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Les Reposoirs de la procession (1893)/Tome I/L’autopsie de la vieille fille

Édition du Mercure de France (Tome premierp. 73-80).


L’AUTOPSIE
DE LA VIEILLE FILLE


À Émile Bergerat.



Sur le marbre gisait le corps vieil et de cire : on eût dit une âme solide, perceptible.

Autour goguenardaient trois Carabins, la pipe en la mâchoire, avec un air de tribunal décisif et final.

— Ô la voisine de l’église aux doigts jardiniers du missel !… ô la chèvrefille aux lins de nonne et coiffes de vallée !… ô la parleuse en feuilles mortes dans la brise !… ô la pucelle sans chemise !…

On allait voir : si c’était vrai !

Et les Impies écartent ainsi que les aiguilles d’un compas, voulant se rendre compte, écartent les deux jambes du corps vieil et de cire…

L’oiseau n’avait pas fait son nid.

Déçus, les Carabins jettent ce chant de coq :

— Cela ne prouve rien, sinon la peur de la bedaine puis du péché-qui-tette, ou que, prudente et sagace gourmande, la tartufe hantait le désir pers aux persiennes closes !… Mais nous allons savoir !

Les voilà qui décident la subtile autopsie — des Sens, en quelque sorte.

Éparpillant un zézaiement d’insectes crépusculaires, d’invisibles aciers — fines langues d’aspics — aussitôt conjugent le cadavre.

D’incrédules valses essoraient, en caragol, des pipes : fumées narquoises à la façon des moustaches qu’on frise.

Ses Pieds dévoilèrent des pèlerinages vers la naïve colline où la Firmamentale inspira, sous le sceau de son orteil fugitif, un bouquet d’eau consolatrice. La caresse fréquente et capricante d’un rosaire et divers touchers d’objets bénits émanèrent des Mains.

En ses Narines furent prises des senteurs d’encens, d’aubépines, de cierges, d’herbes sépulchrales, d’os précieux enfouis dans les cercueils de verre.

Derrière ses Dents pures, on trouva des saveurs d’hosties, de poissons à chair blanche, d’œufs, ainsi que l’abstinence de vins et de friandises.

Les deux Yeux produisirent, sous forme de banderoles diaphanes, des regards exprimant les cérémonies aux chasubles arcencélestes, des processions aux bannières laudatives, et telles visions miséricordieuses où florissent une Vierge avec des lys, un Saint Pierre avec des clefs, un Poupon grandiose emmailloté dans l’haleine primitive d’un âne.

Les Oreilles livrèrent maints sonores lingots d’angélus, de préceptes en chaire, d’orgues et de louanges. Mais aussi, lointainement, comme à peine écoutés, ces mots jà vieux de cinquante ans, mots las ! inutiles d’un fier pâtre qui passa, nubile, sous l’innocente et candide fenêtre, un matin : « Madelon-Madeleine, humblement je vous aime ; prenez le pâtre et ses moutons, si vous m’aimez comme je t’aime ! »

Afin d’aller jusques au Cœur, fut déclose la poitrine tant grignotée par les quenottes du cilice.

Il en jaillit un parfum de presbytère.

Puis le Cœur apparut, transpercé de sept glaives comme Celui de la Dolorosa.

Alors on s’agenouilla, révérencieusement, parmi les pipes tombées des mâchoires, — et trois signes de croix, faits par trois mains rouges sur les trois tabliers blancs des Carabins, ressuscitèrent vaguement trois Chevaliers de Malte…