Les Puritains d’Écosse/27

CHAPITRE XXVII

Rendez votre maison, Madame ;
Rendez votre maison à moi.

Edom de Gordon.

Morton venait de mettre au net le projet des conditions de paix qu’il avait arrêté avec Poundtext, et il se disposait à prendre quelques instants de repos quand il entendit frapper à la porte. — Entrez, dit-il ; et Cuddy montra sa grosse tête. — Que me voulez-vous ? y a-t-il quelque sujet d’alarme ?

— Non, mais je vous amène quelqu’un qui désire vous parler.

Cuddy fit avancer une femme dont la figure était cachée par son plaid. Il tira le plaid, et fit voir à son maître les traits de Jenny Dennison. — Mistress, dites à M. Henry ce que vous vouliez dire à lord Evandale.

— On dit que vous et les presbytériens vous avez juré de renverser le roi Charles de son trône ; et John Gudyil ajoute que vous détruirez les orgues des églises, et que vous ferez brûler par la main du bourreau le livre des bons protestants.

— Mes amis de Tillietudlem se pressent trop de me juger défavorablement. Je ne demande que la liberté de conscience pour nous, sans vouloir la ravir aux autres. Quant aux habitants du château, tout mon désir est de trouver l’occasion de leur prouver que j’ai toujours pour eux les mêmes sentiments.

— Dieu vous récompense de parler ainsi ! dit Jenny en fondant en larmes ; mais ils n’auront bientôt plus besoin de l’amitié de personne, car ils meurent de faim.

— Serait-il possible ? Les dames et le major…

— Ont souffert tout comme nous ; ils ont partagé avec nous jusqu’au dernier morceau.

La maigreur de la pauvre fille prouvait qu’elle n’exagérait pas.

— Asseyez-vous ! s’écria Morton, et, marchant à grands pas, comme hors de lui-même : — Aurais-je pu le croire ? s’écria-t-il. — Cœur froid ! fanatique cruel ! lâche menteur ! — Cuddy, allez chercher des aliments, du vin, tout ce que vous pourrez trouver.

— Du vin un verre de whisky sera assez bon pour elle, marmotta Cuddy. À la voir me jeter sur la tête des marmites de soupe bouillante, on n’aurait pas cru qu’il y eût disette au château.

Quelque faible qu’elle fût, Jenny ne put s’empêcher de rire de cette allusion. Accablé de son état, et réfléchissant avec horreur à l’extrême détresse des habitants de Tillietudlem, Morton réitéra ses ordres à Headrigg, d’un ton qui n’admettait pas de réplique ; et quand il fut parti : — Je présume, dit-il à Jenny, que c’est par ordre de votre maîtresse que vous êtes venue ici pour tâcher de voir lord Evandale ? Que désire-t-elle ? ses souhaits seront des ordres pour moi.

Jenny parut réfléchir. — Vous êtes un si ancien ami, monsieur Morton, qu’il faut que j’aie confiance et vous dise la vérité.

— Le meilleur moyen de servir votre maîtresse est de me parler avec franchise.

— Eh bien, vous savez que nous mourrons de faim depuis huit jours : le major jure tous les matins qu’il attend du secours, et qu’il ne rendra le château qu’après avoir mangé ses vieilles bottes. Les dragons ne se soucient pas de mourir de faim. Depuis que lord Evandale est prisonnier, ils n’écoutent plus personne, et je sais qu’Inglis a le projet de livrer le château à Burley, avec les dames et le major, s’il peut obtenir la vie sauve pour lui et ses soldats.

— Les coquins ! et pourquoi n’en demandent-ils pas autant pour tous ceux qui sont dans le château ?

— C’est qu’ils ont peur de ne pas obtenir quartier pour eux-mêmes. Burley en a déjà fait pendre un ou deux ; de sorte qu’ils songent à tirer leur tête du collier aux dépens des honnêtes gens.

— Et vous veniez faire part à lord Evandale de cette nouvelle ?

— Oui, monsieur Henry ; Holliday m’a tout conté, et m’a aidée à sortir du château pour que je vinsse en informer lord Evandale.

— Mais que peut-il pour vous, étant prisonnier ?

— Cela, est vrai… Mais il peut faire des conditions pour nous… il peut nous donner quelques bons avis… il peut…

— S’évader, dit Morton en souriant, si vous trouvez la possibilité de lui en faciliter les moyens.

— Quand cela serait, répliqua Jenny ce ne serait pas la première fois que j’aurais tâché d’être utile à un malheureux prisonnier.

— Je le sais ; je ne me pardonnerais pas de l’avoir oublié. — Mais voici Cuddy ; prenez quelque nourriture, et je me charge de votre commission pour lord Evandale.

— Il faut que vous sachiez, monsieur Henry, dit Cuddy que cette maligne Jenny Dennison cherchait à gagner Tom Rand, le garçon meunier, qui est de faction à la porte de lord Evandale, pour obtenir la permission de le voir ; mais elle ne savait pas que j’étais derrière ses talons.

— Et vous m’avez fait une fière peur quand vous m’avez arrêtée.

Cuddy, un peu radouci, regarda en souriant sa rusée maîtresse ; et Morton se rendit à la maison où lord Evandale était détenu.

— Y a-t-il du nouveau ? demanda-t-il aux sentinelles en arrivant.

— Rien d’extraordinaire, dit l’une d’elles, si ce n’est la jeune fille que Cuddy a arrêtée et deux messagers que Burley vient d’envoyer à Kettledrummle et à Macbriar.

— C’est sans doute pour les engager à revenir au camp, dit Morton.

— C’est ce qu’on m’a dit, répondit la sentinelle.

— Burley, pensa Morton, veut s’assurer la majorité dans le conseil, il faut que je me hâte, ou l’occasion est perdue.

En entrant dans la chambre où l’on avait déposé le prisonnier, Henry le trouva chargé de fers. Evandale se souleva dès qu’il l’entendit entrer, et offrit à ses yeux des traits tellement changés par la perte de sang qu’avaient occasionnée ses blessures, et par le défaut de nourriture, qu’on aurait eu peine à reconnaître eu lui le jeune officier plein de vigueur. Il reconnut Morton, et témoigna quelque surprise.

— Je suis désespéré de vous voir ainsi, Milord, lui dit Henry.

— Mon emprisonnement est un mal bien court, puisque je dois en être délivré demain matin,

— Par la mort !

— Sans doute. Je n’ai pas d’autre espérance. Votre collègue Burley me l’a fait annoncer.

— Mais Bellenden peut rendre le château pour vous sauver la vie.

— Il n’en fera rien, tant qu’il aura un homme et qu’il pourra lui donner de quoi l’empêcher de mourir de faim.

Morton s’empressa d’informer Evandale du complot formé par les dragons de livrer à l’ennemi le château, le major et les dames. Il pouvait à peine l’en croire. Enfin, revenu de sa surprise. — Que faire ? dit-il, vivement affecté ; comment prévenir un tel malheur ?

— Écoutez-moi, Milord ; j’ai cru que vous vous chargeriez sans répugnance d’être porteur de la branche d’olivier entre notre maître le roi Charles II et cette partie de ses sujets à qui la nécessité, et non l’amour de la révolte, a mis les armes à la main.

— Vous rendez justice à mes sentiments.

— Permettez-moi d’achever. Je vais vous mettre en liberté et vous renvoyer au château, sous condition qu’il me sera rendu sur-le-champ. En agissant ainsi, vous ne ferez que céder à la nécessité : comment pourriez-vous le défendre plus longtemps, sans vivres et avec une garnison insubordonnée ? Vous aurez un sauf-conduit, pour vous et pour tous ceux qui voudront vous suivre, pour vous rendre soit à Édimbourg, soit partout où se trouvera le duc de Monmouth. Ceux qui refuseront de vous accompagner n’auront à accuser qu’eux-mêmes du sort qui pourra les atteindre. La seule chose que j’exige de vous, c’est votre parole de présenter au duc cette humble pétition qui contient nos justes remontrances ; et si l’on nous accorde ce que nous demandons, je réponds sur ma tête que la presque totalité des insurgés mettra bas les armes sans différer.

— Monsieur Morton, dit lord Evandale après avoir lu avec attention l’écrit qu’il venait de recevoir, je ne vois pas qu’on puisse élever de sérieuses objections contre de pareilles demandes. Je crois même qu’elles sont conformes aux sentiments particuliers du duc de Monmouth ; mais je dois vous parler avec franchise ; je vous dirai donc que je ne crois pas qu’elles vous soient accordées, à moins que vous ne commenciez par déposer les armes.

— Ce serait convenir que nous n’avions pas le droit de les prendre, répliqua Morton ; c’est ce que nous ne ferons jamais.

— Eh bien, je prévois que c’est contre cet écueil qu’échouera la négociation. Au surplus, quoique je vous aie dit mon opinion, je n’en suis pas moins disposé à présenter vos demandes.

— C’est tout ce que je désire. Vous acceptez donc le sauf-conduit ?

— Oui, et si je ne m’étends pas sur la reconnaissance que je dois à celui qui me sauve une seconde fois la vie, croyez que je ne la ressens pas moins vivement pour cela.

— Vous n’oubliez pas que le château doit être rendu à l’instant ?

— J’en vois la nécessité.

— Vous êtes donc libre. Je vais vous donner une escorte pour vous conduire en sûreté jusqu’au château.

Laissant lord Evandale charmé d’une délivrance si inattendue, Morton se hâta de faire prendre les armes à quelques hommes dont il était sûr, et de les faire monter à cheval. Jenny, parfaitement réconciliée avec Cuddy, se mit en croupe derrière lui.

L’aurore commençait à paraître quand ils arrivèrent au château. Lord Evandale s’avança seul, suivi de Jenny. Comme ils approchaient, ils entendirent dans la cour un tumulte, deux coups de pistolet se firent entendre ; tout annonçait que les mutins se disposaient à mettre leur complot à exécution. Le capitaine se nomma quand il fut arrivé au guichet, dont, par un heureux hasard, la garde était confiée en ce moment à Holliday. Cet homme, qui n’avait pas oublié les bontés qu’on avait eues pour lui au château dans le temps qu’une blessure l’y avait retenu pendant un mois, n’avait vu qu’avec répugnance le complot de ses camarades. Reconnaissant la voix de son capitaine, il se hâta de lui ouvrir.

Les mutins étaient rangés d’un côté de la cour ; de l’autre, le major, Harrison, Gudyil avec les autres habitants se préparaient â leur résister.

L’arrivée de lord Evandale changea la scène. Il marcha droit â ses soldats, prit Inglis au collet, et, lui ayant reproché sa perfidie, ordonna à deux de ses camarades de le saisir et de le garrotter. On lui obéit. Il leur commanda ensuite de mettre bas les armes.

— Prenez ces armes, dit lord Evandale à Gudyil ; elles ne peuvent rester entre les mains de gens qui ne connaissent pas mieux l’usage pour lequel elles leur ont été confiées. — Maintenant, continua-t-il en s’adressant aux mutins, partez, et prenez la route d’Édimbourg. Vous m’attendrez à House-of-Muir, Vous êtes sans armes, et votre intérêt m’est un garant de votre bonne conduite. Que votre promptitude à exécuter mes ordres prouve votre repentir.

Les soldats désarmés quittèrent le château. Inglis, destiné à servir d’exemple, resta en prison. Holliday reçut des éloges, et eut la promesse de remplacer son caporal.

Tout cela fut l’affaire d’un instant. — Lord Evandale s’approcha ensuite du major, à qui cette scène avait paru un rêve, et lui dit : — Eh bien, mon cher major, ii faut rendre le château.

— Que dites-vous, Milord ? En vous voyant, j’espérais que vous nous ameniez un renfort et des vivres.

— Pas un homme, pas un morceau de pain !

— Je n’en suis pas moins ravi de vous voir. Instruit hier que ces misérables avaient résolu de vous mettre à mort ce matin, je m’étais décidé à faire une sortie à la pointe du jour, avec la garnison, sans en excepter un seul homme, et à vous délivrer ou à périr avec vous ; mais quand je voulus effectuer mon projet, ce coquin d’Inglis eut la hardiesse de me déclarer que personne ne sortirait du château. — Qu’allons-nous faire ?

— Je n’ai pas même la liberté du choix ; je suis prisonnier, relâché sur parole, et j’ai promis de me rendre à Édimbourg. Il faut que vous, et vos dames vous preniez la même route. Grâce à la bonté d’un ami que vous connaissez, de M. Morton, j’ai un sauf-conduit ; nous avons des chevaux, ne perdons pas une minute. Vous ne pouvez penser à défendre le château avec sept ou huit hommes, et sans provisions, encore. Vous avez satisfait à ce qu’exigeaient l’honneur et la loyauté ; vous avez rendu au gouvernement un service signalé. Rejoignons l’armée anglaise à Édimbourg.

— Si telle est votre opinion, Milord, dit le vétéran, j’y soumettrai la mienne ; je sais que vous êtes incapable de donner un avis qui ne serait pas d’accord avec l’honneur. — Gudyil, portez cette triste nouvelle à ma sœur et à ma nièce, et que chacun s’apprête à partir sur l’heure même.

Les dames, naguère alarmées de la révolte des dragons, n’eurent pas de peine à se décider à quitter le château ; tout le monde monta à cheval, et l’on se mit en marche pour le nord de l’Écosse, sous l’escorte de quatre cavaliers whigs. Le reste de ceux qui avaient ramené lord Evandale prirent possession de Tillietudlem.