Les Singularitez de la France antarctique/04

Texte établi par Paul GaffarelMaisonneuve (p. 14-18).


CHAPITRE IV.

De l’Afrique en particulier.


Barbarie partie de l’Afrique pourquoy ainsi nommée. Or quant à la partie d’Afrique, laquelle nous auons costoyée vers l’Oceà Atlantique comme Mauritanie, et la Barbarie, ainsi appellée pour la diuersité et façon estrange des habitans : elle est habitée de Turcs, Mores, et autres natifs du païs, vray est qu’en aucuns lieux elle est peu habitée, et comme deserte, tant à cause de l’excessiue chaleur, qui les contraint demeurer tous nuds, hors-mis les parties honteuses, que pour la sterilité d’aucuns endroits pleins d’arenes, et pour la quantité de bestes sauuages, comme Lions, Tigres, Dragons, Leopards, Buffles, Hyenes, Pantheres, et autres, qui contraignêt les gens du païs aller en troupes à leurs affaires et trafiques, garnis d’arcs, de flèches, et autres bastons pour soy defendre. Que si quelquefois ils sont surpris en petit nombre, côme quand ils vont pescher, ou autrement, ils gaignent la mer, et se iettâs dedans se sauuent à bien nager : à quoy par contrainte se sont ainsi duits et accoustumez. Les autres n’estans si habiles, ou n’ayans l’industrie de nager, môtent aux arbres, et par ce mesme moyê euitent le danger d’icelles bestes. Faut aussi noter que les gês du païs meurêt plus souuent par rauissement des bestes sauuages, que par mort naturelle : et ce depuis Gibaltar iusques au cap Verd.

Religion et ceremonies des Barbares. Ilz tiennent la malheureuse loy de Mahomet, encore plus superstitieusement que les Turcs naturels. Auant que faire leur oraison aux têples et mousquées, ils se lauent entierement tout le corps, estimans purger l’esprit ainsi côme le corps par ce lauement exterieur et cerimonieux auec un elemêt corruptible. Et est l’oraison faicte quatre fois le iour, ainsi que i’ay veu faire les Turcs à Constâtinoble. Mecha sepulchre de Mahomet. Au têps passé que les Payens eurent premieremêt et auant tous autres receu ceste damnable religion, ils estoyent côtraints une fois en leur vie faire le voyage de Mecha, où est inhumé leur gêtil Prophète : autrement ils n’es— sepuiehre de peroyêt les delices, qui leur estoyêt promises. Voyage des Turcs en Mecha. Ce qu’obseruent encores auiourd’huy[1] les Turcs et des s’assemblent pour faire le voyage auec toutes muniMecha. tions, côme s’ils vouloyent aller en guere, pour les incursions des Arabes, qui tiennent les montagnes en certains lieux. Quelles assemblées ay-ie veu, estant au Caire, et la magnificence et triomphe que lon y fait ! Cela observêt encores plus curieusemêt et estroittemêt les Mores d’Afrique, et autres Mahometistes, tant sont ils aueuglez et obstinez : qui m’a donné occasion de parler en cest endroit des Turcs, et du voyage, auàt qu’entreprendre la guerre, ou autre chose de grande importance. Et quàd principalement le moyê leur est osté de faire ce voyage, ils sacrifient quelque beste sauuage ou domestique, ainsi qu’il se rencontre : Corban. qu’ils appellent tât en leur langue qu’en Arabesque, Corban, dictiô prise des Hebreux et Chaldées, qui vaut autant à dire, côme present, ou offrâde. Ce que ne font les Turcs de Leuant, mesmes deuant Constantinoble. Ils ont certains prestres, les plus gràds imposteurs du monde : ils font croyre et entendre au vulgaire, qu’ils sçavent les secrets de Dieu, et de leur Prophete, pour parler souuêt auecques eux. D’auàtage ils usent d’une maniere d’escrire fort estrange, et s’attribuêt le premier usage d’escriture, sur toutes autres nations. Les Egyptiês premiers inuenteurs des lettres et caractères. Ce que ne leur accordent iamais les Egyptiens, ausquels la meilleure part de ceux qui ont traité des antiquitez, donnent la premiere inuention descrire, et representer par quel- ques figures la côception de l’esprit. Et à ce propos lettres et a escrit Tacite[2] en ceste maniere, les Egyptiens ont caracteres. les premiers representé et exprimé la côceptiô de l’esprit par figures d’animaux, grauans sus pierres, pour la memoire des homes, les choses anciennement faites et aduenues. Aussi ils se dient les premiers inuenteurs des lettres et caracteres. Et ceste inuention (comme lon trouue par escrit) a esté portée en Grece des Pheniciens, qui lors dominoyenl sus la mer, reputans à leur grande gloire, côme inuenteurs premiers de ce qu’ils auoient pris des Egyptiês. Barbares assez belliqueuxLes homes en ceste part du costé de l’Europe sont assés belliqueux, coustumiers de se oindre d’huile, dôt ils ont abondance, auant qu’entreprendre exercice violent : ainsi que faisoient au temps passé les athlètes, et autres, à fin que les parties du corps, comme muscles, tendons, nerfs, et ligamens adoucis par l’huile, fussent plus faciles et dispos à tous mouuemês, selon la varieté de l’exercice : car toute chose molle et pliable est moins subiecte à rompre. Ils font guerre principalemenr contre les Espagnols de frontiere, en partie pour la religion, en partie pour autres causes. Il est certain que les Portugais[3], depuis certains temps ença, ont pris quelques places enceste Barbarie, et basty villes et forts, ou ils ont introduit nostre religion : S. Crois, ville en Barbarie. specialemêt une belle ville, qu'ils auoyêt nommé Saincte Croix, pour y estre arriuez et arestez un tel iour et ce au pied d'une belle môtagne. Et depuis deux ans ença la canaille du païs assemblez en grand nôbre, ont precipité de dessus ladicte montagne, grosses pierres, et cailloux, qu'ils auoyent tiré des rochers : de maniere que finablement les autres ont esté contrains de quitter la place. Et a tousiours telle inimitié entre eux, qu'ils trafiquêt de sucre, huile, ris, cuirs, et autres marchandises par hostages et personnes interposées. Fertilité de la Barbarie.Ils ont quantité d'assez bons fruits, comme oranges, citrons, limons, grenades, et semblables, dont ils usent par faute de meilleures viâdes : et du ris au lieu de blé. Ils boiuent aussi huilles, ainsi que nous beuuôs du vin. Ils viuent assez bon aage, plus (à mon aduis) pour la sobrieté et indigence de viande qu'autremêt.

  1. Ces grandes caravanes se font encore non seulement au Caire, mais même à Constantinople. Thevet les a décrites dans sa Cosmographie du Levant. Cf. Thevenot. Voyages. T. i et ii, passim.
  2. Tacite. Annales, xi. 14. Primi per figuras animalium Ægyptii sensus mentis effingebant…, et litterarum semet inventores perhibent ; inde Phœnicas, quia mari prœpollebant, intulisse Græciæ, gloriamque adeptos, tanquam reppererint quæ acceperant.
  3. Cf. Major. The life of Prince Henry of Portugal. — Codine. Bulletin de la société de géographie de Paris. Avril, juin, juillet, août 1873.