Les Précoces/Chapitre 2


II


On remarqua quelques changements dans les rapports de Kolia et de sa mère, après l’événement du chemin de fer.

En apprenant l’exploit de son diable de fils, Anna Fédorovna Krasotkine faillit devenir folle de frayeur, et eut de telles crises pendant plusieurs jours que Kolia lui donna sa parole d’honneur qu’il ne recommencerait jamais. Il le jura à genoux devant les images et sur la mémoire de son père, comme sa mère l’avait exigé. Le « viril » Kolia pleura comme un enfant, et pendant tout un jour, la mère et le fils ne firent que s’embrasser et pleurer.

Mais le lendemain, Kolia s’éveilla « insensible » comme jadis, gardant seulement de cette scène un air plus modeste et un peu attendri, quelque chose de grave et de rêveur, ce qui ne l’empêcha pas, six semaines plus tard, de commettre une autre escapade et de se faire connaître de notre juge de paix. Cet incident, il est vrai, était d’un autre genre, et même tant soit peu ridicule, ce qui revient à dire qu’il n’en était pas l’auteur principal, mais seulement un simple acteur.

Mme Krasotkine tremblait toujours, et l’espoir de Dardanelov croissait en raison même de ces inquiétudes.

Tout cela n’échappait pas à Kolia qui méprisait beaucoup Dardanelov au sujet de ses sentiments.

Il fut indélicat au point d’afficher un certain mépris devant sa mère, montrant ainsi qu’il voyait bien ce que visait Dardanelov.

L’événement du chemin de fer eut pourtant ce résultat de faire changer son attitude à ce sujet ; il n’osait plus faire d’allusions et parlait de Dardanelov avec une sorte de respect. Anna Fédorovna remarqua bien vite ce changement et lui en témoigna une profonde reconnaissance, ce qui ne l’empêchait pas de rougir comme une rose si quelqu’un y faisait, devant Kolia, une allusion quelconque.

Kolia, lui, se contentait de froncer les sourcils en regardant par la fenêtre, ou feignant de voir si ses chaussures ne s’usaient pas, ou encore d’appeler Pérezvon un vilain et sale chien qu’il avait eu on ne sait d’où le mois précédent, et qu’il gardait mystérieusement dans sa chambre, loin des yeux de ses camarades.

Il aimait beaucoup ce chien et l’avait bien fait souffrir pour lui apprendre toutes sortes de tours. Le chien l’aimait bien aussi, hurlant quand son maître était absent, et témoignant sa joie, au retour, en faisant le beau, le mort, etc., toutes choses qu’on ne lui demandait point, mais qui prouvaient son exaltation de cœur et sa reconnaissance.