Les Petits Secrets du Cœur

Les Petits Secrets du Cœur
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 22 (p. 480-495).
LES
PETITS SECRETS DU CŒUR

I.
UNE CONVERSION EXCENTRIQUE.



Je ne crois pas que beaucoup de Parisiens aient connu Henri Néville, car il évitait le monde avec autant de soin que d’autres le recherchent. La société qu’il fréquentait d’habitude se composait tout au plus d’une demi-douzaine de personnes, et peut-être ce chiffre est-il encore exagéré. Quand il perdait un ami, ce qui lui arrivait quelquefois, il ne songeait pas à le remplacer, malgré la lacune que cette perte faisait dans sa vie habituelle, et il attendait avec patience que le temps lui fournît l’occasion de remplir les places laissées vides dans ses affections. Il avait coutume de dire en effet qu’on doit supporter ses amis jusqu’à ce que le fardeau devienne intolérable, et que pour l’agrément des relations et la satisfaction de cet instinct social qui entraîne l’homme vers l’homme, le plus aimable des indifférens ne vaut pas le plus détestable des camarades. Une fraîche connaissance, disait-il encore, lui faisait toujours l’effet de ces gibiers exquis qu’il faut laisser attendre quelque temps avant de s’en régaler, l’amitié ou même la simple camaraderie n’ayant tout son prix que lorsqu’elle était, comme le gibier rare, un peu faisandée. Cette opinion, qui vous paraîtra peut-être équivoque, était appuyée cependant sur une série de raisonnemens qui ne manquaient ni de finesse ni de moralité. Selon lui, les lois qui régissent l’amitié étaient absolument contraires à celles qui gouvernent l’amour. La nature, en mettant dans le cœur de l’homme le sentiment de l’amitié, avait voulu qu’il pût prendre plaisir à contempler dans son semblable cette chimie morale dont les combinaisons fatales le faisaient si cruellement souffrir. Dame nature, ne voulant pas être calomniée, avait donné à l’homme dans le sentiment de l’amitié le moyen de contempler avec calme et bienveillance, sans dégoût et sans fureur, les opérations souvent douloureuses, le plus souvent nauséabondes, mais toujours nécessaires auxquelles elle se livre. Un ami était donc un miroir, ou mieux encore un exemplaire vivant du livre de la nature. Il y avait des livres de tous les formats, de toutes les reliures; mais peu importait l’apparence du livre, c’était le contenu qui était intéressant. Pour apprécier le livre, il fallait l’ouvrir souvent et le lire avec attention ; le parcourir n’était pas assez : il fallait en savoir par cœur les beaux passages, en souligner les endroits défectueux, connaître la filiation logique des idées qu’il contenait, et tout cela n’était pas l’œuvre d’un jour. L’amitié, contrairement à l’amour, n’avait donc tout son charme et tout son prix que lorsque les âmes s’étaient pénétrées, et qu’elles connaissaient à fond tous leurs secrets. Comme c’est le seul de nos sentimens qui ne naisse pas de l’illusion, le seul qui nous soit conseillé et non imposé par la nature, la connaissance des vices, des travers et même des défauts de ceux qui nous l’ont une fois inspiré ne lui nuit en rien. Au contraire un travers, s’il est ridicule, nous attache en nous amusant; un vice, s’il est irrémédiable, excite notre sympathie et notre compassion, et s’il est léger, il nous fournit l’occasion de jouer le rôle de moraliste et de mentor, rôle très apprécié du pédantesque sexe masculin, qui n’a pas de plus grand plaisir que de réprimander, d’avertir et de conseiller, afin d’avoir la joie de pouvoir dire : « Admirez comme je suis sage, et imitez-moi, si vous pouvez! » Pour toutes ces raisons, Henri Néville ne changeait jamais d’amis et de camarades, et cinq ou six personnes composaient pour lui l’humanité tout entière.

Et ces cinq ou six personnes représentaient en effet pour lui l’humanité, car il savait à fond tous leurs secrets, et il avait fait le tour de leur âme. Elles étaient pour lui des personnifications vivantes, des emblèmes animés non-seulement des différens types humains, mais encore de quelques-unes des plus délicates nuances morales et sociales. L’un représentait à ses yeux toutes les qualités et toutes les généreuses illusions de l’homme élevé selon les doctrines du XVIIIe siècle; l’autre lui résumait tout l’esprit des ateliers, tout le spirituel charlatanisme et toute la manière de penser paradoxale des artistes; celui-ci lui avait offert le spectacle d’une nature spontanée et instinctive, livrée en pâture à toutes les furies de l’orgueil; celui-là lui avait révélé l’accommodant scepticisme du monde et les faciles compromis qu’il autorise. La fréquentation de ces quelques amis ne lui avait pas seulement dévoilé tous les secrets des différentes natures d’hommes qu’ils exprimaient; elle lui avait aussi dévoilé tous les secrets des doctrines qu’ils professaient, quelquefois à leur insu, car tout homme, qu’il le sache ou non, possède une philosophie, une doctrine en vertu de laquelle il dirige sa vie et règle sa conduite. Ainsi il y en avait un qui lui avait démontré par expérience que les doctrines d’Helvétius méritaient d’être moins anathématisées qu’elles ne l’ont été, et qu’à tout prendre l’égoïsme avait du bon, car l’égoïsme, consistant dans le désir de n’être pas gêné, évite, autant qu’il le peut, d’être gênant. Un enthousiaste lui avait appris, à sa grande stupéfaction d’abord, que les idées réputées les plus nobles n’étaient pas toujours proches parentes de la charité, et qu’il n’y a pas de tyrannie plus dangereuse que celle de l’enthousiasme quand il n’est pas réglé par la modestie et la douceur, tandis qu’il avait trouvé des trésors de bienveillance intelligente chez un aimable matérialiste dont toute la doctrine pratique consistait à penser que l’homme est naturellement, sinon l’ami, au moins le camarade de l’homme. Quoiqu’il sortît rarement de chez lui, il en savait donc plus long sur la nature humaine que la plupart de ceux qui sont lancés dans le tourbillon le plus épais du monde, et qui ont parcouru tous les grands chemins du globe, car il avait largement fouillé dans cette mine d’observations que lui offrait la société restreinte au milieu de laquelle il vivait, et chaque jour il recommençait ses fouilles avec une curiosité toujours aussi ardente. Une expérience incessamment renouvelée lui avait appris en effet qu’une âme humaine est une mine inépuisable en métaux mêlés de toute espèce, or et argent précieux, cuivre vulgaire, plomb terne et vil étain.

Il avait aussi en lui-même certaines facultés et certaines tendances qui lui avaient singulièrement facilité son métier d’observateur, et qui portaient chez lui jusqu’à l’ivresse et à la frénésie les voluptés de la contemplation. Il agissait comme il pensait, selon ses doctrines de l’heure présente et ses préoccupations morales du moment. Contrairement à la plupart des hommes qui ont les doctrines de leurs passions, lui, il avait les passions de ses doctrines, c’est-à-dire que toute sa conduite, à tel ou tel moment de son existence, était la conséquence des doctrines qu’il avait embrassées. Les modernes ont rarement connu cette manière de philosopher qui était celle de l’antiquité. Alors chaque philosophe était réellement le personnage de sa doctrine, et, par sa conduite et ses mœurs, en révélait à tous les yeux les conséquences pratiques. Antisthène portant sa besace, Diogène roulant son tonneau, Zénon vaincu par le mal et refusant de croire à la douleur, Démocrite qui riait sans cesse et Héraclite qui pleurait toujours, vivaient réellement de leur doctrine, corps et âme à la fois. Les doctrines étaient alors incarnées dans des personnes vivantes; nous modernes, nous avons trouvé plus commode de les pétrifier dans des églises et des institutions. L’existence est ainsi distincte et séparée de la morale; l’originalité de l’esprit y perd, mais la facilité de la vie y gagne. Personne n’est tenu de se conformer aux doctrines qu’il professe: vous pouvez être, si cela vous plaît, stoïcien et assister aux banquets d’Aristippe, cynique et porter le costume de Brummell, platonicien et ne pas vous soucier d’autre chose que de la prime et du report. Tel n’était pas Henri Néville. Il aurait pu dire, comme Vauvenargues? « Il fut un temps où j’étais stoïcien forcené. » Il changeait fréquemment de doctrines, mais elles conservaient un empire absolu sur lui jusqu’au moment où il les avait pleinement abjurées. Il avait été stoïcien forcené, mystique exalté, chrétien résigné, sceptique ix outrance. Comme il laissait les doctrines qu’il avait embrassées produire en lui leurs conséquences pratiques, il connaissait à fond les vices et les vertus qu’elles engendrent, les passions qui les distinguent, les modifications qu’elles font subir à l’âme ; il avait donc par cela seul vécu la vie de plusieurs hommes et connu les secrets de plusieurs types humains.

Des nécessités impérieuses le forcèrent à quitter la France; il alla en Amérique solliciter la bienveillance du hasard et essayer d’attendrir la fortune. Quelques lettres écrites à de longs intervalles nous ont appris que ces toutes-puissantes divinités, sans se montrer trop prodigues, avaient été cependant compatissantes, et qu’il leur devait par reconnaissance, sinon un temple, au moins une chapelle. Il connaissait assez la vie pour savoir que le proverbe qui sert de titre à l’une des comédies de Shakspeare, tout est bien qui finit bien, trouve rarement son application, et qu’on doit s’estimer fort heureux quand le proverbe peut être ainsi transformé : tout est bien qui continue médiocrement. Il ne s’est donc ni étonné ni scandalise que la fortune ne lui ait accordé qu’une demi-protection, et que le hasard ait eu des distractions en s’occupant de lui. En tout cas, il nous est agréable de songer qu’il aura assez prospéré pour qu’à son retour ses amis puissent espérer qu’il leur rapportera en témoignage de son affection quelques objets rares et précieux du pays des Yankees, ne fût-ce que des mocassins et des armes de sauvage, car à son départ il était trop déshérité du ciel et de la terre pour leur laisser le moindre souvenir. Je fus plus favorisé que les autres, et il me laissa en partant le plus précieux gage d’amitié qu’il pût me donner, cinq ou six cahiers grossièrement reliés, où jour par jour il avait écrit les mémoires de sa vie, ses observations, ses expériences psychologiques, ses souffrances morales et physiques, ses caprices et ses rêveries. « Prends ces cahiers, me dit-il avant de me quitter, de ce ton ironique qui lui était habituel. Peut-être pourront-ils un jour ou l’autre te rendre quelques services; je connais les nécessités du sinistre, maussade et avant tout ridicule métier de dupe que tu exerces, car j’imagine que tu n’es pas assez sot pour ignorer que ton concierge présente une surface sociale que tu ne présenteras jamais, et qu’il offre à nos semblables des garanties sérieuses que tu ne peux pas offrir. Je ne te conseille pas d’y renoncer: Là où la chèvre est attachée une fois, il faut qu’elle broute; mais je ne puis m’empêcher de déplorer que tu aies pu croire, comme beaucoup de tes confrères, qu’amuser ou instruire les hommes soit un des buts de la vie. En admettant la vérité de cette très contestable opinion, qui indique plus d’honnête imbécillité que de pratique bon sens, il faudrait encore reconnaître que le métier d’homme de lettres est le pire moyen d’atteindre le but aussi inutile que peu glorieux que tes confrères se proposent. Si tu voulais amuser tes semblables, il valait mieux te faire comédien, et si tu voulais les instruire, il était plus sensé de te faire instituteur primaire. Quelle drôle d’idée que de s’inquiéter de gens que l’on ne connaît pas, que l’on ne connaîtra jamais, au point de vider en leur honneur son cœur et son cerveau! C’est une vraie dépravation, car si tu as en toi quelques bonnes pensées et quelques bons sentimens, il me semble que ce n’est pas au public, mais à tes amis, qu’ils devraient être réservés. Enfin heureux encore ceux dont l’esprit et le cœur sont assez riches pour mener longtemps cette existence de dupe! Tu dois donc prévoir les cas de défaillances subites, les fatigues morales ou physiques, les loisirs forcés; c’est alors que tu reconnaîtras l’utilité des informes manuscrits que je t’abandonne. Je te permets d’en disposer à ton gré, et sans scrupule. Si je restais à Paris, et que je te visse aux prises avec des nécessités urgentes, je n’hésiterais pas à mettre ma montre en gage pour toi, ou à faire les démarches les plus ennuyeuses auprès des usuriers de ma connaissance. Eh bien! ces manuscrits représentent ma personne : retire d’eux tout ce qu’ils pourront te donner. Tu trouveras dans ces cahiers peu de choses complètes, mais quantité de germes qui, échauffés par la réflexion, pourront peut-être se développer et s’épanouir, des rêveries, des anecdotes, des souvenirs, des esquisses de caractère, des silhouettes, quantité de combinaisons d’idées et de formules de chimie morale. Si le temps ne te manque pas, peut-être pourras-tu faire sortir de ce fatras quelque œuvre d’imagination, drame ou roman; si le temps te manque, tu pourras encore, malgré tout, rencontrer çà et là cinq ou six pages formant un ensemble par elles-mêmes, qui ne te coûteront aucune peine, si ce n’est celle de les transcrire; je t’autorise même à les couper brutalement avec des ciseaux, si le métier de copiste te répugne. Ne crains pas que je veuille jamais revendiquer la propriété des billevesées de ma façon qu’il te fera plaisir de publier, et que la gloire que tu en retireras puisse jamais me faire envie. Tu ne me dois donc aucune reconnaissance, et je te dispense de me remercier. »

Je n’ai jamais fait usage de la liberté qui me fut ainsi octroyée, et en vérité j’hésite encore au moment d’en user pour la première fois. Il serait très facile de détacher de ces cahiers volumineux une série de paragraphes éloquens ou un chapelet de pensées profondes, mais c’est à peine si l’on pourrait y rencontrer dix pages qui répondissent aux besoins d’ordre, de méthode et de logique qui caractérisent l’esprit français. Ceux qui connaissent parmi nous le Doctor de Southey et la Biographia litteraria de Coleridge pourront se faire une idée approximative de ce capharnaüm intellectuel; encore les livres de Southey et de Coleridge se bornent-ils en général au monde des idées, et n’empiètent-ils pas à chaque instant sur les domaines de l’imagination et de la vie comme ces excentriques manuscrits. Je trouve des souvenirs d’enfance à côté de réflexions sur le Koran, et une dissertation sur le caractère de la musique de Donizetti à côté d’un fragment sur les femmes du Nouveau-Testament, que je détacherai peut-être un jour, dans une heure d’audace. Cependant çà et là Henri Néville a essayé d’introduire un peu d’ordre au milieu de ce chaos, et certains groupes de pensées et de sentimens liés ensemble par les simples liens de l’affinité naturelle attirent violemment les yeux par les titres bizarres dont il les a affublés. Les impressions nées exclusivement de la lecture portent pour titre le Monde des Livres. Certains portraits, dessins de caractères, souvenirs, anecdotes ont été réunis sous ce nom : Images objectives et Impressions extérieures. Quelques réflexions morales et quelques rêveries d’une nature poétique et romanesque ont été baptisées Images des Rêves et Fantômes subjectifs, mais de tous ces groupes de rêveries et de pensées, celui qui m’a paru le plus nouveau et le plus original est un ensemble de récits et de souvenirs réunis sous ce titre alléchant pour le moraliste et le psychologue : les Petits Secrets du Cœur. Ce sont des réflexions sur les subtils mobiles qui déterminent les actions humaines, confirmées par des anecdotes d’un genre tout à fait excentrique et singulier, qui feraient dire à plus d’un lecteur ce que Voltaire disait de Marivaux : « Voilà un auteur qui connaît tous les sentiers du cœur humain, mais qui n’en a jamais connu la grand’route. » L’auteur, je crois, accepterait volontiers ce reproche, car il est très évident que pour lui il n’y a pas de règle générale dans les déterminations de la volonté, et que tout est exception dans ce prétendu domaine de la liberté. Du reste écoutons-le parler lui-même; les pages qu’on va lire sont extraites d’un chapitre intitulé après une Lecture de Sterne. « J’ai connu beaucoup d’esprits ingénieux et de fins connaisseurs en littérature qui regardaient Sterne comme un auteur trop vanté. Sans doute, disaient-ils, il y a dans ses œuvres quelques pensées profondes et quelques pages remarquables, mais comme il peut et comme il doit naturellement s’en rencontrer dans les œuvres d’un écrivain qui parle sans jamais s’arrêter et bavarde à bouche que veux-tu. Il sait rire, dit le vulgaire, toujours disposé à accepter les réputations faites et les préjugés établis. Eh bien ! c’est une question très discutable. Ce n’est pas tout que de rire, il faut encore ne pas rire à contre-temps. Or la gaieté de Sterne nous semble presque toujours intempestive; il montre ses trente-deux dents alors qu’il faudrait se contenter de sourire, souvent même alors qu’il n’a aucune raison sérieuse de déployer tant de gaieté. Il a le rire facile et intarissable des enfans, cela est vrai, et cependant ce lire n’a aucune innocence ni aucune naïveté; il est cynique autant que puéril. Sa sensibilité si vantée est remplie d’égoïsme, et manque entièrement de tendresse et de sympathie; il jouit de la douleur qu’il contemple, et pleure non de compassion, mais de plaisir. Est-il d’ailleurs assez affecté, alambiqué, obscur, énigmatique, assez rempli d’hypocrisie et de charlatanisme! On dirait qu’il pleure non pour vous émouvoir, mais pour vous donner une excellente idée de son cœur, ou pour vous duper plus sûrement par ce vain étalage de larmes. Toutes ces critiques sont parfaitement justes, mais Sterne a un mérite qui rachète amplement ses défauts : on peut dire qu’il a découvert d’instinct une branche très importante des sciences morales, encore peu cultivée, mais qui le deviendra de plus en plus à mesure que la société deviendra plus raffinée et plus compliquée, — l’entomologie morale. Nul mieux que Sterne n’a pour ainsi dite vu l’invisible et saisi l’insaisissable, nul n’a mieux compris les mobiles bizarres et occultes des actions humaines et les mystérieux secrets du cœur humain. Malheureusement Sterne n’était pas un homme de génie; il a ignoré lui-même la découverte qu’il avait faite, il a exploité cette science des petits secrets du cœur humain non comme un philosophe ou un grand artiste, mais comme un sceptique et un charlatan spirituel. Et cependant je pense bien souvent à lui lorsque je contemple le spectacle de la vie et que j’observe les infimes accidens qui dirigent nos destinées. Bien souvent j’ai pensé au nez gigantesque de Diego en assistant à certains succès, et au fétu de paille de la veuve Widman, en observant les relations sympathiques entre les deux sexes. Que serait-il advenu si les populations émerveillées avaient pu constater de quelle substance était ce nez de Diego qui leur inspirait tant d’admiration, et si l’oncle Toby n’avait pas souillé dans l’œil de la veuve Widman? Que serait-il advenu si M. Shandy lui-même, se levant précipitamment, eût refroidi la conversation commencée pour aller remonter sa pendule? Il est possible que ce fait insignifiant nous eût privés de l’existence et par suite des remarquables opinions de l’excentrique Tristram Shandy.

« Je ne sais, mais il me semble quelquefois que la science du cœur humain est encore aujourd’hui dans l’état où était la philosophie au temps de la scolastique. Nous nous vantons beaucoup de notre culture morale raffinée; raffinée n’est pas le mot juste, c’est quintessenciée qu’il faudrait dire. Nous avons créé certains êtres impersonnels nommés amour, ambition, orgueil, qui sont chargés de rendre compte de toutes nos actions, et qui me semblent parfois avoir un certain air de parenté avec les entités des réalistes du moyen âge. Nous nous rangerions plus volontiers du côté des nominalistes, et nous dirions de tous ces êtres impersonnels nommés passions ce qu’ils disaient des entités, que ce sont des mots et du vent : verba et flatus. Nous nous abusons nous-mêmes en prenant pour les principes de nos actions les passions qui n’en sont que les agens, agens qui sont susceptibles des modifications et des métamorphoses les plus extraordinaires. Nous ne savons rien ou à peu près rien de nos semblables; nous croyons avoir tout dit lorsqu’en contemplant leurs actions, nous avons dit : Il est ambitieux, ou amoureux, ou orgueilleux; vaines paroles qui ne rendent compte de rien et ne répondent à aucune réalité. Nous ne savons rien de nos semblables, et nous ne savons presque rien de nous-mêmes, car heureusement les hommes n’ont pas la vue assez perçante et assez attentive pour se pénétrer et s’observer sérieusement. Nous nous oublions nous-mêmes en quelque sorte, nous oublions les jours à mesure qu’ils se succèdent, nous oublions les causes à mesure que les conséquences se déroulent. Les sensations, se confondant par leur multiplicité même, égarent et troublent notre jugement, si bien que nous ne savons plus rapporter aucune de nos actions à son véritable principe. Nous nous oublions nous-mêmes, et il en résulte que nous nous étonnons de nous-mêmes, et que nous sommes à nos propres yeux des monstres incompréhensibles et des énigmes indéchiffrables. Cet étonnement qui nous fait répéter sans cesse cette phrase qui sert depuis si longtemps : « Ah! l’étrange créature que l’homme! » ne vient que de notre ignorance: mais si nous savions nous pénétrer, il augmenterait bien loin de diminuer. Nous rougirions de nous-mêmes, en même temps que nous serions émerveillés en voyant les indignes objets auxquels nous sacrifions et les mystérieux trésors qui sont renfermés dans notre cœur, que nous ignorons et que nous négligeons.

« Il a été vraiment très bien dit que l’expression est toujours inférieure à la pensée, la pensée déterminée à la pensée vague et latente, et que nous n’exprimons que la plus mauvaise partie de nous-mêmes. À cette vérité incontestable j’ajouterais volontiers ce corollaire, que nous n’exprimons jamais que la partie superficielle de nous-mêmes. De là vient qu’en apparence les hommes semblent se répéter à l’envi les uns des autres, et que toutes leurs actions nous paraissent autant de lieux-communs. En réalité cependant il n’en est rien, et le monde moral qui vit invisible sous tous ces crânes épais et sous toutes ces poitrines fermées est d’une étonnante variété. Je voudrais avoir la plume de Sterne pour vous faire apercevoir quelques-unes des bizarres figures de ce monde singulier, et pour vous faire pénétrer quelques-uns de ses mystères occultes, il est reconnu par exemple que l’orgueil est une des passions de l’âme: mais savez-vous dans combien de choses l’homme peut placer son orgueil? Quand les journaux vous apportent la nouvelle de quelque résolution désespérée, une conversion inattendue ou un suicide inexplicable, votre première pensée est d’attribuer cette résolution à quelque grande cause. Vous vous dites que la vie n’a pas tenu toutes les promesses qu’elle avait faites, que le cœur a été meurtri par une dure expérience, que quelque grand remords appelait une grande expiation, et vous ne songez pas que vos hypothèses supposent à cet inconnu une belle âme, vous ne songez pas que les hommes auxquels la vie a fait des promesses sont extrêmement rares, et plus rares encore les grands coupables dont les fautes valent la peine d’être expiées. Hélas ! vous jugez la vie comme un classique juge l’art dramatique; votre pensée refuse d’admettre que le ridicule puisse s’allier au désespoir, et qu’une cause absurde puisse engendrer un chagrin profond. Votre imagination dans ses excentricités les plus hardies n’oserait jamais inviter la folie à faire résonner ses grelots sur le cadavre d’un suicidé, ou sous les voûtes sonores d’un monastère. Eh bien! écoutez l’histoire d’une conversion religieuse, que je crois avoir été très sincère, exécutée avec enthousiasme et ferveur, nécessitée par un désespoir incurable, et qui n’en porte pas moins les marques de la folie la plus bouffonne. Certainement l’ange qui est chargé de tenir les archives dans l’olympe du rire a dû inscrire cette conversion sur ses tablettes; tous les dieux qui président aux joies bruyantes ont dû se pâmer d’aise en écoutant le récit de ce désespoir saugrenu, et cependant des larmes d’un repentir sincère et d’un regret amer ont probablement coulé des yeux de ce misérable pénitent. Supposez un instant, je vous en prie, que c’est Lawrence Sterne avec sa sentimentalité bouffonne qui vous raconte cette histoire si bien faite pour réjouir ses mânes, et il vous sera facile de suppléer par l’imagination à l’inexpérience et à l’insuffisance de mon récit.

« Je n’ai jamais ressenti de plus grande surprise que celle qui me laissa muet et confondu le jour où j’appris qu’Adolphe C... était entré au monastère de la Trappe. De tous les êtres humains que j’ai connus, celui-là était certainement le moins disposé par la nature à recevoir les visites de la grâce divine. J’eus beau me répéter pendant plusieurs jours la parole de l’Écriture : L’esprit souffle où il veut, je ne pus parvenir à comprendre pourquoi il avait eu la volonté de souffler à travers cette absurde cervelle. Sans doute un miracle avait été nécessaire à un moment donné, et lui, indigne, avait été choisi pour être l’instrument de ce miracle? Certainement cette conversion inattendue était une preuve nouvelle et irrécusable que la clémence de Dieu est aussi infinie que sa puissance; mais cette explication étant admise, il m’était encore fort difficile de comprendre comment l’esprit avait pu pénétrer dans cette âme, par quel coin, par quelle fente, par quelle fissure. Cette âme était si bien matelassée de ses propres vices, qu’il semblait impossible de la pénétrer. Il n’avait aucun de ces vices ardens et de ces mouvemens pleins de violence qui, par leur excès, sont quelquefois l’instrument de rédemption des âmes perverses qu’ils tyrannisent, et c’est précisément par cela même que sa damnation semblait irrévocable. Il n’avait que des vices mous, plats, abjects, horribles à contempler comme les organes visqueux des créatures inférieures. De notre vie nous n’avons connu quelqu’un qui nous ait fait aussi clairement comprendre la vérité de cet axiome ferme et attristant d’Aristote, contre lequel le cœur se révolte, mais que la froide raison est obligée d’admettre : il y a deux sortes de natures, la nature libre et la nature esclave, et toutes les constitutions du monde ne peuvent rien changer à cet inexorable fait. Lui, il appartenait essentiellement à la nature esclave; il était né serf, parasite et bouffon. Au bout d’un commerce d’une demi-heure avec lui, on songeait inévitablement au grand fouet des planteurs, à la chaîne servile et aux carcans de fer. Oh! l’aimable et l’intéressant personnage! avec quelles amusantes grimaces il vous remerciait des cigares que vous vouliez bien lui jeter! De quelles inepties bouffonnes il payait sors écot aux déjeuners et aux soupers auxquels il était invité! Et comme il était à son aise dans le rôle que la nature lui avait donné à jouer! Sa bassesse était véritablement exquise, car elle était exempte de ces fausses hontes, de cette humilité timide ou de cette arrogance; effrontée qui distingue les âmes viles et qui se sentent telles. Il était vil comme le rossignol est mélodieux, naïvement, et cette naïveté prêtait à ses vices un attrait bouffon qui faisait tout excuser. Il était impossible de songer à se scandaliser en le voyant si sûr et si satisfait de lui-même, si tranquille et de si heureuse humeur. Comme il était adroit et savait bien se faire accepter! Flatteur, sans être rampant, familier sans être importun, il savait respecter vos bonnes qualités et ne caressait jamais que vos défauts et vos vices. Un instinct secret semblait l’avertir que les qualités supérieures de l’hypocrisie et de la fourberie lui manquaient pour exploiter ce qu’il y avait en vous de bonnes qualités, et qu’il devait se borner à être le flatteur de vos travers et pour ainsi dire le camarade de vos plaisirs. C’est aussi à cela qu’il bornait son rôle, et il s’en acquittait si merveilleusement qu’on l’eût chargé de messages amoureux pour les membres féminins de sa famille, qu’il n’eût ressenti, je crois, aucun scrupule embarrassant.

« Tel qu’il était cependant, on ne pouvait ni le haïr ni le mépriser complètement. Pour ma part, si je cherche à me rendre compte du sentiment qu’il m’inspirait, je suis obligé d’avouer que je le méprisais avec affection, et je crois que c’est là le sentiment qu’il inspirait à la plupart de ses camarades. Il était si inoffensif, si désarmé dans sa bassesse, qu’on ne pouvait lui en vouloir de son abjection. C’était pour votre plaisir d’ailleurs qu’il étalait cette abjection avec tant de complaisance. Cependant l’espèce de mépris affectueux qu’il inspirait avait des causes plus profondes, qu’il avait pénétrées parfaitement, et dont la connaissance lui rendait facile son rôle de parasite et de bouffon. Il possédait une foi ce de sympathie incontestable, et ici, lecteur, admirez par quels subtils moyens la toute-puissante nature sait subjuguer le cœur des hommes. Cette force de sympathie consistait dans sa laideur, qui était une des plus réjouissantes, des plus burlesques, des plus exhilarantes que j’aie jamais vues. Vous le regardiez, et vous semiez la gaieté monter en vous comme une douce ivresse; il parlait, et le rire venait spontanément s’épanouir sur vos lèvres. En vérité, le rire semblait lui obéir comme un esclave affectueux, tant il était complaisant et docile, tant il était empressé de l’accueillir dès qu’il paraissait. Ce n’était pas seulement chez ses amis et ses camarades qu’il soulevait cette gaieté irrésistible, c’était chez tous ceux qui avaient le bonheur de le contempler une minute. Ceux-là, quels que fussent leurs soucis et leurs peines, s’en retournaient heureux et délivrés de leurs tristesses au moins pour une journée entière. Cent fois, au coin des rues, j’ai vu les grisettes s’arrêter avec un étonnement joyeux qui se manifestait par quelque bruyant éclat de rire, et les femmes plus réservées se détourner pour cacher à demi leur sourire. S’il entrait dans un bal public ou dans une réunion de jeunes gens, il était assuré d’avance de soulever des tempêtes d’hilarité et d’être le lion de la soirée. Il n’avait qu’à paraître, et pour un moment tous les cœurs lui étaient conquis, toutes les coupes lui étaient tendues. Je n’essaierai pas de faire un portrait de sa personne physique, une pareille tâche est au-dessus de mes forces; tout ce que je puis dire, c’est qu’il méritait son succès. On eût dit la production de quelque artiste de génie qui est tellement habitué à créer la beauté, que dans ses fantaisies les plus bouffonnes il ne peut s’empêcher de songer à elle. D’ordinaire la laideur est une négation de la beauté; ici elle n’en était que la joyeuse et amusante parodie. Cette parodie spirituelle, attique, qui fait irrésistiblement rêver à la beauté qu’elle veut railler, cette parodie que le génie des Grecs réalisa si heureusement dans les dieux aux pieds de chèvre et à la barbe de bouc, la nature l’avait en quelque sorte incarnée dans la personne d’Adolphe C... Sa laideur semblait ajoutée après coup comme par une main qui s’amuse et qui suit les indications d’un esprit en belle humeur; elle semblait entée sur une beauté primitive, qu’elle avait détruite en l’exagérant. Ses belles joues de chérubin bouffon, lisses, roses, rebondies, auraient tenté le pinceau de Rubens par l’éclat de leur chair et l’incarnat de leur couleur. Au milieu de ces grasses et florissantes étendues de matière s’élevait, comme une citadelle, un nez charnu, gigantesque, un nez comme les hommes n’en ont jamais rêvé et comme la nature seule peut en faire, que surveillaient, pareils à de vigilantes sentinelles, deux yeux énormes, fixes et cyniques, d’un bleu charmant, dont l’azur du ciel peut seul donner une idée.

« Cette laideur, divertissante et comique, faisait sa force; en elle était le secret de la sympathie méprisante qu’il inspirait. Il le savait; aussi aimait-il sa laideur comme on aime les instrumens qui vous ont rendu victorieux. Il n’aurait pas changé son visage grotesque pour celui de l’Antinoüs ou de l’Apollon Pythien. Il aimait ce nez baroque qui lui avait valu tant de soupers, tant de succès de fou rire, qui avait fait retourner tant de visages épanouis, qui lui avait fait pardonner tant d’actions et de paroles incongrues qu’on n’aurait jamais passées à tout autre que lui. Il aimait ces yeux démesurés, dont l’expression relevait si bien les platitudes bouffonnes qu’il débitait. Ces heureuses difformités lui avaient aplani tant de petites difficultés! Plus d’une grisette à l’esprit bizarre et pervers, fascinée par ce visage étrange, avait été vaincue sans combat; plus d’une démarche où tout autre aurait échoué avait été accueillie favorablement en vertu de cet axiome incontestable : quiconque a ri est désarmé. Cette laideur était son gagne-pain, son génie, son moyen d’action sur les hommes; c’est par là qu’il avait conquis leur complaisance, sinon leur estime, et leur étonnement, sinon leur amour. Ainsi il marchait dans la vie avec cette superbe assurance, qui est la conséquence des triomphes mérités, des situations nettes et inexpugnables, et que donnent également une grande richesse, un succès incontesté et un honneur sans tache. Comme tous les triomphateurs insolens, il n’avait pas songé que l’heure des revers pourrait sonner, et qu’il pourrait venir un jour où le burlesque moyen de succès dont il avait abusé lui serait retiré. Ce jour vint, et la vengeance de la Providence s’étendit sur lui comme pour prouver qu’elle se chargeait de châtier d’autres insolences que celles des Nabuchodonosor et des Antiochus. Un beau soir de printemps, un frisson le saisit. Il se coucha, et se releva deux mois après défiguré par la petite vérole. Défiguré n’est pas tout à fait le mot propre, et je désespère de trouver une expression convenable pour peindre les ravages particuliers que la maladie avait faits sur lui. Son visage cependant portait peu de traces des affreux stigmates de la petite vérole : on n’y distinguait point de crevasses, ni de coutures. Quelques marques légères attestaient seulement çà et là le passage de la terrible maladie ; mais ces marques avaient suffi pour altérer complètement sa physionomie et pour enlever tout caractère à sa piquante laideur. Le charme bouffon que nous avons essayé de décrire avait complètement disparu de son visage. Lorsqu’il put sortir et qu’il voulut tenter de recommencer sa vie passée, il s’aperçut de l’énorme et irrémédiable changement que la maladie avait opéré en lui. D’ordinaire un éclat de rire franc et cordial accueillait son arrivée, et ceux même qui le voyaient familièrement ne pouvaient retenir un sourire dès qu’ils l’abordaient. Maintenant tout était changé. Les amis qu’il rencontrait le regardaient avec étonnement, et, après l’avoir félicité de son retour à la santé, se détournaient avec indifférence. Il n’éveillait plus comme autrefois l’attention des inconnus, et il pouvait passer au milieu de la foule sans crainte d’être remarqué. Il avait perdu avec la maladie la puissance de sympathie comique qui l’avait soutenu jusqu’alors. Il sentit qu’il ne se relèverait jamais du coup qui le frappait, se regarda à bon droit comme perdu, et tomba dans un morne désespoir. Un jour que je me promenais avec un de mes amis à travers les rues de Paris, nous le rencontrâmes mélancoliquement assis sur le boulevard ; il n’osa point nous aborder ni même nous saluer, mais je n’oublierai jamais le regard triste et désolé qu’il me jeta. Je compris toute la portée de ce regard, qui, pour s’échapper de deux yeux jadis cyniques et insolens à outrance, n’en contenait pas moins toutes les tristesses qu’ont ressenties tant d’âmes nobles et grandes. Dans son muet langage, il disait, ce regard, tout ce que peut dire le regard d’un héros qui sent la gloire lui échapper, ou celui d’une jolie femme qui vient d’apercevoir les premières marques irrécusables de la vieillesse. Il disait distinctement : « Ils sont finis les jours de fête ! Adieu maintenant pour toujours aux joyeux éclats de rire et aux bruyans lazzis ! J’ai perdu ce qui me faisait, sinon aimer, au moins rechercher et supporter. Maintenant le papillon qui vous avait diverti par ses couleurs bizarres est mort, et il n’en reste plus qu’un ver méprisable à côté duquel vous passez en vous détournant. » Je fus saisi de pitié en rencontrant ce regard dont j’essaie d’interpréter le langage, et je fis un pas en avant pour aller serrer la main du malheureux. Je ne sais quel vilain sentiment de mépris me retint et me fit détourner la tête; j’ai toujours regretté depuis cette minute de dureté.

« Quelque temps après, on m’apprit qu’Adolphe C. était entré au monastère de la Trappe. Cette nouvelle inattendue me plongea dans la stupéfaction la plus profonde. Mon esprit avait bâti pour lui une tout autre destinée. Je m’étais plu à imaginer pour ce divertissant bouffon une décadence croissante; je le voyais descendant vers l’ignominie avec cette force de gravitation irrésistible qui entraîne vers la misère l’homme opulent atteint dans sa fortune, et vers le crime l’homme une fois atteint dans son honneur. — Il descendra, pensais-je, tous les degrés du parasitisme; après avoir flatté les vices et les travers des brillans jeunes gens parmi lesquels les faveurs du hasard lui avaient permis de vivre, il flattera les vices de drôles interlopes et de débauchés de bas étage, jusqu’à ce qu’enfin il tombe sur la boue infecte des chemins pour ne se relever jamais. Certes, si le calcul des probabilités n’est point menteur, mon hypothèse approchait aussi près que possible de la vérité, et voilà qu’une résolution soudaine, inespérée, venait la reléguer dans la région des mensonges! Un coup de la grâce avait touché ce malheureux, qui n’avait certainement jamais eu souci des choses éternelles, et qui n’avait peut-être jamais prononcé le nom de Dieu, excepté pour blasphémer ou pour relever ses lazzis impurs par le sel de l’impiété cynique. Cette conversion était-elle sincère? J’en doutai un instant; puis, quand je me rappelai le long et triste regard qu’il m’avait jeté quelques mois auparavant, toute incertitude s’évanouit de mon esprit. Je remontai sans effort tout le cours des pensées qui l’avaient agité, et je vis clair dans son âme. Ah ! quel spectacle attristant et absurde! D’abord l’abattement s’était emparé de lui, puis le désespoir, lorsqu’il s’était aperçu qu’il n’était plus grotesque, et qu’il avait perdu la puissance d’amuser. D’autres se lamentent lorsque le ridicule les atteint; lui s’était désespéré parce que le ridicule l’avait fui. Alors ces yeux cyniques qui n’avaient jamais eu une larme de pitié et de sympathie humaine étaient devenus humides, puis il les avait relevés vers le ciel, et il avait prié.

« Il pleura et il pria. — Larmes ridicules, direz-vous peut-être, aussi ridicules que la cause qui les fit couler, prières grotesques et qui durent certainement scandaliser les anges assis autour du troue de Dieu! — Ne soyez pas aussi sévères, honnêtes pharisiens. Les larmes de ce malheureux étaient ridicules, mais j’en ai tant vu couler d’indignes! J’en ai tant vu couler où le repentir n’entrait jour rien! Il pleura comme vous avez pleuré, enfant, le jour où vous avez été trahi par votre première maîtresse, quelque plate créature qui ne valait peut-être pas une seule des larmes d’un honnête garçon, — comme vous avez pleuré, vieille coquette, le jour où vous avez vu s’enfuir ce dernier amant auquel vous vous accrochiez avec désespoir, — comme vous avez pleuré, beau dandy, le jour où, la face livide et les traits bouleversés, vous avez senti les larmes monter dans vos yeux, secs jusqu’alors, en contemplant votre dernier billet de mille francs. Il y avait du regret, de la vanité et de l’égoïsme dans ces larmes; mais, dites-moi, y avait-il un atome de repentir? Ce n’était pas le regret d’avoir péché qui vous animait, convenez-en; c’était le désespoir de ne pas pouvoir pécher encore. Lui au moins eut le mérite de mêler un repentir sincère à ses ridicules regrets. Ses prières vous semblent bouffonnes; mais songez un peu qu’elles n’ont point paru telles à Dieu, puisqu’il les a entendues et qu’il les a exaucées. Que les philistins et les pharisiens rient s’ils veulent de cette conversion; vous n’en rirez pas, vous, créatures d’élite, qui avez commencé par désirer tout le bonheur de la terre, et qui avez fini par ambitionner toutes les félicités du ciel. Si l’humilité a fait taire en vous la voix de l’orgueil, vous aimerez à vous abaisser, j’en suis sûr, et à vous trouver une sorte de fraternité avec ce misérable; vous vous avouerez noblement que, pour être plus belles et plus grandes, plus dignes de désir et d’envie, les choses que vous avez poursuivies, possédées et regrettées, n’étaient pas moins fragiles, pas moins périssables que les choses infectes et grotesques auxquelles il bornait son ambition. Ne ris pas de cette conversion, toi surtout que je connais si bien, jeune homme au cœur empoisonné d’orgueil et gonflé de passion. Sais-tu vers quel port te conduiront les orages de l’existence, et de quels moyens la Providence se servira pour te guérir de ces blessures que tu regardes aujourd’hui avec tant de complaisance, et pour calmer les ardentes fièvres qui te consument et dont tu es si fier?

« Et maintenant tirons directement la morale de cette histoire à la manière des fabulistes antiques; elle prouve clairement deux faits moraux : le premier, c’est que l’homme place son orgueil dans d’étranges choses; le second, c’est que le cœur humain est mené par des mobiles plus singuliers qu’on n’oserait l’imaginer. »

Telle est généralement la manière dont ces fragmens sont écrits. Nets et rapides, dépourvus de toute recherche dramatique et de toute prétention à l’art, ils trahissent, par leur forme même et leur peu de souci des agrémens extérieurs, la nature méditative et rêveuse de l’auteur. Sa pensée semble affectionner une nuance particulière, qu’à défaut d’une meilleure expression j’appellerai le gris lumineux. Sur ce fond clair et brillant, un peu uniforme, une image se détache quelquefois comme un accident de couleur. L’expression des sentimens est rarement tapageuse et bruyante; mais au milieu de cette tranquillité abstraite une phrase éclate tout à coup comme une bombe, ou vibre comme une ondulation musicale. L’auteur se parle généralement à lui seul et parle pour lui seul, et cependant on dirait par momens que le milieu dans lequel s’échappent ses paroles est plein d’échos qui veulent bien lui servir d’interlocuteurs. Il a l’amour le plus vif de la réalité et le dédain le plus prononcé pour les apparences extérieures; il n’aime pas à sortir des domaines de la réalité abstraite, qu’il considère comme la seule vraie. Pour lui, toute chose a une âme qu’il faut savoir saisir; une fois que l’âme a été surprise, cette chose n’a plus rien à vous apprendre, et la forme n’a plus aucune importance. Comme on le voit, il regarde le monde plutôt avec des yeux de contemplateur et de curieux qu’avec des yeux d’artiste. Aussi s’inquiète-t-il fort peu en général de mettre en œuvre les nombreux matériaux que la réalité lui offre, et ne se met-il pas en frais d’imagination pour exploiter les secrets qu’il a surpris. Par sa tournure de pensée et sa manière de sentir et de juger, il s’éloigne donc considérablement des tendances qui entraînent la littérature moderne et des goûts du public actuel. Aujourd’hui toute pensée, pour se faire accepter, doit revêtir une forme dramatique ou romanesque, cette forme dût-elle étouffer la pensée et l’absorber au point de la rendre introuvable; lui, il croyait au contraire qu’une pensée ne vaut rien que par elle-même, qu’elle perd la moitié de son prix lorsqu’elle revêt un habit d’emprunt, et que d’ailleurs les pensées qui exigent impérieusement une forme dramatique ou romanesque sont extrêmement rares. Si vous lui aviez dit que la conversion excentrique racontée plus haut pouvait être, pour un conteur doué du génie comique, le germe d’une nouvelle amusante, il vous aurait répondu que vous étiez dans la plus grande des erreurs, et qu’il n’y avait dans une telle histoire que deux points intéressans, un caractère bizarre assez amusant pour être esquissé, un fait moral assez important pour être noté. Nos pères, qui se plaisaient presque exclusivement à la peinture abstraite des sentimens, auraient peut-être approuvé cette manière de penser : aujourd’hui ce n’est qu’en tremblant que j’ai détaché les pages qu’on a lues. Encore ai-je pris la précaution de choisir le fragment le plus court, l’épisode le plus acceptable parmi les nombreux fragmens et épisodes que m’offraient ces manuscrits, afin que si le public me jugeait coupable pour avoir osé lui présenter de telles bizarreries, ma faute me fût plus aisément pardonnée. J’ai donc lancé ce fragment comme préface ou pour mieux dire comme prospectus de chapitres que j’aimerais à détacher successivement, si mon audace pouvait être excusée.


EMILE MONTEGUT.