses boutiques.

Jean-Claude. — Mais un de ceux qui va r’avoir sa place à battu les canadiens à coups de bâtons, à ce qu’on dit ?

Bonsens. — Eh ! s’il a battu les électeurs, il ne les a pas dégradés autant que ceux qui les achètent, et je lui pardonne bien cela. Tenez, je crois que si on lui donne sa place malgré tout ce que le public en peut dire, c’est parcequ’il est plus loyal que vous et moi. Il paraît qu’en décembre de mil huit cent trente huit, vous savez, dans ce tems terrible où les cours martiales envoyaient à la potence des gens qui n’avaient pourtant tué personne, pendant les fêtes des approches du jour de l’an et le soir du jour même où deux patriotes avaient été pendus, il se donnait un grand bal chez un loyal sujet. Une dame qui est née dans le pays quoique pourtant de famille portant un nom anglais, reçut une invitation pour ce bal. Elle la renvoya après avoir écrit sur le dos : « … En un jour comme celui-ci, les familles canadiennes devraient porter le deuil au lieu de se livrer à des réjouissances ! » Je vous le demande, y a-t-il une place assez grosse pour récompenser tant de zèle, tant de dévouement ?

François. — Tout ça est bel et bon. Le gouvernement peut bien donner des places à ses amis dévoués. Mais au moins il ne devrait pas les mettre sur nos charges.

Quenoche. — Quant à moi, je n’aime pas à payer les violons de ceux qui dansent quand on nous pend !

Bonsens. — Et moi je n’attends rien de bon de ceux qui ambitionnent les récompenses qui viennent de l’autre côté de la mer.

Jean-Claude. — Vous avez bien raison, et quant à moi, je ne voudrais pas faire borner ma terre par un arpenteur que mon voisin paierait.

Quenoche. — Mais si c’était un honnête arpenteur ?

Jean-Claude. — Honnête tant que tu voudras ! Il tirerait toujours la chaîne un peu plus raide sur ma terre que sur celle du payeur, et en regardant par sa lunette, l’œil lui clignoterait plutôt de son côté que du mien.

Quenoche. — Vous avez qu’à voir ! C’est pourtant vrai que chaque métier a ses frimes. C’est comme moi l’autre jour. Tu sais que ma femme est malade. Elle a des maux d’estomac. On lui a fait toutes sortes de remèdes imaginables, on l’a frottée avec de la graisse d’oie ; on lui a fait faire neuf fois le tour de la chambre à reculons ; on lui a mis, sous votre respect, du fumier de vache sous son oreiller ; on lui a coupé les cheveux dans le décroissant de la lune, et on les a mis dans un sac de peau d’agneau noir mort-né, et elle a porté ça sur le creux de l’estomac pendant sept jours et quatorze nuits : eh bien ! rien ne faisait. À la fin je suis allé voir le docteur. Il m’a dit de mettre un peu de thé dans son lait. Le thé ! C’est pas un remède ! Mais enfin pour contenter ma bonne femme qui a confiance au docteur, je suis allé chez le groceur chercher un quarteron de thé. Ils vendent ça bien cher. J’ai marchandé tant que j’ai pu ; mais enfin comme c’est pour ma bonne femme, j’ai consenti à condition qu’il rabattrait un sou, ce qu’il a fait. Il s’est mis à peser mon thé sur une grosse feuille de papier par petites pincées, et comme la balance ne tombait pas, le groceur s’est mis à tousser, mais à tousser, c’est terrible, sur le côté de mon thé, et comme ça fit trébucher la balance, il se dépêcha à plier le papier en paquet. Holà ! que je lui dis, camarade, il paraît que si le thé est bon pour l’estomac, il est bien mauvais pour le rhume, rien qu’à le sentir. Que voulez-vous dire ? qu’il me dit. — Que je voudrais bien peser mon thé sans papier dessous et sans tousser dessus. — Oh ! oh ! qu’il me dit, comme vous voudrez. Il l’a fait, et j’ai gagné au moins six grosses pincées de thé.

François. — Et la toux du groceur s’est elle passée ?

Quenoche. — Du coup.

Bonsens. — Eh ! mes amis, si on guettait les affaires publiques comme Quenoche a fait de ce marchand, nous aurions plus souvent bon poids et mesure juste.

En ce moment trois hommes, deux femmes et un petit garçon, en habits de voyage, entrent, et au milieu d’une foule de salutations de bienvenue, de questions et de poignées de mains, viennent prendre place autour du poêle presque rouge.

Jacqueline, — tout en portant les manteaux et les chapeaux des femmes dans la chambre à coucher, grommelle entre ses dents : — Eh ! mon Dieu ! ce n’est jamais fini dans cette maison. On sait quand on se lève, mais on ne sait pas quand on se couche ; et je suis sûre que mon frère va inviter tout ce monde-là à passer la nuit chez nous. Heureusement qu’on a fait le grand bredâ cette semaine, et que les rideaux et les franges des couvrepieds ont été blanchis et repassés. Oh ! la Scholastique et la Monique auront beau regarder partout, dans les armoires et sous les lits… Je les mets bien au défi de trouver un grain de poussière. Mais enfin, c’est bien fatigant de toujours laver et frotter ; et de ne pouvoir garder sa maison propre et soignée, sans que quelqu’un vienne tout bouleverser. Puis revenant dans la chambre d’entrée qui sert aussi de cuisine, elle reprend un air souriant : — Eh ! chère Monique, et toi ma bonne Scholastique, d’où venez-vous donc à ces heures et par des chemins pareils ? J’espère que vous allez passer la nuit ici. On va vous faire une bonne tasse de thé chaud et mettre vos chevaux dans l’étable. Vous savez, c’est de bon cœur. On n’a pas grand’chose à vous offrir, mais enfin à la guerre comme à la guerre. Si vous nous aviez fait avertir, on…

Scholastique. — Merci bien, mais…

Monique. — En vous remerciant ; mais il faut que je me rende, les enfants…

Scholastique. — Eh ! moi aussi ; vous savez, j’ai ma petite dernière qui…

Monique. — Oh c’est sans cérémonie. Il faut vous dire que nous venons de Montréal où nous avons été voir pendre Barreau[2]. Nous sommes partis de la maison hier soir à minuit. Nous avons été sur nos jambes et en voiture toute la journée ; et je vous assure que j’ai hâte de me reposer.

Quenoche. — Comment ? vous avez été voir pendre Barreau, c’était-il bien beau ? Il me semble que j’aurais peur de voir comme ça mourir un homme. Je n’en dormirais pas de huit jours. Rien que d’y penser, il me semble que ça m’étrangle et que le cœur me serre.

Androche. — Je vous dirai bien que je ne serais pas allé voir ça ; mais vous savez, les femmes sont curieuses, et puis nous avons le petit Toine, notre garçon. J’étais bien aise de lui montrer ça pour que ça lui serve d’exemple.

Bonsens, branlant la tête. — Je ne sais pas si j’ai raison ; mais je ne crois pas qu’un exemple comme ça fasse grand bien. On s’habitue bien plus vite à ces choses-là, et elles font plus d’effet quand on y pense que quand on les voit. Voyons, petit Toine, as-tu eu bien peur de tout ça ?

Petit Toine. — Oh non, monsieur Bonsens. D’abord il y avait tant de monde qui me poussait, qui m’écrasait, qui me marchait sur les pieds, que je ne pouvais pas voir grand’chose. Mais papa m’a pris sur ses épaules et j’ai tout vu. Ce qu’il y avait de plus terrible, c’est quand on a entendu la cloche de la prison. Mais après ça, c’était bien beau. Les prêtres et puis les bonne religieuses… Mais Barreau, c’est un homme comme un autre. Quand il a tombé, il n’a pas fait un cri. En revenant, nous avons arrêté chez Jérémie du chemin de Chambly. Son petit garçon pleurait, parceque son père n’avait pas voulu le laisser aller voir l’exécution ; alors je suis allé dans la grange, et pour lui montrer comme ça se faisait, j’ai pendu un chat. Mais il a gigoté, c’est terrible.

Bonsens. — Et avant cela, petit Toine, avais-tu pendu un chat ?

Petit Toine. — Oh ! non ; ça m’aurait fait trop de peine.

Bonsens. — Voyez-vous Androche, l’effet de cet exemple ?

Androche. — Seriez-vous contre la peine de mort, M. Bonsens ? Il n’y a que les rouges qui…

Bonsens. — Tant que la loi sera telle qu’elle est, il faudra bien l’exécuter ; mais je crois qu’il viendra un temps où tout le monde sera d’accord sur l’inutilité et la cruauté de cette punition. Le commandement de Dieu est bien clair et bien net. Il dit : tu ne tueras point. Il ne dit pas : tu tueras un homme qui a fait un faux ; on a pendu pour cela. Il ne dit pas : tu tueras un homme qui a volé un mouton ; on a pendu pour cela. Il ne dit pas : tu tueras celui qui en aura tué un autre, et il n’a pas même tué Caïn qui avait tué son frère. Il a voulu lui laisser le temps de voir combien son crime avait été grand. Mais pour tout comprendre, il faut du temps et si nous ne voyons pas cela, ceux qui viendront après nous penseront que nous étions bien sévères.

François. — Seriez-vous contre la peine de mort, monsieur Bonsens ? On dit que les gazettes à bons principes sont pour, et les autres contre.

Bonsens. — Tenez, mes amis, je vais vous dire franchement ce que je pense là-dessus. D’abord, il n’y a pas dans notre pays, heureusement, assez de meurtriers pour qu’il vaille beaucoup la peine de se tourmenter, de se quereller, de se vouer les uns les autres à l’enfer pour la punition à leur infliger. Il me semble qu’on pourrait s’occuper un peu plus du sort des honnêtes gens, et laisser celui de malfaiteurs pour une époque plus favorable. Il y a des grands pays qui s’occupent de cette question d’une manière pratique. Quand ils auront fait une assez longue expérience de la chose, nous pourrons les imiter sans courir le risque terrible d’avoir peut-être à ré-infliger la peine capitale après l’avoir abolie. Chaque chose à son temps ; et avec les progrès de l’esprit humain et des idées véritablement chrétiennes, on finit par regarder comme tout naturel ce qui plus tôt eût été considéré comme monstrueux.

Quenoche. — Vous avez qu’à voir ! En voilà des idées croches ! avec votre permission, vous me permettrez de ne pas croire ça. Ce qui est juste est toujours juste ; sans ça, comment saurait-on quand une chose est juste ou injuste ?

Bonsens. — Ce que tu dis-là, Quenoche mon ami, n’est pas bête du tout. Je vais tâcher de te faire comprendre la chose comme je la comprends moi-même, et cela tout simplement en te disant ce que l’on faisait il n’y a pas encore bien longtemps. Quand un homme était accusé d’un crime, on le mettait à la torture pour le lui faire avouer. Cela s’est fait en France il n’y a pas plus de cent ans.

Jean-Claude. — Et que lui faisait-on pour cela ? Je suppose qu’on lui demandait toutes sortes de choses pour l’embarrasser, pour l’entortiller, et qu’on appelait ça le torturer de questions ?

Bonsens. — Oh ! ce n’était pas si doux que cela. Tu vas voir. On emmenait l’accusé dans une cave noire et profonde où il y avait des crochets, des cordes, des poulies, des marteaux, des forges pour faire rougir des pinces, pour faire fondre du plomb.

François. — Et pourquoi faire, toutes ces mécaniques-là ?

Bonsens. — Attends un peu. Il y avait une table où s’asseyaient un greffier et plusieurs juges, tous gens qui, sans doute, étaient persuadés, que ce qu’ils allaient faire était parfaitement juste, puisqu’ils étaient officier de justice. Ils demandaient à l’accusé d’une manière solennelle s’il était coupable. S’il répondait oui, son affaire était claire. Il était de suite condamné à être pendu, ou écartelé, ou roué vif ou brûlé, selon le crime. Dans ce tems-là, voyez-vous, il y avait une grande variété de peines capitales. La mort se donnait avec variations, au grand plaisir des foules ignorantes et abruties.

Quenoche. — Mais si l’accusé n’était pas coupable et répondait non, alors je suppose qu’on avait la cruauté de le condamner à travailler toute sa vie avec les cordes, les marteaux, les scies ou les pinces, selon son métier ?

Bonsens. — Non, Quenoche. Sur un signe du premier juge, deux ou trois bourreaux s’emparaient du prisonnier, le liaient sur une table, lui plaçaient les pieds entre deux planches serrées par des liens de fer, plaçaient entre les pieds des coins de bois franc, et frappaient un coup de marteau. Le malheureux poussait un cri. On lui demandait alors s’il était coupable ; s’il répondait non, on donnait un second coup ; les os craquaient ; et l’on continuait jusqu’à ce que les pieds fussent complètement écrasés, ou qu’il eût avoué le crime qu’il n’avait peut-être pas commis.

Quenoche. — Vous avez qu’à voir ! C’est abominable, ce que vous dites-là, monsieur Bonsens. Mais enfin on relâchait sans doute le malheureux.

Bonsens. — Oh ! pas encore ! La justice du bon vieux temps n’était pas si douce que toi, va. On soignait le malheureux qui souvent était épuisé et perdait connaissance ; et quand il était suffisamment rétabli, on recommençait la torture et l’on employait les grands moyens. On lui versait du plomb fondu goutte à goutte sur le corps ; on le suspendait par les doigts au moyen de petites cordes ; on lui entonnait dans la gorge des seaux d’eau glacée ; enfin on déployait pour le tourmenter presqu’autant de génie qu’on en met aujourd’hui à inventer des chemins de fer, des moulins, des instruments d’agriculture.

Petit Toine. — Oh ! que ça devait être beau à voir, tout ça ! Ça devait être bien plus curieux que la pendrioche.

Quenoche. — Veux-tu te taire, petit monstre. Tenez, monsieur Bonsens, vous me faites frémir. Tenez, je suis tout en nage ! Il me semble que les genoux me craquent et que j’ai du plomb dans le gosier. Auriez-vous pas un petit coup de wisky à me donner pour me remettre ? mais que faisaient enfin du prisonnier ces brigands de juges ?

Bonsens. — Si l’accusé finissait, à force de douleur, par avouer, ils le condamnaient à mort puisqu’ils le considéraient comme coupable. S’il n’avouait pas, ils le condamnaient à mort comme obstiné, et ils tranquillisaient leur conscience en se disant que si le prisonnier n’avait pas commis le crime porté contre lui, il pouvait bien en avoir commis d’autres plus graves. Les bourreaux et les juges croyaient alors avoir rempli fidèlement leur devoir et avoir été justes. C’était la loi.

Quenoche. — Vous avez qu’à voir ! Je commence à vous comprendre, M. Bonsens. En effet, ce que l’on regarde aujourd’hui comme juste peut-être vu comme atroce demain. Mais ces affreuses cruautés devaient, il me semble, soulever le dégoût et l’indignation des honnêtes gens, des bons cœurs.

Bonsens. — Sans doute. Mais il y avait alors, comme de tout temps je pense, des gens peut-être honnêtes au fond, mais à vues étroites ou intéressées qui croient que l’humanité ne peut faire un pas sans tomber dans un abîme. Il y a eu de tout temps des conservateurs qui ont appelé révolutionnaires et gens dangereux pour la société ceux qui voulaient adoucir les mœurs, et diminuer les différends qui séparent les hommes. Les premiers qui ont écrit ou parlé contre la torture, dont la seule idée nous révolte aujourd’hui, furent traités de visionnaires, de gens sans principes qui voulaient renverser l’ordre établi. Les conservateurs de l’ancien empire romain ont de même envoyé aux supplices les plus épouvantables, livré aux bêtes féroces par milliers, les premiers chrétiens qui se réunissaient en secret pour se communiquer la bonne nouvelle que les hommes étaient tous frères, que les pauvres étaient les enfants de Dieu, qu’il fallait aimer son prochain comme soi-même, se secourir mutuellement ; maximes chrétiennes qui ne faisaient pas l’affaire de ces grands conquérants d’alors qui tenaient dans l’esclavage tous ceux qui étaient trop faibles pour leur résister. Mais en fait de justice, l’humanité chrétienne a fait bien d’autres progrès. Autrefois on brûlait tous ceux qu’on ne comprenait pas. Ainsi on condamnait à mort pour magie et sortilège des gens qui probablement faisaient quelques-uns de ces tours qu’on voit aujourd’hui dans les cirques. À présent on se contente d’en rire, et on leur pardonne de bon cœur de nous attraper notre argent.

François. — Tout ça est bel et bon ; mais avec tous vos progrès il y a encore bien des abus. Par exemple, allez-vous me dire qu’il ne faudrait pas punir le grand Jacques le quêteux, qui, l’autre jour, a menacé ma femme de lui jeter un sort, si elle ne lui donnait pas la charité. Je ne dis pas qu’on devrait lui arracher les membres pour ça, mais on devrait pouvoir le punir.

Bonsens. — Eh ! mon pauvre ami ! Si grand Jacques avait le pouvoir de jeter des sorts à ta femme, il en jetterait aux juges, aux avocats, aux geôliers, et il se sauverait de la prison. Mais crois moi, les jeteurs de sorts diminuent tous les jours, et quand l’ignorance aura disparu du monde, on n’en verra plus. Si grand Jacques vient encore te demander poliment un morceau de pain, donne-le lui de bon cœur, car, après tout, c’est bien triste d’en être réduit là ; mais s’il menace montre lui un bon bâton, et je t’assure qu’il sortira avec ses sorts et que tu ne le verras plus. Tu pourras donner le superflu de ton pain à quelque vieillard infirme, à quelque pauvre père de famille trop timide pour quêter. C’est le meilleur moyen que je connaisse de chasser les sorts, et de punir les mauvais pauvres. Les idées sur la justice sont tellement changées aujourd’hui, que loin de torturer les criminels pour leur tirer des aveux, on ne leur fait plus même de question sans les prévenir auparavant qu’ils ne sont pas obligés d’y répondre. Il en sera donc peut-être de même pour la peine de mort. On a fait jadis le procès d’un cochon qui avait dévoré un enfant, et il a été brûlé en place publique. Qui voudrait faire pareille chose de nos jours ?

Quenoche. — C’est-il possible que nos grands grand pères étaient si cruels et si fous que cela ? Je croyais, moi, que le monde devenait plus méchant de jour en jour.

Bonsens. — Il y en a qui le disent ; mais ceux là n’ont pas examiné comme il faut les choses. La lumière, le travail, la liberté, l’aisance rendent les hommes meilleurs. Je vous le prouverai quelque jour.

Androche. — Vous pourriez bien avoir raison ; mais à propos, à Montréal, on parle beaucoup de faignans et de confédération, et de fortifications : que pensez-vous de tout cela ?

Bonsens. — Tenez, il est trop tard pour ce soir ; revenez me voir un de ces jours, je vous dirai tout ce que j’en sais.

  1. Tribune placée en dehors des églises de la campagne et d’où s’annoncent les ventes et autres objets d’un intérêt général.
  2. Exécution de Stanislas Barreau en 1865 (note de Wikisource)