Les Puritains d’Écosse/15

CHAPITRE XV

Fer et bâton se heurtent avec bruit.
Hudibras.

Suivi d’un trompette, le neveu de Claverhouse descendit la hauteur, portant à la main son drapeau blanc. Des deux ailes de la petite armée presbytérienne se détachaient cinq ou six cavaliers qu’on pouvait prendre pour des officiers : ils se réunirent au centre, et s’avancèrent ensemble vers le fossé. Grahame se dirigea vers ce groupe en gardant toujours la rive opposée. Dans les deux partis chacun avait les yeux fixés sur lui, et, sans faire tort au courage d’aucun de ceux qui les composaient, on y désirait sans doute qu’un arrangement prévînt un sanglant conflit.

Lorsque le parlementaire se fut arrêté en face des cavaliers qui, en venant au-devant de lui, semblaient se désigner comme les chefs de l’ennemi, il fit sonner de la trompette pour demander une entrevue ; et comme les insurgés n’avaient aucun instrument militaire pour répondre à cette fanfare, l’un d’eux s’approcha de quelques pas, et lui demanda d’un ton brusque ce qui l’amenait.

— Je viens, répondit le cornette, vous sommer au nom du roi et du colonel Grahame de Claverhouse, de mettre bas les armes, et de congédier tous ceux que vous avez excités à la révolte.

— Retourne vers ceux qui t’envoient ; dis-leur que nous sommes en armes pour maintenir le Covenant et une église persécutée ; que nous renonçons au licencieux et parjure Charles Stuart, que vous appelez roi, comme il a renoncé au Covenant, qu’il avait juré de soutenir de tout son pouvoir, sans avoir d’autres amis que les amis du Covenant, d’autres ennemis que ses ennemis.

— Je ne suis pas venu pour vous entendre prêcher, mais pour apprendre d’un seul mot si vous voulez vous disperser sous la condition d’un pardon général, dont on n’excepte que les assassins de l’archevêque de Saint-André, ou si vous préférez attendre l’attaque.

— Nous sommes ici avec nos épées comme des sentinelles vigilantes. Nous sommes liés par un intérêt commun ; quiconque nous attaquera que son sang retombe sur sa tête. Retourne vers ceux qui t’ont envoyé.

— Ne vous nomme-t-on pas Balfour de Burley ? dit Grahame commençant à se souvenir qu’il avait vu quelque part l’homme qui lui parlait ainsi.

— Et quand cela serait, qu’aurais-tu à lui dire ?

— Que comme vous êtes exclu du pardon que je suis chargé d’offrir au nom du roi, ce n’est point pour traiter avec vous, mais avec ces paysans que je suis envoyé.

— Tu es encore jeune, l’ami, et tu ne connais pas ton métier. Sache qu’on ne peut traiter avec une armée que par l’intermédiaire de ses chefs, et qu’un parlementaire qui agit autrement perd ses droits à son sauf-conduit. — (Balfour armait sa carabine.)

— Les menaces d’un meurtrier ne m’empêcheront pas de remplir mon devoir. — Braves gens, au nom du roi et de mon pays, écoutez, cria le cornette : je proclame un pardon général, au nom du roi et de mon colonel, si vous mettez bas les armes, excepté…

— Je t’ai averti, interrompit Burley en le couchant en joue.

— Pardon général, excepté…

— Que Dieu fasse grâce à ton âme. — (Et il lâcha la détente.) — Le coup fut mortel. Richard Grahame tomba de cheval, s’écria : — Ma pauvre mère ! et ferma les yeux pour ne plus les rouvrir.

— Qu’avez-vous fait ? dit un de ceux qui l’accompagnaient.

— Mon devoir. Frappe pour montrer ton zèle, a dit l’Écriture. Qu’un d’eux ose venir nous parler de pardon à présent !

Claverhouse avait vu tomber son neveu. Jetant sur Evandale un coup d’œil qui annonçait une émotion qu’on ne saurait décrire, il lui dit : — Vous voyez ! — et ses traits reprirent leur sérénité ordinaire.

— Je le vengerai ou je périrai ! s’écria le capitaine ; — et, piquant des deux, il descendit la montagne au grand galop, suivi de toute sa compagnie et de celle de Grahame.

— Halte ! s’écria Claverhouse ; cette précipitation nous perd ! Se jetant l’épée à la main au-devant de la seconde ligne, il parvint, en employant tour à tour la prière et les menaces, à l’empêcher de suivre cet exemple contagieux. — Allan, dit-il alors au major, conduisez l’escadron au pas pour soutenir Evandale ; il va avoir besoin de secours. — Bothwell, tu es un drôle brave et entreprenant ?

— Oui-da ! vous vous en souvenez.

— Prends dix hommes avec toi, tâche de tourner le marais, et attaque l’ennemi en flanc, tandis que nous l’aborderons de front.

Bothwell s’élança pour exécuter cet ordre.

Comme Claverhouse l’avait prévu, la troupe de lord Evandale, qui s’était jetée impétueusement dans le marais, ne tarda pas à être arrêtée par les difficultés du terrain. Quelques dragons cherchaient à pousser en avant vers le fossé, la plupart se jetaient sur les côtés, dans l’espoir de gagner un sol plus ferme. Enfin, dès qu’ils furent arrivés à portée de fusil, le feu des insurgés en fit tomber une vingtaine. Quant à lord Evandale, il était parvenu à se frayer un passage : mais aussitôt il fut chargé avec fureur par la cavalerie qui tenait la gauche des insurgés : — Malheur aux Philistins incirconcis ! s’écriaient ces fanatiques.

Le jeune capitaine combattit comme un lion ; mais la plupart de ses dragons furent tués, et il aurait eu le même sort, si Claverhouse, arrivant au bord du fossé avec le reste de son monde, n’eût fait diriger un feu bien nourri sur l’ennemi, qui fut obligé de plier. Evandale profita de ce répit pour se dégager, et rejoignit le colonel.

Cependant les chefs des insurgés avaient compris tous leurs avantages, et ils étaient convaincus qu’avec du courage et de la persévérance ils resteraient infailliblement victorieux. Parcourant donc les rangs de leurs soldats, ils les exhortaient à tenir ferme.

Claverhouse réitéra ses tentatives pour passer le fossé ; mais lorsqu’il en eut reconnu l’inutilité, — Il faudra battre en retraite, dit-il à lord Evandale, à moins que la diversion entreprise par Bothwell ne réussisse. En attendant, faites retirer le régiment hors de portée.

Ces ordres ayant été exécutés, Claverhouse attendait avec impatience l’instant où Bothwell commencerait son attaque ; mais Bothwell avait aussi à vaincre bien des difficultés : son mouvement n’avait pas échappé à la pénétration de Burley, qui en fit exécuter un semblable par le corps de cavalerie de l’aile droite ; de sorte que, lorsque le brigadier eut tourné le marais, il rencontra des forces triples.

Sans se laisser arrêter par cet obstacle inattendu : — En avant, mes amis ! s’écria-t-il. — Puis, comme inspiré par l’esprit de ses ancêtres, il poussa leur cri de guerre : — Bothwell ! — chargea avec impétuosité la cavalerie ennemie, la força de reculer et tua trois hommes de sa main.

Prévoyant les suites funestes qu’entraînerait pour son parti un échec sur ce point, et sentant combien les troupes régulières ont d’avantages, même sur le nombre, Burley courut à Bothwell, et l’attaqua corps à corps. Chacun des combattants était regardé comme le principal champion de sa troupe, et il en résulta un événement plus rare dans l’histoire que dans les romans : des deux côtés les soldats s’arrêtèrent, comme si de l’issue de ce combat singulier dépendait celle de la bataille. Bothwell et Burley semblaient partager la même opinion ; car, après s’être mesurés quelques instants, ils s’arrêtèrent comme d’un commun accord, pour se préparer à un duel dans lequel chacun d’eux reconnaissait qu’il avait trouvé un adversaire digne de lui.

— Tu es le meurtrier Burley, dit Bothwell en brandissant son sabre : tu m’as échappé une fois, mais aujourd’hui je pendrai â l’arçon de ma selle ta tête, qui vaut son pesant d’or.

— Oui, dit Burley, je suis ce John Balfour qui t’a promis que lorsqu’il t’aurait renversé tu ne te relèverais plus.

— Eh bien, un lit dans la fougère ou mille marcs d’argent !

— L’épée du Seigneur et de Gédéon est avec moi, répondit Burley.

Jamais peut-être on n’avait vu combattre avec des chances aussi égales. Les deux adversaires maniaient leurs armes avec la même adresse, gouvernaient leurs chevaux avec la même dextérité. Ils se firent réciproquement plusieurs blessures. Enfin le sabre de Bothwell s’était brisé dans sa main, il s’élança sur son adversaire, le saisit par le baudrier, le fit tomber de cheval et fut entraîné dans sa chute. Les compagnons de Burley accoururent à son secours, mais ceux de Bothwell les repoussèrent, et l’engagement devint général. Les chevaux passèrent à plusieurs reprises sur le corps des deux combattants, plus que jamais acharnés l’un contre l’autre. Enfin le brigadier eut le bras droit cassé par le sabot d’un cheval, et il lâcha prise avec un sourd gémissement. Les deux combattants se relevèrent. Le bras de Bothwell pendait désarmé à son côté ; de sa main gauche il voulut saisir son poignard, mais son poignard était tombé du fourreau. Restant donc tout à fait sans défense, le brigadier jeta sur Burley un regard plein de rage et de désespoir ; celui-ci avec un sourire farouche, brandit son épée, et la lui passa au travers du corps. Bothwell reçut le coup sans fléchir, et ne chercha plus à se défendre ; mais, regardant son vainqueur avec l’expression de haine, il s’écria : — Applaudis-toi, misérable rustre, tu as versé le sang des rois.

— Meurs, dit Balfour en le perçant une seconde fois.

— Et sans rien CRAINDRE.

Bothwell tomba en prononçant ces mots.

Saisir un coursier par la bride, se mettre en selle et voler au secours des siens, fut pour Burley l’affaire d’un moment. La chute de Bothwell augmentait leur courage, le succès ne fut plus douteux. Une partie des soldats furent tués, les autres prirent la fuite. Burley défendit qu’on les poursuivît, et ralliant son parti, traversa à son tour le fossé pour exécuter contre Claverhouse la même manœuvre que celui-ci avait dirigée contre lui. Il envoya un cavalier porter aux fantassins la nouvelle de l’avantage qu’il venait de remporter, leur fit donner l’ordre de franchir le marécage et de commencer une attaque générale, en les exhortant à achever l’œuvre glorieuse du Seigneur.

Claverhouse avait fait placer des tirailleurs derrière les buissons. Ces tirailleurs fatiguaient l’ennemi par un feu soutenu et bien dirigé, et il attendait le résultat de la manœuvre qu’opérait Bothwell, pour se porter contre les insurgés. En ce moment un dragon, couvert de sang et de sueur se présenta devant lui.

— Qu’y a-t-il de nouveau, Holliday ? lui demanda le colonel, où est Bothwell ?

— Mort, répondit Holliday.

— Le roi a perdu un brave soldat, dit Claverhouse avec son sang-froid ordinaire. — L’ennemi a sans doute franchi les marais ?

— Avec un fort parti de cavalerie.

— Major Allan, il faut faire retraite ! la nécessité nous y contraint. — Lord Evandale, rappelez les tirailleurs. Formez trois escadrons. — Allan commandera le premier, vous le second, et moi, avec l’arrière-garde, je tiendrai ces coquins en échec.

— Mais que deviendront Bothwell et son détachement ? demanda lord Evandale.

— On en a disposé. (Se penchant à l’oreille du jeune capitaine :) Bothwell est maintenant au service d’un autre maître.

Au moment même où Allan et Evandale remplissaient leur mission, un nombre considérable d’insurgés franchirent le fossé et attaquèrent les dragons encore en désordre. Claverhouse, qui avait gardé près de sa personne quelques-uns de ses soldats, chargea l’ennemi, et le reste eut le temps de commencer la retraite. Plusieurs des rebelles furent tués, d’autres repoussés, mais cette avant-garde reçut du renfort, et le colonel fut forcé de suivre ses troupes en déroute.

Jamais homme ne soutint mieux sa réputation de bravoure : Claverhouse conduisait lui-même les charges. Il servait de but à toutes les balles, impassible et invulnérable. Les superstitieux fanatiques, qui le regardaient comme doué par le malin esprit de moyens surnaturels de défense, disaient qu’on voyait les balles rejaillir sur ses bottes et sur son pourpoint. Quelques-uns brisaient même des pièces d’argent pour en charger leurs fusils, espérant que peut-être ce métal atteindrait le persécuteur de leur sainte église. — Éprouvez-le à l’arme blanche ! s’écriait-on. — La poudre n’a aucun pouvoir sur lui. — Mais en vain : tel était l’effroi que Claverhouse inspirait aux insurgés, qu’ils ouvraient leurs rangs à son approche, qu’aucun d’eux n’osait se mesurer avec lui.

Les soldats, voyant derrière lui le grand nombre de presbytériens qui avaient dépassé le marais, rompirent leurs rangs ; à chaque pas, Allan et Evandale trouvaient leur tâche de plus en plus difficile. Lorsqu’on approcha du plateau élevé d’où les dragons étaient descendus pour leur malheur, l’épouvante devint presque panique, tant chacun était impatient de mettre le sommet de la montagne entre soi et le feu continuel des presbytériens. Plusieurs prirent la fuite au galop.

Au milieu de cette scène de tumulte et de confusion, des plaintes des blessés, des acclamations du triomphe, Evandale ne put s’empêcher d’admirer le sang-froid du colonel ; en déjeunant le matin chez lady Marguerite, il n’avait pas l’air plus calme. Claverhouse s’étant approché du capitaine lui dit : — Encore cinq minutes, et ces coquins nous laisseront, à vous, au vieil Allan et à moi, l’honneur de soutenir seuls le combat. Il faut que je disperse les fusiliers qui nous importunent de si près. Ne cherchez pas à me secourir, si vous me voyez succomber ; mais tenez-vous à la tête de vos dragons. Tirez-vous d’ici comme vous pourrez, et allez annoncer au roi et au conseil privé que je suis mort en faisant mon devoir.

Il se fit suivre par une vingtaine de braves, et, à leur tête, il fournit une charge si impétueuse, qu’il porta le désordre dans les premiers rangs des ennemis et les força de reculer. Dans la confusion de cette attaque, il distingua Balfour. Voulant frapper de terreur les presbytériens, ii lui déchargea sur la tête un coup tellement vigoureux, qu’il fendit l’espèce de casque qui la couvrait, et le renversa de cheval, étourdi, mais non blessé. On ne manqua pas, par la suite, de trouver merveilleux qu’un homme aussi robuste que Balfour de Burley eût succombé sous l’effort de Claverhouse, si faiblement constitué en apparence, et par conséquent le vulgaire attribua à un secours surnaturel l’effet de cette énergie. Claverhouse cependant s’était engagé trop avant, il se trouva entouré.

Lord Evandale vit le danger que courait son colonel. Les dragons qu’il conduisait venaient de faire halte. Oubliant les recommandations de Claverhouse, il ordonna à sa troupe de descendre la hauteur, pour le dégager. Les uns obéirent, les autres prirent la fuite ; mais, à la tête de ceux qui voulurent bien le suivre, il courut à son secours. Il était temps : le cheval du colonel venait d’être blessé d’un coup de faux par un paysan qui se disposait à lui en porter un second, quand lui-même fut renversé par Evandale.

Lorsqu’ils furent hors de la mêlée, ils regardèrent autour d’eux. L’autorité d’Allan avait été insuffisante pour retenir ses hommes ; ceux d’Evandale s’étaient dispersés de toutes parts.

— Qu’allons-nous faire, colonel ? dit celui-ci.

— Nous sommes restés les derniers sur le champ de bataille. Hector lui-même dirait qu’il n’y a pas de honte à fuir quand on a bien combattu et qu’on est un contre vingt. — Sauvez-vous, mes enfants.

En parlant ainsi, Claverhouse donna un coup d’éperon à son cheval ; et ce généreux animal, oubliant sa blessure, sembla redoubler d’ardeur, malgré le sang qu’il perdait, comme s’il eût su que le salut de son maître dépendait de la vitesse de sa course.