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Les Travaux historiques de M. Mignet
Revue des Deux Mondes3e période, tome 10 (p. 787-826).
LES
TRAVAUX HISTORIQUES
DE M. MIGNET

UN NOUVEAU FRAGMENT DE L'HISTOIRE DU XVIe SIECLE

Rivalité de François Ier et de Charles-Quint, par M. Mignet, 2 vol., Paris 1875.


I

Quand on embrasse l’ensemble des travaux historiques qui remplissent depuis plus de cinquante ans la carrière de M. Mignet, on s’aperçoit que l’attention de l’illustre maître s’est concentrée principalement sur deux grandes époques de l’histoire moderne, le XVIe siècle et la révolution française. En 1822, M. Mignet, tout jeune encore, publie son Essai sur les institutions de saint Louis, où s’annonce un penseur du premier ordre ; une quinzaine d’années plus tard, il lit à l’Académie des Sciences morales et politiques deux importans mémoires, le premier sur la conversion de la Germanie barbare au christianisme, le second sur la formation territoriale et politique de la France depuis le XIe siècle jusqu’aux dernières années du XVe ; enfin de 1835 à 1842, poursuivant sa vaste enquête sur les négociations relatives à la succession d’Espagne, il y trouve l’occasion d’un jugement définitif sur la politique extérieure de Louis XIV ; mettez à part les quatre ouvrages que nous venons de rappeler, tous les autres écrits signés du nom de M. Mignet se rapportent à ces deux sujets également dignes des recherches de l’historien et des méditations de l’homme d’état, l’histoire de la révolution et l’histoire du siècle de la réforme.

C’est au milieu des luttes de la restauration que les destinées de la révolution française attirèrent la pensée de M. Mignet. Dès l’année 1824, il publiait les deux volumes où le chaos des temps révolutionnaires, soumis, pour ainsi dire, à une intelligence aussi précise que forte, se débrouillait à la lumière d’une logique supérieure et présentait un sens à la philosophie de l’histoire. C’est là un de ces livres qui une fois exécutés sont comme une richesse acquise au patrimoine public : ϰτῆμα εἰς αἰεί (ktêma eis aiei). Discutés, contestés, peu importe, ils gardent imperturbablement leur physionomie première ; la forme, comme le fond, en est arrêtée pour toujours. M. Mignet lui-même ne pouvait rien ajouter à cette interprétation magistrale des événemens qui ont renouvelé le monde ; il ne pouvait que reprendre le sujet en détail, et, après avoir établi la loi générale des faits, exposer le rôle particulier des hommes. Tel est précisément l’intérêt de ces belles études que l’historien de la révolution a consacrées à un certain nombre de personnages, acteurs dans ce terrible drame, et tour à tour, suivant les péripéties de l’action, témoins à charge ou à décharge. En retraçant d’une main sûre tant de figures diverses, — Sieyès, Talleyrand, Rœderer, Daunou, Merlin, Destutt de Tracy, Siméon, Bignon, Droz, Cabanis, et bien d’autres encore, car cette merveilleuse galerie de portraits s’enrichit sans cesse sous nos yeux, — M. Mignet n’a jamais négligé une occasion de peindre les destinées individuelles au milieu des catastrophes publiques. C’est même là, on peut le dire, toute sa philosophie de l’histoire. Bossuet a écrit magnifiquement : « il n’y a pas de puissance humaine qui ne serve malgré elle à d’autres desseins que les siens. Dieu seul sait tout réduire à sa volonté. C’est pourquoi tout est surprenant à ne considérer que les causes particulières, et néanmoins tout s’avance avec une suite réglée. » De même, à propos des courans qui à de certains jours emportent l’humanité, M. Mignet, reproduisant une pensée analogue, l’a exprimée en ces termes : « Les hommes font les choses profondes avec ignorance. Dieu, dont ils sont les instrumens, dépose moins souvent ses desseins dans leur esprit que dans leur situation. Il se sert de leurs passions pour les accomplir. » Ainsi chercher d’une part à expliquer les grands courans, c’est-à-dire à entrevoir les desseins de la Providence, d’autre part connaître et juger les hommes dans le rôle particulier que les circonstances leur assignent, telle est la double tâche de l’historien. M. Mignet, dans son Histoire de la révolution française, s’était efforcé de satisfaire à la première de ces conditions ; il a satisfait à la seconde depuis une trentaine d’années, chaque fois qu’il a interrogé la vie des hommes mêlés de près ou de loin aux péripéties du drame. Il n’était pas même nécessaire que ces hommes fussent au premier rang par le pouvoir ou le génie. Souvent, chez tel acteur de troisième ou de quatrième ordre, M. Mignet a découvert des choses qui l’ont obligé de revenir sur ses premiers jugemens, et comme c’est le cœur le plus noble, la pensée la plus sereine, on l’a vu rectifier dans le détail de ses portraits ce qui n’était pas tout à fait conforme à la justice dans l’ordonnance de son tableau. C’est ainsi par exemple que l’étude sur le comte Siméon renferme une appréciation du 18 fructidor et du 18 brumaire assez différente de celle que nous donne l’Histoire de la révolution française ; plus sévère pour les proscriptions de fructidor, il s’y montre plus bienveillant et plus juste pour les œuvres réparatrices du consulat.

A peu près vers le temps où M. Mignet, par cette œuvre de maître, s’emparait du domaine de la révolution, l’étude du siècle de la réforme allumait en lui des ambitions généreuses, il concevait l’idée d’une vaste composition où revivraient les ardeurs, les passions, les luttes de cette tumultueuse époque. Les contrastes du XVIe siècle tentaient cet esprit appliqué à la recherche des lois supérieures. Ayant réussi du premier coup à introduire l’ordre et la clarté dans les ténèbres sanglantes de 93, il éprouvait le désir de se mesurer avec cet autre athlète, d’expliquer et déjuger cette autre révolution, de faire apparaître la logique lumineuse des principes à travers tant d’incohérences et tant de fureurs. Seulement, dans ce nouveau domaine, il comprit qu’il devait suivre une marche différente. En traitant de la révolution française, son premier soin avait dû être de démêler les idées et les faits, de marquer un enchaînement suivi là où bien des esprits n’apercevaient qu’une confusion épouvantable, en un mot de donner à la fois le récit et la synthèse, l’histoire et la philosophie des événemens. La peinture du XVIe siècle exigeait, non pas une philosophie moins précise, mais une exposition moins concentrée. La révolution française forme un tout, le XVIe siècle est rempli d’épisodes qui réclament chacun pour sa part une étude opiniâtre. C’est par une application obstinée que M. Mignet a pu résumer si fortement ses recherches sur l’établissement de la réforme à Genève. Que d’autres épisodes dans le cycle immense du XVIe siècle ! La renaissance des lettres antiques, la rupture de l’unité spirituelle du moyen âge, chacune des nations européennes se dégageant de la communauté indistincte de l’enfance et devenant une personne, la religion de l’Évangile appelée désormais à se plier au génie de chaque peuple pour mieux prouver sa mission divine, le christianisme français aussi différent du christianisme espagnol que du christianisme germanique, la diversité pourtant ayant besoin de l’unité, l’unité ne pouvant, sous peine de déchéance, se passer de la diversité, — que de phénomènes extraordinaires ! quelles questions de vie et de mort ! Toutes ces agitations, jusque-là inconnues, c’est le XVIe siècle qui les a introduites dans le monde. Aux prises avec de tels problèmes, la chrétienté se divise ; chacun, selon les circonstances de sa destinée, suit le mouvement ou résiste ; de là les déchiremens, les haines, les violences, les guerres d’extermination. A ces troubles de la foi, ajoutez les commotions politiques, la formation des grands états, les dernières puissances féodales essayant de lutter contre l’autorité croissante des monarchies, les intrigues de l’ambition mêlées aux passions du fanatisme, les crimes d’état déguisés en crimes de religion. Du midi au nord, de l’est à l’ouest, la crise formidable éclate sous les aspects les plus divers. Il faut la suivre en Italie, en Allemagne, en Suisse, en Angleterre, en Ecosse, en Espagne et jusqu’au fond de la Turquie, sans oublier que tout ce qui se passe à Rome ou à Londres, à Francfort ou à Vienne, à Genève ou à Madrid, a son contre-coup dans notre France.

Les épisodes de ce drame du XVIe siècle, qui sont eux-mêmes de grands sujets d’histoire, veulent être interrogés l’un après l’autre avec une attention particulière. C’est ce qu’a entrepris M. Mignet. A mesure que des documens inédits lui en fournissaient l’occasion, il a retracé l’un de ces épisodes. Ainsi ont paru tour à tour le mémoire sur l’établissement de la réforme à Genève, l’histoire de Marie Stuart, le récit des aventures d’Antonio Perez et de Philippe II, le tableau des dernières années de Charles-Quint, son abdication, son séjour et sa mort au monastère de Yuste. Les deux volumes que M. Mignet vient de publier, et dont une grande partie avait d’abord paru ici même, composent un nouveau fragment de cette histoire du XVIe siècle. Est-il besoin d’ajouter que des fragmens comme ceux-là sont des œuvres qui se suffisent à elles-mêmes ? Que M. Mignet ait le temps d’élever ce monument ou qu’il laisse son œuvre inachevée, l’ouvrage intitulé Rivalité de François Ier et de Charles-Quint conservera toujours sa valeur propre, indépendamment de la place qu’il occupe dans le plan général de l’édifice.

Je voudrais même signaler en ces doctes pages un mérite dont je suis singulièrement frappé. La science de M. Mignet est si exacte, sa marche si assurée, son langage si ferme, sa conscience d’historien est si bien en garde contre les moindres surprises de l’imagination, qu’on est disposé à l’accuser de froideur. Assurément, c’est un dessinateur bien plus qu’un coloriste, et aujourd’hui que nous abusons de la couleur, il peut bien sembler que ce sévère pinceau ne convienne pas toujours à la peinture d’une époque aussi passionnée. Cependant n’y a-t-il que la couleur pour exprimer les tragiques aventures du XVIe siècle ? Faut-il absolument l’imagination d’un Michelet pour reproduire cette vie tumultueuse et ces luttes à outrance ? L’art a des procédés sans nombre ; tout artiste a le sien, et, s’il atteint son but, il est vainqueur. Où l’un réussit par la flamme qui se déploie, l’autre réussit par le feu qui se concentre. Celui-ci a besoin de lumière et d’ombre violemment heurtées pour réaliser l’effet qu’il a conçu ; celui-là se contente des tons les plus unis, à la condition que son dessin ait une âme. Vous voulez mettre le drame dans la passion, dans les gestes et les cris de vos héros ? Fort bien, si vous savez par là vous emparer du lecteur. Aux œuvres d’art, le succès justifie tout. Permettez seulement que l’art puisse être compris et le succès obtenu au moyen d’une méthode différente. Vous êtes un poète lyrique, un autre sera un narrateur dont un poète dramatique envierait le scenario. Il construira solidement son œuvre, il en enchaînera vigoureusement toutes les parties, et de scène en scène, d’acte en acte, par le seul secours de cette concentration puissante, il vous conduira au but qu’il s’est proposé, vous laissant dans l’esprit une image qui ne s’effacera point.

Telle est l’impression que produit le dernier ouvrage de M. Mignet, ce nouveau fragment de l’histoire du XVIe siècle. L’auteur a volontairement circonscrit son sujet. Il n’écrit pas l’histoire complète de François Ier, il n’écrit pas l’histoire complète de Charles-Quint ; il veut raconter le duel des deux monarques, ce grand duel qui a duré un quart de siècle et causé tant de maux à la France. La rivalité de François Ier et de Charles-Quint ne remplit pas à elle seule les vingt-cinq années qui en marquent la durée historique ; à travers les péripéties de la lutte, bien des événemens se produisent en France comme en Allemagne, et il n’en faudrait négliger aucun pour retracer dans son entier le développement de ces deux règnes. M. Mignet les néglige de parti-pris. Il ne s’arrête pas à ce qui concerne les commencemens de la réforme sur notre sol, les progrès de la renaissance, l’épanouissement des arts, il écarte à dessein toutes ces choses si bien faites pour tenter sa plume et provoquer ses jugemens ; un seul point l’attire, la rivalité de François Ier et de Charles-Quint, c’est-à-dire l’étude approfondie des événemens politiques et militaires produits par cette rivalité. Il ne conduit même pas l’histoire de cette lutte jusqu’à l’heure où le traité de Crépy vient y mettre fin en 1544 ; il s’arrête en 1530 vau traité de Cambrai. De l’élection impériale au traité de Cambrai, de 1519 à 1530, ces onze années suffisent au tableau qu’il a conçu.

Pourquoi donc M. Mignet ne donne-t-il que la moitié de ce grand sujet, la rivalité du roi de France et de l’empereur d’Allemagne ? Est-ce seulement pour avoir le loisir d’étudier à fond et dans le plus grand détail les événemens de cette période ? Lui, qui excellait naguère à résumer en quelques pages des années aussi pleines que des siècles, a-t-il voulu cette fois donner l’exemple du récit amplement développé, studieusement détaillé, du récit qui s’applique à ne rien omettre et à faire tout valoir ? Oui, sans doute ; il y a pourtant, si je ne me trompe, autre chose encore que ce désir dans le choix du plan auquel s’est arrêté M. Mignet. Ces onze années, telles qu’il les a vues et reproduites, composent une sorte de drame à la Shakspeare. En lisant les deux volumes que l’auteur y consacre, on pense à ces chroniques où le poète fait revivre une période de l’histoire d’Angleterre. Je ne parle ni du style ni de la couleur, je parle de l’arrangement dramatique. C’est un drame que ce livre ; on y voit un prologue, une vive et impétueuse entrée de jeu, des complications émouvantes, des épisodes aussi variés que terribles, des batailles, une conspiration, la défaite et la captivité d’un roi, des enfans de France gardés sous les verrous par des geôliers féroces, et, bien que l’auteur soit aussi attentif à éviter l’effet que d’autres mettent d’ardeur à le poursuivre, il est impossible de ne pas admirer l’art qui a présidé à l’emploi de ces matériaux.

Voilà ce que je voudrais montrer à propos de la Rivalité de François Ier et de Charles-Quint. Assez d’autres ont vanté la haute sagesse de M. Mignet, la gravité de son style, l’élévation et la rectitude de sa pensée ; il me paraît juste autant qu’il est nouveau de signaler dans la plus récente de ses œuvres quelque chose d’analogue à ces grands drames historiques où les théâtres étrangers ont représenté toute une phase de la vie d’une nation. Lorsque Shakspeare écrivait ses hardies chroniques dramatiques, le Roi Jean, le Roi Richard II, le Roi Henry V, le Roi Richard III, le Roi Henry VIII, lorsqu’il composait les deux parties du Roi Henry IV et les trois parties du Roi Henry VI, assurément il faisait d’abord œuvre de poète ; on ne saurait dire pourtant que de telles pages ne puissent être aussi réclamées par l’histoire. M. Mignet, historien par-dessus tout, historien sévère et scrupuleusement exact, a disposé de telle sorte sa Rivalité de François Ier et de Charles-Quint, que la poésie dramatique, en y regardant de près, y reconnaîtra sans peine quelque chose de son inspiration et de son art. C’est la philosophie des événemens passés, c’est du moins une sorte de géométrie politique et morale qui fait l’originalité du livre de M. Mignet sur la révolution française ; les ouvrages qu’il a consacrés au XVIe siècle, et parmi eux au premier rang la Rivalité de François Ier et de Charles-Quint, se recommandent par l’intérêt soutenu d’une action où les destinées royales expliquent les destinées des peuples.


II

Le prologue du drame, c’est l’introduction dans laquelle M. Mignet rappelle et apprécie les guerres d’Italie sous Charles VIII et Louis XII. Sans ces premières scènes, comment comprendre tout ce qui va suivre ? C’est le duché de Milan qui a été la cause principale et le principal théâtre des luttes de François Ier et de Charles-Quint. Cette terre d’Italie a été comme une enchanteresse pour François Ier. A l’heure la plus sombre de son règne, en 1523, quand la France est menacée d’une triple invasion, c’est vers le Milanais qu’il tourne les yeux, c’est le Milanais qu’il est impatient de reconquérir. Il faut donc savoir par quelles circonstances Charles VIII et Louis XII ont légué à leur successeur ces tentations irrésistibles, vraie folie d’amour qui ne connaît point d’obstacles. Nous autres historiens littéraires, quand nous étudions cette période des guerres d’Italie, nous remarquons surtout ce que la culture française y a gagné. Nous comparons l’Italie et la France à la veille de ces singulières aventures, et, sans trop nous inquiéter du jugement que la politique en porte, nous applaudissons à un choc d’où la flamme a jailli. Voici deux souverains qui achèvent de régner à peu près vers la même époque, leur mort n’est séparée que par un intervalle de neuf ans. L’un est le roi d’un grand royaume, l’autre est le chef d’une petite république. Ai-je besoin dénommer Louis XI et Laurent de Médicis ? Louis XI meurt en 1483, Laurent de Médicis en 1492. Eh bien ! comparez la culture intellectuelle que représentent ces deux noms. Ici, dans la France de Louis XI, le moyen âge est mort et le monde nouveau n’est pas encore né. La grande affaire, c’est de consolider le trône, d’affermir l’unité politique. Point de loisirs pour les choses de l’esprit et de l’art, point de grandes œuvres, point de victoires. Toute la poésie du temps est représentée par Villon. La langue se débrouille lentement, péniblement. En un mot, tandis que la politique travaille, l’esprit littéraire se traîne entre le moyen âge qui n’est plus et l’avenir qu’on ne soupçonne pas encore. Heure triste, heure douteuse, ce n’est ni le jour ni la nuit, ni la vie ni la mort. Maintenant passez les Alpes : quelle richesse de sève ! quelle ardeur créatrice ! Ces monumens, ces églises, ces palais, ont été construits hier par des maîtres qui inspireront Michel-Ange, un Ghiberti, un Brunelleschi ! L’ivresse du beau a saisi tout un peuple. Le souffle de l’antiquité l’anime d’une vie nouvelle. Brillant, ingénieux, avide, il s’intéresse aux découvertes des savans, aux créations des artistes, aux fantaisies des poètes. La langue que parle ce peuple n’est pas une langue incertaine encore, comme celle dont la guerre de cent ans a interrompu chez nous la floraison charmante, c’est une langue consacrée par d’impérissables chefs-d’œuvre, la langue de Dante, de Pétrarque, de Boccace ; elle est aussi belle qu’elle peut jamais le devenir. Ainsi France de Louis XI, Italie de Médicis, voilà deux mondes tout différens à la fin du XVe siècle. Eh bien ! ces deux mondes vont être tout à coup rapprochés, confrontés, comment ? Par les guerres de Charles VIII et de Louis XII. Et qui en profitera le plus, de ces guerres si follement entreprises, si follement conduites ? La France, malgré ses défaites.

Historiens de la culture générale, surtout historiens des lettres et des arts, voilà ce qui nous frappe à première vue. Sans doute Pétrarque, Boccace, Dante lui-même, avaient emprunté beaucoup à notre France du XIIe siècle, du XIIIe siècle, si active et si riche, mais le moyen âge avait vieilli, le moyen âge allait mourir, l’esprit du XVe siècle s’endormait dans l’insignifiance et le radotage. Il fallait un éclair pour dissiper ce crépuscule ; l’éclair, ce fut la vision soudaine de cette éblouissante Italie. Je n’ouvre pas un poète français de cette période, même le plus faible, sans voir apparaître comme un modèle ou comme un reproche ces grands noms italiens : Pétrarque, Boccace, Dante Alighieri. Il y a là des sentimens qui reviennent sans cesse. Tantôt on regrette de ne pas posséder en France un maître à leur opposer, tantôt on tâche de se persuader que la France du XIVe et du XVe siècle n’est pas inférieure à la patrie de Dante. Ici Jean Bouchet, traçant le panégyrique du duc de La Trémouille, évoque Pétrarque, seul digne d’un tel sujet :

Sors du tombeau, noble orateur Pétrarque,
Qui des Toscans fus l’écrivain monarque !


Ici le poète Jean Le Maire de Belges, maître de Clément Marot, dans un livre intitulé la Concorde des deux langages, compare Jean de Meung à Dante, le Roman de la Rose à la Divine Comédie, et savez-vous quels poètes il oppose à Boccace, à Pétrarque ? Les plus médiocres des rimeurs, Guillaume Crétin et Meschinet. Naïve préoccupation ! peut-être aussi aiguillon nécessaire ! Pour se tenir en haleine, il est bon de regarder au dehors. A ne pas changer d’horizon, l’esprit finit pas s’engourdir. Les guerres d’Italie nous dégourdissent, et soixante ans plus tard, quand le Tasse vient en France, il tient à honneur de se faire présenter au roi des poètes français, Pierre de Ronsard, gentilhomme vendômois. Ce réveil des lettres françaises après la torpeur du XVe siècle, ce jour nouveau qui se lève et que suivront des mois, des années, des siècles de gloire, à qui le devons-nous ? Aux guerres d’Italie ; elles en furent du moins l’occasion première et le premier signal. On les appelle des guerres insensées quand on se souvient de quelle manière elles furent entreprises, nous trouvons qu’elles sont fécondes en songeant aux résultats qu’elles ont produits, et que ne pouvaient prévoir ni Charles VIII, ni Louis XII, ni même François Ier.

A ce point de vue, il semble qu’il y ait eu là quelque chose de providentiel. Les hommes disparaissent ; on entrevoit l’ordre divin qui préside aux destinées du monde. Ce fut l’opinion des hommes d’état les plus graves, qui, ne comprenant rien à ces escapades, heureuses d’abord et triomphantes, y signalent une intervention de la volonté suprême. Philippe de Commines commence son récit de l’expédition de Charles VIII en déclarant que la main de Dieu est manifeste dans cette histoire. Ce roi de vingt-deux ans, dépourvu de sens, dépourvu d’argent, et qui vient de saillir du nid (c’est Commines qui parle) [1], quitte la France et va se jeter au milieu des riches cités italiennes, pleines d’or, pourvues de sages hommes et de bons capitaines. Vainement les personnages les plus expérimentés du royaume essaient-ils de l’arrêter, vainement lui parle-t-on de ce qu’il y a encore à faire pour assurer nos frontières du nord et chasser l’Anglais de nos rivages, il part entraîné par des fous, il part sans plan, sans dessein, sans autre politique au moins que son rêve de l’empire d’Orient. Quelle folie ! pense le grave Commines. Cependant, pour le jeune roi comme pour sa gaillarde compagnie, cette folie est une occasion de gloire. Commines, frappé de ce contraste, y reconnaît la main de la Providence. « Ainsi faut conclure que ce voyage fut conduit de Dieu, tant à aller qu’au retourner, car le sens des conducteurs n’y servit de guères. » Il revient sans cesse sur cette idée, il appelle l’expédition de Charles VIII une vraie œuvre de Dieu, un vrai mystère de Dieu.

Seulement Commines ne dit pas quel est le sens de ce mystère de Dieu, La philosophie de l’histoire en sait plus long aujourd’hui ; elle affirme que ces guerres, si absurdes au point de vue politique, rallumèrent le génie de la France. Quand Charles VIII avec sa jeune noblesse s’élance à la conquête du royaume de Naples, au lieu de les blâmer elle dit en souriant : « Qu’ils partent ! ils rapporteront sans le savoir cette fleur de la culture nouvelle, cette fleur de la poésie et de l’art qui vient de s’épanouir en Toscane. » N’est-ce pas ce qui est arrivé à Commines lui-même ? N’est-il pas revenu avec un sentiment de l’art tout nouveau et des accens de penseur chrétien qui nous étonnent ? Rappelez-vous ses éblouissemens à l’aspect de Venise, « la plus triomphante cité qu’il ait vue ; » rappelez-vous son émotion en face de Savonarole, quand il va visiter cet homme de sainte vie dans le couvent réformé où il demeurait depuis quinze ans, rappelez-vous comme il recueille de sa bouche les sentences de Dieu, comme il rapporte ses prédictions que les événemens ont justifiées plus tard : « Je lui demandai si le roi pourrait passer sans péril de sa personne… Il me répondit qu’il aurait affaire eh chemin, mais que l’honneur lui en demeurerait, n’eût-il que 100 hommes en sa compagnie, et que Dieu qui l’avait conduit au venir, le conduirait encore à son retour. » Le saint moine ajoutait pourtant, et c’est là surtout ce qui frappa Commines, que Dieu avait donné une sentence contre le roi très chrétien pour ne s’être bien acquitté de la réformation de l’église comme il devait [2]. Ainsi, renaissance et réforme, l’Italie avait donné le signal de ces grands mouvemens européens ; on sait comment la France, de son côté, par une merveilleuse levée de génies de toute nature, par une large moisson d’œuvres originales et hardies, a répondu aux appels de l’initiatrice. Voilà ce que la philosophie de l’histoire attribue à l’influence des guerres d’Italie, elle explique ainsi le mystère de Dieu signalé par Commines.

On peut s’étonner à première vue que M. Mignet, traitant des guerres d’Italie, ait négligé cet aspect des événemens. Il est certain que ce n’est point par oubli ; pourquoi donc paraît-il éviter la moindre allusion à de si grandes choses ? Regardez-y de plus près, vous comprendrez son plan. Il ne compose pas un tableau d’ensemble, il écrit une histoire très précise, une histoire toute politique, et sur la scène réduite à un petit nombre d’années il ne fait paraître que les personnages nécessaires à l’action. La culture des nations européennes n’est point en cause ici ; il s’agit de la rivalité de deux puissans souverains, et cette rivalité se présente comme un drame. L’introduction du livre, c’est-à-dire le prologue du drame, doit donc se borner à faire connaître les causes de cette grande lutte.

Voici d’abord le pays qui en sera l’objet et le théâtre. L’historien expose avec précision la situation politique de l’Italie à la fin du XVe siècle. Cinq grands états se partagent la péninsule : ici, deux pays de communauté, pour employer le langage de Commines, là un duché, un royaume, et la souveraineté pontificale. Les deux pays de communauté sont des républiques bien différentes, la puissante république de Venise, dirigée par l’aristocratie la mieux organisée en même temps que la plus ambitieuse, et l’ardente république de Florence, foyer de démocratie contenu depuis plus d’un demi-siècle par une famille illustre et populaire. Le duché, c’était Milan ; le royaume, c’était Naples. Ajoutez-y au centre le domaine territorial du saint-siège, dont les papes étaient plus les souverains de droit que les possesseurs de fait et qui s’étendait du duché de Ferrare aux frontières napolitaines. Vers le milieu du XVe siècle ces cinq grands états italiens s’étaient unis par une sorte de confédération, et Guichardin a pu dire au début de sou ouvrage : « L’Italie n’avait jamais joui d’une aussi grande prospérité, ne s’était jamais trouvée dans un état aussi désirable que celui où elle se reposait avec sécurité l’année du salut chrétien 1490. » Quelques années s’écoulent, et cette sécurité brillante fait place à des révolutions, à des rivalités tragiques, à des guerres d’invasion. Laurent le Magnifique, qui en 1492 lègue son autorité à son fils Pierre, ne lui lègue ni son habileté, ni sa sagesse ; la révolution est dans Florence. A Milan, Ludovic Sforza, oncle et tuteur du jeune Jean Galéas, veut déposséder son pupille, et, comme il redoute l’opposition de la maison de Naples, il va lui susciter de périlleuses affaires ; c’est la tragédie qui commence. Précisément les princes aragonais qui règnent à Naples ont excité les plus vifs mécontentemens, irrité la noblesse napolitaine et grossi le parti angevin, qui offre la couronne au jeune roi de France ; l’invasion est toute prête. Appelé par les Napolitains, poussé par Ludovic Sforza, Charles VIII n’a qu’à franchir les Alpes ; il sera un auxiliaire pour les uns, pour les autres un libérateur. Bien plus, aux yeux de Savonarole et de son parti il apparaîtra comme un réformateur de l’église envoyé par Dieu même.

Il y avait là de quoi tenter un chercheur d’aventures. A l’heure où l’Italie se divisait, l’unité territoriale de la France avançait de plus en plus. M. Mignet résume avec sa précision accoutumée ces progrès de l’unité nationale, « œuvre ancienne et persévérante de la grande famille qui régnait depuis plus de cinq siècles sans aucune interruption. » Les -dernières annexions, et ce n’étaient pas les moins considérables, avaient eu lieu sous les deux rois précédens, Charles VII et Louis XI. A ces agrandissemens du royaume correspondait une organisation plus forte. C’étaient d’une part des établissemens militaires permanens, de l’autre des ressources financières perpétuelles. On avait vu pour la première fois une noblesse belliqueuse encadrée dans des compagnies d’ordonnance soldées, hommes d’armes et archers à cheval, gardant la frontière en temps de paix et prêts à combattre en temps de guerre. Infanterie, cavalerie, artillerie, tout avait été puissamment constitué. La plus heureuse de ces innovations était la création de l’artillerie mobile. Les canons n’étaient plus attachés aux remparts des forteresses : montés sur des affûts, tramés par des chevaux, ils accompagnaient l’homme dans la plaine et jusque dans les défilés des montagnes.

Une fois Charles VIII devenu roi, qu’allait-il faire de cette épée de la France ? Pendant sa minorité, sa sœur, la dame de Beaujeu, avait conduit le royaume en digne fille de Louis XI ; le jeune roi n’a point sa ferme sagesse, son esprit clairvoyant et viril, mais il est brave, hardi, entreprenant comme les princes de sa race, et son imagination se laisse prendre à toutes les chimères. Le royaume de Naples a été légué au roi de France en 1481 par le dernier représentant de la seconde maison d’Anjou, Charles III, comte du Maine et de Provence ; un legs fait au roi de France peut-il être ainsi abandonné ? Charles VIII voit là une question d’honneur, la politique ne l’arrêtera point. La France est entourée d’ennemis tout prêts à profiter de ses fautes ; il doit craindre également les Anglais, auxquels son aïeul Charles VII a repris la Normandie et enlevé la Guyenne ; l’empereur Maximilien, dont le fils Philippe le Beau a vu son héritage diminué par Louis XI de la Bourgogne, du Charolais et de l’Artois ; enfin le roi Ferdinand d’Aragon, impatient de nous reprendre le Roussillon et la Cerdagne que le roi son père nous a cédés à prix d’argent. Charles VIII s’empresse de désintéresser ces trois ennemis en leur abandonnant les conquêtes de ses ancêtres, résultat d’une politique si sagement et si laborieusement conduite. Par trois traités qui se suivent coup sur coup, à Étaples, le 13 décembre 1492, à Barcelone, le 19 janvier 1493, à Sentis, le 23 mai de la même année, il appauvrit le trésor et démembre la France. En dédommagement de la Normandie et de la Guyenne, il se reconnaît débiteur envers le roi d’Angleterre d’une somme de 740,000 couronnes d’or et s’engage à lui en payer par an 50,000 ; au roi d’Aragon Ferdinand, il restitue le Roussillon et la Cerdagne ; enfin à l’empereur Maximilien, agissant au nom de son fils l’archiduc Philippe le Beau, il abandonne la Franche-Comté, l’Artois, le Charolais, la seigneurie de Noyers, sans compter les villes de Hesdin, d’Aire, de Béthune, qui seront rendues à l’archiduc lorsque, devenu majeur, il pourra prêter foi et hommage au roi de France, suzerain de ses possessions de Flandre. Voilà bien l’explication des paroles de Commines : Le roi n’était pourvu ni de sens, ni d’argent. Pour suivre sa chimère du royaume de Naples, le roi de France livrait une partie de la France !

On sait l’histoire de cet étrange voyage d’Italie, ces acclamations des peuples, ces villes qui ouvrent leurs portes, ce royaume conquis, sans coup férir, puis le mécontentement, la honte, la colère, les coalitions qui se forment derrière le triomphateur enivré, Charles VIII retraversant l’Italie dans toute sa longueur, non pas au milieu des cris de joie, mais au milieu des défiances hostiles, et obligé, pour rentrer en France, de passer, la lance en avant, à travers l’armée cinq fois plus forte que lui oppose le marquis de Mantoue. L’honneur lui en demeura, comme l’avait annoncé Savonarole, mais il y avait contre lui sentence de Dieu. Commines a raconté de quelle façon il mourut, le 7 avril 1498, veille de Pâques-fleuries, dans le lieu le plus déshonnête de son magnifique château d’Amboise.

L’histoire bien plus confuse des guerres d’Italie sous Louis XII est expliquée par M. Mignet en quelques pages lumineuses. Dans ces alternatives de succès et de défaites, à travers ces alliances continuellement abandonnées et reprises, l’historien politique excelle à dégager les traits des principaux personnages. Jules II, pour fonder la puissance territoriale du saint-siège, déploie « l’habileté tortueuse d’un politique italien et les ardeurs guerrières d’un conquérant. » Ferdinand le Catholique, prince habile et heureux, ne se considérant jamais comme lié par ses engagemens, « mettait tant d’adresse dans ses perfidies et tant d’opportunité dans ses agrandissemens qu’il trompait ceux avec lesquels il traitait sans décourager leur confiance, et qu’il acquérait toujours sans jamais rien perdre. » Les Suisses à cette époque « sont des montagnards belliqueux et cupides. » Quant à l’honnête Louis XII, on le voit ne faire jamais rien qu’à moitié, conclure une demi-alliance avec Venise, une demi-alliance avec le saint-siège, si bien qu’il finit par demeurer seul, et qu’après avoir possédé douze ans le duché de Milan, il le perd d’une façon désastreuse. Charles VIII, pour accomplir son chevaleresque voyage, avait renoncé à quelques-unes des légitimes acquisitions de ses prédécesseurs ; Louis XII, en perdant le Milanais, attira une double invasion dans ses états. Les Anglais firent une descente en Picardie, les Suisses envahirent la Bourgogne, et, ne rencontrant pas de résistance, s’avancèrent jusque sous les murs de Dijon. Délivré de ce péril à force de concessions ruineuses, Louis XII ne renonça point à l’espoir de reconquérir l’héritage des Visconti. Ce rêve le tourmentait encore quand la maladie l’emporta le 1er janvier 1515. Prince excellent sans doute, homme de grand courage, souverain paternel, mais entraîné au dehors par des ambitions trop hautes pour son caractère, « il compromit tout ce qu’il tenta et ruina même par des maladresses tout ce qui lui avait d’abord réussi. » M. Mignet ajoute qu’après seize ans de règne il était moins avancé qu’au début. Il avait cédé Naples, perdu le Milanais et laissé entamer son propre royaume. Enfin, et c’est là ce qui résulte de cette introduction aussi précise que forte, Louis XII, comme Charles VIII, léguait à François Ier, avec des souvenirs de gloire et de malheur, une tentation enivrante qui devait le conduire de Marignan à Pavie.


III

Voilà le sujet préparé, l’action va s’engager avec force. On dirait que François Ier en a le pressentiment dès les premiers jours de son règne. L’archiduc Charles, celui qui devait être bientôt Charles-Quint, ayant à prêter hommage au nouveau roi pour la Flandre et les autres fiefs relevant de la couronne de France, lui envoya une ambassade solennelle chargée de joindre à cet hommage une proposition d’alliance. L’archiduc Charles demandait la main de la princesse Renée, seconde fille de Louis XII, avec les duchés de Bourgogne et de Milan et 200,000 écus d’or comme dot. Le roi de France, à qui cette demande était faite, n’avait guère plus de vingt ans, l’archiduc en avait quinze. On sait que l’archiduc Charles était petit-fils de l’empereur Maximilien et de Ferdinand le Catholique ; François Ier, songeant aux nombreux états qui pouvaient un jour se réunir entre ses mains, a-t-il prévu dès lors une collision inévitable avec le prince, son vassal courtois aujourd’hui, demain peut-être le plus terrible de ses voisins ? Ce qu’il y a de certain, c’est qu’en négociant les conditions de l’alliance, et après avoir repoussé, bien entendu, toute idée de cession de la Bourgogne et du Milanais, il lui arriva de dire : « Je sais qu’une rupture entre nous ne s’arrangerait pas aisément, et que la chrétienté entière s’en ressentirait. » Le traité fut conclu, un de ces traités qui ne répondent qu’à un intérêt du moment et dont l’avenir ne tient compte ; quant à la parole qu’on vient de lire, elle demeure acquise à l’histoire. Coïncidence singulière, la longue rivalité des deux puissans souverains est comme indiquée d’avance dans la demande du jeune archiduc et la réponse du jeune roi. Enlever la Bourgogne à François Ier et l’empêcher de conquérir le Milanais, c’est précisément le dessein que suivra la politique opiniâtre de Charles-Quint, mais ces choses ne pourront s’arranger aisément, la chrétienté entière s’en ressentira.

Ce n’est pourtant pas la conquête du Milanais par François Ier qui fera éclater la lutte. Au mois d’août 1515, François Ier franchit les Alpes, passe le Pô à Moncalieri, le Tessin à Turbigo, s’avance par Magenta vers le cœur du Milanais et prend position à Marignan. Là, on espère encore que les Suisses, défenseurs de Maximilien Sforza, vont retourner au service du roi de France, l’expédition serait finie, nous aurions le Milanais sans coup férir ; mais non, la négociation échoue, les Suisses arrivent, et la bataille s’engage. Il faut la lire dans le beau récit de M. Mignet. C’est un modèle de narration. Point de longueur, et cependant aucun détail essentiel n’est omis. Les incidens décisifs en cette lutte qui remplit deux journées, la part de chacun des chefs, le rôle du connétable de Bourbon, du duc d’Alençon, du Vénitien Barthélémy d’Alviano, de François Ier, la vigilance du jeune roi égalant son courage, ses dispositions si habilement changées pendant la nuit qui sépare les deux batailles, puis le lendemain ces grands efforts, ces élans irrésistibles, les colonnes suisses enfoncées par l’artillerie et les hommes d’armes, l’une d’elles entièrement détruite, enfin les fiers vaincus se retirant en bon ordre et rentrant tête haute dans les rues de Milan, tous ces traits choisis avec art, rendus avec force, impriment dans l’esprit une image ineffaçable. On comprend mieux par ce tableau l’étonnement dont l’Europe fut frappée. Ces hardis montagnards, les vainqueurs de Sempach, de Morat, de Nancy, de Novare, n’étaient plus les premiers soldats du monde. Vainqueurs de Charles le Téméraire, ils avaient été vaincus par le jeune roi de vingt ans. Aussi, quand l’empereur Maximilien, à l’instigation du roi d’Angleterre et du roi d’Aragon, descend l’année suivante en Lombardie, quelle indécision dans ses allures ! comme il s’avance timidement ! comme il est toujours prêt à battre en retraite ! Enfin, qui donc le détermine à signer la paix avec François Ier, au prix de concessions qui lui semblaient d’abord inadmissibles ? C’est son petit-fils, l’archiduc Charles, le jeune souverain des Pays-Bas, devenu l’héritier des royaumes d’Aragon, de Castille, des Deux-Siciles, par la mort de son grand-père maternel Ferdinand le Catholique. Oui, celui qui sera bientôt Charles-Quint, celui qui pendant plus de vingt-cinq ans ébranlera toute la chrétienté par sa lutte contre le roi de France, apparaît aujourd’hui comme fasciné par là gloire du vainqueur de Marignan !

M. Mignet raconte toutes les négociations qui suivirent et complétèrent cette victoire, il montre François Ier maître du duché de Milan malgré les Suisses, maître de Parme et de Plaisance malgré le pape Léon X, bienfaiteur de ses fidèles alliés les Vénitiens, qui regagnent, grâce à lui, leurs anciennes possessions de la Haute-Italie, s’attachant de nouveau et par les liens d’une amitié perpétuelle les confédérés des treize cantons, signant la paix avec l’empereur Maximilien, qui se trouve désormais évincé de l’Italie où l’avait attiré l’imprudence de Louis XII, désarmant les animosités du roi de l’Angleterre, parvenant même à retirer de ses mains les trois places que Henry VIII avait prises sous le règne précédent ; il expose enfin à larges traits cette œuvre d’agrandissement et de pacification accomplie de 1515 à 1519, puis il ajoute : « François Ier avait été constamment heureux, parce qu’il avait été appliqué et habile. Ces quatre années de juste félicité semblaient être les débuts éclatans d’un grand règne. Couvert de gloire et parvenu à un haut degré de puissance, François Ier avait montré une égale entente de la guerre et de la politique. Aussi avait-il tourné vers lui les regards du monde et les espérances d’une partie de l’Allemagne, qui, menacée d’être envahie par les Turcs, sembla prête à le prendre pour chef du saint-empire à la mort de Maximilien. »

Voilà la tentation à laquelle le vainqueur de Marignan ne saura point résister. On le croyait jusque-là aussi prudent que brave ; une ambition folle va détruire toutes les promesses de ce grand début. Maximilien meurt en 1519, et d’avance il a tout disposé pour que les princes-électeurs appellent au trône impérial son petit-fils l’archiduc Charles, déjà roi des Pays-Bas, d’Espagne et des Deux-Siciles. La politique de François Ier devait être assurément d’écarter de l’empire un prétendant si redoutable. Fallait-il pour cela qu’il aspirât lui-même à la couronne des Othon et des Barberousse ? Le roi de France ne pouvait commettre une faute plus grave. Quelle que fût l’habileté de ses agens, quelle que fût aussi la cupidité de tel où tel prince d’Allemagne, il était facile de prévoir que d’autres agens aussi avisés tiendraient les siens en échec, que d’autres offres non moins brillantes détruiraient ses combinaisons, et que, l’empire étant mis de la sorte aux enchères, il arriverait un moment où le sentiment germanique interviendrait, faisant pencher la balance en faveur du petit-fils de Maximilien. C’était l’issue inévitable. François Ier se fût épargné un grand mécompte et il aurait évité bien des maux à la France, si, au lieu de céder à la tentation du sceptre impérial, il eût employé sa puissance en faveur d’un prince allemand. A supposer même qu’il eût réussi à se faire élire, quel profit y aurait-il trouvé ? Les divisions du grand corps germanique auraient fourni à ses adversaires de terribles armes contre lui ; c’était à un prince d’Allemagne, à un margrave de Brandebourg, à un duc de Saxe, qu’il fallait abandonner la tâche de contrecarrer les projets de l’Espagne-Autriche. Lorsque le prince-électeur, archevêque de Trêves, dès le mois de novembre 1516, envoya son chancelier à François Ier pour lui offrir sa voix en vue de l’élection future, lorsque le margrave Joachim de Brandebourg, peu de temps après, lui députa trois plénipotentiaires pour traiter des conditions de ce pacte, François Ier, s’il eût été ce grand prince et ce sage politique annoncé par ses débuts, aurait cherché à quel souverain d’Allemagne il convenait de prêter son appui dans l’intérêt de la France et de l’Europe.

Une des plus curieuses pages du livre de M. Mignet, c’est précisément l’élection à l’empire en 1519. Ces étranges intrigues, ce marché politique, ces négociations à prix d’or, ces allées et venues de la fourberie, ces alliances du matin qui sont rompues avant le soir, tout cela est débrouillé par l’historien avec une merveilleuse précision. Tandis que François Ier commet la faute insigne de répondre à l’appel d’une partie des électeurs, est-il possible que le jeune roi catholique abandonne le champ de bataille ? Il combat pro domo sua. Au XIIIe et au XIVe siècle, deux de ses ancêtres paternels, Rodolphe de Habsbourg et Albert Ier, avaient porté la couronne impériale, et depuis l’extinction de la dynastie de Luxembourg en 1438, c’est-à-dire depuis quatre-vingt-un ans, cette couronne semblait fixée dans sa maison. Que le roi de France ose lui disputer son héritage, cette pensée seule lui est une grave offense. Il ne la pardonnera jamais. Aussitôt donc qu’il apprend ce qui se passe, il engage la lutte. C’est au mois de juin 1517 que les plénipotentiaires du margrave de Brandebourg sont venus des bords de la Sprée aux bords de la Somme pour offrir l’empire d’Allemagne au roi de France et traiter des conditions du marché ; au mois de septembre de la même année, le jeune roi d’Espagne et des Pays-Bas informe son grand-père, l’empereur Maximilien, des négociations qui se trament dans l’ombre, et dès ce jour les luttes souterraines de l’intrigue vont précéder les batailles à ciel ouvert.

« Dès l’âge de quinze ans, dit M. Mignet, Charles présidait tous les jours son conseil. Il y exposait lui-même le contenu des dépêches, qui lui étaient remises aussitôt qu’elles arrivaient, fût-ce au milieu du sommeil de la nuit. Son conseil était devenu son école, et la politique, où il devait se rendre si habile, avait été son principal enseignement. Réfléchi comme celui qui est appelé à décider, patient comme celui à qui il appartient de commander, il avait acquis une dignité précoce. Ayant beaucoup de sens naturel, une finesse d’esprit pénétrante, une rare vigueur d’âme, il apprenait à faire, dans chaque situation et sur chaque chose, ce qu’il y avait à faire et comment il fallait le faire. Il s’apprêtait ainsi à être le plus délié et le plus ferme politique de son temps, à regarder la fortune en face sans s’enivrer de ses faveurs, sans se troubler de ses disgrâces, à ne s’étonner d’aucun événement, à se résoudre dans tous les périls. » C’est dans cette lutte pour l’empire que ces qualités du jeune souverain de dix-sept ans eurent occasion de s’exercer pour la première fois. Il aurait pu se troubler, s’étonner, en apprenant qu’un archevêque de Trêves, un margrave de Brandebourg, avaient offert l’empire au roi de France ; il resta calme et regarda la fortune en face. Très fin, très ferme, ne se décourageant jamais, mettant à profit toutes les circonstances, il finit par l’emporter sur ce brillant rival, qui paraissait d’abord si assuré de la victoire. Vainement François Ier, voyant ses négociateurs hésiter devant les exigences toujours croissantes du margrave de Brandebourg, leur avait-il écrit : « Je veux qu’on soulle de toutes choses le marquis Joachim. » Vainement le marquis Joachim avait signé le 8 avril 1519 un engagement qui se terminait par ces mots : « Appelés que nous sommes par la divine Providence à la dignité de margrave, à la principauté du saint-empire, au nombre des électeurs, nous désirons par-dessus toust qu’il soit mis de nos jours à la tête de l’empire quelqu’un possédant les vertus nécessaires pour remplir virilement l’office qui lui sera imposé. Nous avons donc jeté les yeux sur le très invincible et très chrétien prince français, par la faveur de Dieu roi des Français, duc de Milan et seigneur de Gênes, qui, par son âge florissant, son habileté, sa justice, son expérience militaire, l’éclatante fortune de ses armes, et toutes les autres qualités qu’exigent la guerre et la conduite de la république, surpasse, au jugement de chacun, tous les autres princes chrétiens. » En dépit de ces belles promesses, le margrave de Brandebourg, comme l’archevêque de Trêves, comme les autres électeurs, donna son suffrage au petit-fils de Maximilien. C’est seulement à la dernière extrémité que le roi très chrétien, voyant ses chances faiblir, conçut l’idée d’écarter le roi très catholique en faisant élire un des princes d’Allemagne. Il aurait dû commencer par là. Quand il s’y résigna enfin, l’heure était passée. Le margrave de Brandebourg ne pouvait plus même compter sur la voix de son frère l’archevêque de Mayence ; quant au duc de Saxe, loin de se prêter à une combinaison qui lui eût donné la couronne, effrayé de l’énormité du fardeau, il prit la parole en faveur du petit-fils de Maximilien. « Notre loi, dit-il, ne nous permet pas d’élire le roi de France, mais elle nous laisse libres de nommer le roi d’Espagne, qui est archiduc d’Autriche et vrai prince allemand. » Cet avis l’emporta. La diète avait commencé le 18 juin ; le 28, les électeurs, revêtus de leurs costumes de drap écarlate et siégeant solennellement, en leur conclave de l’église Saint-Barthélémy, nommèrent Charles empereur sous le nom de Charles-Quint.

Dès lors la rupture de François Ier et de Charles-Quint n’est plus qu’une affaire de temps. Les états du nouvel empereur enveloppaient la France de toutes parts, excepté du côté de l’Océan ; les causes de conflit se retrouvaient au nord et au sud, comme sur les frontières de l’est. Pour ne parler que de l’Italie, François Ier possédait le nord de la péninsule, Charles-Quint en possédait la partie méridionale. Chacun des deux souverains devinait aisément la politique de l’autre. Le roi de France ne devait-il pas songer à s’emparer du royaume des Deux-Siciles en réveillant le parti angevin ? De Milan à Naples la route était facile. L’empereur, remontant la même route et soulevant sur ses pas tous les ennemis de la domination française en Italie, ne devait-il pas concevoir le dessein d’expulser François Ier du Milanais ? Pendant plus de deux années, la lutte se prépare. En dehors des deux grands états dont le choc va ébranler l’Europe, il y a encore deux puissances redoutables, l’une par les armes, l’autre par l’influence, c’est l’Angleterre et le saint-siège ; François Ier et Charles-Quint, avant de tirer l’épée, se disputent l’alliance de Henry VIII et de Léon X. Au mois de juin 1520 a lieu l’entrevue célèbre du roi de France et du roi d’Angleterre au camp du drap d’or ; quelques semaines plus tard, ce même roi d’Angleterre s’unit à Charles-Quint dans les conférences de Calais. A qui se fier ? comment voir clair au fond des âmes ? faut-il croire les promesses ou s’arrêter aux symptômes contraires ? Irrité de ces manques de foi, impatient de faire tomber les masques, François Ier se laisse entraîner par sa passion ; c’est lui qui rompt la paix, et qui sur trois points à la fois, par le Luxembourg, par la Navarre, par l’Italie, engage les hostilités. Il ne fait que précipiter l’alliance de l’empereur, du roi d’Angleterre et du pape, déjà préparée contre lui dans les conférences de Calais. Au mois de juin 1521, les troupes pontificales et impériales entrent en Lombardie, sous la conduite de l’illustre Italien Prospero Colonna, assisté de plusieurs capitaines de grand renom, italiens et espagnols, le marquis de Pescara, le marquis de Mantoue, Jean de Médicis, Antonio de Leyva. Lautrec, qui gouverne le Milanais et qui n’y a fait que des mécontens, se montre aussi timide général qu’il a été despote insupportable ; il manque plusieurs occasions de battre l’ennemi, et au mois de novembre, attaqué dans Milan, il est contraint d’évacuer la ville ; le Milanais est perdu.

Un des grands mérites de M. Mignet dans ces belles narrations, c’est l’art avec lequel il fait marcher de front tous les élémens de son étude. Il examine chaque chose de près et les voit toutes de haut. Cette vue synchronique, si je puis ainsi parler, lui permet de faire tout naturellement des rapprochemens inattendus. En voici un des plus curieux. Nous venons d’assister à la perte du Milanais si pauvrement défendu par Lautrec. Eh bien ! nous apprenons par la suite du récit que cet échec, vrai désastre pour François Ier, eût été bien plus désastreux encore, si un des trois alliés qui le menaçaient n’eût été, à ce moment-là même, subitement retiré de la scène du monde. Le pape Léon X était dans sa villa de la Malliana, à quelques lieues de Rome, quand il apprit l’entrée des troupes impériales et pontificales dans Milan. Sa joie fut extrême. Autour de lui éclataient des signes d’allégresse ; les Suisses de sa garde, oubliant qu’ils avaient des frères dans l’armée française, célébrèrent la défaite des Français par des décharges d’arquebuses assourdissantes. Exalté, enivré par ces joies du triomphe, le pape se promena dans sa chambre jusqu’à une heure avancée de la nuit. C’était une de ces belles nuits d’automne où le ciel italien est si brillant et la fraîcheur de l’atmosphère si perfide. Ses fenêtres étaient ouvertes. Tandis qu’il allait et venait, tout entier à ses rêves d’ambition, il respira les dangereuses émanations des heures noires. Le lendemain, déjà pris par la fièvre, il revint à Rome ; quinze jours après, le 1er décembre, à huit heures du soir, il expirait, sans avoir reçu les derniers sacremens. « Il n’avait, assure-t-on, auprès de lui que le moine mendiant Mariano, l’un des bouffons qu’il admettait à sa table, où ce pontife, d’un esprit d’ailleurs si fin et d’un goût à tant d’égards délicat, prenait plaisir à voir leur monstrueuse gloutonnerie et à entendre leurs facéties grossières. Fra Mariano, qui assistait à son agonie, lui dit lorsqu’il était sur le point d’expirer : « Saint-Père, recommandez-vous à Dieu. » La vie de Léon X n’avait pas été toujours celle d’un pape, sa mort ne put pas être même celle d’un chrétien. »

Ainsi parle M. Mignet ; ces paroles suffisent-elles ? n’y a-t-il pas autre chose à dire sur ce lit de mort ? M. Mignet n’est pas homme à laisser derrière lui un personnage comme Léon X sans essayer de graver son image en quelques traits. Voici donc ce qu’il ajoute avec cette impartialité magistrale où l’on ne sent ni aversion ni faiblesse : « Malgré ce qu’il y avait en lui de grand et d’aimable, et quoi qu’il eût recherché l’indépendance de l’Italie, contribué à l’accroissement du saint-siège et à la splendeur de Rome, il n’inspira aucune admiration et fut loin de laisser des regrets. « Il n’est pas mort de pape, écrivait-on de Rome, qui ait laissé une pire réputation depuis qu’existe l’église de Dieu. » Un jugement aussi outré tenait à ses mœurs peu pontificales, à sa fin, qui n’avait rien eu de religieux, à ses onéreuses prodigalités, qui avaient épuisé le trésor apostolique et surchargé l’état d’une énorme dette ; mais, si dans Léon X le pontife n’avait pas été toujours édifiant, le prince s’était montré habile, et le protecteur des arts comme des lettres devait rester à jamais glorieux. »

Serait-ce là une digression ? Pas le moins du monde. La mort de Léon X tient ici une place considérable. Léon X faisait cause commune avec l’empereur contre le roi très chrétien ; Adrien VI, qui lui succède, homme pieux et intègre, refuse de s’engager dans des luttes où sa conscience a peine à se reconnaître. Informé de ses résolutions à cet égard, François Ier s’empresse de mettre à profit l’interruption de la ligue. Il croit même que c’est assez de confier la revanche à celui qui a perdu la partie. Le pape restant neutre, Lautrec n’aura plus en face de lui que les troupes de l’empereur, et l’empereur a de si grosses affaires sur les bras aux deux extrémités de l’empire ! Luther d’un côté, les communeros de l’autre, lui causent de terribles soucis. François peut donc demeurer en France occupé de ses plaisirs ; Lautrec est trop intéressé à vaincre pour ne pas suffire à la besogne. Malheureusement le roi a compté sans un vaillant chef italien très intéressé, lui aussi, à conserver ses avantages. Prospero Colonna, si habile à l’attaque, est plus habile encore à la défense. Il déjoue l’un après l’autre tous les plans de Lautrec ; il l’oblige à lever le siège de Milan, le chasse des tranchées de Pavie, le débusque de toutes ses positions, l’accule enfin entre les murs de Milan, assiégé de nouveau par les Français, et son camp retranché de la Bicocca, vaste jardin situé sur un plateau élevé où peut se déployer une armée de 20,000 hommes. L’adroit Colonna sait bien que Lautrec sera contraint de lever une seconde fois le siège de Milan ou d’attaquer l’armée italienne, abritée sous des retranchemens inexpugnables. Il n’y a pour les nôtres qu’un parti à prendre : se retirer, chercher une autre position, ne pas exposer l’armée à une défaite certaine. Les Suisses refusent. Il y a plusieurs mois qu’ils attendent leur solde ; ils ne continueront pas sur un sol défoncé par les pluies cette fastidieuse campagne de marches et de contre-marches. Fatigués, humiliés, ils veulent en finir ; l’ennemi est là, il faut combattre. Lautrec est contraint de céder, sous peine de voir l’armée se dissoudre, et tout ce qui reste du Milanais lui échapper des mains. Les Suisses de Lautrec attaquent les retranchemens de la Bicocca ; repoussés, foudroyés, ils laissent plusieurs milliers d’hommes sur le champ de bataille, et retournent dans leurs montagnes. C’en est fait, il n’y a plus d’armée, le Milanais est perdu.

Le Milanais perdu, à cette date, c’était la menace du plus grand péril pour le royaume de France. Henry VIII n’attendait que ce signal pour s’unir à Charles-Quint. L’alliance est conclue. L’empereur et le roi d’Angleterre sont d’accord pour démembrer la France : à l’un la province de Bourgogne, qui faisait partie de l’héritage de son père Philippe le Beau, petit-fils de Charles le Téméraire ; à l’autre les provinces de Normandie et de Guienne, possédées autrefois par ses ancêtres. Ainsi, à peine reconstituée, la carte de France va être déchirée de nouveau ! Quand on lit dans les pages de M. Mignet le détail de cette histoire, quand on assiste à ces préparatifs de l’invasion de 1523, on se rappelle involontairement les beaux vers que Ronsard a écrits plus tard à l’occasion d’une autre menace de ruine :

Ah ! que diront là-bas, sous les tombes poudreuses,
De tant de vaillans rois les âmes généreuses ?

Quoi ! cette belle terre, ce beau royaume de France reconquis pied à pied par la sagesse ou l’héroïsme, l’invasion va le démembrer ? N’est-ce pas l’heure pour François Ier de changer enfin de politique ? La poursuite du Milanais, si fatale à ses deux prédécesseurs, attire sur lui l’inimitié implacable de l’empereur ; n’est-ce pas le moment de reprendre la politique de Louis XI, celle qu’indique le bon sens, que commande la nature des choses ? Renonçons à l’Italie, où nous ne serons jamais que des étrangers ; sans sortir de nos frontières naturelles, les occasions de labeur et de gloire ne nous manqueront pas. C’est au nord que la destinée nous appelle. Voilà le plan que François Ier se serait tracé à lui-même, si le point d’honneur n’eût prévalu sur les conseils de la raison. Au lieu de cela, que fait-il ? Il avait déjà dit au parlement de Paris : « Toute l’Europe se ligue contre moi ; eh bien ! je ferai face à toute l’Europe. Je ne crains point l’empereur, il n’a pas d’argent, — ni le roi d’Angleterre, ma frontière de Picardie est bien fortifiée, — ni les Flamands, ce sont de mauvaises troupes. Pour l’Italie, je m’en charge moi-même. J’irai à Milan, je le prendrai et je ne laisserai rien à mes ennemis de ce qu’ils m’ont enlevé. » Aujourd’hui pendant que le danger grandit de jour en jour, persuadé que la reprise du Milanais dispersera la coalition, il écrit au duc de Montmorency : « Je ne serai à mon aise que quand je serai passé par-delà avec mon armée. » Étrange confiance, quand on sait ce qui va suivre, étrange et fol empressement ! Je ne serai à mon aise… Or, tandis qu’impatient de passer par-delà il court sur les chemins qui le conduiront à Pavie, au cœur même de son royaume envahi déjà par ses ennemis se dresse dans l’ombre la trahison.


IV

Puisque j’ai rappelé les chroniques de Shakspeare à propos de ce livre où la science la plus sévère est relevée encore par un si dramatique arrangement, c’est ici que je placerais volontiers le commencement de la seconde journée. De Marignan à la Bicocca, la première journée est complète avec ses brillans épisodes et ses violens contrastes. Maintenant suivez l’historien dans les lieux les plus cachés du Forez. C’est le 17 juillet 1523. Un envoyé de Charles-Quint, accompagné de son secrétaire nommé Château et d’un capitaine au service de l’empereur, est introduit mystérieusement dans une petite ville par deux gentilshommes français qui se sont chargés de le faire pénétrer sans malencontre au cœur du pays. La ville s’appelle Montbrison. Celui qui l’y attend loin de tous les yeux est un des grands personnages du royaume. Voilà d’étranges manœuvres et des ténèbres inquiétantes. Que vient faire ici l’agent de l’empereur ? et que prépare ce seigneur caché dans ses montagnes ?

Je l’ai appelé un des grands personnages du royaume, il faut ajouter que jamais homme ne fut plus infidèle à l’esprit de sa race. C’est un Bourbon, un fils du sang de France, et à quoi donc travaille-t-il ainsi ? Au démembrement de la France. Dans la nuit du samedi 18 juillet, vers onze heures du soir, l’ambassadeur de Charles-Quint est amené auprès du mystérieux personnage, et bientôt un traité infâme est conclu. L’empereur envahira la France par le quartier de Narbonne avec ses Espagnols et ses Allemands, tandis que le roi d’Angleterre descendra sur les côtes du nord-ouest avec une armée anglaise et flamande ; dix jours après, à l’invasion du dehors répondra la révolte intérieure. Le conspirateur dispose de bien des forces, il y joindra les troupes enrôlées en Allemagne que l’archiduc Ferdinand, frère de l’empereur, lui enverra par la Franche-Comté ; au nord, au sud, au centre, la France sera frappée à la fois par trois ennemis implacables, juste à l’heure où François Ier, à la tête de sa brillante armée, ira follement s’engager au-delà des Alpes. En échange de sa part d’action dans cette ligue impie, le conspirateur obtient promesse d’épouser une des sœurs de Charles-Quint avec 200,000 écus de dot.

Est-il besoin de nommer le traître qui signait ce traité à Montbrison dans la nuit du 18 au 19 juillet 1523 et qui jurait sur les Évangiles de l’exécuter fidèlement ? Tout le monde a reconnu le connétable de Bourbon. Je ne sais pourtant si on est accoutumé à le voir tel qu’il se présente à nous dans le tableau de M. Mignet. C’est un lieu-commun de flétrir le connétable de Bourbon ; une étude plus utile est de le faire connaître et d’expliquer son crime sans en atténuer l’horreur. S’il y fut poussé par les outrages du roi, si François Ier en cette occasion montra autant d’imprudence que d’ingratitude, il faut que cet aspect de l’affaire soit franchement mis en relief. Michelet ne voit dans le connétable qu’un fils de la maison de Gonzague, beaucoup plus Gonzague que Montpensier ; il en fait un Italien né pour l’intrigue, un disciple de Borgia continuant en France les traditions, c’est-à-dire les crimes des petites cours de la péninsule. Rien n’est plus faux. C’est en France que Charles de Bourbon, héritier de la branche cadette Montpensier-Gonzague, a été élevé dès son enfance. L’autre branche, la branche aînée des Bourbons, venait de s’éteindre dans la personne de Pierre II, mari d’Anne de France, fille de Louis XI. Anne de France, celle qu’on nomme plus souvent Anne de Beaujeu d’après le titre de son mari, fit venir auprès d’elle son jeune neveu Charles de Bourbon afin de présider elle-même à son éducation. Le secrétaire du connétable, Marillac, l’a raconté plus tard en son naïf langage. « Bien faisait-elle nourrir et entretenir ledit comte Charles, lui faisant apprendre le latin à de certaines heures du jour, et quelquefois à courir la lance, piquer les chevaux, tirer de l’arc, où il était enclin ; autres fois aller à la chasse ou à la volerie, et aussi en tous autres déduits et passe-temps où l’on a accoutumé d’induire les grands seigneurs, et à tout ledit comte Charles s’adonnait très bien, et lui seyait bien de faire tout ce où il se voulait employer, comme à jeune seigneur de bonne nature et de bonne inclination. » Plus tard, elle lui fit épouser sa fille unique, Suzanne de Bourbon, héritière de tous les biens de la branche aînée ; les domaines et les droits des deux lignes se trouvaient dès lors concentrés dans les mains du comte Charles. Il était le chef de la maison de Bourbon. Intelligent et brave, ses coups d’essai furent des coups de maître. A peine âgé de dix-neuf ans, il fut sous Louis XII, en 1508, un des héros de la journée d’Agnadel. Nommé connétable à l’avènement de François Ier, il eut une grande part à la victoire de Marignan.

La politique autant que la reconnaissance conseillaient à François Ier de s’attacher un tel homme. On ne pouvait impunément ni augmenter sa puissance, ni la tourner contre soi. La royauté fit l’un et l’autre, commettant à ce sujet toutes les fautes qu’elle pouvait commettre. On avait commencé par exalter son orgueil, on finit par l’accabler d’humiliations. A toute une série de faveurs excessives succède coup sur coup la série des disgrâces imméritées. Quelques-unes même sont des outrages. Huit mois après la bataille de Marignan, il est rappelé du Milanais, qu’il a gouverné avec autant de vigilance que d’habileté ; c’est Lautrec qui le remplace, Lautrec qui perdra tout. A la rupture de Charles-Quint et de François Ier, il est exclu des grands commandemens entre lesquels est partagée la France. Bien plus, il est déchu du droit de combattre à l’avant-garde, droit de connétable et de premier gentilhomme. Ce n’est pas assez d’humilier le puissant vassal, François Ier entreprend de le ruiner. Nous venons de voir tous les biens des deux principales branches de la maison de Bourbon, issue du sixième fils de saint Louis, concentrés aux mains du connétable par suite de son mariage avec Suzanne de Bourbon, fille d’Anne de France, fille de Louis XI. Charles de Bourbon était le dernier de ces grands possesseurs de fiefs à qui Louis XI avait fait une si terrible guerre. Les autres avaient été fauchés par le roi niveleur ; celui-ci, resté debout, était entré dans la famille du souverain, il était devenu le gendre de son gendre, le mari de sa petite-fille. En cas de malheur pour François Ier, il y avait là un roi tout prêt. Le connétable ne possédait-il pas déjà la moitié de la France ? Au centre, le duché de Bourbonnais, le duché et le dauphiné d’Auvergne, le comté de Montpensier, le comté de Forez, le comté de la Marche, — au sud, les vicomtés de Carlat et de Murat, — à l’est, la seigneurie de Beaujolais, longeant la rive droite de la Saône, et la principauté de Dombes, assise sur la rive gauche, — enfin, en dehors de ce groupe compacte de territoires, le duché de Châtellerault, enclavé dans le Poitou, et le comté de Clermont, situé en Picardie ; telle était vers 1523 la carte des états du connétable. Assurément c’était un royaume au cœur du royaume. Les ducs de Bourbon avaient une garde, levaient des impôts, assemblaient les états du pays, nommaient leurs tribunaux de justice et leur cour des comptes, ils pouvaient mettre une armée sur pied et entretenir des forteresses. A leur mort, l’abbaye de Souvigny les recevait dans ses caveaux avec une pompe toute royale, comme les caveaux de Saint-Denis recevaient les rois de France. L’héritier de cette puissance, qui venait de s’agrandir encore, était en cas de conflit un personnage à redouter ; pouvait-on compter sur les loyaux sentimens du vassal ? Charles de Bourbon est tout entier dans un mot que rapporte un chroniqueur du temps ; il répétait volontiers que sa fidélité résisterait à l’offre d’un royaume, mais ne résisterait pas à un affront. Or François Ier ne se contente pas de lui infliger affront sur affront, il veut le dépouiller, il lui conteste ses héritages, et déjà par son ordre le parlement est à l’œuvre pour accomplir l’iniquité. La reine-mère, Louise de Savoie, dont le connétable, devenu veuf, a refusé la main, lui réclame tout ce qui est féminin dans l’héritage des Bourbons ; François Ier lui réclame tout ce qui est masculin. Le plus grand seigneur de France va être réduit à la détresse comme le dernier des gentilshommes. S’y résignera-t-il ?

« Vous manquer de foi, sire ! J’en serais incapable, dussé-je y gagner votre royaume et l’empire même du monde ; mais s’il s’agissait de venger un outrage, je le ferais, n’en doutez point. » M. Mignet, qui a si heureusement découvert ce trait du prince dans le De rebus gestis Gallorum de Ferronius, y ajoute un éclatant commentaire emprunté au Titien. On sait que la vieille devise de la maison de Bourbon était ce mot si français : espérance, on sait aussi qu’avant la fin du XVIe siècle un Bourbon devait réaliser cette devise en ce qu’elle avait de plus haut ; or en 1523 le connétable substituait à la noble parole de ses pères cette devise criminellement menaçante : omnis spes in ferro. A l’heure où il jetait ce cri, dépouillé de ses états et forcé de combattre son roi, il s’apprêtait à envahir la France avec nos plus grands ennemis. C’est alors que Titien fit de lui ce portrait où l’histoire a lu tant de choses. « Sur ce front hautain, dit M. Mignet, dans ce regard pénétrant et sombre, aux mouvemens décidés de cette bouche ferme, sous les traits hardis de ce visage passionné, on reconnaît l’humeur altière, on aperçoit les profondeurs dangereuses, on surprend les déterminations violentes du personnage désespéré qui aurait pu être un grand prince et qui fut réduit à être un grand aventurier. »

Depuis cette nuit mystérieuse où le connétable recevait l’envoyé de Charles-Quint dans ses montagnes du Forez jusqu’au jour où Titien le représente si sombre, si terrible, la rage et le crime dans le cœur, voulez-vous savoir par quelles aventures il a passé ? Demandez-le au récit de M. Mignet. C’est une histoire tragique où les péripéties ne manquent pas. Dénoncé par deux de ses complices avant que le roi ait franchi les Alpes, poursuivi dans ses montagnes, essayant vainement de résister, fuyant de château en château, de forteresse en forteresse, courant à cheval avec ses compagnons, qui emportent des sacoches pleines d’or, bravant les plus dures fatigues malgré la fièvre qui le dévore, obligé parfois de s’arrêter sous des arbres et y tombant évanoui, tantôt entouré des siens comme un chef et portant haut la tête, tantôt déguisé en valet pour se soustraire aux embûches, enfin n’ayant plus qu’une pensée : quitter au plus vite la France, où ses plans sont déjoués, et rejoindre ses alliés du dehors, le connétable a connu pendant un mois les émotions les plus violentes, traversé les fortunes les plus diverses, et amassé au fond de son cœur des ressentimens implacables. Lorsqu’il eut échappé à tant de poursuites, le roi, impatient de passer en Italie et toujours plein d’inquiétude sur la fidélité intérieure du royaume, fit offrir au fugitif la restitution immédiate de ses biens, le remboursement sur le trésor royal de ce qui lui était dû, le rétablissement de ses pensions avec l’assurance qu’elles lui seraient exactement payées à l’avenir. Bourbon répondit : Il est trop tard !

Dans ce sombre épisode de la conjuration du connétable, un fait particulièrement sinistre à mon avis, c’est le rôle d’Anne de Beaujeu, la noble fille de Louis XI, qui avait si sagement gouverné la France pendant la minorité de son frère Charles VIII. On a vu qu’elle avait marié sa fille Suzanne au connétable ; lorsque le connétable fut menacé de perdre tous ses biens, elle aussi elle oublia tout, elle oublia la France et cette œuvre du roi son père qu’elle avait soutenue d’une main si ferme. C’est sur les prières, sur les ordres de la fille de Louis XI que le connétable conclut sa criminelle alliance avec Charles-Quint. « Mon fils, lui dit-elle avant de mourir, considérez que la maison de Bourbon a été alliée de la maison de Bourgogne, et que durant cette alliance elle a toujours fleuri et été en prospérité. Vous voyez à cette heure ici les affaires que nous avons, et le procès qu’on vous met sus ne procède qu’à faute d’alliance. Je vous prie et commande que vous preniez l’alliance de l’empereur. Promettez-moi d’y faire toutes les diligences que vous pourrez, et j’en mourrai plus contente. » En lisant ces dernières paroles, on ressent comme une atteinte au cœur. Une fille de roi, une régente de France, déclarant qu’elle mourra satisfaite, si elle peut compter sur la trahison d’où sortira la ruine de la patrie ! Anne de France parlant de la sorte, comment s’étonner que le sentiment français soit encore si mal assuré au cœur de la noblesse ? On lira dans M. Mignet le nom des gentilshommes qui ont voulu livrer le pays aux vengeances du connétable. Dès l’été de 1522, le sénéchal de Bourbonnais, d’Escars, seigneur de La Vauguyon, La Coussière, La Tour-de-Bar, et capitaine de 50 hommes d’armes, se trouvant dans la ville de Thérouanne, assiégée par les impériaux, avait obtenu la permission d’aller conférer avec Adrien de Croy, seigneur de Beaurain, l’un des chambellans de Charles-Quint. Il s’agissait d’intérêts privés, disait-il, de l’échange d’une terre qu’il possédait en Flandre. Savez-vous ce qu’il allait faire dans le camp ennemi ? Il allait porter à l’agent de Charles-Quint les premières propositions du connétable. Ah ! ne vantons pas trop ces vieux âges et ne soyons pas toujours si prompts à désespérer de notre temps. Honneur, foi, patriotisme, ces choses n’appartiennent exclusivement à aucune époque du passé ; chaque siècle a ses misères et ses hontes.

On sait les événemens qui suivent les impatiences du connétable pressant Charles-Quint et Henry VIII d’entrer immédiatement en campagne, les préparatifs qui se font de tous côtés, la France envahie au nord-ouest par les Anglais, à l’est par les Allemands, au sud par les Espagnols, Paris s’apprêtant à un siège, les échevins ordonnant de creuser des tranchées, de tendre les chaînes de fer, de remparer les faubourgs de Saint-Honoré et de Saint-Denis, qui, situés sur la rive droite, devaient être exposés les premiers à l’attaque des Anglais ; puis, ce grand péril se dissipant plus vite qu’on ne pouvait l’espérer, grâce aux appréhensions d’Henry VIII et aux lenteurs de Charles-Quint ; enfin la triple invasion forcée de rebrousser chemin, l’armée anglaise rentrant dans Calais, l’armée espagnole repassant les Pyrénées.

Au milieu de ces émotions violentes se produisent des épisodes singuliers que M. Mignet a retracés de main de maître, par exemple la mort du pape Adrien VI et l’élection de Clément VII. Malgré ses relations personnelles avec Charles-Quint son élève, le grave et scrupuleux Adrien VI avait résisté longtemps à toute entreprise de guerre contre le roi très chrétien ; il s’y décida en 1523 après les plus cruelles irrésolutions. Les scrupules qui le tourmentèrent ne furent pas étrangers à la maladie qui l’emporta ; il mourut après s’être engagé dans une politique contraire à tous les sentimens de sa vie. « Il avait vécu, dit M. Mignet, comme un pauvre religieux dans le Vatican désert… Circonspect jusqu’à la plus pénible indécision, défiant sans être avisé, timide et faible, il avait porté une simplicité extrême, une piété profonde, une incapacité troublée au milieu de ces astucieux politiques italiens, accoutumés à ne se diriger que par la vue de l’intérêt particulier ou des maximes d’état. » Jules de Médicis, qui lui succéda sous le nom de Clément VII, était précisément un de ces tacticiens consommés, ainsi que le prouve sa stratégie dans le conclave. Le tableau si mesuré qu’en a tracé M. Mignet est un chef-d’œuvre de pénétration ; il y a plaisir à voir ces finesses italiennes exposées avec un demi-sourire par la raison française.

Cependant l’action se précipite. L’invasion qui vient d’échouer en 1523 recommence en 1524. Le connétable, franchissant les Alpes, entre le premier en Provence à la tête de troupes espagnoles et de lansquenets d’Allemagne. Il a pour lieutenant le terrible marquis de Pescara. Les lansquenets sont commandés par le comte de Hohenzollern, le comte de Lodron et le fils de George Frondsberg, un des chefs les plus redoutés du temps. Bourbon avance sans que rien lui résiste. Vence, Antibes, Cannes, Grasse, Draguignan, Hyères, Brignoles se rendent à lui. Arrivé à deux lieues d’Aix, il somme les consuls de lui livrer la ville. Aix était sans défense, le maréchal de La Palisse s’étant replié sur Avignon ; les consuls lui portent les clés de la ville, Bourbon y entre le 9 août 1524, reçoit la soumission des magistrats et prend le titre de comte de Provence. Dix jours après, il met le siège devant Marseille. Il n’y a pas de plus glorieux souvenir pour la vieille cité phocéenne, et on devait s’attendre que l’historien prendrait un patriotique plaisir à retracer ces grandes scènes. Honneur à Marseille, à son vaillant défenseur Renzo da Ceri, aux capitaines qui le secondent, à tous les enfans de la cité. Chaque nuit, ils réparent les brèches de la veille. Les femmes mêmes, celles du plus haut rang comme les plus humbles, travaillent aux tranchées et aux contre-mines. Bourbon est furieux ; Bourbon, exalté par sa facile conquête des villes de Provence, avait annoncé que Marseille ne tarderait pas à se rendre comme les autres. Qu’on se représente sa fureur devant cette résistance opiniâtre. Le marquis de Pescara, un peu humilié de commander en second ordre, ne lui ménageait pas les épigrammes. Un jour, à quelque distance du lieu où se trouvait le connétable, un certain mouvement s’étant produit à la suite d’un coup de canon qui avait tué deux gentilshommes, il s’approche de Pescara et lui demande quel est ce bruit : « Sans doute, répond l’Espagnol en raillant, ce sont les consuls de Marseille qui vous apportent les clés de la ville. » Pescara ne songeait qu’à mortifier Bourbon ; pour nous, recueillant ses paroles à distance, nous lui savons gré de la mordante ironie qui ce jour-là, grâce à Marseille, vengeait la Provence tout entière.

Le siège de Marseille, commencé le 19 août 1524, avait duré près de deux mois ; le 29 septembre, Bourbon fut obligé de battre en retraite précipitamment. Il fit jeter à la mer des amas de boulets qu’il ne pouvait emporter, ses canons de gros calibre furent enterrés et les autres traînés jusqu’à Toulon pour être embarqués sur des navires. La cause de ce départ précipité, c’était à la fois le découragement de ses troupes et l’arrivée de François Ier, qui s’approchait avec son armée. La Provence fut évacuée plus vite qu’elle n’avait été prise. Le roi entre à Aix le 1er octobre, et bientôt justice est faite des traîtres qui ont prêté serment au traître ; le consul de Prat, qui a reçu du connétable les fonctions de viguier en le reconnaissant comte de Provence, est décapité sur la place publique. François Ier emploie six jours à rétablir l’autorité royale dans toute la Provence, il envoie les témoignages de sa gratitude à l’héroïque cité de Marseille ; puis, impatient de venger l’affront de l’invasion, il passe les Alpes. En quelques jours, il est maître de Milan, et le 26 octobre le voilà devant Pavie, où se sont retirés les impériaux. Pendant quatre mois, occupé à fortifier son armée, à se créer de nouvelles ressources, se croyant déjà en mesure de dominer toute l’Italie, il s’exalte et devient plus sourd que jamais aux conseils de la prudence. Les impériaux, qui s’avançaient avec des troupes mal soldées et prêtes à se débander, avaient intérêt à jouer le tout pour le tout. François Ier était sûr de les voir se disperser au premier jour ; enfermé dans ses retranchemens, il n’avait pour cela qu’à refuser la bataille. Restons immobiles, disaient les vieux hommes de guerre, ne livrons pas aux hasards d’une mêlée l’avantage certain que notre position nous assure. L’amiral Bonnivet, le maréchal de Montmorency, furent d’une opinion contraire. « Nous autres, disait Bonnivet avec une confiance hautaine, nous n’avons pas accoutumé de faire la guerre par artifices militaires, nous la faisons à belles enseignes découvertes, surtout quand nous avons pour chef un vaillant roi qui doit faire combattre les plus poltrons. Les rois portent cet heur avec eux et ils portent aussi la victoire, comme notre petit roi Charles VIII au Taro, notre roi Louis XII à Agnadel, et notre roi qui est ici à Marignan. Et il ne faut point douter qu’en le voyant taller le premier au combat, car il nous montrera le chemin, sa brave gendarmerie n’en fasse de même et ne passe sur le ventre à l’ennemi. Par quoi, sire, donnez la bataille. » La bataille donnée, on sait ce qui arriva ; ce fut un désastre. Le roi pris, La Trémouille et La Palisse tués, les plus braves gentilshommes et les plus illustres seigneurs tombés comme le roi aux mains des impériaux, François Ier enfermé dans le monastère de Saint-Paul, au milieu même de ce camp d’où la veille encore il dominait l’Italie, bientôt enfin sa translation en Espagne, son arrivée à Madrid, sa longue et dure captivité dans le sombre donjon de l’Alcazar, voilà les résultats de ce beau conseil !

Le connétable de Bourbon avait été un des vainqueurs de Pavie ; ni le marquis de Pescara avec ses arquebusiers espagnols, ni George Frondsberg avec ses lansquenets allemands, l’un si habile, l’autre si impétueux, n’avaient plus fait pour le succès de l’empereur que ce prince français acharné à sa vengeance. Le lendemain, nul ne se montra plus ardent à suivre la fortune. Si on l’eût écouté, la France eût été envahie de nouveau. Il s’irritait des hésitations de Charles-Quint et de Henry VIII. Rien n’était fait à ses yeux tant que le roi d’Angleterre n’avait pas mis sur sa tête la couronne de saint Louis. Charles-Quint, toujours lent à se résoudre parce que ses vues embrassent le présent et l’avenir, n’a garde de prêter l’oreille à ces conseils. Bourbon a été l’un de ses instrumens, ce n’est pas lui qui sera l’instrument de Bourbon. Il aime mieux affaiblir le roi de France que de donner, en le détrônant, trop de puissance au roi d’Angleterre. De là des négociations, des combinaisons sans fin, dont le détail est très sûrement exposé par M. Mignet, et toujours au milieu de ces ténébreuses manœuvres on voit reparaître la sinistre figure du connétable de Bourbon. Le 15 novembre 1525, l’empereur, qui l’a fait venir d’Italie, se porte au-devant de lui avec toute sa cour jusqu’à une certaine distance de Tolède. Il lui fait l’accueil le plus cordial et le prend à ses côtés pour rentrer dans la ville. « Sire, lui dit Bourbon, j’ai perdu mon état à votre service, et de ma personne j’ai fait ce que je vous offris comme chevalier, bon serviteur et vassal, et je rends grâce à Dieu de ce que les choses en sont à ce point, pour la grande gloire et avec la victoire de votre majesté. S’il avait fallu perdre un royaume comme j’ai perdu mon état, je l’aurais fait volontiers, et à cela l’aurais trouvé bien employé. — Duc, répondit l’empereur, votre état n’est pas perdu et ne se perdra pas ; je vous le rendrai et en outre je vous en donnerai un plus considérable. Je sais que tout ce que vous dites est vrai ; le temps et mes œuvres montreront la volonté que j’ai de vous agrandir. » Pendant que Charles-Quint recevait magnifiquement le grand traître, comme l’appelle M. Mignet, et lui faisait d’éblouissantes promesses, le roi de France, gardé à vue, malade, obligé de consentir au démembrement de son royaume ou de se résigner à une captivité perpétuelle, était dévoré par les pensées les plus sombres.


V

Dans cette espèce de drame que me représente l’ouvrage de M. Mignet, si la seconde journée est remplie par la trahison du connétable, ce seraient les deux fils aînés du roi de France, le dauphin et le duc d’Orléans, qui en domineraient la dernière partie. On ne les voit apparaître, je le sais, qu’au début et à la fin de cette période, mais l’image des deux enfans est sans cesse présente à l’esprit du lecteur. Cachés à nos regards, ils sont là, et, sans agir, ils remplissent la scène. Les principaux événemens racontés par l’historien ne seraient pas arrivés, ou bien se seraient produits sous une forme différente, si les deux fils de France n’avaient remplacé leur père dans la prison de Madrid.

Le 14 janvier 1526, le roi captif avait signé le traité qui lui arrachait le duché de Bourgogne et l’obligeait à remettre ses deux fils aînés aux mains de l’empereur comme des otages destinés à assurer l’exécution des clauses de sa délivrance. La veille, il avait réuni dans sa chambre plusieurs des grands personnages de son royaume venus pour l’assister à Madrid, le premier président de Selve, l’archevêque d’Embrun, le maréchal de Montmorency, Chabot de Brion et le prévôt de Paris La Barre. Son secrétaire Bayard faisait partie de la réunion. Après avoir pris leur serment de tenir secret tout ce qui allait se passer, le roi protesta contre la violence de l’empereur. Ce traité qu’il était contraint de signer, il le déclara nul d’avance. Les conditions qu’on exigeait de lui étaient inacceptables, devant mettre la France en servitude ; s’il paraissait y consentir, c’était pour éviter au royaume des malheurs plus grands encore. En réalité, il n’y avait pas de consentement. Il promettait, jurait, signait, sans contracter aucun engagement d’honneur, puisqu’il n’était pas libre. Il ferait au reste envers l’empereur tout ce qu’un roi prisonnier de bonne guerre peut et doit raisonnablement faire. La rançon qu’il offrirait au vainqueur « rendrait manifeste à chacun qu’il veut faire justice de lui-même et se mettre en son devoir. » Après ces déclarations, il donna l’ordre à ses ambassadeurs de signer le lendemain avec lui le traité qu’il était bien résolu à ne pas tenir, « les rendant par là, dit M. Mignet, confidens et complices de son manque de foi. »

Deux mois plus tard, le 17 mars 1526, après bien des formalités qui attestaient les défiances de l’empereur, l’échange du royal captif et des pauvres enfans livrés en otage fut accompli sur une sorte d’estrade élevée au milieu de la Bidassoa. Le dauphin avait huit ans et demi, le duc d’Orléans allait atteindre sa septième année. Pendant que leur grand’mère, Louise de Savoie, régente de France, les amenait à Bayonne pour l’échange exigé par le traité de Madrid, ils rencontrèrent à Amboise l’ambassadeur d’Angleterre, qui écrivit au cardinal Wolsey : « Tous deux m’embrassèrent, me prirent la main et me demandèrent des nouvelles de l’altesse du roi et de votre grâce, en me témoignant le désir d’être recommandés au roi et à vous dans mes lettres. En vérité, ce sont deux charmans enfans ; le filleul du roi est d’un esprit plus vif et plus hardi, à ce qu’il me semble. » Ce filleul du roi d’Angleterre, c’était le plus jeune des deux, le duc d’Orléans, qui, son frère étant mort, fut le successeur de son père sous le nom de Henri II. Arrivés sur l’estrade où devait se faire l’échange, ils baisèrent la main de leur père. « Sire, dit le chef de l’escorte espagnole, maintenant votre altesse est libre, qu’elle accomplisse ce qu’elle a promis ! — Tout sera fait, » répondit François Ier. Il embrassa ses enfans, descendit dans la barque qui les avait conduits et fut ramené au rivage. Dès qu’il eut mis le pied sur la terre de France : « Ah ! s’écria-t-il, je suis roi, je suis roi encore ! » Et, s’élançant à cheval, il courut au galop vers Saint-Jean-de-Luz. Quel contraste en cette matinée du 17 mars ! Tandis que le roi, dans le sentiment de sa liberté reconquise, reprenait possession du sol natal avec des transports de joie, les deux jeunes otages étaient conduits au fond des montagnes pour y être enfermés sous la garde de soldats grossiers. Le roi de France avait passé toute une année dans les prisons d’Italie et d’Espagne ; la captivité des enfans de France devait être bien autrement longue.

Les événemens qui remplissent les quatre années suivantes sont racontés par M. Mignet avec une abondance et une précision de détails qui les font revivre sous nos yeux. Si la morale condamne la conduite de François Ier envers Charles-Quint, l’opinion publique au XVIe siècle n’avait pas tant de scrupule. Avant que le roi de France eût manqué à sa parole et rompu le traité de Madrid, une grande partie de l’Europe semblait l’y engager. L’Europe politique de ces temps agités avait besoin de la France. L’ambition de Charles-Quint était une cause d’alarmes pour tous les états ; l’Angleterre se sentait menacée aussi bien que le pape, et les princes italiens, et la république de Venise. Une alliance générale se forma contre l’empereur d’Allemagne. M. Mignet excelle à débrouiller ces confuses annales où s’entremêlent les négociations secrètes et les guerres. Il se transporte d’un pays à l’autre, et, comme il a interrogé les documens les plus authentiques, il sait ce qui se passe dans les conseils de Charles-Quint comme dans le cabinet du cardinal Wolsey. Les entreprises de la confédération italienne, l’attitude tour à tour circonspecte et hardie de Clément VII, le premier pillage du Vatican par les Colonna au mois de septembre 1526, l’attaque de Rome par les soldats du connétable de Bourbon et les luthériens de Frondsberg, le 6 mai 1527, la mort du connétable au début de l’escalade, le sac de la ville éternelle, les dévastations, les profanations, sous les yeux du pontife réfugié dans le château Saint-Ange, la stupeur de la chrétienté, l’embarras du roi catholique, — puis en 1528 l’alliance de Henry VIII et de François Ier, une guerre générale qui recommence, les défis injurieux que se portent les deux rivaux, cette lutte acharnée sur le point de se terminer par un duel, bref les crimes de la force aussi bien que les fourberies de la politique, toutes ces choses si diverses inspirent à l’historien des pages dont l’intérêt ne languit pas. Le récit des événemens les plus connus est comme renouvelé, non par l’éclat hasardé des couleurs ou l’inquiétante nouveauté des jugemens, mais par l’ampleur du fond et la solidité de la forme. Il est impossible de ne pas sentir que l’on s’avance sur un terrain ferme. La richesse des détails évoque à nos yeux tout un monde où chaque chose est à sa place, chaque figure en son vrai jour. Une main sûre nous conduit de l’une à l’autre, et l’esprit embrasse commodément toutes les parties d’un grand spectacle.

Au milieu de tant de péripéties, j’admire avec quel art M. Mignet ramène notre pensée à ces pauvres enfans emprisonnés en Espagne. Dès la rupture du traité de Madrid, dès la formation de la ligue, de Cognac entre François Ier, Clément VII et la république de Venise, lorsque les ambassadeurs des trois états confédérés viennent notifier à Charles-Quint l’établissement de cette ligue et lui demander d’y adhérer, on voit quelle place occupe dans les affaires générales de l’Europe cette question des enfans de France. L’empereur est invité à pacifier la chrétienté ; pour cela, il devra rendre le duché de Milan, évacuer la Lombardie, renoncer à la Bourgogne et délivrer les enfans de France, moyennant une juste rançon. L’ambassadeur de François Ier était Jean de Calvimont, second président du parlement de Bordeaux, un terrible homme, à ce que nous apprend son collègue le nonce du pape, Balthasar Castiglione : questo francese e un terribil uomo, Jean de Calvimont parla le premier ; il parla au nom de la ligue, au nom du roi son maître, et, priant l’empereur de laisser là toute dissimulation, il le somma, par le commandement du roi très chrétien, de ne songer qu’au bien de la chrétienté, de conclure une bonne paix avec lui et de lui rendre ses enfans pour une forte somme de deniers. A ces conditions, il y aurait entre eux une amitié solide, car jamais le roi de France n’oublierait un tel bienfait. Le nonce fut plus discret, plus mesuré ; au fond il exprima les mêmes choses, et, parmi les concessions que le pape demandait à l’empereur, il n’eut garde d’oublier la restitution des enfans de France.

L’empereur avait été irrité de la sommation de l’ambassadeur français ; il se contint, répondit d’abord au nonce, se justifia des torts que le pape lui imputait, protesta de son désir de pacifier le monde chrétien : « Mais, dit-il en terminant, rendre au roi de France ses enfans est hors de propos. On ne l’obtiendra pas de moi. Je suis comme la monture de Balaam ; plus on l’éperonnait pour la pousser en avant, plus elle se rejetait en arrière. » Se tournant alors vers Jean de Calvimont, il lui adressa ces paroles terribles : « Si votre roi avait tenu ce qu’il avait promis, il ne serait pas nécessaire de proposer aujourd’hui de nouveaux arrangemens. Il ne me convient pas de lui rendre ses enfans pour de l’argent. Je n’ai pas voulu d’argent pour le délivrer. Il m’a trompé ; je ne me fierai jamais plus à lui sans avoir de gage de sa parole. Aujourd’hui il me semble en avoir de bons entre les mains. S’il compte les avoir par force, je l’assure qu’il n’y parviendra pas tant qu’il restera pierre sur pierre dans un de mes royaumes, fussé-je forcé de reculer jusqu’à Grenade. »

Ainsi, jusqu’au fond de l’Espagne, jusqu’à la dernière de ses forteresses, tant qu’il lui resterait un cachot derrière des murailles, il garderait les enfans du roi de France, à moins que le roi de France, exécutant le traité de Madrid, ne lui livrât la Bourgogne ! Menace terrible, car on connaissait l’opiniâtreté de l’empereur. De plus l’obstination têtue qui lui était propre en toutes choses était exaspérée cette fois par la colère. Dans cette même séance, où Jean de Calvimont avait eu la témérité de parler si haut, Charles-Quint lui avait dit avec véhémence : « J’ai usé envers votre roi de libéralité et de magnanimité, et lui a usé envers moi de pusillanimité et de perfidie. Il n’a point agi en vrai chevalier, ni en vrai gentilhomme, mais méchamment et faussement. » Et ajoutant la provocation à l’insulte, il avait prononcé ces mots : « Plût à Dieu que ce différend eût à se débattre entre nous deux, de sa personne à la mienne, sans exposer tant de chrétiens à la mort ! Je crois que Dieu montrerait sa justice. » Ce défi outrageant ne fut connu de François Ier que deux années plus tard. Jean de Calvimont, qui avait compromis la cause des enfans de France en voulant trop vivement la défendre, comprit qu’il ne fallait pas envenimer davantage la situation ; il ne dit rien au roi son maître de la provocation de l’empereur. Seulement en 1528, lorsque les envoyés de Henry VIII, de François Ier et du pape Clément VII portèrent à l’empereur une solennelle déclaration de guerre, Charles-Quint revint à la charge et dit à l’envoyé français : « Je crois que le roi votre maître n’a pas été averti d’une chose que j’ai dite à Grenade à son ambassadeur, le président de Bordeaux, et qui le touche fort. Je le tiens si gentil prince qu’il m’eût répondu s’il l’eût sue. » Ces paroles ayant été rapportées à François Ier, Calvimont fut mis en demeure de s’expliquer, mais il allégua fort sagement qu’il n’avait aucune souvenance de ce que l’empereur avait pu lui dire à Grenade. C’est alors que Charles-Quint lui fit adresser, à lui Calvimont, cette lettre qui devait atteindre directement le roi de France : « Vous ne voulez avoir souvenance de ce que je vous ditz pour en avertir le roi votre maître. Je vous ditz que le roi votre maître avait fait lâchement et méchamment de n’avoir gardé la foi que j’ai de lui selon le traité de Madrid, et que, s’il voulait dire le contraire, je le lui maintiendrais de ma personne à la sienne. »

On sait quelle fut la colère de François Ier lorsqu’il eut connaissance de ce défi, et par quel violent cartel il y répondit en présence de toute sa cour. Le cardinal de Granvelle, ambassadeur de Charles-Quint, avait essayé en vain de se retirer avant l’explosion ; il fut obligé d’entendre Robertet, l’un des secrétaires d’état, lire ces rudes paroles que le roi de France adressait à l’empereur : « Si vous nous avez voulu charger d’avoir fait chose qu’un gentilhomme aimant son honneur ne doit faire, nous disons que vous avez menti par la gorge, et autant de fois que le direz vous mentirez… » M. Mignet, qui emprunte ces dramatiques détails aux Papiers d’état du cardinal Granvelle, y met la marque de son esprit. Il est le vrai juge du camp. Qui a tort, qui a raison dans cet étrange débat ? Pourquoi cette provocation faite par Charles-Quint, acceptée si vivement par François Ier, n’a-t-elle pas abouti ? quel était l’intérêt de l’empereur ? quel était l’intérêt du roi de France ? Toutes ces questions sont résolues par M. Mignet comme par un arbitre impartial. Le récit est plein, rapide, et, sans que l’historien y fasse aucun effort, les émotions naissent d’elles-mêmes dans l’âme du lecteur. Une des plus vives à mon avis, c’est celle que procure la pensée toujours présente de ces malheureux enfans emprisonnés dans les sierras. Tandis que le héraut Guienne va porter à Charles-Quint le cartel de François Ier, tandis que le héraut Bourgogne apporte à François Ier le cartel de Charles-Quint, au milieu de ces violences et de ces menaces, à travers ces éclats de fureur qui trahissent d’implacables haines, on se demande avec angoisse ce que deviennent les enfans de France.

Dès leur entrée en Espagne, le dauphin et le duc d’Orléans avaient été enfermés dans le fort d’Ampuldia, puis dans celui de Villalpando. Une suite nombreuse les accompagnait ; soixante personnes environ étaient attachées à leur service. Après les provocations injurieuses de l’année 1528, tous les serviteurs des jeunes princes, y compris leur précepteur et leur médecin, furent dispersés dans plusieurs forteresses ; les enfans restèrent seuls. Bientôt même on les enferma dans un lieu plus sombre, plus inaccessible, à Pedrazza de la Sierra, au fond des montagnes de la Castille. Il n’y avait plus que des Espagnols autour d’eux, et non pas de tels hommes qui eussent convenu à si gentille compagnie, mais des soldats grossiers, race inculte et brutale. On rencontre ici de lamentables détails. Dans l’été de 1529, pendant les négociations qui devaient aboutir au traité de Cambrai, un huissier de la régente Louise de Savoie fut envoyé en Espagne pour visiter les jeunes princes de la part du roi leur père et de leur aïeule, et savoir comment ils étaient traités. Bordin, c’est le nom du messager, éprouva dès son arrivée un étrange serrement de cœur. Bien qu’il fût muni d’un sauf-conduit de Charles-Quint, il eut la plus grande peine à pénétrer dans la forteresse de Pedrazza. Que se passait-il donc derrière ces murailles sinistres ? dans quel état se trouvaient les pauvres captifs, puisqu’on n’osait pas les montrer ? Enfin les instances de Bordin triomphèrent de l’obstination du geôlier ; le marquis de Berlanga, connétable de Castille, — c’est le geôlier dont je parle, — consentit à laisser entrer l’envoyé de la régente, et le mena lui-même auprès des princes. Spectacle navrant ! une chambre obscure et toute nue, une seule fenêtre pratiquée dans une muraille épaisse de dix pieds, garnie de grosses barres de fer au dedans et au dehors, très haut placée et laissant passer à peine un peu de jour et d’air. C’est au-dessous de cette ouverture que les enfans étaient assis sur de petits sièges de pierre lorsque le messager entra dans le cachot. A cette vue, il ne put retenir ses larmes. Bordin se découvrit, s’approcha du dauphin, et lui répéta les paroles affectueuses dont la régente l’avait chargé. On négociait la paix à Cambrai ; bientôt sans doute le dauphin et son frère seraient mis en liberté, ils reverraient le roi, Madame, les seigneurs et le commun peuple de France, qui désiraient tant leur retour. Ces paroles étaient dites en français, le dauphin les écouta d’un air triste ; puis, se tournant vers le marquis de Berlanga, il le pria de demander à l’envoyé qu’il voulût bien les redire en espagnol.

Connaissez-vous rien de plus douloureux qu’une telle scène ? Des enfans qui ont désappris la langue maternelle, des princes de France qui n’entendent plus le français ! Ils se mirent à interroger Bordin en espagnol, lui adressant maintes questions avec une aimable curiosité, s’informant du roi leur père, de leur grand’mère, de leur tante Marguerite de Navarre, de leur jeune frère le duc d’Angoulême, voulant savoir ce qu’ils faisaient, dans quel lieu ils se trouvaient. Tout à coup le marquis de Berlanga interrompit brusquement l’entretien, comme si toutes ces questions lui eussent été suspectes. Il éprouvait en effet d’étranges scrupules. Bordin, avant de se retirer, ayant demandé la faveur d’une seconde entrevue avec les princes, il refusa net. Le messager insista, disant qu’il avait à leur remettre des toques de velours noir garnies de broderies d’or et de plumes blanches. Non, disait toujours le soupçonneux geôlier. Il permit seulement que Bordin envoyât chercher ces toques à son hôtellerie. Les toques de velours apportées, Bordin les baisa, puis voulut les remettre lui-même aux jeunes princes ; mais le capitaine Peralta les lui arracha des mains, et, les montrant aux enfans, il leur dit qu’il les gardait pour eux. Ce n’était pas cruauté de sa part, c’était superstition grossière. Le marquis et le capitaine ne voulaient pas que des toques venues de France fussent placées sur la tête de leurs prisonniers ; ils craignaient des sortilèges qui auraient dérobé à leur vue et soustrait à leur garde les précieux otages dont ils répondaient. Pour la même raison, Bordin, ayant voulu mesurer la taille du dauphin, car le dauphin avait beaucoup grandi, et le bon messager désirait porter cette mesure au roi de France, le connétable de Castille, en homme difficile à tromper, devina là une pratique de sorcellerie et la déjoua par ses refus.

Nous sourions de ces sottises ; n’est-on pas tenté aussi d’en pleurer ? Pendant dix mois encore, le dauphin et le duc d’Orléans vont demeurer dans ces cachots lugubres, sous la main de ces gardiens stupides. D’après le traité qui se négociait longuement à Cambrai, Charles-Quint, renonçant à la Bourgogne, exigeait de François Ier l’abandon complet de l’Italie et une somme de 1,200,000 écus d’or pour la rançon des enfans. La somme n’était pas prête ; pour la trouver, il fallut faire appel au pays. Le peuple, la bourgeoisie, les bonnes villes donnèrent à mains ouvertes. Qu’on se figure, en pleine foi monarchique, et quand la loyauté de l’ennemi pouvait être si suspecte, l’angoisse perpétuelle de cette pensée : les enfans de France enfermés dans une prison d’Espagne ! C’était un poids insupportable pour la conscience publique. La noblesse seule, cela est triste à dire, refusait obstinément de contribuer à la délivrance des princes, craignant de compromettre le droit féodal qui l’exemptait des impôts. Le roi fut obligé de rassembler les feudataires de l’Ile-de-France et de leur dire en termes précis qu’il ne s’agissait pas de faire les gentilshommes taillables ; il leur demandait tels dons et présens qui fussent la mesure de leur affection. L’exemple une fois donné par les feudataires de l’Ile-de-France, les autres provinces suivirent. Nobles et seigneurs rejoignirent le peuple en ce patriotique élan, et le mouvement fut unanime. Aussi quel soulagement, quelle effusion, quelle joie, quand on apprit enfin que la sœur de l’empereur, Éléonore d’Autriche, fiancée au roi de France par suite du traité de Cambrai, est chargée de lui ramener les enfans ! Certes il était bien dur, ce traité de Cambrai, et notre histoire n’en parle qu’avec douleur ; le sentiment public n’y vit alors qu’une chose, le retour des enfans. Les enfans, c’est le nom qu’on leur donne sans les désigner d’une autre manière. Ici, j’ajoute un trait aux pages si complètes de l’historien ; cherchant parmi les écrivains du temps un témoignage de ces émotions nationales, j’ouvre les poésies de Clément Marot, et j’y trouve le Chant de joie au retour d’Espagne de messeigneurs les enfans. Le gentil Marot exprime bien la pensée de tous lorsqu’il dit que cette délivrance n’est pas seulement celle des enfans, c’est la délivrance du roi et du peuple de France prisonniers aussi avec les jeunes princes.

Ils sont venus, les enfans désirés !
Loyaux Français, il est temps qu’on s’apaise :
Pourquoi encor pleurez et soupirez ?
Je l’entends bien, c’est de joie et grand aise ;
Car prisonniers comme eux étiez aussi.
O Dieu tout bon ! quel miracle est cecy ?
Le roi voyons et le peuple de France
En liberté, et tout par une enfance
Qui prisonnière était en fortes mains.
Or en est hors, c’est triple délivrance.
Gloire à Dieu seul ! Paix en terre aux humains !

M. Mignet s’est associé avec beaucoup d’art à ces touchantes émotions ; dans cet ample récit, où se pressent tant de scènes dramatiques, il a combiné son plan de telle sorte que la dernière scène fût la délivrance des enfans. Il aurait pu s’arrêter sur quelque autre épisode du traité de Cambrai, il aurait pu rassembler les symptômes annonçant que la lutte n’est pas finie entre les rivaux, et que la France subira bientôt une nouvelle invasion. Une pensée très heureuse lui a suggéré un dénoûment à la fois plus poétique et plus neuf. Sur ce ponton élevé au milieu de la Bidassoa, à l’endroit même où quatre années auparavant s’était fait l’échange du roi et de ses deux fils, voyez le connétable de Castille remettre le dauphin et le duc d’Orléans aux mains du grand-maître Anne de Montmorency. Que de formalités ! que de précautions ! avec quelles défiances prolongées jusqu’à la dernière minute les gens de l’empereur se dessaisissent de ce précieux gage ! Dans l’une des barques, Anne de Montmorency avec les 1,200,000 écus d’or, dans l’autre le connétable de Castille avec les deux jeunes princes ; dans l’une comme dans l’autre même nombre de rameurs, même cortège de gentilshommes et de pages armés de la même manière ; sur chaque rive, des soldats français et espagnols en nombre égal ; à l’embouchure du fleuve, deux galions, l’un espagnol, l’autre français, pour surveiller l’opération et empêcher toute fraude ; enfin un signal, l’échange qui s’accomplit, des cris de joie qui retentissent, et bientôt à Bordeaux le roi de France recevant ses deux fils au milieu de transports d’allégresse, — voilà certainement des traits qu’il est impossible d’oublier. Avions-nous tort de dire au début de cette étude que l’habile disposition des épisodes dans l’ouvrage de M. Mignet rappelle par instans les chroniques de Shakspeare ? Plus d’une fois, en lisant la dernière partie du livre, j’ai songé à ces paroles de la reine Elisabeth au quatrième acte de Richard III : « Jetons un dernier regard sur la Tour. Ah ! vieilles pierres, ayez pitié de ces tendres enfantelets que l’envie a renfermés entre vos murailles ! Dur berceau pour de si petits et de si gentils êtres ! Rude et brutale nourrice, toi qui pour de jeunes princes es une compagne si vieille et si morose, traite bien mes enfans ! C’est ainsi que le chagrin affolé dit adieu à tes vieilles pierres [3] ! » Heureusement, ce rapprochement ne se soutient pas jusqu’au bout ; les vieilles pierres de Pedrazza ont été moins cruelles que les vieilles pierres de la Tour de Londres.

Quel que soit pourtant le poétique intérêt du récit, il faut toujours en revenir, avec un esprit tel que M. Mignet, à la philosophie pratique de l’histoire. Nous n’avons pas besoin sans doute de rappeler à nos lecteurs que la plupart de ces grandes scènes, la victoire de Marignan, la conjuration du connétable, la défaite de Pavie, la captivité de François Ier, la ligue de Cognac, le sac de Rome, le traité de Cambrai, ont été publiées pour la première fois dans la Revue des Deux Mondes. En rassemblant aujourd’hui ces pages commencées il y a plus de vingt ans, M. Mignet nous aide à saisir d’une vue plus nette l’inspiration qui l’a soutenu dans les difficultés d’un tel labeur. Ces larges peintures où se plaît son pinceau, ces détails qu’il recherche avec tant de soin, ne le détournent jamais de son but. L’âme de son travail est un perpétuel enseignement. Il enseigne quand il raconte les faits, il enseigne surtout quand il juge les acteurs. Ces leçons, qui sortent naturellement du récit, répètent des vérités vieilles comme le monde, j’en conviens, mais qu’il faut rapprendre à chaque génération, puisque chaque génération les oublie ; elles nous disent que les succès politiques tiennent bien plus à la constance du caractère qu’à l’éclat des qualités de l’esprit, que le bon sens va plus loin que la passion, que la victoire définitive est réservée à celui qui a le mieux conçu son plan, qui ne l’a pas perdu de vue un seul jour, qui a été réfléchi, appliqué, persévérant, sachant plier à propos pour se relever plus tard, surtout ne s’attachant qu’à ce qui est juste et ne poursuivant que ce qui est possible. Bossuet, commentant Polybe, avait exprimé les mêmes idées. Lieux-communs, dira-t-on peut-être ; disons plutôt : éternels principes que les figures de chaque siècle nous rendent plus présens, et dont il faut, aujourd’hui plus que jamais, nous faire à nous-mêmes l’application sérieuse. Jugés d’après ces maximes, ni Charles-Quint ni François Ier ne sauraient trouver grâce au tribunal de l’histoire ; il faut avouer cependant que l’empereur d’Allemagne a été supérieur au roi de France. A quoi servirent dans cette lutte l’esprit, l’imagination, le courage chevaleresque de François Ier ? « Avec moins d’éclat, dit M. Mignet, Charles-Quint avait plus de solidité ; son esprit n’était pas vif, mais il était net, judicieux, assuré, et la vigueur en lui remplaçait l’ardeur. Il portait dans l’examen comme dans la conduite de ses affaires une application soutenue et cette forte prudence qui n’empêche ni d’agir ni d’oser. Là où il intervenait avec lenteur, il persistait avec opiniâtreté, et son caractère, aussi tenace que son génie, finit par lui assujettir la fortune. »

Dans un autre ordre d’idées, le livre de M. Mignet provoque des méditations plus graves encore. J’ai dit en commençant que les deux grands objets de ses travaux historiques, pendant plus de cinquante ans avaient été le XVIe siècle et la révolution française. Eh bien ! alors même qu’il s’occupait du XVIe siècle, comme il vient de le faire avec un si grand soin du détail, soyez sûrs, que la préoccupation des problèmes relatifs à la révolution ne le quittait pas un instant. C’est du moins l’impression, que j’ai reçue en relisant ces pages, non plus détachées par épisodes, mais reliées dans un tableau d’ensemble. Je devinais ce que l’auteur ne dit pas. Je comprenais les allusions qui naissaient au fond de sa pensée et don un art sévère lui interdit l’expression. Après tant de malheurs qui ont accablé la France, en face d’un avenir si chargé de menaces, ne voit-on pas des esprits disposés à croire que nous assistons à la banqueroute générale de la société issue de 89 ? Ceux que tourmentent ces pensées de découragement, feront bien de lire des ouvrages comme celui de M. Mignet. Voilà une douzaine d’années de l’ancienne France racontées par l’historien le plus exact, appréciées par le juge le plus impartial ; qu’y voit-on ? Des folies, des trahisons, des catastrophes, un roi prisonnier, le royaume livré à tous les hasards, des invasions formidables, une grande province qui s’abandonne à l’ennemi, Paris menacé d’un siège, Marseille menacée d’être mise à sac, Rome prise, pillée, souillée, le pape insulté dans le Vatican et emprisonné dans le château Saint-Ange, des princes du sang de France, des enfans, traités pendant quatre ans comme des scélérats, bref les choses les mieux faites pour détruire la foi religieuse en même temps que la foi nationale. C’est la condition des choses humaines ; dans chaque temps et sous tous les régimes, l’histoire est une tragédie. Nous vivons cependant. Les désastres que la France a subis sous l’ancienne monarchie ne l’ont pas empêchée de se relever et de grandir ; la France de 89, plus forte parce qu’elle est plus juste, saura bien triompher de ses épreuves.


SAINT-RENE TAILLANDIER.

  1. Mémoires de Philippe de Commines, livre VII, chapitre V.
  2. Mémoires de Philippe de Commines, livre VIII, chapitre III.
  3. Nous empruntons ici l’excellente traduction de notre collaborateur et ami M. Émile Montégut.