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Les Origines du christianisme
Revue des Deux Mondes3e période, tome 50 (p. 40-76).

Histoire des origines du christianisme, par M. Ernest Renan, sept volumes. Paris, 1863-1882 ; Calman Lévy.


M. Renan vient de finir son Histoire des origines du christianisme. Cette œuvre, comme il arrive toujours, a pris peu à peu des proportions et une étendue qu’au début de l’entreprise l’auteur ne prévoyait pas. Il annonçait qu’en quatre ou cinq volumes elle serait complète ; elle lui en a demandé sept. Pendant près de vingt ans, sous les régimes les plus divers, à travers les révolutions et les guerres, sur un sol mouvant ou solide, il ne s’est pas lassé de la poursuivre. Elle est enfin achevée, et quels que soient les préjugés de l’esprit de parti, on ne peut guère douter qu’elle ne reste une des œuvres importantes de notre temps. Sans doute il est difficile de prévoir quels sont, parmi les livres que nous avons vus paraître, ceux qui doivent nous survivre et qui seront lus après nous. Il faut bien nous attendre que nos successeurs réviseront nos jugemens et ne laisseront pas à tous les écrivains les rangs que nous leur avons donnés. Que d’écrits de polémique ou de circonstance qu’on s’arrache aujourd’hui, et qui ne seront plus, selon la piquante expression de La Bruyère, que des almanachs de l’autre année ! Que de romans dont les éditions se succèdent presque dans la même journée, que de pièces de théâtre qu’on a données au public deux cents fois de suite, et dont après nous on ne saura plus même le nom ! Je ne crois pas pourtant qu’il soit téméraire d’affirmer que l’ouvrage de M. Renan échappera à cette triste destinée. Il est écrit avec tant de charme, il contient de si belles pages, des récits, des tableaux, des portraits si vivans, tant de vues profondes, tant de fantaisies piquantes, il témoigne d’un si puissant effort soutenu sans fatigue pendant tant d’années, il touche à de si grands problèmes, il raconte d’une manière si neuve de si graves événemens, qu’à coup sûr il ne court pas le risque d’être oublié. Nous sommes donc en présence d’un livre que l’avenir lira, sur lequel il nous jugera peut-être. Ne pensez-vous pas qu’il est bon de le relire avec soin, de l’étudier dans son ensemble, d’en apprécier l’économie générale, les développemens, les conclusions, au moment où il s’achève, et où il entre, pour ainsi dire, dans la postérité ?


I

Il y a deux positions très nettes qu’on peut prendre quand on raconte l’histoire des origines chrétiennes, et qui rendent la tâche facile : tout croire ou tout nier. Le croyant résolu est toujours à son aise, rien ne l’embarrasse ; toute explication lui suffit, ou plutôt les explications lui sont inutiles. Il passe auprès des difficultés sans les voir et lève les épaules quand on les lui montre. Il est clair que l’histoire entière du christianisme étant à ses yeux un miracle, les invraisemblances ne peuvent plus le choquer ; ce que les autres trouvent contraire à la raison humaine lui semble une manifestation nouvelle de la puissance divine : il n’éprouve donc aucun besoin de l’excuser ou de l’expliquer. De son côté, le sceptique absolu n’est pas plus gêné que le croyant déterminé. Il a lui aussi un système commode et qui suffit à tout : dans l’histoire des origines chrétiennes tout lui semble erreur ou mensonge. Les récits qu’on nous en a faits ne lui paraissent contenir aucun fond de vérité. Quand les miracles n’ont pas été inventés de toute pièce par ceux qui les rapportent, ils sont l’œuvre de charlatans habiles qui ont abusé les sots. Parmi les disciples de Jésus qui furent les premiers apôtres et les premiers historiens de la religion nouvelle, il n’y a pour lui que des trompeurs ou des dupes, et dans tout ce qu’ils nous racontent, ou ce qu’on nous raconte d’eux, il ne voit, selon son tempérament, qu’une occasion de s’indigner ou de rire.

Entre ces deux extrémités M. Renan a essayé de suivre une route moyenne. Il n’y a rien, comme on sait, de plus difficile et de plus dangereux. Le plus souvent, quand on veut tenir le milieu, on s’expose à marcher seul, et l’on met contre soi tout le monde. C’est ainsi que M. Renan a eu cette mauvaise fortune de ne contenter tout à fait ni les croyans, ni les incrédules. Ce sont les croyans qu’il a blessés les premiers. Il commence en effet par affirmer qu’il n’accepte pas le surnaturel, c’est-à-dire l’intervention directe de la divinité en vue d’un but spécial. A ce sujet, il s’exprime très nettement dans la préface de son premier volume : « Les miracles sont de ces choses qui n’arrivent jamais. Les gens crédules seuls croient en voir, on n’en peut citer un seul qui se soit passé devant des témoins capables de le constater… Nous repoussons le surnaturel par la même raison qui nous fait repousser l’existence des centaures et des hippogriffes : cette raison, c’est qu’on n’en a jamais vu. » Voilà qui est aussi formel que possible. Mais si le miracle n’est pas vrai, s’ensuit-il que ceux qui le rapportent, qui l’attestent, qui s’en rendent les garans soient nécessairement des menteurs ? Il ne le pense pas ; les explications brutales du XVIIIe siècle, comme il les appelle, lui répugnent. Où l’on ne voyait qu’une fraude grossière il trouve le plus souvent une simple illusion. Il montre que, dans les milieux bien préparés, les légendes naissent toutes seules, que tout le monde y aide par une complaisance involontaire ou une complicité tacite, en sorte qu’on devient dupe et trompeur à la fois, sans le savoir. Il croit même qu’on peut quelquefois retrouver le fait réel qui a été l’origine de la légende, et qu’il est possible d’indiquer de quelle manière et par quels procédés l’imagination l’a transformé jusqu’à en faire un miracle. Ces idées, en principe, sont justes, et il n’y a rien à y répondre tant qu’on reste dans les généralités. C’est l’application qui en est difficile. Lorsqu’on essaie de dépouiller une légende de tous ses incidens merveilleux et de la ramener au fait souvent fort vulgaire qui lui a servi de prétexte, on tente une œuvre très délicate. Cette entreprise a jusqu’ici assez peu réussi aux historiens, et l’on a trouvé que M. Renan n’y était pas beaucoup plus heureux que les autres. Quelques-unes de ses tentatives en ce genre ont soulevé d’assez vives critiques ; mais il est sûr qu’heureuses ou non, elles prouvent au moins qu’il ne consent pas à ne voir dans les miracles que des mystifications habiles, et des menteurs impudens dans ceux qui les racontent.

A propos des textes qui nous ont transmis l’histoire du christianisme primitif, et qui sont le fond de son récit, sa façon de procéder est la même : il cherche à se préserver de toutes les exagérations, il veut garder une situation intermédiaire entre les partis extrêmes. Il va sans dire qu’il ne regarde pas les Évangiles comme inspirés et infaillibles. Ce sont pour lui des livres comme les autres, et il croit devoir leur appliquer les règles de la critique commune. Il est à leur égard comme sont les arabisans en présence du Coran, ou les indianistes devant les Védas. Il se garde d’accepter ou de repousser tout en bloc, il choisit ; appliquant à ces textes discutés les procédés scientifiques ordinaires, il travaille à y distinguer le vrai du faux ; « il essaie d’en tirer quelque chose d’historique par de délicates approximations. » Quand il arrive aux écrits apostoliques, la grande question de l’authenticité de certaines épîtres de saint Paul et de saint Pierre se présente à lui. Il la traite longuement dans ses préfaces et la résout avec le même esprit de modération. Ici encore il lui est arrivé de ne pas satisfaire les deux partis opposés. Tandis qu’en France on l’accusait d’être, trop hardi, en Allemagne ii a paru trop timide. Ce dernier reproche l’a toucha et il y répond avec une certaine hauteur dans la préface de son cinquième volume. « Loin de moi, dit-il, la pensée de nier ou d’atténuer les services que la science allemande a rendus à nos difficiles études ; mais pour profiter réellement de ces services, il faut y regarder de très près et y appliquer un grand esprit de discernement. Il faut surtout être bien décidé à ne tenir aucun compte des critiques hautaines d’hommes à système qui vous traitent d’ignorant et d’arriéré parce que vous n’admettez pas d’emblée la dernière nouveauté éclose du cerveau d’un jeune docteur. » Ces témérités ne le tentent pas, il persiste à se tenir au milieu des opinions contraires. Parmi les œuvres contestées qui portent le nom des apôtres ou des premiers disciples de Jésus, il garde le plus qu’il peut ; puis, dans ce qu’il a gardé, il essaie par des études minutieuses, des corrections de phrases, des interprétations de sens, de découvrir ce qui lui paraît être la vérité. « Ces textes n’étant pas historiques, dit-il, ne donnent pas la certitude ; mais ils donnent quelque chose. Il ne faut pas les suivre avec une confiance aveugle, il ne faut pas se priver de leur témoignage avec un injuste dédain ; il faut tâcher de deviner ce qu’ils cachent, sans jamais être absolument sûr de l’avoir trouvé. » Voilà en quelques mots la méthode de M. Renan. Il reste à connaître de quelle manière il l’applique et ce qu’il en a tiré.

Pour le savoir, il faudrait analyser et étudier à part chacun des sept volumes dont l’œuvre se compose. Ce serait un travail trop long, qu’on ne peut entreprendre ici, et qu’il est nécessaire d’abréger. Je demande d’abord à ne rien dire de la Vie de Jésus qui forme le premier livre de l’Histoire des origines du christianisme. On n’a pas oublié avec quels applaudissemens elle fut reçue du public ; pour beaucoup de personnes, c’est encore la plus belle partie de l’œuvre de M. Renan. J’avoue que je ne partage pas cette opinion. Jamais peut-être M. Renan n’a déployé plus de talent comme écrivain et comme artiste ; jamais comme historien il n’est arrivé à de plus minces résultats. Je n’en suis pas surpris : il tentait une œuvre où le succès me paraît presque impossible. « On écrira toujours des Vie de Jésus, dit M. Renan, et on les lira toujours avec empressement. » Je le crois bien ; il n’y a pas de sujet au monde qui puisse nous intéresser davantage et qui nous touche de plus près. Mais si l’œuvre est toujours à recommencer, n’est-ce pas la preuve qu’on ne la trouve jamais parfaite ? On ouvre sans doute avec empressement toutes les Vie de Jésus qui paraissent, mais on les quitte toutes avec un certain mécompte. Aucune ne parvient à nous satisfaire entièrement, et l’on n’y trouve jamais tout ce qu’on y cherche. Je ne fais là-dessus aucune exception, et l’entreprise n’a pas mieux réussi aux croyans qu’aux incrédules. Qu’a de mieux à faire un croyant pieux, qui veut raconter la vie du Christ, que de reproduire textuellement les Évangiles ? peut-il avoir l’espérance de composer un récit de la passion qui vaille mieux que celui qu’on trouve dans saint Matthieu ou dans saint Marc ? n’est-ce pas une témérité étrange, presque un sacrilège, de rien changer aux discours de Jésus et d’ajouter quelques banalités vulgaires au Sermon sur la montagne ? Celui qui ne croit pas que les Évangiles soient révélés a le droit sans doute de faire pour eux ce qu’on fait sans aucune contestation pour tous les récits légendaires ; il peut essayer de dégager la vérité des incidens merveilleux qui s’y mêlent et de saisir le fait réel qui a donné à la légende l’occasion de naître. C’est un travail, je viens de le dire, qui est toujours fort délicat ; ici, il me semble encore plus difficile qu’ailleurs. Les Évangiles n’ont été probablement rédigés qu’une cinquantaine d’années après la mort du Christ ; tout ce qui les a précédés est perdu. Nous n’avons donc plus la première forme de la légende, celle où les retouches se distinguent, où les élémens divers peuvent aisément être séparés. L’imagination populaire, pendant un demi-siècle, a transfiguré les souvenirs de la prédication de Galilée et des dernières scènes de Jérusalem. Les versions diverses des mêmes événemens ont été fondues ensemble, les contradictions primitives se sont effacées ou adoucies ; dès lors, entre la réalité et nous, ce travail s’interpose et il ne nous permet plus guère de la voir. La figure de Jésus est devenue si pure, si sereine, si achevée dans les Evangiles, elle a pris un tel relief de douceur divine et de grandeur idéale, elle a fini par dépasser tellement l’homme, que les traits humains qu’on veut y ajouter ne conviennent plus au reste ; ils paraissent, quoi qu’on fasse, mesquins et petits, ils déparent et gâtent l’ensemble. Il n’y a plus moyen, même pour ceux qui ne croient pas que Jésus est un Dieu, de retrouver par quels côtés il peut être un homme, et leurs efforts inutiles pour rabaisser à la terre cette figure ailée, qui sont un scandale pour les dévots, finissent par causer aux incrédules eux-mêmes quelque impatience. Dans ces conditions, je le répète, il n’est guère possible qu’on écrive une Vie de Jésus qui puisse nous satisfaire, et l’on ne doit pas s’étonner que M. Renan, qui l’essayait après tant d’autres, n’y ait pas complètement réussi.

L’œuvre vraiment scientifique de M. Renan commence avec son second volume. Il y raconte comment les apôtres, au lendemain de la mort de Jésus, pleins encore de son souvenir, pénétrés de son esprit, fondèrent la première église. Il n’y a rien de plus charmant que le tableau qu’il trace de la vie qu’on menait dans la communauté naissante : c’est la fraîcheur et la poésie de la jeunesse. « Tous vivaient en commun, n’ayant qu’un cœur et qu’une âme. Personne ne possédait rien qui lui fût propre. En se faisant disciple de Jésus, on vendait ses biens, et on faisait don du prix à la société. Les chefs de la société distribuaient ensuite le bien commun à chacun selon ses besoins. Ils habitaient un seul quartier, ils prenaient leurs repas ensemble, et continuaient d’y attacher le sens mystique que Jésus avait prescrit. De longues heures se passaient en prières. Ces prières étaient quelquefois improvisées à haute voix, plus souvent méditées en silence. Les extases étaient fréquentes, et chacun se croyait sans cesse favorisé de l’inspiration divine. La concorde était parfaite ; nulle querelle dogmatique, nulle dispute de préséance. Le souvenir tendre de Jésus effaçait toutes les discussions. »

En traçant ce tableau, dont les couleurs ont tant d’attrait, M. Renan n’a pas cherché seulement à charmer nos imaginations ; son dessein est moins frivole. Il croit que nous avons, dans cette peinture, la réalisation parfaite des enseignemens de Jésus. Voilà ce que le christianisme, à son origine, voulait et devait être ! Il a été depuis beaucoup d’autres choses ; il est successivement devenu une doctrine, une philosophie, un gouvernement. Dans le principe, c’était uniquement une réforme sociale [1]. M. Renan ne se lasse pas de le redire, il lui semble que les docteurs, les théologiens l’ont détourné de sa route, et il n’est pas éloigné de croire que la décadence a commencé pour lui le jour où saint Paul écrivit sa première épître. Il faut le prendre à sa source, pour le voir comme Jésus l’avait fait. Il s’adressait alors au cœur plus qu’à l’esprit ; il avait surtout souci des pauvres gens ; il venait consoler les malheureux, il appelait à lui les déshérités et leur offrait des ressources infinies d’assistance et de pitié ; il s’occupait de satisfaire le besoin de s’unir, de se serrer les uns contre les autres, de s’aimer, qu’on éprouve surtout dans ces grandes et froides sociétés que l’intérêt a fondées et que la force gouverne. C’est ce qui explique sa rapide fortune. Dans un pays misérable comme la Judée, sans commerce, sans industrie, que la dynastie des Hérodes achevait de ruiner par ses prodigalités fastueuses, les pauvres pullulaient ; de toute part on se précipita vers la petite communauté qui promettait de soulager toutes ces misères.

Quoiqu’elle vécût comme détachée de.la terre et dans l’attente du dernier jour, la nouvelle association, ayant des pauvres à secourir, des affaires à conduire, des biens à gérer, un pied dans le siècle, était bien forcée de s’organiser de quelque manière. Elle le fit avec une remarquable habileté. M. Renan montre que jamais peut-être le christianisme n’a été plus fécond en œuvres durables, et qu’il créa du premier coup des institutions de charité qui existent encore. « Un vaste ministère de bienfaisance et de secours réciproques, où les deux sexes apportaient leurs qualités diverses et concertaient leurs efforts en vue du soulagement des misères humaines, voilà la sainte création qui sortit du travail de ces deux ou trois premières années ! » M. Renan insiste avec raison sur la part qui fut faite aux femmes dans l’œuvre commune : c’était une grande nouveauté. Leur situation était mauvaise dans la société religieuse de ce temps, et les docteurs juifs ne se montraient pas disposés à leur témoigner beaucoup de complaisance. « Le Talmud met sur le même rang, parmi les fléaux du monde, la veuve bavarde et curieuse, qui passe sa vie, en commérages chez les voisines, et la vierge qui passe son temps en prières. » La vierge et la veuve obtinrent, dès le premier jour, un rang important dans l’église, et une sorte de ministère leur fut réservé. Je renvoie aux pages éloquentes que M. Renan a consacrées, dans son second volume, à l’institution des diaconesses. Elles répondent à ceux qui, s’appuyant sur quelques rudesses de saint Paul, prétendent qu’il n’est pas vrai, comme on l’a tant de fois répété, que le christianisme ait servi la cause de la liberté des femmes et qu’il les ait aidées à prendre, dans la société, une meilleure place [2].

Ces institutions étaient-elles tout à fait nouvelles, et faut-il croire, comme on l’a dit, qu’on ne se précipitait en si grande foule vers le christianisme que parce qu’on y trouvait ce qui n’existait alors nulle part ? C’est une question très discutée, sur laquelle M. Renan a dit à plusieurs reprises toute sa pensée. Il a fait voir que, dans le christianisme, comme dans tous les grands mouvemens religieux, les œuvres sont plus originales que les principes. Il y avait longtemps, quand il a paru, que les sages proclamaient la plupart des vérités dont on lui fait honneur. Il n’est plus nécessaire aujourd’hui de montrer qu’on trouve chez les philosophes anciens l’unité de Dieu, l’immortalité de l’âme, la fraternité humaine, etc., et l’on peut se donner aisément le plaisir d’aller chercher dans les livres juifs la plupart des préceptes qu’on admire dans les Évangiles. Mais si le christianisme n’est pas le premier qui ait exprimé ces beaux préceptes ou énoncé ces grands principes, sa gloire en est-elle beaucoup diminuée ? M. Renan ne le croit pas. « En religion et en morale, dit-il, l’invention n’est rien ; les maximes du Sermon sur la montagne sont vieilles comme le monde ; personne n’en a la propriété littéraire. L’essentiel est de réaliser ces maximes, de les donner pour bases à une société. » Les principes des philosophes grecs étaient restés dans leurs livres ; tout au plus réglaient-ils la conduite de quelques personnes distinguées. Une révolution religieuse pouvait seule les faire entrer dans le grand courant du monde. Comme ils étaient en général opposés aux idées de la foule, contraires à ses traditions, à ses préjugés, ils ne pouvaient devenir le fond des croyances humaines et la règle de la vie qu’à la suite d’un de ces mouvemens qui agitent les sociétés dans leurs profondeurs, qui arrachent l’homme de toutes les classes à ses habitudes, à ses intérêts, à ses souvenirs, à ses passions, et le jettent hardiment dans des voies nouvelles. Pour ce qui concerne les Juifs, il me semble que M. Renan nous fournit un moyen aisé de répondre aux exagérations de ceux qui voudraient leur attribuer tout ce qu’il y a de bon dans le christianisme. En quelques traits qui ne s’effacent pas de la mémoire, il a décrit la situation de ce pauvre peuple après la ruine de Jérusalem. Il nous fait voir « cet Israël décrépit, » affolé de superstitions, abaissant et éteignant de plus en plus son esprit dans les minuties d’un ritualisme étroit, n’ayant pour toute distraction qu’une littérature de cas de conscience « qui roulait. principalement sur des questions de sacristie et d’abattoir. » La différence qui le sépare alors des chrétiens frappe les yeux, quand on compare les deux ouvrages dont les deux sociétés firent à ce moment leurs livres sacrés. « C’est un des phénomènes les plus extraordinaires de l’histoire, dit M. Renan, que l’apparition simultanée dans la même race du Talmud et de l’Évangile, d’un petit chef-d’œuvre d’élégance, de légèreté, de finesse morale, et d’un lourd monument de pédanterie, de misérable casuistique et de formalisme religieux. Ces deux jumeaux sont assurément les deux créatures les plus dissemblables qui soient jamais sorties du sein d’une même mère. Quelque chose de barbare et d’inintelligible, un mépris désolant de la langue et de la forme, un manque absolu de distinction, de talent, font du Talmud un des livres les plus repoussans. qui existent. » Si vraiment il n’y a rien dans le christianisme qui n’ait été dans le judaïsme auparavant, comment ont-ils pris tous deux des routes si diverses et d’où vient qu’après quelques années ils se ressemblent si peu ? En supposant que leurs principes étaient les mêmes à l’origine, ne faut-il pas admettre que si ces principes, chez les Juifs, n’ont pas produit les mêmes effets, c’est qu’ils ont manqué du ferment qui rend la masse féconde ? Ce ferment, c’est le christianisme même, c’est-à-dire un élément nouveau, qui se mêlant aux élémens anciens les renouvelle. Du reste, M. Renan fait remarquer avec beaucoup de justice que, dans la création des œuvres de charité qui signalèrent le début de l’église, une grande part doit être faite au judaïsme : il s’est de tout temps distingué par le soin des pauvres, il a toujours fait de l’aumône un précepte rigoureux. La différence est plus frappante entre le christianisme et le monde romain. Ce n’est pas que les philosophes de la Grèce et de Rome n’aient plus d’une fois proclamé qu’il faut s’aider les uns les autres et qu’il n’y a pas de plus noble emploi de la fortune que d’en faire quelque part à ceux qui en sont privés. Cicéron disait en des termes qui semblent chrétiens « que la nature prescrit à l’homme de faire du bien à son semblable quel qu’il soit, par la seule raison qu’il est homme comme lui. » On avait même essayé de tirer de ces beaux préceptes quelques conséquences pratiques. Dans les grandes villes peuplées d’ouvriers, des associations s’étaient formées qui avaient beaucoup de ressemblance avec nos sociétés de secours mutuels. Un peu plus tard, l’empire créa de grandes institutions de bienfaisance qui lui font beaucoup d’honneur, et dont il tira probablement beaucoup de profit. Mais le principe qui inspirait cette bienfaisance politique était l’intérêt de l’état, non le bien de l’humanité ; on s’occupait des enfans des pauvres pour fournir un jour des soldats aux légions ; on soulageait la misère du peuple pour l’empêcher d’en venir à ces extrémités qui changent si vite les malheureux en révoltés. Ce n’est pas ainsi que les chrétiens entendaient la charité ; il suffit de lire M. Renan pour en être convaincu.

J’ajoute encore une réflexion qui n’est pas sans importance. En insistant comme il l’a fait sur cette première partie de l’histoire de l’église, M. Renan nous aide à résoudre certaines questions historiques auxquelles il ne paraît pas d’abord aisé de répondre. A force de dire d’une manière générale que le christianisme est venu renouveler le monde, on a fini par lui attribuer une sorte d’efficacité souveraine sur les choses politiques comme sur le reste. Assurément il devait l’avoir à la longue, car il est impossible de corriger les mœurs des individus sans que l’état entier s’en ressente. Mais il ne visait pas d’abord aussi haut. Une association qui n’était pas faite pour durer, des gens qui attendaient le dernier jour dans la prière et l’extase, ne pouvaient pas concevoir l’ambition de gouverner des empires. Jésus avait dit que son règne n’était pas de ce monde, et pendant longtemps les choses du monde n’ont guère intéressé ses disciples. Ce qu’on appelle l’état chrétien n’a été qu’une création fort tardive et toujours assez imparfaite. On ne revient pas de sa surprise quand on voit qu’après Constantin il y a si peu de choses changées dans l’administration des affaires. L’empereur est devenu chrétien, l’empire reste le même. Les abus continuent à fleurir, aucune grande institution n’est créée pour soulager la misère des peuples. C’est à peine si quelques lois trop ouvertement contraires à l’esprit nouveau sont abrogées ou adoucies ; on défend par exemple de mutiler ou d’exposer les enfans : c’est un grand bienfait, mais en même temps le sort de l’esclave est rendu plus dur. On supprime le supplice de la croix, en souvenir de la mort du Christ, mais il semble vraiment qu’on ait aggravé les autres. Jamais les plus petites fautes n’ont été plus durement punies ; la torture est prodiguée, et, pour un mot contre le prince, on est brûlé vif sans pitié. Les récits d’Ammien Marcellin montrent que la guerre se fait aussi cruellement qu’autrefois, et que les années romaines, conduites par le labarum, pillent et massacrent comme elles le faisaient quand elles marchaient à la suite des aigles. Il faut donc reconnaître que l’influence du christianisme vainqueur se fit très peu sentir dans le gouvernement de l’empire et que le monde ne s’est pas beaucoup mieux trouvé des princes chrétiens que des autres. Je ne sais si je me trompe, mais je crois voir dans ces faits une sorte de confirmation des idées que M, Renan a exposées dans son second volume. Selon lui, le christianisme était surtout une réforme sociale, un effort héroïque contre l’égoïsme, une généreuse tentative pour adoucir le sort de ceux qui souffrent. Ce qu’il a fait le mieux du premier coup, c’est ce qu’il était créé pour faire. Il n’est pas surprenant que le reste ne lui ait pas réussi aussi vite. Nous voyons que, même après quatre siècles, il ne garde toute sa force, il ne produit tous ses effets qu’en restant fidèle à l’esprit de ses origines. C’est donc à son origine, dans ses premiers essais d’organisation qu’il faut l’étudier pour voir quels étaient les fruits naturels des leçons qu’il avait reçues de Jésus et dans quelles conditions il possède sa pleine efficacité. L’église, du reste, en a toujours eu le sentiment. De tout temps, les parfaits chrétiens ont vécu du souvenir de ces premières années ; c’est l’idéal regretté sur lequel les imaginations pieuses se dirigent et qu’elles essaient de faire revivre. Par malheur, les progrès même du christianisme en rendaient de plus en plus la réalisation difficile. Quand il se fut étendu à des royaumes entiers, qu’il eut conquis des grands seigneurs et des rois, il comprit qu’il ne pouvait plus leur demander ce qu’il exigeait des premiers fidèles ; il lui fallut s’accommoder au monde et en accepter les inégalités. Il y eut pourtant des âmes à qui ces complaisances pesaient et qui ne se résignaient pas à renoncer tout à fait à l’idéal des premiers jours. Puisqu’il n’était plus possible de le réaliser dans la chrétienté tout entière, elles eurent l’idée de se faire des chrétientés plus étroites auxquelles pouvaient convenir les règles anciennes. « Le royaume de Dieu, tel que Jésus l’a prêché, étant impossible dans le monde tel qu’il est, et le monde s’obstinant à ne pas changer, que faire alors, si ce n’est de fonder de petits royaumes de Dieu, sorte d’îlots dans un océan irrémédiablement pervers, où l’application de l’évangile se fasse à la lettre ? » C’est de ce besoin que naquit la vie monastique. Il n’est pas douteux qu’on n’ait goûté souvent dans les premiers cloîtres le bonheur qu’on trouvait dans les premières réunions chrétiennes. Il y eut là, dans le IIIe et le IVe siècles, comme une seconde floraison du christianisme primitif d’où sortirent de nobles exemples et de grandes œuvres. C’est au moment même où l’église se montrait si impuissante à gouverner l’empire qu’elle manifestait toute sa vertu dans ces asiles discrets où, en imitant d’anciens exemples, elle revenait à sa nature. Aussi M. Renan pense-t-il que la vie monastique est indispensable à l’église. C’est une opinion sur laquelle il est revenu plusieurs fois et qu’il exprime toujours avec une grande force. « Le couvent est la conséquence nécessaire de l’esprit chrétien ; il n’y a pas de christianisme parfait sans couvent, puisque l’idéal évangélique ne peut se réaliser que là… Le couvent est l’église parfaite, le moine est le vrai chrétien. Aussi les œuvres les plus efficaces du christianisme ne se sont-elles exécutées que par les ordres monastiques. Ces ordres, loin d’être une lèpre qui serait venue attaquer par le dehors l’œuvre de Jésus, étaient les conséquences intimes, inévitables de l’œuvre de Jésus [3]. »
II

Il faut s’arracher à cette histoire intéressante des premières années de l’église pour suivre M. Renan dans d’autres récits. La religion nouvelle semblait réunir en elle des instincts contraires : elle vivait dans l’attente du dernier jour, ce qui aurait dû paralyser son activité et la renfermer étroitement en elle-même ; mais en même temps elle travaillait à s’étendre. Elle trouvait un charme infini à ces réunions fraternelles, à cette vie cachée qui réalisait les enseignemens de Jésus, et elle ressentait d’étranges ardeurs de conquête. Les Juifs avaient déjà surpris les Romains et les Grecs par une passion de prosélytisme que les autres religions ne connaissaient pas ; dans cette voie, le christianisme devait aller beaucoup plus loin et marcher plus vite que son devancier. On peut dire que presque au lendemain de la mort du Christ, il se met en route pour conquérir le monde.

Cette conquête, qui est un des plus grands événemens du passé, est aussi l’un des moins connus. Ce que nous en savons le mieux, c’est la façon dont elle a commencé, et, contrairement à ce qui arrive d’ordinaire, la partie la plus ancienne de cette histoire est pour nous la mieux éclairée. Les Actes des Apôtres et les épîtres de saint Paul, qui nous entretiennent de ces premières années, ne nous donnent pas sans doute assez de détails pour contenter, tout à fait notre curiosité, mais permettent du moins de construire un récit qui repose sur des bases solides. Le volume que, dans son Histoire, M. Renan consacre à saint Paul est l’un de ceux qui ont le mieux réussi auprès du public. Personne n’a oublié avec quel intérêt il raconte les voyages de l’apôtre et le relief qu’il donne à sa figure. Saint Paul pourtant ne lui plaît qu’à moitié et il a besoin de faire un effort pour l’admirer. C’était un théologien, un raisonneur, un discuteur, le premier de ceux qui travaillèrent à créer des formules et des dogmes pour la religion naissante. Or nous venons de voir que M. Renan attache moins d’importance aux doctrines théologiques de l’église qu’à ses institutions charitables et à ses réformes sociales. C’est là seulement qu’il place son originalité et sa grandeur. « Prophètes, parleurs de langues, docteurs, vous passerez ; diacres, veuves dévouées, administrateurs des biens de l’église, vous resterez : vous fondez pour l’éternité. » Saint Paul est trop absolu, trop systématique pour être tout à fait du goût de M. Renan. Il aime mieux des croyances moins rigoureuses, des opinions plus flottantes, qui tracent au fidèle un cercle très étendu dans lequel il se meut à l’aise et lui permettent de joindre une grande liberté de pensée à une certaine discipline d’intelligence. D’ailleurs un esprit qui se fixe par là même se limite et se ferme ; il devient étroit et exclusif. Pour avoir trop embrassé certaines choses, il est incapable de tout comprendre, ce qui paraît à M. Renan la plus grave des imperfections. Saint Paul a pu visiter Athènes sans être touché des chefs-d’œuvre qu’il a rencontrés sur sa route. Sa foi était trop raide, son monothéisme trop absolu pour qu’il pût en saisir la beauté ; en face de ces merveilles, il n’a éprouvé qu’un sentiment de colère. « Son esprit, dit l’auteur des Actes, s’aigrissait en lui-même quand il voyait la ville remplie d’idoles ; » et il les a vouées d’avance à la destruction. « Ah ! belles et chastes images, dit M. Renan, vrais dieux et vraies déesses, tremblez ; voilà celui qui lèvera contre vous le marteau. Le mot fatal est prononcé : vous êtes des idoles ; l’erreur de ce laid petit Juif sera votre arrêt de mort. » Il y a loin de ces paroles à l’admiration sans limite que la plupart des historiens nouveaux du christianisme professent pour saint Paul. On l’a mis sans contestation au-dessus de tous les apôtres, et il est sûr que par le génie il les dépasse ; mais ils ont sur lui cet avantage d’avoir connu le Christ, tandis qu’il n’a pas entendu sa parole et recueilli de sa bouche ses enseignemens. Ce qu’il rappelle à M. Renan, c’est Luther, c’est Calvin, ce sont les héros de la réforme. Par son ton dur et tranchant, par son âpreté dans les discussions, par la violence de son langage, par son attachement intraitable à ses doctrines, il est le premier des protestans. Ce fut donc un homme d’action incomparable, dont le rôle a été immense dans l’histoire de l’église ; mais quant à vouloir en faire le véritable fondateur du christianisme, comme on l’a quelquefois prétendu, quant à lui donner une place égale ou supérieure à Jésus, — car on est allé jusque-là, — M. Renan le trouve déraisonnable, et il s’y oppose de toutes ses forces. « Ce n’est pas l’Épître aux Romains qui est le résumé du christianisme, c’est le Discours sur la montagne. Le vrai christianisme qui durera éternellement vient des Évangiles, non des Épîtres de saint Paul. Les écrits de Paul ont été un danger et un écueil, la cause des principaux défauts de la théologie chrétienne. Paul est le père du subtil Augustin, de l’aride Thomas d’Aquin, du sombre calviniste, de l’acariâtre janséniste, de la théologie féroce qui damne et prédestine à la damnation. Jésus est le père de tous ceux qui cherchent dans les rêves de l’idéal le repos de leurs âmes. »

Les Actes des Apôtres s’arrêtent l’an 61, quand saint Paul arrive à Rome conduit par le centurion Julius. A partir de ce moment, le jour cesse et la jeune église se couvre d’une obscurité qu’il nous est bien difficile de percer. Aucun récit authentique ne nous a transmis les dernières années de Pierre et de Paul. C’est à peine si, sur la mort des deux grands disciples de Jésus, quelques traditions se forment, qui ne parviennent pas à se fixer dans une œuvre importante et flottent en l’air au milieu des nuages. Comment se fait-il qu’aucun des fidèles n’ait songé à continuer les Actes, à nous raconter la persécution de Néron et celle de Domitien ? Si pauvre, si peu lettrée qu’on se figure la masse des chrétiens de ce temps, M. de Rossi semble avoir montré qu’il se trouvait parmi eux quelques personnages un peu plus riches que les autres et qui touchaient au grand monde. Comme tous les « collèges de pauvres gens » répandus alors sur la surface de l’empire, leur association devait posséder des protecteurs qui l’aidaient de leur argent ou de leur influence. Ceux qui donnèrent aux fidèles le terrain sous lequel ils ont construit l’inextricable réseau des catacombes étaient bien capables de tenir une plume et de raconter simplement aux plus jeunes frères les épreuves et les triomphes auxquels ils avaient assisté. Pourquoi donc ont-ils négligé de le faire ? Nous l’ignorons ; mais il est sûr qu’ils ne l’ont pas fait. Lorsqu’Eusèbe de Césarée, après la victoire de Constantin, voulut recueillir ce qui pouvait rester de ces premières annales pour en composer son Histoire, les archives des églises et les bibliothèques des fidèles ne purent presque rien lui fournir.

Où la vérité échappe, on est bien forcé de se contenter de la vraisemblance ; quand les faits manquent, les conjectures deviennent légitimes. Heureusement ici le champ des conjectures est circonscrit. Celui qui veut raconter les premiers développemens du christianisme n’est pas libre de se diriger à sa fantaisie. Les Actes des Apôtres lui donnent le point d’où il doit partir. Le point d’arrivée est aussi fixé d’avance ; c’est l’état de la chrétienté au IIe siècle, quand les apologistes commencent à écrire. Sur la route on voit luire par intervalle quelques pauvres lumières éparses ; le reste est obscur. Il s’agit de refaire avec ces faibles lueurs le chemin que le christianisme a suivi pendant un siècle : voilà le problème. Tout le monde ne se serait pas senti le goût de le résoudre. Il y a des esprits à qui l’histoire ne plaît que si elle est appuyée sur des documens irréfutables, et qui ne veulent marcher qu’au grand jour ; M. Renan au contraire nous confesse à plusieurs reprises que le mystère et l’ombre l’attirent, qu’il recherche de préférence les questions dont on ne peut sortir que par des hypothèses et des divinations hardies. Il ne lui déplaît pas que les faits sur lesquels il travaille soient médiocrement connus ; pourvu qu’on distingue encore quelques traits des événemens, quelques lignes des figures, c’est assez ; son imagination aime à achever. Voilà pourquoi il a préféré prendre le christianisme à ses origines. L’obscurité même de cette période primitive l’a tenté ; il a tout exprès remonté l’eau jusqu’à l’endroit « où le grand fleuve qui devint ensuite plus vaste que l’Amazone coulait dans un pli de terrain large d’un pas ; » puis, quand son lit est formé, et sa direction prise, il l’abandonne. Il s’est donc proposé la tâche de peupler cette histoire vide ; il essaie de combler avec des conjectures ingénieuses les lacunes qu’y laisse à tout moment l’absence des faits, et, comme il est naturel qu’on fasse avec succès ce qu’on fait avec plaisir, il y a souvent réussi. Pour mesurer d’un seul coup d’œil ce qu’il ajoute à nos connaissances sur cette époque obscure, il nous suffira de dire que l’abbé Fleury l’a racontée en 220 pages et qu’elle occupe chez lui sept volumes.

Est-ce à dire qu’il nous apporte des documens inconnus ? On ne peut guère s’attendre aujourd’hui aux bonnes fortunes de ce genre. Mais il se sert plus habilement de ceux qu’on connaissait ; il les fait mieux comprendre, il en précise le sens, il les féconde, il les anime par des rapprochemens heureux. Quand l’ombre redouble autour de cette société mystérieuse et qu’on ne peut tirer d’elle aucune lumière, il l’éclaire par le dehors ; il insiste sur les événemens qui se sont passés autour d’elle et dont elle a dû sentir le contre-coup. Beaucoup d’historiens s’obstinent à l’étudier seule, comme une institution tombée du ciel toute parfaite, et qui ne tirait que d’elle sa raison d’être ; il la replace dans son milieu et dans son temps. Il n’y a pas de doctrine si originale qui n’ait rien emprunté aux opinions voisines ; il n’y a pas de secte si bien fermée où les idées extérieures ne pénètrent par quelque fente. On a donc quelque chance de mieux connaître les chrétiens quand on connaît les gens parmi lesquels ils vivaient. M. Renan applique d’abord cette méthode aux Juifs, c’est-à-dire à ceux même dont les premiers chrétiens sont sortis. L’étude spéciale qu’il a faite des langues et des littératures de l’Orient lui permet d’être mieux informé que personne de ce qu’on pensait, de ce qu’on disait à Jérusalem, vers l’époque où naquit Jésus, de ce qui s’agitait alors de craintes ou d’espérances dans l’âme des pieux observateurs de la loi. Il a tiré beaucoup de profit du Talmud : ce livre étrange et curieux enregistre les opinions des principaux rabbi de ce temps ; il est bon de les recueillir pour les comparer à celles des apôtres. Quand on sait en quoi elles se rapprochent ou diffèrent, on comprend ce qui devait plaire aux Juifs ou les scandaliser dans la prédication de l’évangile. Mais le christianisme ne tarda pas à chercher d’autres disciples. Les premiers auditeurs de Jésus avaient été des « Hébreux, » c’est-à-dire des Juifs de la Palestine, parlant le dialecte araméen et lisant la Bible dans son texte original. Bientôt les apôtres s’adressèrent à ceux qu’on appelait « hellénistes, » c’est-à-dire à des Juifs parlant grec et lisant la Bible en grec. C’est dans ce milieu qu’ils firent leurs plus grandes conquêtes. Pour les conquérir, il fallait bien leur parler la langue qu’ils comprenaient. Lorsqu’ils furent devenus les plus nombreux, on ne parla plus qu’elle et l’araméen fut abandonné pour le grec. M. Renan fait remarquer l’importance de ce changement. Si l’église était restée attachée à ce patois provincial qu’on écrivait à peine et qui ne se parlait que dans la Syrie, elle n’en serait pas sortie. Le grec au contraire était alors la langue universelle [4] ; on l’entendait, on le parlait partout. Dans l’Orient, il avait à peu près remplacé tous les anciens idiomes. A Rome même, dans les quartiers populaires, il était au moins aussi répandu que le latin. Le commerce l’avait porté dans les grandes villes de l’Afrique et de la Gaule. Les apôtres de l’évangile, du moment qu’ils parlaient grec, pouvaient être entendus dans le monde entier.

C’est donc désormais dans les pays grecs que le christianisme va se répandre. Le bonheur veut que ces pays soient aujourd’hui bien mieux connus qu’autrefois. Un grand nombre de savans et de curieux les ont parcourus depuis que les voyages y sont devenus plus faciles. Ils ont exploré les ruines des grandes cités, décrit avec soin les monumens qui en restent encore, en sorte qu’avec ces débris on peut se faire quelque idée de ce qu’elles étaient au Ier siècle. L’épigraphie surtout nous a fourni une ample collection de documens nouveaux, et là, comme ailleurs, elle nous rend le service de nous faire entrer dans l’existence obscure des classes inférieures de la société. Ce petit monde est celui où le christianisme a germé, on ne saurait trop l’étudier. Les inscriptions nous montrent que dans les villes manufacturières où l’on fabriquait les étoffes, où l’on teignait les laines, où l’on travaillait le cuir, les ouvriers étaient nombreux et puissans, qu’ils formaient des sociétés de secours mutuels, des associations secrètes ou publiques, et qu’au moyen des grèves ils avaient quelquefois arraché à leurs patrons des concessions importantes. Ce sont des sources d’informations précieuses qui nous font connaître en quel état le christianisme a trouvé cette société. M. Renan les a consultées avec soin et en a tiré un grand profit.

Il a fait mieux encore : comme il pensait que les excursions dans les livres ne nous donnent que des renseignemens incomplets, il a voulu voir de ses yeux les contrées que le christianisme a visitées les premières. Il s’est mis à la suite des apôtres, parcourant les chemins par lesquels ils avaient passé, s’arrêtant avec eux dans les villes où ils prêchaient leur doctrine. Ces voyages lui ont beaucoup appris. En Orient, les choses changent peu ; les révolutions y agitent plus la surface qu’elles ne troublent le fond. Les mœurs, les croyances, les habitudes s’y perpétuent sous les régimes les plus divers, et le présent nous remet sans cesse en face du passé. L’aspect du pays s’est modifié sans doute ; il est plus mal cultivé, moins riche qu’autrefois. Les villes ont perdu les admirables monumens dont elles étaient ornées, et elles sont encombrées de ruines que personne ne songe à relever. On les reconnaît pourtant ; elles gardent quelque chose de leur ancien caractère, et la population qui remplit leurs bazars infects, leurs rues étroites et sales n’est pas très différente de celle d’autrefois. Ce sont toujours des villes banales où toutes les races et toutes les religions se donnent la main ; point de patriotisme, peu d’esprit politique et municipal, quelque chose de léger, de passionné, de mobile, et en l’absence de traditions communes et anciennes, l’amour des nouveautés hardies. « Le christianisme, dit M. Renan, fut un fruit de l’espèce de fermentation qui a coutume de se produire dans ces sortes de milieux où l’homme, dégagé des préjugés de naissance et de race, se met plus facilement au point de vue de la philosophie qu’on appelle cosmopolite et humanitaire que ne peuvent, le faire le paysan, le bourgeois, le noble citadin ou féodal. Comme le socialisme de nos jours, comme toutes les idées neuves, le christianisme germa dans ce qu’on appelle la corruption des grandes villes. Cette corruption en effet n’est souvent qu’une vie plus pleine et plus libre, un plus grand éveil des forces intimes de l’humanité. » M. Renan a souvent insisté sur cette idée que le christianisme n’a pas d’abord été prêché aux habitans des campagnes, qu’il a suivi les grands courans du commerce, qu’il s’est développé surtout dans ces capitales improvisées par un caprice de despote, comme Antioche ou Alexandrie, dans ces rassemblements industriels où s’entassaient des ouvriers de nationalités différentes. C’est une idée juste, et qui aide beaucoup à comprendre le caractère qu’il a pris et les œuvres qu’il a faites dans ces premières années.

Il serait aisé de montrer par des exemples tout ce que doit M. Renan à ses lectures et à ses voyages et comment ils lui ont servi à prendre lui-même et à donner aux autres une intelligence plus vive du grand événement dont il refait l’histoire. La vue des lieux surtout lui a été merveilleusement utile. Elle anime, elle précise les impressions fugitives que donnent les textes ; elle éclaire des passages obscurs, elle détermine le sens de détails qui semblaient vagues. Les paysages de la Galilée ont servi, pour M. Renan, de commentaire aux discours de Jésus ; en parcourant l’Asie, il s’est mieux rendu compte de la prédication des apôtres. Les villes levantines lui remettent devant les yeux les villes grecques ; ce qui se fait aujourd’hui l’aide à saisir ce qui se faisait autrefois. Saint Paul a dû voyager comme Benjamin de Tudèle, comme Ibn-Batoutah, comme tous les voyageurs arabes du moyen âge. « Ils circulaient d’un bout à l’autre du monde musulman, se fixant en chaque grande ville, y exerçant le métier de kadhi, de médecin, s’y mariant, trouvant partout un bon accueil et la possibilité de s’occuper. » De nos jours encore, les choses n’ont guère changé ; « partout où la vie juive est restée fortement organisée, les voyages se font de ghetto en ghetto, avec des lettres de recommandation. Ce qui se passe à Trieste, à Constantinople, à Smyrne, est sous ce rapport le tableau exact de ce qui se passait, du temps de saint Paul, à Ephèse, à Thessalonique, à Borne. » Dès lors on se rend compte aisément, en voyant ce qui existe, de la manière dont a dû se faire la prédication de l’évangile. L’apôtre, qui arrivait dans une ville qu’il n’avait jamais vue, ne s’y trouvait pas tout à fait dépaysé. Il était sûr de rencontrer, dans ce pays nouveau pour lui, des compatriotes, des amis, des gens disposés à l’écouter et préparés à le comprendre. Il se rendait tout droit au quartier juif. « Un signe distinguait ces quartiers : c’était l’absence d’ornemens de sculpture vivante, ce qui forçait de recourir pour la décoration à des moyens gauches, emphatiques et faux. Mais ce qui mieux que toute autre chose désignait le quartier juif au nouveau débarqué de Séleucie et de Césarée, c’était le signe de race, ces jeunes filles vêtues de couleurs éclatantes, de blanc, de rouge, de vert, sans teintes moyennes ; ces matrones à la figure paisible, aux joues roses, au léger embonpoint, aux bons yeux maternels. Arrivé et bien vite accueilli, l’apôtre attendait le samedi. Il se rendait alors à la synagogue. C’était un usage, quand un étranger qui semblait instruit ou zélé se présentait, de l’inviter à dire au peuple quelques mots d’édification. L’apôtre profitait de cet usage et exposait la thèse chrétienne. » Comment M. Renan a-t-il pu si bien nous dépeindre ce tableau, et avec des couleurs si nettes ? La réponse est facile : il l’a vu de ses yeux ; les choses se passent aujourd’hui de la même manière. Le nouveau venu qui se présente le samedi à la synagogue est remarqué, entouré, questionné. On lui demande d’où il est, qui est son père, quelle nouvelle il apporte, et l’on écoute avec plaisir ce qu’il veut bien dire. Voilà de quelle manière M. Renan est arrivé à ranimer cette vieille histoire ; c’est en expliquant ainsi le passé par le présent que son imagination parvient à si bien comprendre et nous fait si merveilleusement sentir le charme de la prédication apostolique, « cette seconde poésie du christianisme. »

Je ne saurais trop insister sur cette qualité ; c’est la principale de l’ouvrage de M. Renan, celle qui le fera vivre. Sans nous apporter de faits nouveaux, il a renouvelé ceux qu’on nous avait tant de fois racontés. L’étude qu’il a faite de l’histoire religieuse ou politique des divers peuples, son immense lecture, la connaissance qu’il a prise des hommes et des lieux dans ses voyages, lui suggèrent sans cesse des observations, des idées, des rapprochemens qui animent tous ses récits. Mais le moyen dont il se sert encore le plus volontiers pour voir clair dans le passé, c’est d’en comparer les événemens à ceux d’hier ou d’aujourd’hui. Tout lui sert, tout lui est bon pour dissiper une obscurité, pour rendre raison d’une bizarrerie, pour supprimer une incertitude. Il descend au besoin jusqu’aux temps et aux faits les plus voisins de nous. Les Mormons, le babisme, lui font comprendre certaines aberrations du sens religieux ; les horreurs de la Commune lui expliquent le siège de Jérusalem, et pour qu’on puisse avoir une idée de quelques sectaires à moitié fous de la première antiquité chrétienne, il n’hésite pas à les comparer à Cabet et à Babick. Cette méthode a ses inconvéniens sans doute, et M. Renan ne les a pas toujours évités ; mais c’est la seule qui puisse rendre le passé vivant. Pour communiquer la vie aux choses mortes, il faut bien la prendre où elle est, c’est-à-dire autour de nous, et l’on n’a pas trouvé d’autre moyen de comprendre les événemens anciens que de les rapprocher de ceux qui se passent sous nos yeux. Ce moyen a réussi très souvent à M. Renan ; il s’en est servi avec bonheur pour rendre le relief et la vie à des faits presque effacés, à des figures dont le temps n’avait laissé qu’une pâle esquisse : c’est un mérite qu’il me paraît difficile de lui contester.


III

Les progrès rapides du christianisme le dirigeaient vers les pays de l’Occident ; il y arriva de très bonne heure. Malgré son origine orientale, il semble qu’il ait éprouvé tout de suite une sorte d’attrait pour la ville qui était le centre et le cœur de l’empire. Jésus venait à peine de mourir que déjà des missionnaires inconnus traversaient la mer pour porter son nom à Rome. On y parlait de lui, on y discutait sa doctrine dès le règne de Claude. Quand saint Paul à son tour y arriva, il trouva une petite église toute formée qui vint à sa rencontre à une journée de marche, sur la voie Appienne, et l’accueillit avec une grande joie. Là, comme ailleurs, les fidèles s’étaient surtout recrutés parmi les pauvres habitans du quartier juif ; mais ils avaient pénétré aussi dans quelques maisons importantes, et il y en avait même au Palatin, dans la demeure des Césars. Saint Pierre vint un peu plus tard rejoindre saint Paul, et ils établirent tous les deux, dans la capitale du monde, le siège de leur active prédication. Au moment de l’incendie de Rome, sous Néron, Tacite laisse entendre que les chrétiens y étaient nombreux. M. Renan a donc raison de penser qu’à partir de ce moment, l’histoire de l’empire romain est liée à celle du christianisme, et de les faire marcher ensemble : c’est un élément puissant d’intérêt pour ses récits.

Ai-je besoin de dire que le tableau qu’il nous présente de la situation de l’empire au Ier siècle, et que ses jugemens sur les institutions et sur les hommes sont empreints d’une libérale impartialité ? Il n’est pas de ceux qui font payer au passé les fautes du présent et qui portent dans le récit des événemens anciens le ressentiment des querelles de nos jours ; il ne se croit pas obligé de maltraiter l’empire romain, uniquement parce qu’il s’appelle l’empire. S’il ne dissimule pas le mal qu’on peut en dire, il se garde aussi d’en taire le bien. Il reconnaît qu’il fut accueilli avec faveur des, provinces et qu’en général il les gouverna sagement ; que, depuis Auguste jusqu’à la fin des Antonins, la moralité publique fut toujours en progrès ; que, même sous les plus méchans princes, on fit de bonnes lois ; que le sort de l’enfant, de la femme, de l’esclave devint meilleur ; enfin, qu’à l’exception de l’aristocratie romaine, qui eut à traverser des momens terribles, le monde jouit pendant deux siècles « d’une splendeur et d’un bien-être sans exemple. » Ce sont des vérités qui ne sont plus contestées aujourd’hui que par l’ignorance ou l’esprit de parti.

Dans ce tableau de l’empire, M. Renan insiste naturellement sur les facilités qu’il offrait à la propagation de l’évangile ; elles sont visibles et ne peuvent échapper à personne. Les pères de l’église en ont été si frappés qu’ils ont regardé quelquefois l’établissement du régime nouveau comme un événement providentiel et qu’ils ont fait d’Auguste une sorte de collaborateur de l’œuvre divine. Sous la main d’un prince, l’unité de l’empire était devenue plus visible et plus réelle, on s’avisait moins de la troubler ; la police du monde était mieux faite depuis qu’un seul homme en avait le soin. C’était un grand bonheur pour la religion nouvelle : dans des pays agités de querelles intérieures, méfians pour les étrangers, en guerre avec leurs voisins, séparés entre eux par des barrières rigoureusement fermées, les conquêtes des apôtres auraient été beaucoup plus lentes. En détruisant les frontières, Rome supprimait pour eux la première de toutes les difficultés, celle de pénétrer dans les contrées où ils voulaient prêcher leur doctrine ; en même temps elle diminuait les autres. Depuis que le monde était réuni sous un pouvoir unique, le patriotisme étroit des petits états faisait place à une sorte de fraternité universelle ; les divers cultes, qui étaient autrefois l’expression la plus complète, la plus vivante des diverses nationalités, portés d’un pays à l’autre, par les perpétuelles émigrations des peuples, perdaient peu à peu leur caractère local : c’était pour eux perdre aussi leur principale force de résistance ; si ces religions étaient restées purement municipales, elles se seraient peut-être mieux défendues contre un culte étranger. Des gens habitués dès l’enfance à des divinités propres au pays, faites pour lui, et qui les confondaient avec la patrie, auraient eu plus de peine à comprendre et à accueillir un Dieu qui prétendait être celui de tous les pays et de tous les hommes ; il y aurait eu au premier moment des surprises, des colères, qui pouvaient arrêter dans son développement, ruiner peut-être pour jamais une religion naissante. Heureusement pour elle les relations devenues plus fréquentes entre les diverses contrées avaient émoussé partout le fanatisme religieux comme l’esprit national. Les hommes ne restaient plus cantonnés dans leurs opinions et s’accoutumaient aux nouveautés ; au contact l’une de l’autre, les croyances s’affaiblissaient ; les fidèles des divers dieux, en se fréquentant, apprenaient à se supporter. Dans tous les cas, s’ils étaient tentés d’user entre eux de violence, Rome ne l’aurait pas permis. Elle respectait tous les cultes, mais elle les forçait à se respecter ; si elle souffrait les discussions, elle défendait les disputes et punissait l’intolérance quand elle devenait du désordre. M. Renan fait très justement remarquer que le christianisme risquait de disparaître dans une émeute de Juifs et que tous les apôtres auraient probablement fini par avoir le sort de saint Jacques, si les magistrats romains ne les avaient protégés ; ils ont été d’abord les sauveurs d’une religion qu’ils devaient plus tard cruellement persécuter.

L’empire a donc facilité au christianisme ses premières conquêtes ; il lui a rendu plus tard d’autres services sur lesquels il convient d’insister. M. Renan a très bien montré que le christianisme traversa une crise très grave vers le commencement du IIe siècle. Les premières églises n’avaient pas été organisées pour vivre, « c’étaient des conventicules de saints du dernier jour se préparant à la venue du Christ par la prière et l’extase. » Du moment qu’on croyait la fin prochaine, il était inutile de songer beaucoup au lendemain. Mais quand on vit que le monde s’obstinait à ne pas périr et que ce dernier cataclysme, annoncé avec tant d’assurance attendu avec tant de joie n’arrivait pas, il fallut bien changer un peu le caractère des premières institutions, et donner à la société nouvelle le moyen de durer : c’est de ce besoin qu’est né l’épiscopat. Je m’attendais, je l’avoue, à voir l’institution de l’épiscopat sévèrement jugée par M. Renan ; il a dépeint avec tant de plaisir la vie indépendante de la petite communauté de Jérusalem qu’il devait, ce semble, éprouver quelque répugnance à la voir renoncer à sa liberté et se mettre sous le joug. Il n’en est rien pourtant, et M. Renan n’hésite pas à reconnaître que l’épiscopat a sauvé l’église ; sans lui, sans sa direction puissante, elle se serait bientôt perdue dans l’anarchie. « Les divergences de doctrine, les rivalités, les amours-propres non satisfaits, auraient opéré à l’infini leurs effets de désunion et d’émiettement. Le christianisme eût fini, au bout de trois ou quatre cents ans, comme le mithriacisme et tant d’autres sectes à qui il n’a pas été donné de vaincre le temps. La démocratie est quelquefois éminemment créatrice ; mais c’est à condition que de la démocratie sortent des institutions conservatrices et aristocratiques, qui empêchent la fièvre révolutionnaire de se prolonger indéfiniment. » Je ne puis m’empêcher de croire que l’influence de Rome n’ait été pour beaucoup dans cette transformation de l’église ; en vivant au milieu d’une société qui aimait par-dessus tout l’ordre, la régularité, la discipline, elle en prit naturellement le goût ; elle s’appliqua à elle-même ces qualités qu’elle entendait louer, qu’elle voyait pratiquer autour d’elle. Le premier écrit que nous ayons conservé d’un évêque de Rome, la lettre de saint Clément aux Corinthiens, vante surtout les mérites de l’obéissance : l’église est une armée ; il faut que le fidèle soit soumis à ses chefs, comme le légionnaire à ses centurions et à ses tribuns. « Considérez les soldats qui servent sous nos souverains ; avec quel ordre, quelle ponctualité, quelle soumission ils exécutent ce qui leur est commandé ! » Comme on sent que c’est un Romain qui parle ! Ces maximes seront désormais celles de toute l’église ; elles feront sa force, elles lui soumettront le monde, et c’est de Rome qu’elle les tient.

La première figure d’empereur que M. Renan rencontre sur son chemin, en nous faisant l’histoire des origines chrétiennes, est celle de Néron. Dans le portrait qu’il en a tracé, il s’est visiblement étudié à lui donner un relief extraordinaire. Il en fait une sorte de grotesque idéal. « Un dieu railleur, dit-il, paraissait l’avoir créé pour se donner l’horrible charivari d’une nature humaine où tous les ressorts grinceraient, le spectacle obscène d’un monde épileptique, comme doit être une sarabande de singes du Congo, ou une orgie sanglante d’un roi du Dahomey… Qu’on se figure un homme à peu près aussi sensé que les héros de M. Victor Hugo, un personnage de mardi gras, un mélange de fou, de jocrisse et d’acteur revêtu de la toute-puissance et chargé de gouverner le mondé. » On voit aisément la raison qui a entraîné M. Renan à ces peintures énormes. Comme Néron était pour les chrétiens l’Antéchrist, il a voulu qu’on pût s’expliquer, en présence du personnage réel, les proportions qu’a prises le personnage légendaire. C’est une précaution inutile : les légendes naissent souvent sans raison. Il arrive plus d’une fois que les hommes ou les faits que transforme l’imagination populaire ne méritent pas cet honneur, et l’on est bien surpris, quand on peut remonter à la source de beaucoup de récits grandioses, de la trouver si médiocre et si mesquine. Le prince sur lequel s’est formé ce type de l’Antéchrist qui a troublé le repos de tant de générations d’hommes était un scélérat vulgaire. Sa cruauté n’est égalée que par sa sottise ; personne ne fut plus ridiculement dupe que lui des autres et de lui-même. Rien ne put jamais ébranler la bonne opinion qu’il avait de sa personne et de ses talens ; quoiqu’il payât ses maîtresses et organisât ses succès, il avait la prétention d’être aimé pour sa figure et applaudi pour son mérite. Dans l’histoire tragique des Césars qui ont mal fini, sa mort fut une des plus misérables. Caligula et Domitien ont lutté corps à corps avec leurs meurtriers, Othon s’est tué lui-même d’un seul coup ; au milieu des plus grands outrages Vitellius au moins sut se taire ; les dernières heures de Néron s’écoulèrent dans une lutte grotesque entre la vanité et la peur. Il s’étudiait à dire de grands mots, il essayait de prendre de belles poses qu’interrompaient vite les frissons de la mort prochaine. Laissons-lui toute sa médiocrité, ne diminuons pas ce qu’il y avait de vulgaire dans sa nature, gardons-nous de toute tentative pour l’idéaliser et le grandir : c’est une consolation de pouvoir mépriser à son aise les gens que l’on déteste.

Dans la peinture que fait M. Renan de l’entourage de Néron, il mêle à ses sévérités des complaisances qui ont choqué quelques personnes. Les contemporains de Cicéron remarquaient qu’il ne pouvait s’empêcher, malgré son honnêteté, d’avoir une sympathie secrète pour les mauvais sujets. Que de précautions ne prend-il pas quand il lui faut gronder Cœlius ! De même, M. Renan ne peut se résoudre à maltraiter Pétrone. « Après tout, nous dit-il, n’est pas roi de la mode qui veut. La fête de l’univers manquerait de quelque chose si le monde n’était peuplé que de fanatiques iconoclastes et de lourdauds vertueux. » Passe encore pour Pétrone ; assurément son roman ne sera jamais une lecture de famille, mais il a tant de grâce, tant de finesse, tant de raison, à travers ses folies, une si grande connaissance du monde, quoiqu’il n’en décrive que les mauvais côtés, tant d’esprit enfin pour dissimuler ses ordures, que je comprends qu’on lui pardonne beaucoup. Mais Poppée n’a pas droit aux mêmes égards. J’ai beau relire tout ce que l’antiquité nous dit d’elle, je ne trouve rien qui puisse fournir quelque prétexte à la réhabiliter. C’était la plus belle femme et la plus adroite courtisane de son temps, voilà tout. Dans ce que M. Renan appelle « le culte touchant de sa propre beauté, » je ne puis voir qu’une coquetterie effrontée. Elle prenait grand soin d’elle-même, elle se faisait suivre en voyage de cinq cents ânesses pour être sûre de ne jamais manquer de ce bain de petit-lait qui devait entretenir la fraîcheur de son teint ; elle se désolait quand elle se voyait un peu moins belle dans son miroir, parce qu’elle savait que le jour où elle cesserait déplaire à l’empereur, elle irait rejoindre Octavie. Un peu de passion et d’entraînement la rendrait peut-être excusable, mais elle s’aimait trop pour aimer personne. Elle était de celles qui, dans les liaisons où, d’ordinaire on s’abandonne, restent maîtresses d’elles-mêmes. Elle pratiqua en perfection l’art qui donne aux femmes leurs succès les plus surs : elle sut résister et céder à propos. C’est ainsi qu’elle enflamma Néron et obtint de lui l’exil et la mort de sa femme. Ce qui répugne le plus en elle, c’est qu’elle n’usa du pouvoir que lui donnait sa beauté que pour perdre les honnêtes gens. On avait remarqué que, quand Néron s’enfermait avec elle et Tigellin, c’était toujours pour comploter quelque assassinat : sœvienti principi intimum consilium. Il est vrai qu’elle protégeait les Juifs ; mais elle aimait aussi les astrologues, et, pour lui pardonner d’avoir été débauchée et cruelle, il ne suffît pas de montrer qu’elle était en même temps superstitieuse.

M. Renan passe assez rapidement sur la dynastie flavienne, dont les rapports avec le christianisme sont fort obscurs. Il insiste davantage sur les Antonins. On sent qu’il est parfaitement heureux quand le cours de son histoire l’amène à ces honnêtes gens qui donnèrent un siècle de bonheur au monde, et il parle d’eux avec un grand charme. Il nous fait bien comprendre le caractère nouveau que prit alors le gouvernement de l’empire. Avec Nerva, l’opposition arriva au pouvoir, et, ce qui est assez rare, elle accomplit ses promesses et réalisa son programme. Ce qui prouve qu’elle n’était pas formellement républicaine, c’est qu’elle n’essaya jamais de rétablir la république. Elle se contenta de faire entrer, autant qu’il était possible, dans l’empire ce que la république avait de meilleur, ce qui pouvait s’en conserver sans trop altérer les institutions nouvelles. Tacite a résumé son programme dans cette phrase célèbre, où il dit de Nerva : Res olim dissociabiles, principatum et libertatem, miscuit. Ce mélange du principat et de la liberté, cet avènement de l’empire libéral, qui a été si souvent ailleurs une déception, devint alors une vérité. Au sommet, un pouvoir fort, incontesté, presque illimité en droit, mais qui a pour limite le respect de l’opinion, et qui se distingue surtout du pouvoir royal en ce qu’il se transmet plutôt par l’adoption que par l’hérédité, sorte de magistrature civile et à vie, comme les républiques anciennes en avaient souvent imaginé de pareilles pour se sauver de l’anarchie, dans les momens troublés de leur existence ; au-dessous, un corps politique, composé de toutes les notabilités de l’empire, consulté par le prince dans toutes les affaires graves, qui nomme directement à une partie des fonctions publiques, qui siège, comme cour de justice, dans les procès importans où la politique est mêlée ; puis, une hiérarchie de fonctionnaires qui avancent d’après des règles fixes ; à tous les degrés, l’obéissance aux lois, le respect des traditions, le dévoûment au pays : voilà ce qui paraissait alors aux esprits les plus exagérés l’idéal d’un gouvernement sage ; voilà le régime que les Antonins ont à peu près réalisé pendant un siècle, aux applaudissemens du monde.

Au milieu de cet éclat, il y a pourtant une tache : ce gouvernement sage et modéré fut persécuteur, ces excellens princes ont durement traité les chrétiens. C’est sous Trajan qu’on a brûlé vif Polycarpe ; Blandine et ses compagnons sont morts sous Marc Aurèle. La surprise a été si grande de voir Marc Aurèle et Trajan donner de pareils démentis à leur politique honnête qu’on a été jusqu’à nier qu’il y ait eu des persécutions sous leur règne ou à prétendre tout au moins qu’on en a fort exagéré l’importance. Ce n’est pas l’opinion de M. Renan ; il établit que les persécutions sont incontestables, qu’elles furent très cruelles, et que « le christianisme s’est en réalité trouvé plus mal de la sage administration des grands empereurs du Ier siècle que des coups de fureur des scélérats du Ier. » Il est aisé d’en comprendre la raison, et M. Renan à plusieurs reprises l’a fait très bien saisir. Il faut se souvenir d’abord que le monde venait de traverser de terribles épreuves, qu’il y avait eu un moment, après Néron, où il semblait que l’empire allait se dissoudre, que le règne entier de Domitien n’avait été qu’une sanglante folie. Les crises de ce genre amènent toujours de violentes réactions. « Une société en péril se rattache à ce qu’elle peut ; un monde menacé se range ; persuadé que toute pensée tourne à mal, il devient timide, retient en quelque sorte sa respiration, car il craint que tout mouvement ne fasse crouler le frêle édifice qui lui sert d’abri. » Dans des circonstances pareilles, il est naturel que les conservateurs aient repris le pouvoir. Ceux qui alors gouvernent l’empire sont des aristocrates, des hommes à tradition, à préjugé, « des espèces de tories anglais tirant leur force de leurs préjugés mêmes. » Ils affectent surtout de détester l’étranger ; l’Orient, si fort à la mode sous Néron, devient suspect. Juvénal ne tarit pas de railleries contre « le petit Grec affamé » et il se plaint amèrement « que l’Oronte coule dans le Tibre. » Le christianisme a le tort d’être né dans la Judée, il paiera la peine de son origine. D’ailleurs les conservateurs, qui sont tout-puissans, professent qu’il faut revenir aux anciennes maximes, que Rome ne peut être sauvée que si l’on applique de nouveau les vieilles lois ; or, parmi ces lois respectées, se trouvent celle qui proscrit les cultes étrangers, celle qui dissout les assemblées secrètes, celle qui punit les gens coupables de maléfices. Toutes ces lois, à ce qu’on pense, atteignent les chrétiens, et l’on n’hésite pas à les leur appliquer plus rigoureusement que jamais. Ainsi, plus l’empire revient au vieil esprit romain, plus il est dur aux nouveautés ; et, parmi les princes qui le gouvernent, ce sont précisément les plus honnêtes qui respectent le plus les traditions antiques, qui font le mieux appliquer la loi, et qui par conséquent traitent le plus mal les chrétiens.

M. Renan a tracé de ces divers princes des portraits finement dessinés. Les deux derniers ont entre eux cette ressemblance d’avoir été de vrais souverains constitutionnels, des bourgeois sur le trône. M. Renan trouve même qu’ils ont trop aimé la simplicité, trop dédaigné la représentation et le faste. « Les choses humaines sont si frivoles qu’il y faut faire une part au brillant, à l’éclat. Un monde ne tient pas sans cela. Louis XIV le savait : on a vécu, on vit encore de son soleil en cuivre doré. » Rien ne ressemble moins à Louis XIV que ce bon Antonin ; et Marc Aurèle, qui lui succéda, fit son étude d’imiter autant qu’il le pouvait son père adoptif. Le dernier volume de M. Renan est consacré à Marc Aurèle. On peut dire qu’il l’occupe tout entier et que le reste est fort obscurci par cette grande figure. Pour la peindre, l’auteur semble avoir renoncé à ses procédés familiers : tout est ici en pleine et vigoureuse lumière ; peu d’ombres, pas de retouches ; des éloges sans restriction, une admiration sans réserve. C’est à peine s’il ose reprocher au prince philosophe d’avoir été un peu trop austère. « Ce qui lui manqua, ce fut, à sa naissance, le baiser d’une fée, une chose très philosophique à sa manière, je veux dire l’art de céder à la nature, la gaîté, qui apprend que l’Abstine et sustine n’est pas tout et que la vie doit aussi pouvoir se résumer en sourire et jouir. » C’est, comme on voit, un reproche assez doux, et Marc Aurèle l’aurait accepté volontiers. Peut-être pourrait-on en indiquer d’autres. Quelque attrait qu’on éprouve vers cette nature excellente, il est aisé de voir qu’il manquait d’initiative. Il n’était pas comme Trajan, qui aimait le pouvoir et qui nous apparaît, dans sa correspondance administrative, si prêt, si décidé sur toutes les questions. Marc Aurèle, au contraire, avait peu de goût pour son métier de souverain ; ce fut tout au plus un empereur résigné. Il ressemble plutôt au soldat qui meurt au poste où on l’a mis qu’au chef qui choisit sa place. Il aimait tant ses maîtres qu’il resta toujours devant eux dans une attitude soumise ; c’était en tout un parfait disciple. Par malheur, il y avait, parmi ceux qui élevèrent sa jeunesse, des gens très médiocres ; il écouta les médiocres comme les autres. Que d’impatience n’éprouve-t-on pas à lire ses lettres à Fronton, où il s’escrime de bel esprit avec le vieux rhéteur, admire, pour lui plaire, l’éloge de la fumée ou de la poussière, et compose avec conscience des hypotyposes ou des prosopopées ! En philosophie aussi, il fut un bon élève. J’ai quelque peine à comprendre que M. Renan nous dise qu’il n’y a pas chez lui « une ombre de système, » et « qu’il n’est d’aucune école. » J’ai peu de titres à discuter les questions de ce genre, mais il me semble qu’il ne fit que développer la philosophie stoïcienne de son temps et qu’il la développa d’une manière assez fidèle. Je ne vois pas bien en quoi ses idées diffèrent de celles d’Épictète. Il leur a donné sans doute mm accent nouveau et personnel ; et puis c’est un empereur qui parle, ce qui augmente singulièrement l’importance des choses qu’il dit. Un esclave a peu de mérite à renoncer aux biens du monde qu’il ne possède pas, et la sagesse la plus ordinaire lui conseille de se préparer d’avanee aux misères auxquelles il est exposé. Le renoncement et l’ascétisme ont plus de prix quand on est sur un trône. C’est donc la situation de l’auteur qui fait le charme particulier des Pensées ; mais les principes qu’il expose, quoiqu’il se les soit rendus propres, ne lui appartiennent pas. Ce manque d’initiative et d’originalité me fait craindre que son scepticisme ne soit pas aussi personnel que le voudrait M. Renan. Il est sceptique à la façon des sages de sa secte, et l’on pourrait dire, je crois, de presque tous les stoïciens de cette époques, aussi bien que de lui, « qu’ils flottent entre le déisme pur, le polythéisme interprété dans un sens physique, et une sorte de panthéisme cosmique. » En toute chose, il a subi l’influence, il n’a pas dominé l’impulsion. Ce n’est pas le rabaisser après tout que de nier qu’il ait eu une philosophie originale, et il avait autre chose à ferre que d’inventer des systèmes.


IV

Nous avons traité jusqu’ici les sept volumes de M. Renan comme une œuvre purement scientifique, ne cherchant pas à savoir si les conclusions de l’auteur sont conformes à nos opinions, mais ce que ses recherches ajoutent à nos connaissances. C’est le seul moyen d’apprécier comme il convient les travaux de ce genre. On est d’accord que les études religieuses ne produisent tous leurs fruits que si nous les abordons dans les mêmes dispositions et les mêmes sentimens qu’on apporte aux autres, c’est-à-dire sans passion, sans préjugé, avec une entière indépendance d’esprit et la ferme résolution de ne pas plier les faits à nos croyances, mais de conformer nos croyances aux faits. L’idéal serait qu’on pût s’occuper de l’histoire des origines chrétiennes aussi froidement que de celle des rois de Rome. Nous en sommes encore fort éloignés, et je n’en suis pas surpris : en ce moment où les questions religieuses passionnent les esprits, un pareil détachement me paraît beaucoup plus à souhaiter qu’à attendre. Il est naturel que, dans l’ardeur de la lutte, des gens qui entendent discuter, ou même malmener des croyances auxquelles ils sont attachés de toute leur âme, ne soient pas toujours maîtres d’eux-mêmes et perdent quelquefois leur sang-froid. Ce sont des susceptibilités auxquelles il faut beaucoup pardonner. Mais, à propos de M. Renan, la violence a dépassé toutes les limites. Elle n’a pas seulement été très maladroite en aidant par l’éclat des injures au succès de l’ouvrage, elle en est venue à des exagérations tout à fait déraisonnables. Il semble que les critiques fougueux qui l’ont attaqué n’aient pas eu la patience de le lire, tant ils ont méconnu le vrai caractère de l’œuvre et dénaturé les intentions de fauteur.

Est-il juste, par exemple, de regarder son livre comme une machine de guerre dressée contre le christianisme ? Est-ce vraiment un de ces ouvrages de combat qui ont pour dessein de porter le trouble dans les âmes faibles en leur montrant les absurdités de leurs croyances ? M. Renan se défend beaucoup d’avoir rien voulu faire de semblable. « La pensée d’ébranler la foi de personne, dit-il, est à mille lieues die moi. » Loin de songer à faire des conquêtes, il conseille à tous ses lecteurs de garder leurs opinions. « Restons dans nos églises respectives, profitant de leur culte séculaire et de leurs traditions de vertu, participant à leurs bonnes œuvres et jouissant de la poésie de leur passé. Ne repoussons que leur intolérance ; pardonnons même à cette intolérance, car elle est, comme l’égoïsme, une des nécessités de la nature humaine. »

Il n’y a, dans ces protestations, mi mensonge calculé, ni précaution hypocrite : elles sont l’expression même de la vérité. On voit bien, quand on lit M. Renan, qu’il n’a pas voulu foire une œuvre de polémique : il discute les faits, jamais les principes ; nulle part il n’a institué de controverse sur un dogme ; l’ironie, l’arme terrible de Voltaire, celle qui fait au cœur des croyans les plus profondes blessures, lui est inconnue ; il ne donne le plus souvent ses opinions que pour des conjectures, et il lui arrive d’en indiquer lui-même la fragilité. Ce n’est pas ainsi qu’on manœuvre quand on marche à l’assaut d’une religion. Rien ne lui est plus étranger que ce charlatanisme qui cherche à éblouir l’esprit par l’apparence d’un système bien ordonné ; il semble au contraire mettre une certaine vanité à n’avoir pas de système fixe et à flotter entre les partis. Sur les sujets les plus importans il lui arrive d’émettre des opinions qui ne s’accordent pas très bien entre elles. Il écrit, à propos des rêves insensés des millénaires : « Il ne faut pas demander de logique aux solutions que l’homme imagine pour sortir de l’intolérable destinée qui lui est échue. Invinciblement porté à croire au juste, et jeté dans un monde qui est l’injustice même, ayant besoin de l’éternité pour ses revendications, et brusquement arrêté par le fossé de la mort, que voulez-vous qu’il fasse ? Il s’accroche au cercueil, il rend la chair à l’os décharné, la vie au cerveau plein de pourriture, la lumière à l’œil éteint ; il imagine des chimères dont il rirait chez un enfant, pour ne pas avouer que Dieu a pu se moquer de sa création jusqu’à lui imposer le fardeau du devoir sans compensation. » Ici M. Renan paraît tout près d’adopter la colossale iniquité de la vertu sans récompense, et de la mort sans lendemain ; mais un peu plus loin il se révolte contre elle. Quand il voit Marc Aurèle, en bon stoïcien, douter de la vie future, lorsqu’il l’entend absoudre les dieux qui permettent que d’honnêtes gens, après s’être fait aimer de la divinité pour leurs bonnes actions et avoir entretenu une sorte de commerce avec elle, meurent tout entiers et s’éteignent pour jamais, il trouve qu’il va trop loin. « Ah ! c’est trop de résignation, cher maître, lui dit-il ; s’il en est véritablement ainsi, nous avons le droit de nous plaindre. Je veux que l’avenir soit une énigme, mais s’il n’y a pas d’avenir, ce monde est un affreux guet-apens. Remarquez en effet que notre souhait n’est pas celui du vulgaire grossier ; ce que nous voulons, ce n’est pas de voir le châtiment du coupable, ni de toucher les intérêts de notre vertu ; ce que nous voulons n’a rien d’égoïste : c’est tout simplement d’être, de rester en rapport avec la lumière, de continuer notre pensée commencée, d’en savoir davantage, de jouir un jour de cette vérité que nous cherchons avec tant de travail, de voir le triomphe du bien que nous avons aimé. Rien de plus légitime. » Il est clair que le ton de ce morceau est assez différent de l’autre, mais quand il le serait encore davantage et qu’on croirait avoir le droit d’accuser M. Renan de se contredire, il ne serait pas fort ému de ce reproche : n’a-t-il pas écrit quelque part « qu’on n’a quelque chance d’avoir aperçu la vérité une fois dans sa vie que si l’on s’est beaucoup contredit ? » Du reste, il n’est pas tout à fait juste de l’accuser de contradiction. Comme il se tient d’ordinaire sur la limite des opinions, il passe aisément de l’une à l’autre, sans qu’on puisse le traiter de transfuge. Rien ne lui répugne comme un ton tranchant et dogmatique ; un galant homme ne prend pas ainsi des airs d’oracle ; quand on connaît toutes les incohérences de la vie et toutes les obscurités de la nature, on est porté à mettre moins d’assurance dans ses affirmations ; il faut n’avoir vu qu’une partie de la réalité, c’est-à-dire être un esprit étroit, pour oser prétendre qu’on la possède tout entière. Le scepticisme est donc pour lui la sagesse ; il va plus loin dans son dernier volume et soutient que c’est aussi la vertu. « La plus solide bonté, dit-il, est celle qui se fonde sur le parfait ennui, sur la vue claire de ce fait que tout en ce monde est frivole et sans fond réel. Dans cette ruine absolue de toute chose que reste-t-il ? La méchanceté ? Oh ! cela n’en vaut pas la peine. La méchanceté suppose une certaine foi au sérieux de la vie, la foi au moins au plaisir, la foi à la vengeance, la foi à l’ambition. Néron croyait à l’art ; Commode croyait au cirque, et cela les rendait cruels. Mais le désabusé, qui sait que tout objet de désir est frivole, pourquoi se donnerait-il la peine d’un sentiment désagréable ? La bonté du sceptique, est la plus assurée. » Le scepticisme de M. Renan n’a donc rien de mécontent de lui-même, d’inquiet, d’attristé : c’est un scepticisme souriant et satisfait. Nous voilà fort loin de Pascal, que le doute aurait tourmenté et qui recommande de « s’abêtir » pour croire. — C’est un procédé auquel M. Renan n’aura jamais recours. — Il ressemble plutôt à ces philosophes anciens qui paraissent préférer la recherche de la vérité à la vérité même. Tenter des questions insolubles, soutenir des hypothèses téméraires, construire avec des matériaux fragiles des systèmes hardis, battre tous les sentiers, entreprendre tous les voyages sans espoir d’arriver au but, marcher sur la terre ferme ou se perdre dans la nue est moins pour eux un besoin de leur âme affamée de croyances qu’un exercice et un jeu de leur esprit avide de mouvement. Ils s’y donnent tout entiers ; ils convient à ce travail leur imagination comme leur raison et sont aussi fiers d’une fiction ingénieuse ou d’une fantaisie brillante que d’une solide découverte. En un mot, ils se jettent audacieusement dans tous les problèmes de l’inconnu moins avec l’espoir de les résoudre que pour le plaisir et l’orgueil d’exercer leur intelligence et d’en jouir. M. Renan me semble un peu de leur famille.

On pensera ce qu’on voudra de cette disposition d’esprit que M. Renan étale partout avec une certaine coquetterie ; je n’ai ni à la combattre, ni à la défendre. Ce qui est sûr, c’est qu’elle n’est pas de nature à faire des prosélytes. Le doute ainsi présenté ne saurait être communicatif ; celui qui hésite lui-même sur la voie qu’il doit suivre n’entraîne pas la foule après lui. Ne serait-ce pas une insigne folie que de se mettre sous la conduite d’un homme qui prend la peine de nous annoncer à chaque instant qu’il ne sait pas trop où il va ? M. Renan n’a aucun goût pour les gens qui, comme saint Paul ou Luther, « croient lourdement, » c’est-à-dire qui éprouvent le besoin d’inventer des systèmes, qui imposent des dogmes, qui créent des orthodoxies. Les gens « qui croient lourdement » ont des disciples ; ceux qui se jouent entre les opinions marchent seuls. C’est, je crois, ce qui est arrivé à M. Renan, et il n’en est ni surpris, ni fâché, n’ayant jamais eu de prétention au rôle d’apôtre. Certes on ne peut nier que, depuis l’apparition de la Vie de Jésus, la guerre ne soit devenue beaucoup plus vive contre le christianisme ; mais ceux qui l’attaquent ne peuvent pas passer pour s’être nourris des doctrines de M. Renan. Les maximes qu’ils professent sont tout à fait contraires aux siennes, et il a condamné d’avance leurs façons d’agir. C’est au nom des intérêts matériels, pour lesquels M. Renan a toujours témoigné un profond mépris, qu’ils mènent la lutte. Ils reprochent au christianisme de n’être pas assez pratique et d’avoir trop de dédain pour les choses réelles, et c’est au contraire ce qui charme en lui M. Renan. Tandis qu’il se méfie de « la main froide » de l’état, qu’il redoute sa tyrannie, qu’il lui refuse toute intervention dans les croyances, ils l’invitent et l’appellent à prendre part aux discussions religieuses ; ils prétendent défendre ses intérêts, ils parlent en son nom, ils veulent accroître son rôle. Leur rêve serait de créer une sorte d’athéisme d’état, qui jouirait des mêmes droits que l’ancienne orthodoxie et s’imposerait de la même manière. M. Renan est resté respectueux pour les croyances qu’il ne partage plus ; il continue à en comprendre, à en admirer la grandeur et la poésie ; il leur est reconnaissant des sentimens généreux qu’elles ont inspirés, des espérances qu’elles donnent, des douleurs qu’elles consolent ; il croit que rien ne pourrait remplacer « ces grandes écoles de sérieux et de respect, telles que Saint-Sulpice, et le ministère de dévoûment des filles de la charité. » Eux sont animés contre le christianisme d’une haine furieuse ; ils ne dissimulent pas leur pensée, qui est de le détruire, et non pas lui seul, mais toute religion avec lui. Leur idéal, si l’on peut ainsi parler, est d’arriver à l’anéantissement de tout idéal, c’est-à-dire à un état où l’homme absorbé par la vie ne regardera rien au-delà d’elle et tracera autour de sa pensée un cercle qu’il lui sera défendu de franchir. Il n’y a rien au monde qui répugne plus à M. Renan. Comment pourrait-il souffrir d’être enfermé dans une prison plus rigoureuse que celle où la vieille théologie nous a si longtemps retenus ? On voudrait lui défendre de sortir du réel, et ce sont précisément les mystères de l’inconnu et les problèmes de l’infini qui retirent. Sans doute il a une manière très large et fort libre de concevoir la religion qui n’est assurément pas celle des gens qui sont enchaînés à un culte et asservis à un symbole ; mais il ne comprend pas qu’on puisse imaginer un temps où l’humanité se passera tout à fait de religion. C’est une opinion sur laquelle il n’a jamais varié. Il disait, dans la préface de la Vie de Jésus : « Malheur à la raison le jour où elle étoufferait la religion ! .. Ne dites pas qu’il faut supprimer un rouage qui ne fait en apparence que contrarier le jeu des autres. La nature, qui a doué l’animal d’un instinct infaillible, n’a mis dans l’humanité rien de trompeur : de ses organes vous pouvez hardiment conclure sa destinée. Est Deus in nobis. Fausses quand elles essaient de prouver l’infini, de le déterminer, de l’incarner, si j’ose dire, les religions sont vraies quand elles d’affirment. Les plus graves erreurs qu’elles mêlent à cette affirmation ne sont rien comparées au prix de la vérité qu’elles proclament. Le dernier des simples, pourvu qu’il pratique le culte du cœur, est plus éclairé sur la réalité des choses que le matérialiste qui croit tout expliquer par le hasard et le fini. » Ces sentimens qu’il exprimait au début de son ouvrage, il les renouvelle en le finissant. Dans la dernière page de son dernier volume, il dit encore : « La patrie et la famille sont les deux grandes formes naturelles de l’association humaine. Elles sont toutes deux nécessaires, mais elles ne sauraient suffire. Il faut maintenir à côté d’elles la place d’une institution où l’on reçoive la nourriture de l’âme, la consolation, les conseils ; où l’on organise la charité ; où l’on trouve des maîtres spirituels, un directeur. Cela s’appelle l’église : on ne s’en passera jamais. » Quand je lis ces pages et beaucoup d’autres, qu’il serait aisé de citer, je ne suis pas surpris, qu’aux yeux de certains fanatiques d’incrédulité, M. Renan passe pour un « clérical. »

Les « cléricaux » ne sont pas de cette opinion. : loin de l’accepter comme un des leurs, ils le favorisent d’une haine particulière, et c’est contre lui qu’ils ont accumulé le plus d’attaques. Ces violences, apurés tout ce que nous venons de dire, pourraient nous surprendre, si nous ne savions pas que l’église n’a pas toujours su bien distinguer ses véritables ennemis et reconnaître quels étaient ceux dont elle avait le plus à craindre. Il est souvent arrivé qu’absorbée par le péril le plus prochain, elle n’a pas vu qu’au-delà de ces adversaires presque domestiques sur lesquels elle s’acharne de préférence, il s’en élevait d’autres bien plus redoutables et qui devaient lui porter des coups plus terribles. Au XVIIe siècle par exemple, les jésuites ne sont occupés qu’à perdre les jansénistes ; les jansénistes à leur tour s’escriment sans fin contre les protestans ; le reste leur paraît de peu d’importance. Bossuet, qui a consacré tant de gros volumes à réfuter Claude et Jurieu, s’est contenue de décocher contre ceux qu’on appelait les libertins, et qui sont les libres penseurs d’aujourd’hui, une tirade pleine de mépris : « Qu’ont-ils vu ces rares génies, qu’ont-ils vu plus que les autres ! Quelle ignorance est la leur, et qu’il serait aisé de les confondre, si faibles et présomptueux, ils ne craignaient d’être instruite !… Ils n’ont rien vu, ils n’entendent rien : ils n’ont pas même de quoi établir le néant auquel ils se fondent après cette vie, et ce misérable partage ne leur est pas assuré. » Ces « rares génies » étaient les prédécesseurs de Voltaire, qui allaient quelques années plus tard attaquer de front les jésuites, les jansénistes et les protestans et menacer l’existence même du christianisme. Ils méritaient, ce semble, autre chose que ce superbe dédain, et, tout le monde conviendra que, s’il est si aisé de les confondre, il ne fallait pas en manquer l’occasion [5]. Les « cléricaux » d’aujourd’hui n’ont pas montré plus de prévoyance. Pendant que se formait à l’horizon l’orage que nous voyons éclater sous nos yeux, ils gardaient toutes leurs colères pour un livre qui ne cherche pas à leur disputer les âmes, qui se défend d’entrer directement en lutte avec eux, qui, loin de souhaiter ou de vouloir hâter la ruine du christianisme, proclame qu’en se transformant il durera toujours et « qu’il reste le lit du grand fleuve religieux de l’humanité. » Il faut avouer qu’il y avait là un manque de justice et de perspicacité.

Mais s’il est vrai que M. Renan n’ait pas eu des intentions de propagande ; si, comme il l’affirme et comme tout le prouve, il était loin de sa pensée d’écrire un ouvrage de controverse, quel a donc été son dessein et qu’a-t-il vraiment voulu faire ? C’est une question qu’on lui a souvent posée, à ce qu’il nous dit, dans une de ses préfaces, et à laquelle il a plusieurs fois répondu. Il a voulu appliquer aux origines du christianisme la méthode de recherche, les procédés d’investigation dont on se sert pour connaître les autres événemens du passé ; il a fait une histoire, mais, remarquez-le bien, une histoire qui n’est pas à l’usage de tout le monde. Si elle s’adressait aux croyans comme aux incrédules, il aurait dû la faire précéder d’un traité de polémique où il aurait prouvé qu’il n’y a pas, qu’il ne peut pas y avoir de surnaturel, que les livres qui nous ont conservé le récit de la vie de Jésus et les doctrines des apôtres ont été écrits par des hommes, et que, par conséquent, ils sont soumis aux mêmes chances d’erreur que les autres. Il montre, en ne le faisant pas, qu’il n’écrit pas pour ceux qui avaient besoin qu’on le fît, c’est-à-dire pour les croyans. Il suppose donc que les gens qui le lisent sont déjà convaincus qu’il n’y a pas de miracles, et que tout se passe, dans les affaires humaines, par des moyens naturels. Ceux-là n’ayant pas la ressource d’expliquer le prodige de la propagation rapide du christianisme par l’intervention divine ont besoin qu’on leur apprenne de quelle manière et par quel ensemble de circonstances favorables une religion née dans un coin obscur de l’Asie, parmi de petites gens, chez un peuple méprisé, s’est répandue si vite dans le monde entier et a si bien pénétré l’humanité, que, soumis ou rebelles, nous ne parvenons pas à lui échapper. M. Renan a essayé de les satisfaire. Voilà pour quels lecteurs il écrit, et ce qu’il a voulu faire en écrivant.

A-t-il tout à fait réussi dans son dessein ? Il nous dit lui-même que non ; il reconnaît de très bonne grâce que les résultats auxquels l’ont conduit ses études sont souvent fort douteux. Dès que le progrès du christianisme, pendant les deux premiers siècles, cesse d’être un fait divin, il devient un événement fort obscur ; quand on n’accepte pas aveuglément, et sans y rien changer, les récits des livres saints ou des pères de l’église, on se trouve amené à les remplacer presque partout par des hypothèses. A la rigueur, on prend son parti de ces conjectures amoncelées, quand on a réfléchi sur les conditions de l’histoire, quand on sait combien il est difficile de découvrir la vérité avec des documens incertains et à travers la floraison de légendes qui la recouvre. Mais la masse des lecteurs, qui aime les affirmations précises, éprouvera peut-être quelque impatience d’en trouver si peu dans l’ouvrage de M. Renan. Les croyans surtout ne seront pas tentés de quitter un terrain qui leur semble solide pour suivre un auteur qui leur montre si souvent au bout de la route un point d’interrogation. On peut donc dire, sans faire de paradoxe, que l’Histoire des origines du christianisme, loin d’ébranler leur foi, est plutôt de nature à la raffermir, et je concevrais qu’un apologiste chrétien eh tirât de nos jours à peu près le même profit que Tertullien ou Lactance des Antiquités divines de Varron. On sait qu’ils se servaient de l’ouvrage où l’illustre érudit avait exposé avec tant de bonne foi toutes les fables de la religion romaine pour en montrer le ridicule ou l’immoralité ; de même, M. Renan n’ayant pas cru devoir dissimuler que, sur les événemens les plus importans de l’histoire des origines chrétiennes les savans de son école sont en désaccord, qu’il a lui-même changé plusieurs fois d’avis, que l’opinion à laquelle il s’arrête est loin de lui paraître tout à fait sûre, et qu’il est souvent tenté de dire, comme Quinte Curce, à propos des faits qu’il rapporte : Equidem plura transcribo quam credo, un apologiste pourrait aisément triompher de toutes ces incertitudes. « Voilà donc, dirait-il, le dernier mot de cette critique si vantée ! C’est ainsi qu’en soulevant un seul doute on s’expose à douter toujours. Ne vaut-il pas mieux faire comme ceux qui nous ont précédés, et accepter la tradition, que de se condamner à ne pouvoir rien édifier de solide ? N’est-il pas vraiment plus simple de croire ? »

Ce raisonnement paraîtra peut-être sans réplique aux gens qui sont déjà convaincus, mais je ne pense pas qu’il soit de nature à convaincre les autres. Ceux-là n’ignorent pas qu’en effet il est cent fois plus commode de croire que de douter, mais ils savent aussi qu’on ne croit pas quand on veut. Si la vue des incertitudes dans lesquelles on s’engage quand on perd la foi peut la raffermir chez ceux qui la possèdent, elle ne suffit pas à la rendre à ceux qui l’ont perdue. Il est donc probable que toute l’éloquence de l’apologiste viendra échouer contre leur obstination et qu’il faut se résigner à l’existence de deux partis qui paraissent moins que jamais disposés à s’accorder ou à se fondre. Puisqu’on ne peut ni supprimer aucun d’eux ni les réunir ensemble, il faut bien qu’ils s’accoutument à se supporter mutuellement et à vivre l’un près de l’autre. — M. Renan est de ceux qui pensent que, pour maintenir la paix entre eux, il n’y a pas de meilleur moyen que la liberté.

C’est une solution qui parait d’abord très simple, et l’on est tenté de croire que personne ne refusera de l’accepter, tant le mot de liberté est dans toutes les bouches, mais on ne tarde pas à s’apercevoir que, si tout le monde la réclame pour soi, on n’est pas toujours disposé à l’accorder aux autres. Nos fréquentes révolutions nous ont donné lieu d’observer qu’on oublie vite, lorsqu’on devient victorieux, les théories libérales qu’on professe quand on est vaincu. Ce sont les catholiques qui se plaignent en ce moment et qui font appel à la liberté. Il n’y a, je crois, rien à répondre à leurs réclamations et les principes dont ils s’appuient sont justes. Mais il faut qu’ils se souviennent bien que, puisqu’ils invoquent les bénéfices d’un régime libéral, ils doivent en supporter des charges. Ils demandent pour eux la liberté de croire : rien de plus légitime ; en revanche, ils doivent accorder pleinement aux autres la liberté de nier. C’est ce qu’ils n’ont pas été toujours disposés à faire. Pour ne pas sortir du sujet que je traite, je n’en citerai d’autre exemple que les violences mêmes qui accueillirent la Vie de Jésus. Elles étaient tout à fait sans excuses ; aux yeux d’un homme impartial, M. Renan avait autant de droits à contester la divinité du Christ que ses adversaires à la défendre. C’était un combat à régler par la plume, une libre controverse où il fallait apporter des raisons et non des injures. Ce fut surtout avec des injures qu’on se battit. Ce qu’il importe de remarquer, c’est que les plus irrités n’étaient pas les plus convaincus. Des gens qui ont passé leur vie dans l’étude de ces graves problèmes en aperçoivent toutes les difficultés et ne sont pas surpris que sur des questions aussi obscures on puisse penser autrement qu’eux. Au contraire, ceux qui, n’ayant pas réfléchi par eux-mêmes croient sur parole, qui trouvent commode d’avoir une opinion toute faite sans s’être donné la peine de la faire, ont toujours peur qu’on les dérange dans leur repos, en leur inspirant quelque doute, et qu’on ne les force à y regarder. C’est leur tranquillité même et leur paresse qu’ils défendent encore plus que leur opinion ; aussi crient-ils plus fort que les autres, et dans leurs attaques emportées on distingue toujours quelque appel plus ou moins formel au bras séculier. Les querelles de ce genre et sur ce ton ne doivent pas se renouveler. Il faut, je le répète, que les plus croyans s’habituent à voir contester lieurs croyances ; il faut qu’ils ne soient plus étonnés, si, dans un siècle où tout se discute, on ose quelquefois discuter l’authenticité de leurs livres sacrés. Le nom même du fondateur de leur religion, de : celui dont les enseignemens ont consolé tant de douleurs, inspiré tant de vertus, il faut qu’ils supportent de le voir devenir, lui aussi, un sujet de controverse. Certes, je plains l’esprit léger qui serait tenté de prononcer ce nom sans respect ; j’ai horreur du plaisant vulgaire qui en fait une occasion de grossières railleries ; mais cela même, dans l’intérêt de la liberté, il faut le permettre. Les plus pieux, les plus convaincus doivent commander à leur indignation, conserver leur sang-froid devant ces outrages, et les regarder comme un résultat inévitable du régime dont ils réclament le bienfait. C’est un devoir pour eux de ne plus crier au scandale, quand ils voient les gens qui pensent autrement qu’eux vivre et mourir selon leurs opinions ; ils doivent montrer qu’ils sont convaincus qu’il n’y a de scandaleux que l’hypocrisie et que tout homme qui, dans ses paroles ou ses actes, rend hommage à ce qu’il croit la vérité, mérite le respect. En se conduisant ainsi, ils donneront plus de force à leurs revendications, ils mettront l’opinion publique de leur côté et persuaderont aux plus incrédules que le jour où les chances mobiles de la politique les ramèneront au pouvoir, ils seront prêts à accorder à leurs adversaires ce qu’ils demandent aujourd’hui pour eux. Quant au parti qui triomphe en ce moment, le respect de la liberté est pour lui un devoir encore plus strict que pour les autres. Il s’est toujours couvert de son nom ; il lui doit son succès, car c’est en l’invoquant et la promettant qu’il a triomphé. Il est tenu de ne pas manquer à ses promesses et d’être fidèle à son programme. C’est une mauvaise excuse que de prétendre qu’on peut imiter ceux qu’on remplace et qu’ils n’ont pas le droit d’exiger de nous ce qu’ils nous refusaient quand ils étaient les maîtres. Leurs fautes n’autorisent pas les nôtres, et il n’y a rien au monde qui puisse dispenser d’être juste. Ce n’est pas l’être que de profiter de la force que donne le pouvoir pour nuire autant qu’on peut à des croyances qui sont protégées par le droit commun. Il y a une sorte de dérision à prétendre qu’on respecte la liberté d’un culte quand on travaille à lui ôter peu à peu tous les moyens d’exister et qu’on ne s’en cache pas. C’est se moquer du sens commun que de tourner à sa ruine un traité de paix qui a été conclu précisément pour lui rendre la vie. Il avait tort de demander à son profit un privilège qui le fît mieux traiter que les autres ; on a bien plus tort encore de créer un privilège contre lui qui le met dans une situation plus mauvaise. Si les opinions religieuses sont libres, l’état doit être impartial entre elles ; il ne convient pas, de lui faire prendre parti dans un combat où il doit rester neutre et de s’armer de son autorité contre un culte que pratique la plus grande partie du pays. Je ne parle pas des ennuis et des tracas dont on se plaît à le harceler sans fin : on ne meurt pas de ces piqûres, mais elles soulèvent souvent plus de colères et de haines que des attaques plus sérieuses. On nous dit, je le sais bien, que toutes ces colères ne peuvent pas avoir de grandes conséquences et qu’on peut se permettre sans danger d’attaquer une religion qui n’a plus que quelques années à vivre. Ceux qui parlent ainsi font bien voir que leur ignorance égale leur présomption. S’ils connaissaient l’histoire, ils sauraient que les religions, même celles qui sont arrivées au dernier degré de la décadence, mettent des siècles à mourir. Les états sont bien plus fragiles, et quand ils se heurtent imprudemment contre elles, ce sont eux souvent qui meurent les premiers. Au lieu de travailler avec tant d’ardeur à faire périr le christianisme, nos politiques devraient être plus soucieux de faire vivre la France. Ils compliquent et aggravent la crise terrible qu’elle traverse. Dans un pays si misérablement divisé, il sèment comme à plaisir des causes nouvelles de haine et le rendent de moins en moins capable de cet effort commun qui peut le sauver. Ces réflexions ne nous éloignent pas autant qu’il le semble de l’Histoire des origines du christianisme ; c’est au contraire l’ouvrage même de M. Renan qui me les a suggérées. On prend en le lisant la haine des interventions violentes de l’état dans les choses religieuses ; on y prend aussi l’assurance que toutes ces brutalités sont impuissantes, que la force, qui mène le monde, ne s’impose pas aux consciences, et que c’est la sagesse et le bon droit qui finissent à la longue par triompher.


GASTON BOISSIER.

  1. M. Renan fait remarquer à ce propos, que le bouddhisme eut d’abord les mêmes caractères que le christianisme naissant et dut son succès aux mêmes causes : « Ce qui fit la fortune prodigieuse de cette religion, ce ne fut pas la philosophie nihiliste qui lui servait de base ; ce fut sa partie sociale. C’est en proclamant l’abolition des castes, en établissant, selon son expression, une loi de grâce pour tous, que Çakya-Mouni et ses disciples entraînèrent après eux l’Inde d’abord, puis la plus grande partie de l’Asie. Comme le christianisme, le bouddhisme fut un mouvement de pauvres.
  2. Voyez les Apôtres, p. 121 et suiv. — Je voudrais surtout pouvoir citer cette page curieuse où M. Renan montre comment le christianisme, par l’intervention du prêtre auprès de la femme, a corrigé ce qu’avait de trop dur le mariage antique « livrant l’épouse à l’époux, sans restriction, sans contrepoids ; » comment il l’a empêché de devenir « quelque chose d’analogue à la famille anglaise, un cercle étroit, fermé, étouffant, un égoïsme à plusieurs aussi desséchant pour l’âme que l’égoïsme à un seul ; » comment enfin en établissant la vie commune à côté de la famille, il a répondu à un besoin du cœur qu’on n’avait pas encore satisfait. « Il y a des âmes qui trouvent plus doux de s’aimer à cinq cents que de s’aimer à cinq ou six, pour lesquelles la famille dans ses conditions ordinaires paraîtrait insuffisante, triste, ennuyeuse. Pourquoi étendre à tous les exigences de nos sociétés ternes et médiocres ? La famille temporelle ne suffit pas à l’homme ; il lui faut des frères et des sœurs en dehors de la chair. »
  3. Je veux mentionner un rapprochement curieux que fait encore ici M. Renan du christianisme avec le bouddhisme. Après avoir montré comment les chrétiens timorés apaisent leurs scrupules en pensant qu’au moins la morale prêchée par Jésus est pratiquée dans sa perfection quelque part, il ajoute : « Le bouddhisme a résolu la question d’une autre manière. Tout le monde y est moine une partie de sa vie. Le chrétien est content s’il y a quelque part des lieux où la vraie vie chrétienne se pratique. Le bouddhiste est satisfait pourvu qu’à un moment de sa vie il ait été parfait bouddhiste. »
  4. C’est ce que dit formellement Cicéron dans le Discours pour Archias : « Grœca leguntur in omnibus fere gentibus ; latina suis finibus, exiguis sane, continentur. »
  5. Pourquoi ne citerais-je pas, à ce propos, l’anecdote si connue que rapporte Saint-Simon et qui peut servir de commentaire aux paroles de Bossuet ? Il s’agit du duc d’Orléans, que Louis XIV envoyait en Espagne pour y servir dans la guerre de la succession, « Parmi ceux qui devaient être de la suite du voyage, M. le duc d’Orléans nomma Fontpertuis. A ce nom, voilà le roi qui prend un air austère. « Comment ! mon neveu, lui dit le roi ; Fontpertuis, le fils de cette janséniste, de cette folle qui a couru M. Arnauld partout ! Je ne veux pas de cet homme-là avec vous. — Ma foi, sire lui repartit M. le duc d’Orléans, je ne sais pas ce qu’a fait la mère ; mais pour le fils, il n’a garde d’être janséniste, et je vous en réponds, car il ne croit pas en Dieu. — Est-il possible, mon neveu ? répliqua le roi, en se radoucissant. — Rien de plus certain, sire, reprit M. le duc d’Orléans ; je puis vous en assurer. — Puisque cela est, dit le roi, il n’y a pas de mal ; vous pouvez le mener. » On voit que Louis XIV, qui craignait tant les jansénistes, était beaucoup plus rassuré sur les libertins.