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XIV

LES SECTES À L’ENCAN[1].




JUPITER, MERCURE, UN MARCHAND, PYTHAGORE, DÉMOCRITE,

HÉRACLITE, SOCRATE, DIOGÈNE, CHRYSIPPE, ÉPICURE,

UN PHILOSOPHE PYRRHONIEN.

[1] Jupiter. Allons, toi, dispose les sièges, prépare la salle pour les arrivants : toi, fais ranger par ordre les différentes sectes ; mais aie soin d’abord de les parer, afin qu’elles aient bonne mine et attirent beaucoup d’acheteurs. Toi, Mercure, fais l’office de crieur, appelle les chalands, et qu’une bonne chance les fasse arriver au marché ! Nous allons vendre à la criée des sectes philosophiques de tout genre et de toute espèce. Ceux qui ne pourront pas payer comptant, payeront l’année prochaine, en donnant caution.

Mercure. La foule arrive : il ne faut pas tarder, ni les faire attendre davantage.

Jupiter. Eh bien, vendons !

[2] Mercure. Qui veux-tu que nous mettions le premier en vente ?

Jupiter. Cet Ionien aux longs cheveux[2] ; il m’a l’air d’un homme respectable.

Mercure. Hé ! le Pythagoricien, descends et fais-toi voir par ceux qui sont ici réunis.

Jupiter. Allons, mets en criée !

Mercure. Je vends la vie parfaite, la vie sainte et vénérable. Qui est-ce qui achète ? Qui veut être au-dessus de l’homme ? Qui veut connaître l’harmonie de l’univers, et revivre après sa mort ?

Le marchand. Il n’a pas mauvais air : que sait-il ?

Mercure. L’arithmétique, l’astronomie, la magie, la géométrie, la musique, la fourberie. Tu vois là un excellent devin.

Le marchand. Est-il permis de l’interroger ?

Mercure. Interroge, et bonne chance !

[3] Le marchand. D’où es-tu ?

Pythagore. De Samos[3].

Le marchand. Où as-tu été instruit ?

Pythagore. En Égypte[4], chez les sages du pays.

Le marchand. Voyons, si je t’achète, que m’enseigneras-tu ?

Pythagore. Je ne t’enseignerai rien ; je te ferai ressouvenir[5].

Le marchand. Comment me feras-tu ressouvenir ?

Pythagore. En purifiant d’abord ton âme, et en la nettoyant de ses ordures.

Le marchand. Eh bien ! imagine qu’elle est purifiée : comment me donneras-tu la réminiscence ?

Pythagore. En commençant par t’imposer un calme parfait, le mutisme absolu de cinq années.

Le marchand. Va-t’en, mon cher, instruire le fils de Crésus[6] : je veux être un homme qui parle, et non une statue. Mais enfin, après ce silence de cinq ans, que ferai-je ?

Pythagore. Tu t’exerceras à la musique et à la géométrie.

Le marchand. Tu es charmant ; il faut commencer par être musicien pour devenir sage.

[4] Pythagore. Ensuite tu apprendras à compter.

Le marchand. Je sais compter.

Pythagore. Comment comptes-tu ?

Le marchand. Un, deux, trois, quatre.

Pythagore. Attention ! ce que tu crois être quatre, c’est dix[7], c’est le triangle parfait, c’est notre serment[8] !

Le marchand. J’en jure par quatre, le grand serment, je n’ai jamais ouï langage plus divin et plus sacré !

Pythagore. Ensuite, étranger, tu sauras ce que c’est que la terre, l’air, l’eau et le feu ; quelle est leur forme, leur mouvement naturel, et comment ils se meuvent.

Le marchand. Quoi ! le feu, l’air et l’eau ont donc une forme ?

Pythagore. Certainement, et très visible ; autrement, sans forme et sans apparence, ils ne pourraient pas se mouvoir. De plus, tu sauras que la divinité est un nombre et une harmonie.

Le marchand. Voilà qui est étonnant.

[5] Pythagore. Et quand je t’aurai expliqué tout cela, tu sauras que tu n’es pas un, comme tu le penses, mais un autre que celui que tu crois être et que tu parais.

Le marchand. Que dis-tu là ? Je suis un autre, et ce n’est pas moi-même qui converse avec toi ?

Pythagore. Actuellement c’est toi-même, mais autrefois tu as paru dans un autre corps et sous un autre nom : par la suite, tu passeras encore dans un autre être.

Le marchand. Tu veux dire que je serai immortel, passant ainsi de forme en forme ? Mais en voilà assez sur ce propos.

[6] Passons à ta manière de vivre : quelle est-elle ?

Pythagore. Je ne mange rien qui ait eu vie ; tout le reste m’est permis, sauf les fèves.

Le marchand. Pourquoi cela ? ne les aimes-tu pas ?

Pythagore. Je les aime ; mais elles sont sacrées, et leur nature est merveilleuse. Et d’abord elles sont toute génération. Ôte la peau à des fèves vertes, tu verras qu’elles ressemblent beaucoup aux testicules de l’homme : fais-les cuire et expose-les pendant un certain nombre de nuits aux rayons de la lune, elles donneront du sang. Mais ma plus forte raison, c’est que les Athéniens s’en servent pour élire leurs magistrats.

Le marchand. Tu parles bien, et comme un oracle ; mais ôte ta robe, je veux te voir nu. Par Hercule ! il a une cuisse d’or : c’est un dieu : il n’a rien d’un homme : il faut absolument que je l’achète. Quelle est la mise à prix ?

Mercure. Dix mines[9].

Le marchand. Les voici, je le prends à ce compte.

Jupiter. Mais le nom de l’acheteur et sa patrie ?

Mercure. C’est, je pense, quelque Italien, Jupiter ; un habitant de Crotone, de Tarente ou de la Grande-Grèce. Mais il n’est pas seul, ils sont au moins trois cents qui l’ont acheté en commun.

Jupiter. Qu’ils l’emmènent, et qu’on leur en fasse voir un autre !

[7] Mercure. Veux-tu cet homme malpropre, né dans le Pont[10] ?

Jupiter. Justement.

Mercure. Hé ! l’homme à la besace et à la tunique sans manches, viens ici, fais le tour de la salle ! À vendre une vie mâle et courageuse, une vie libre ! Qui est-ce qui achète ?

Le marchand. Que dis-tu, crieur ? Tu vends une vie libre ?

Mercure. Oui.

Le marchand. Tu ne crains pas qu’il ne t’accuse de commerce frauduleux, et qu’il ne te cite devant l’Aréopage ?

Mercure. Il se soucie peu d’être mis en vente : il n’en pense pas moins être libre.

Le marchand. À quoi peut servir un être aussi crasseux, aussi misérablement vêtu ? On n’en peut faire qu’un terrassier ou un porteur d’eau.

Mercure. Oui, mais, autre chose encore : fais-en un portier, il te gardera mieux qu’un chien : d’ailleurs il est déjà chien par son nom.

Le marchand. Et quelle est sa patrie, sa profession ?

Mercure. Interroge-le toi-même : c’est ce qu’il y a de mieux.

Le marchand. J’ai peur, à voir cette figure sombre et farouche, qu’il n’aboie après moi, si je l’approche, et, ma foi, qu’il ne me morde. Ne vois-tu pas comme il lève son bâton, fronce les sourcils, et lance des regards menaçants et furieux ?

Mercure. N’aie pas peur ; il est apprivoisé.

[8] Le marchand. D’abord, mon ami, dis-moi d’où tu es.

Diogène. De partout.

Le marchand. Que veux-tu dire ?

Diogène. Tu vois un citoyen du monde.

Le marchand. Qui donc imites-tu ?

Diogène. Hercule[11].

Le marchand. Pourquoi, alors, n’es-tu pas vêtu de la peau de lion ? Ton bâton te donne déjà un air de ressemblance.

Diogène. Ma peau de lion, c’est ce manteau : comme Hercule je fais la guerre aux voluptés, non par ordre, mais de moi-même ; j’ai entrepris de nettoyer la vie humaine.

Le marchand. Belle entreprise ! Mais en quoi donc es-tu le plus habile ? quel est ton métier ?

Diogène. Je suis libérateur des hommes et médecin des passions ; en un mot, je veux être l’interprète de la vérité et de la franchise.

9. Le marchand. À merveille, mon cher interprète ! Si je t’achète, comment m’instruiras-tu ?

Diogène. En te prenant pour disciple, je commencerai par te dépouiller de ton bien-être, je t’enfermerai dans l’indigence, je te revêtirai d’un manteau : ensuite je te forcerai à peiner et à travailler, dormant par terre, buvant de l’eau, ne mangeant que ce qui te tombera sous la main. Si tu as des richesses, fidèle à mes leçons, tu les jetteras dans la mer ; tu ne te soucieras plus de femme, d’enfants, de patrie : tout cela pour toi ne sera que fadaises. Tu abandonneras la maison paternelle, pour habiter un tombeau, quelque tour abandonnée, ou bien un tonneau. Tu auras une besace pleine de lupins, de livres écrits sur les deux pages, et dans cette condition, tu te vanteras d’être plus heureux que le grand roi. Si l’on te donne des coups de fouet, si l’on te met à la question, tu ne croiras pas que ce soit un mal.

Le marchand. Que dis-tu là ? Je n’éprouverai point de douleur si l’on me fouette ? Je n’ai pas une carapace de tortue ou de crabe.

Diogène. Tu suivras la maxime d’Euripide[12], avec une légère variante.

Le marchand. Laquelle ?

Diogène.

        L’âme pourra souffrir, mais la langue, non pas.

[10] Voici maintenant les qualités que je veux te voir acquérir. Sois d’abord effronté, impudent, insolent avec tout le monde, rois et particuliers : cela te fera regarder et passer pour un homme de cœur. Que ton langage soit barbare, ta voix rauque et semblable à celle d’un chien ; que ta mine soit renfrognée, et ta démarche répondant à ta mine ; en un mot, que tout, chez toi, soit farouche et sauvage. Loin de toi la pudeur, la douceur, la modération ! Efface de ton front toute rougeur de honte ; recherche les endroits les plus populeux ; et là, seul, au milieu de la foule, ne te lie avec personne ; fuis toute espèce d’hôte ou d’ami : les liens de société sont la mort de ton empire. Fais hardiment, aux yeux de tous, ce qu’on rougirait de faire tout seul : affecte en amour les postures les plus risibles. Enfin, quand tu le voudras, mange un polype cru ou une sépia, et meurs[13]. Voilà le bonheur que nous vous promettons.

[11] Le marchand. Fi donc ! Tout cela est hideux et indigne d’un homme.

Diogène. C’est du moins bien aisé, mon cher, et facile à mettre en pratique : tu n’auras pas besoin, pour cela, d’instruction, de livres et autres sornettes ; tu arriveras, par le plus court chemin à la gloire. Et, quand tu serais un homme ordinaire, un savetier, un marchand de chair salée, un charpentier ou un publicain, rien ne t’empêchera de devenir un grand personnage, pour peu que tu aies de l’impudence, de l’audace et la langue affilée, pour l’insulte.

Le marchand. Je n’ai pas besoin de toi pour cela. Cependant tu, pourrais peut-être me servir, à l’occasion, de matelot ou de jardinier ; et si le crieur consent à te donner pour deux oboles, au plus[14]

Mercure. Prends-le pour cette somme. Nous ne sommes pas fâchés de nous en débarrasser ; c’est un braillard, qui insulte tout le monde à chaque instant, et qui n’a que de vilains mots à la bouche.

[12] Jupiter. À un autre ! Appelle ce Cyrénéen[15], vêtu de pourpre et couronné de fleurs.

Mercure. Allons ! attention, tout le monde ! C’est un article magnifique, et qui demande un riche acheteur. C’est la vie suave, la vie trois fois heureuse ! Qui est-ce qui veut de la Volupté ? Qui est-ce qui achète cet être délicat ?

Le marchand. Viens ici, et dis-nous ce que tu sais faire. Je t’achèterai, si tu peux m’être utile.

Mercure. Ne l’importune pas, mon cher ; ne lui demande rien : il est ivre, et ne pourrait pas répondre : tu vois comme il bégaye !

Le marchand. Alors, quel homme de bon sens voudrait acheter un esclave si corrompu, si dépravé ? Comme il exhale une odeur de parfums ! Comme sa marche est chancelante et mal assurée ! Mais toi, Mercure, dis-moi quels sont ses talents, ce qu’il sait faire.

Mercure. Une seule chose : il est bon convive, sachant boire en compagnie, et festiner avec une joueuse de flûte, chez un maître amoureux et débauché. Il sait, en outre, parfaitement faire les gâteaux ; c’est un cuisinier fort habile. Enfin, il est passé maître en fait de voluptés. Élevé à Athènes, il a servi en Sicile les tyrans, qui l’ont tenu en grande estime. Le point sommaire de sa philosophie, c’est de mépriser toutes choses, d’user de tout, et de chercher en tout le plaisir.

Le marchand. Tu es libre de jeter les yeux sur d’autres acheteurs, riches et opulents ; pour moi, je ne suis pas en état d’acheter sa joyeuse vie.

Mercure. Celui-là, Jupiter, me fait l’effet de ne pas trouver d’acquéreur, et de nous rester.

[13] Jupiter. Fais-le retirer, produis-en un autre, ou plutôt ces deux à la fois, le rieur d’Abdère et le pleureur d’Éphèse[16] : je veux les vendre ensemble.

Mercure. Avancez au milieu. À vendre deux bonnes vies ! Je mets en criée les deux plus sages des hommes.

Le marchand. Par Jupiter ! quel contraste ! L’un ne cesse de rire ; l’autre a l’air d’assister à un enterrement, il ne cesse de pleurer. Hé ! l’ami ! qu’as-tu donc à rire ?

Démocrite. Tu le demandes ? Tout ce que vous faites me semble risible, et vous par-dessus le marché.

Le marchand. Que dis-tu là ? Tu te moques de nous tous, et tu n’estimes rien de tout ce que nous faisons ?

Démocrite. C’est cela même ! Il n’y a rien de sérieux au monde : tout est vide, concours d’atomes, infini !

Le marchand. Tu te trompes ; il n’y a que toi de vide, et d’infiniment sot. Voyez, l’insolence ! ne cesseras-tu pas de rire ?

[14] Et toi, mon cher, pourquoi pleures-tu, car je préfère causer avec toi ?

Héraclite. Je regarde toutes les choses humaines, ô étranger, comme tristes et lamentables, et rien qui n’y soit soumis au destin : voilà pourquoi je les prends en pitié, pourquoi je pleure. Le présent me semble bien peu de chose, l’avenir désolant : je vois l’embrasement et la ruine de l’univers : je gémis sur l’instabilité des choses ; tout y flotte comme dans un breuvage en mixture ; amalgame de plaisir et de peine, de science et d’ignorance, de grandeur et de petitesse : le haut et le bas s’y confondent et alternent dans le jeu du siècle.

Le marchand. Et qu’est-ce que le siècle ?

Héraclite. Un enfant qui joue, qui jette des dés, qui saute à l’aventure.

Le marchand. Et les hommes, qui sont-ils ?

Héraclite. Des dieux mortels.

Le marchand. Et les dieux ?

Héraclite. Des hommes immortels.

Le marchand. Tes discours sont des énigmes, mon cher, de vrais logogriphes : probablement, ainsi que Loxias[17], tu ne dis rien de clair[18].

Héraclite. Je me soucie peu de vous.

Le marchand. Aussi faudrait-il être bien sot pour te prendre.

Héraclite. Moi, je vous ordonne à tous de pleurer à chaudes larmes, petits et grands, acheteurs ou non.

Le marchand. Son mal se rapproche beaucoup de l’humeur noire ; je n’achèterai ni l’un ni l’autre.

Mercure. En voilà deux encore qui nous restent au magasin !

Jupiter. Mets-en un autre en vente.

[15] Mercure. Veux-tu ce bouffon athénien[19] ?

Jupiter. Oui.

Mercure. Viens ici, toi. Bonne vie à vendre, homme de bon sens ! Qui veut acheter cet excellent personnage ?

Le marchand. Dis-moi, que sais-tu faire ?

Socrate. J’aime les garçons, et je sais à fond tout ce qui concerne l’amour[20].

Le marchand. Comment pourrais-je t’acheter ? j’ai besoin d’un pédagogue pour mon fils, qui est un joli garçon.

Socrate. Qui serait mieux fait que moi pour vivre avec un beau jeune homme ? Ce n’est pas du corps que je suis amoureux, c’est de la beauté de l’âme. Sois sans crainte ; de tous ceux qui pourraient reposer avec moi sous la même couverture, tu n’entendras aucun se plaindre que je me sois mal conduit.

Le marchand. Il es incroyable qu’un homme qui aime les garçons n’ait souci que de l’âme, quand il a toute liberté, couché sous la même couverture.

[16] Socrate. Je jure par le Chien et par le Platane qu’il en est ainsi[21] !

Le marchand. Par Hercule ! les singuliers dieux que voilà !

Socrate. Quoi donc ? Le Chien ne te parait donc pas être un dieu ? Ne vois-tu pas l’Anubis d’Égypte sous cette figure ? ne connais-tu pas Sirius au ciel et Cerbère aux enfers ?

[17] Le marchand. Tu as raison ; je me trompais. Mais comment vis-tu ?

Socrate. J’habite une ville que je ma suis faite à moi-même : j’ai une république d’un nouveau genre, où je dicte mes propres lois[22].

Le marchand. Je voudrais bien en connaître quelqu’une.

Socrate. Écoute la plus importante, celle qui est relative aux femmes : aucune d’entre elles ne doit être à un seul exclusivement, mais à quiconque voudra l’épouser.

Le marchand. Que dis-tu ? tu as donc abrogé les lois sur l’adultère ?

Socrate. Oui, par Jupiter, et toutes les petites formalités de cette espèce.

Le marchand. Quant aux beaux garçons, qu’as-tu décidé ?

Socrate. Leurs baisers seront la récompense des gens vertueux et de tous ceux qui se seront distingués par un brillant exploit[23].

[18] Le marchand. Oh ! le beau présent ! Mais quel est pour toi l’essentiel de la sagesse ?

Socrate. Les idées et les modèles des êtres. Tout ce que tu vois, la terre et de qu’elle porte, la mer et le ciel, ont des images invisibles qui existent hors de l’univers[24].

Le marchand. Où existent-elles alors ?

Socrate. Nulle part : car si elles existaient quelque part, elles n’existeraient pas.

Le marchand. Mais je ne vois pas ces modèles dont tu parles.

Socrate. Naturellement : tu es aveugle des yeux de l’âme ; mais moi, je vois les images de tous les êtres, je vois un autre toi invisible, un autre moi-même ; en un mot, je vois tout double.

Le marchand. Ma foi ! il faut que je t’achète ; tu es un sage, et tu as bonne vue. Voyons, crieur, que me demandes-tu pour celui-la ?

Mercure. Deux talents[25].

Le marchand. Marché conclu ! seulement je te payerai plus tard.

[19] Mercure. Quel est ton nom ?

Le marchand. Dion de Syracuse[26].

Mercure. Prends, et bonne chance ! Maintenant c’est au tour d’Épicure. Qui veut l’acheter ? C’est le disciple de ce rieur et de cet ivrogne que j’ai mis en criée tout à l’heure ; mais il a un avantage sur eux, il est plus impie : c’est d’ailleurs un délicat, un ami des bons morceaux.

Le marchand. Quel est le prix ?

Mercure. Deux mines[27].

Le marchand. Les voici ; mais dis-moi quels sont les mets qu’il préfère.

Mercure. Ceux qui sont doux et mielleux, particulièrement les figues.

Le marchand. Il ne sera pas difficile de lui en donner : je lui achèterai des paniers de figues grasses.

[20] Jupiter. Fais-en venir un autre ; l’homme a la peau rasée, ce renfrogné du Portique.

Mercure. Tu as raison : beaucoup de ceux qui sont venus à la vente semblent l’attendre. À vendre la vertu même, une vie parfaite ! Qui est-ce qui veut seul tout savoir ?

Le marchand. Que dis-tu ?

Mercure. Cet homme est le seul sage, le seul beau, le seul juste, le seul brave, le seul roi, le seul orateur, le seul riche, le seul législateur, et ainsi pour tout le reste[28].

Le marchand. Il est donc aussi, mon cher, le seul bon cuisinier, et, ma foi ! le seul savetier, le seul charpentier, et ainsi pour tout le reste.

Mercure. Mais oui.

[21] Le marchand. Viens ici, mon brave, et me dis, comme à ton acquéreur, qui tu es, en commençant par m’avouer si tu es fâché ou non d’être mis en vente et de servir.

Chrysippe. Pas du tout : cela ne dépend pas de nous, et ce qui ne dépend pas de nous est indifférent[29].

Le marchand. Je ne te comprends pas.

Chrysippe. Comment ? Tu ne sais pas qu’il y a des choses proposées et des choses rejetées[30] ?

Le marchand. Je n’en ai jamais entendu parler.

Chrysippe. Cela n’est pas étonnant, tu n’es pas accoutumé à nos termes, et tu n’as pas l’imagination compréhensive. Mais celui qui a étudié avec attention la théorie du raisonnement, ne sait pas seulement ces choses-là ; il connaît l’accident et le suraccident, avec toutes leurs différences.

Le marchand. Au nom de la Sagesse, fais-moi le plaisir de m’expliquer ce que c’est que l’accident et le suraccident : car, je ne sais comment, j’ai été frappé de la douce harmonie de ces expressions.

Chrysippe. Très-volontiers. Lorsqu’un homme est boiteux, et qu’en heurtant son pied boiteux contre une pierre, il vient à se blesser, l’infirmité qui le fait boiter est l’accident, et la blessure le suraccident.

[22] Le marchand. Ô la finesse ! Qu’est-ce que tu connais encore à fond ?

Chrysippe. Les filets du langage, dans lesquels je prends mes interlocuteurs : je leur clos la bouche, je leur mets un bâillon, et je les réduis au silence : et le nom de cette invention puissante, c’est le fameux syllogisme.

Le marchand. Par Hercule ! Voilà une arme terrible et violente !

Chrysippe. Tu vas en juger. As-tu un fils ?

Le marchand. Pourquoi cela ?

Chrysippe. Supposons qu’un crocodile l’ait enlevé, lorsqu’il errait sur le bord d’un fleuve, et qu’ensuite il t’ait promis de te le rendre, à condition que tu lui dirais au juste s’il est dans l’intention de te le rendre ou non ; quelle est, à ton avis, la résolution du crocodile ?

Le marchand. Il n’est pas facile de répondre à ta question, et je ne sais pas trop ce que je dois dire pour recouvrer mon fils : par Jupiter ! réponds pour moi, et sauve-le vite, de peur que le crocodile ne l’avale avant ta réponse.

Chrysippe. Sois tranquille. Je t’en apprendrai d’autres bien plus admirables.

Le marchand. Lesquels ?

Chrysippe. Le Moissonnant, le Dominant, l’Électre qui les vaut tous, et le Voilé.

Le marchand. Qu’est-ce que ce Voilé et cette Électre ?

Chrysippe. C’est la fameuse Électre, fille d’Agamemnon, qui, en même temps, sait une chose et ne la sait pas. Quand Oreste se présente inconnu devant elle, elle sait qu’Oreste est son frère, mais elle ne sait pas que cet inconnu est Oreste. Voici maintenant le Voilé : tu vas entendre là une invention admirable. Réponds-moi. Connais-tu ton père ?

Le marchand. Oui.

Chrysippe. Eh bien ! Si, en te présentant un homme voilé, je te disais : « Connais-tu cet homme ? » que répondrais-tu ?

Le marchand. Je ne le connais pas.

[23] Chrysippe. Cependant cet homme voilé était ton père, donc, si tu as dit ne le pas connaître, il est clair que tu ne connais pas ton père.

Le marchand. Pas du tout : je n’ai qu’à lui ôter son voile, je saurai bien ce qui en est. Enfin quel est début de ta sagesse, ou que feras-tu quand tu seras arrivé au sommet de la Vertu ?

Chrysippe. Je posséderai alors les premiers dons de la nature, je veux dire la richesse, la santé, et autres choses semblables. Mais, avant d’y arriver, il faut beaucoup travailler, coller ses yeux sur de gros volumes d’une écriture très-fine, entasser les scolies, se farcir de solécismes et de termes absurdes ; mais le point capital, c’est qu’il n’est pas possible de devenir sage, si l’on n’a pas pris trois fois de suite de l’ellébore[31].

Le marchand. Voilà de beaux principes et dignes d’un grand cœur ! Pourtant être un Gniphon, un usurier (car je sais que c’est aussi là une de tes qualités), est-ce bien digne d’un homme qui a bu de l’ellébore, et de parfaite vertu ?

Chrysippe. Oui. Seul, le sage a le droit de prêter à usure, puisque seul il fait des syllogismes ; car prêter à usure et calculer les intérêts, c’est à peu près la même chose que de faire des syllogismes ; et l’un, comme l’autre, appartient exclusivement au sage. Seulement, il ne doit pas, comme la plupart des usuriers, exiger simplement les intérêts, mais encore les intérêts des intérêts. En effet, ne sais-tu pas que des premiers intérêts naissent les seconds, qui en sont, pour ainsi dire, engendrés ? Tu peux voir que c’est là un syllogisme en forme. Si le sage touche les premiers intérêts, il doit aussi toucher les seconds ; or, il touche les premiers, donc il doit toucher les seconds.

[24] Le marchand. Dirons-nous aussi la même chose de l’argent que tu reçois des jeunes gens pour payer tes leçons de sa gesse ? Est-il évident qu’il ne convient qu’au seul sage de se faire payer ses leçons de vertu ?

Chrysippe. Tu saisis : ce n’est pas pour moi que je prends, c’est pour celui qui donne ; puisque l’un verse, l’autre doit recevoir. Je m’apprends à recevoir, et mon disciple à verser.

Le marchand. Mais tu disais le contraire : que c’était le jeune homme qui recevait, et que toi, le seul riche, tu versais.

Chrysippe. Tu veux rire, mon ami ; mais prends garde que je ne te décoche un syllogisme indémontrable.

Le marchand. Et quel mal ce trait me ferait-il ?

Chrysippe. La perplexité, le silence, le bouleversement de l’esprit.

[25] Mais ce qu’il y a de plus fort, c’est que, si je veux, je puis à l’instant te changer en pierre.

Le marchand. Comment, en pierre ? Tu ne me parais pas un Persée, mon cher.

Chrysippe. Voici comment. La pierre est-elle un corps ?

Le marchand. Oui.

Chrysippe. Eh bien ! un animal n’est-il pas un corps ?

Le marchand. Oui.

Chrysippe. Et toi, n’es-tu pas un animal ?

Le marchand. Je le crois.

Chrysippe. Donc tu es une pierre, puisque tu es un corps.

Le marchand. Pas du tout. Mais, voyons, par Jupiter ! tire-moi de peine, et fais-moi redevenir homme comme devant.

Chrysippe. C’est facile, tu vas redevenir homme ; réponds. Tout corps est-il un animal ?

Le marchand. Non.

Chrysippe. Eh bien ! une pierre est-elle un animal ?

Le marchand. Non.

Chrysippe. Toi, tu es un corps ?

Le marchand. Oui.

Chrysippe. Étant un corps, tu es un animal ?

Le marchand. Oui.

Chrysippe. Donc tu n’es pas une pierre, puisque tu es un animal.

Le marchand. Tu m’as rendu un grand service. Déjà mes jambes se refroidissaient comme celles de Niobé, et commençaient à se raidir. Allons, je vais t’acheter. Combien en veut-on ?

Mercure. Douze mines[32].

Le marchand. Tiens.

Mercure. L’as-tu acheté tout seul ?

Le marchand. Non vraiment, mais en société de tous ceux que tu vois ici.

Mercure. Ils sont nombreux ; ils ont les épaules fortes et sont taillés pour le Moissonnant.

[26] Jupiter. Ne perdons pas de temps ; à un autre !

Mercure. Viens ici, Péripatéticien, le beau, le riche ! Achetez-moi le plus éclairé de tous, le savant universel !

Le marchand. Quelles sont ses qualités ?

Mercure. Il est modéré, doux, accommodant, et, qui plus est, double.

Le marchand. Que veux-tu dire ?

Mercure. Il est en dedans autrement qu’en dehors. Si tu l’achètes, n’oublie pas de distinguer en lui l’ésotérique et l’exotérique[33].

Le marchand. Et que sait-il le mieux ?

Mercure. Qu’il y a trois sortes de biens : ceux de l’âme, ceux du corps et ceux de la fortune.

Le marchand. Sa morale est humaine. Combien vaut-il ?

Mercure. Cinq mines[34].

Le marchand. C’est cher.

Mercure. Non, mon ami ; car il parait avoir lui-même de l’argent ; ainsi dépêche-toi de l’acheter. D’ailleurs, il t’apprendra tout de suite combien de temps vit un ciron, à quelle profondeur de la mer descendent les rayons du soleil, de quelle nature est l’âme des huîtres.

Le marchand. Par Hercule ! voilà une science minutieuse !

Mercure. Que sera-ce, quand tu lui entendras dire des choses encore plus subtiles au sujet de la procréation et de la génération, de la formation de l’embryon dans le ventre de la mère ; soutenir que l’homme est un animal ridicule, et non pas l’âne, qui ne construit point de maison et ne navigue point ?

Le marchand. Voilà des enseignements admirables et d’une haute utilité. Je l’achète vingt mines[35].

[27] Mercure. Soit. Voyons, nous en reste-t-il quelque autre ? Ah ! ce sceptique. Ici, Pyrrhias[36] ; viens, que nous te mettions aussitôt en criée. On commence déjà à s’en aller ; les acquéreurs vont être en petit nombre. Allons ! Qui est-ce qui achète celui-là ?

Le marchand. Moi ! Mais, d’abord, dis-moi ce que tu sais.

Le philosophe. Rien.

Le marchand. Que veux-tu dire par là ?

Le philosophe. Que je ne crois à l’existence de rien.

Le marchand. Mais nous, que sommes-nous donc ?

Le philosophe. Je n’en sais rien.

Le marchand. Et toi, qu’es-tu ?

Le philosophe. Je n’en sais absolument rien.

Le marchand. Voilà un doute ! Que veulent dire ces balances ?

Le philosophe. Elles me servent à peser les raisons, et à juger de leur égalité. Quand j’ai vu qu’elles sont pareilles et au même niveau, alors je ne sais laquelle est la plus vraie.

Le marchand. Pour le reste, que sais-tu faire ?

Le philosophe. Tout, excepté poursuivre un esclave fugitif[37].

Le marchand. Et pourquoi cela ne t’est-il pas possible ?

Le philosophe. Parce que, mon ami, je ne puis le saisir.

Le marchand. Je le crois : tu me parais un garçon lourd et stupide. Mais enfin quel est le but de ta science ?

Le philosophe. L’ignorance ; je ne sais ni entendre ni voir.

Le marchand. Tu es donc sourd et aveugle ?

Le philosophe. Oui ; et, par là-dessus, dénué de sens et de jugement, en un mot, je diffère peu d’un ver.

Le marchand. Je veux t’acheter à cause de cela. Combien vaut-il ?

Mercure. Une mine attique[38].

Le marchand. La voici… Eh bien ! que dis-tu ? T’ai-je acheté ?

Le philosophe. Je n’en sais rien.

Le marchand. C’est sûr, pourtant ; je t’ai acheté et j’ai payé.

Le philosophe. Je m’abstiens et ne décide pas la question.

Le marchand. Malgré cela, suis-moi ; car tu es mon esclave.

Le philosophe. Qui sait si tu dis vrai[39] ?

Le marchand. Le crieur, l’argent et le monde qui est ici.

Le philosophe. Y a-t-il du monde ici ?

Le marchand. Je vais tout à l’heure te conduire au moulin, et te faire voir que je suis ton maître, grâce au raisonnement qui fait gagner la mauvaise cause[40].

Le philosophe. Je ne décide pas la question.

Le marchand. Et moi, par Jupiter, je la tranche[41] !

Mercure. Allons ! cesse de t’entêter, et suis ton acquéreur. Vous autres, nous vous invitons pour demain matin. Nous mettrons en vente les sectes ignorantes, ouvrières et de vil prix.

  1. Rapprocher de ce dialogue celui de Théodore Prodrome, ayant pour titre : Βίων πρᾶσις ποιητικῶν και πολιτικῶν. Notices et extraits des manuscrits, t. VIII, p. 78. Pour le dialogue lui-même, voyez les jugements qu’en ont portés les savants dans les notes de Lehmann, t. III, p. 500. Il sera bon de lire aussi les Vies des philosophes de Diogène de Laërte.
  2. Jamblique appelle de même Pythagore ό έν Σάμω κομήτης, le chevelu de Samos.
  3. Toutes les réponses de Pythagore sont en dialecte ionien.
  4. Cf. Le Songe ou le Coq, § 18.
  5. Suivant Pythagore, toute science n’est que réminiscence. Nous nous rappelons en ce monde ce que nous avons appris dans un monde antérieur.
  6. Voy. Hérodote, I, xxxiv et lxxxv.
  7. L’addition des quatre premiers nombres donne, en effet, le nombre 10 : 1+2+3+4=10.
  8. Le triangle parfait n’est nuire que le triangle équilatéral, que Pythagore représentait de celle manière :
    •    •
    •    •    •
    •    •    •    •

    Chacun des cotés se compose du nombre quatre, qui servait aux Pythagoricien de formule de serment. Le voici tel qu’il existe dans les Vers dorés :

            Ναί μά τόν άμτέρα φυχᾶ παραδόντα τετρακτίν
            Πγάς άεννάου ριζώματ έχουσαν

    « J’en jure par celui qui donne à notre âme le quaternaire, source éternelle des principes de la nature ! »
  9. n peu plus de 900 francs.
  10. Diogène, né à Sinope, dans la Cappadoce, dépendance du royaume de Pont.
  11. Il était le patron des cyniques. Voy. le Banquet ou les Lapitlhes, § 16.
  12. Hippolyte, v. 642.
  13. On prétend que c’est ainsi que mourut Diogène.
  14. 30 centimes.
  15. Aristippe.
  16. Démocrite et Héraclite. Ils parlent tous les deux en dialecte ionien.
  17. Surnom d’Apollon.
  18. L’obscurité d’Héraclite était proverbiale : on lui donnait le surnom de σκοτεινός, ténébreux.
  19. Cf. Cicéron, De natur. deorum, I, xxxiv.
  20. Allusion au Phèdre de Platon. Cf. Sénèque, De vita beata, xxvii, 6.
  21. Serments familiers à Socrate dans Platon et dans Xénophon.
  22. Raillerie des Lois de Platon.
  23. Voy. Platon, République, livre V.
  24. Voy. le Parménide de Platon.
  25. 11 000 francs.
  26. Disciple et ami de Platon.
  27. Près de 200 francs.
  28. Voy. Horace, Ép. i du livre I, vers la fin.
  29. Voy, la Ire maxime du Manuel d’Épictète.
  30. Cf. Cicéron, Vrais biens et vrais maux, III, iv.
  31. Voy. Aulu-Gelle, Nuits attiques, XVII, chap. xv.
  32. Près de 1000 francs.
  33. Allusion aux deux doctrines d’Aristote.
  34. Environ 400 francs.
  35. Plus de 1500 francs.
  36. Allusion au nom de Pyrrhon.
  37. La vérité.
  38. 91 francs 66 centimes.
  39. Cf. Molière, Mariage forcé, sc. viii, éd. de Ch. Lahure, t. I.
  40. Voy. Aristophane, Nuées, passim. Platon, Socrate, Cicéron, Lucien, l’empereur Julien, Tzetzès, offrent de nombreux passages relatifs à ce procédé des rhéteurs. Cf. notre Thèse, latine : De ludicris apud veteres laudationibus, p. 22.
  41. Il le frappe.