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II

Les Moissons


 


CHANT DU COQ


Levez-vous, moissonneurs, alerte !
Le coq a chanté sur le toit.
D’ombre encor la plaine est couverte,
Mais l’aube vient, le coq la voit ;
Quittez vos lits de mousse verte.
Alerte, moissonneurs, alerte !
Le coq a chanté sur le toit.

Le coq, horloge de la grange,
Sent marcher l’heure et le soleil.
Avant que l’horizon se frange
D’un fil d’écarlate et d’orange,
Qu’un bout du clocher soit vermeil.

Le coq, horloge de la grange,
Sonne à tous un joyeux réveil.

Le coq vaillant chante avec joie
L’amour, la guerre et le travail.
Si l’épervier là-haut tournoie,
Lui, sous son casque de corail,
Fier, il vaincra l’oiseau de proie.
Le coq vaillant chante avec joie
L’amour, la guerre et le travail.

Les blés hauts et dorés, que le vent louche à peine,
Comme un jaune océan ondulent sur la plaine ;
D’un long ruban de pourpre, agité mollement,
L’aurore en feu rougit ces vagues de froment,
Et, dans l’air, l’alouette, en secouant sa plume,
Chante, et comme un rubis dans le ciel bleu s’allume.

Mais déjà la faucille est au pied des épis.
Les souples moissonneurs, sur le chaume accroupis,
Sont cachés tout entiers, comme un nageur sous l’onde ;
Leur front noir reparaît parfois sur la mer blonde.
Plongeant leurs bras actifs dans les flots de blé mûr,
Ils avancent toujours de leur pas lent, mais sûr ;
Leur fer tranchant et prompt, à tous les coups qu’il frappe,
Rétrécit devant eux l’or de l’immense nappe.
Derrière eux, le sillon reparaît morne et gris,

Les bluets sont tombés et les pavots fleuris ;
Et le soleil de juin, piquant comme la flèche,
Sur leur couche de paille à l’instant les dessèche.

Le sol brûle ; on dirait que la flamme a passé
Sur le terrain, déjà blanchâtre et crevassé.
Les faux marchent toujours, allongeant derrière elles
Les rangs d’épis tombés en réseaux parallèles,
Et qui semblent de loin, tissu fauve et doré,
Des toiles de lin neuf qu’on blanchit sur le pré.

Dans l’air lourd plus de voix, hors le bruit des cigales
Frappant le ciel cuivré de leurs notes égales.
Entre les moissonneurs plus de joyeux propos ;
Il est temps que midi sonne enfin U repos.
L’œuvre languit ; la main, en essuyant la tempe,
Retombe mollement avec l’eau qui la trempe.
Les yeux cherchent ; voici, travailleurs aux abois,
Que vous voyez venir, par le sentier du bois,
Les rouges tabliers, les corbeilles couvertes
D’un linge blanc qui luit entre les feuilles vertes.
Des cris ont salué l’espoir du gai repas.
Vers l’ombre, au bout du champ, chacun marche à grands pas.
On s’assied. Les grands pains sont étalés sur l’herbe.
Le maître fait les parts, trônant sur une gerbe.
La fermière a servi les rustiques apprêts
Et rempli d’un vin clair les écuelles de grès.
Mais déjà, sous le chêne où la mousse l’invite,

Pressant comme la soif, le sommeil descend vite.
Près de l’homme endormi, lès marmots en éveil
Font leur moisson d’ivraie et de pavot vermeil.

Là, debout, lui montrant sa terre et sa chaumière,
Le fermier prend la main de la brune fermière.



FRANTZ


Vois ces riches moissons ; vois, sous ces flots de blé,
Notre champ qui se dore :
D’une moisson d’amour le printemps a comblé
Mon cœur plus riche encore !

Viens ! pour payer les fleurs que tu m’offrais hier,
Qu’aujourd’hui tu me donnes,
Je veux, en épis mûrs, à ton front doux et fier
Rendre ici des couronnes.



BERTHE


Quand tu fuyais, sombre et cherchant
Un désert et des fleurs nouvelles,
Je t’ai dit : Ma vigne et mon champ,
Mes prés en cachent de plus belles.

Rien, dans ces lointains merveilleux,
Ne vaut les fruits, les blés qu’on sème
Dans le sillon de ses aïeux,
Et qu’on partage à ceux qu’on aime.



FRANTZ


C’est par toi que ces champs ont. porté fruits et fleurs,
Ma belle ménagère !
Tu prends avec amour ta part de mes labeurs,
La mienne est plus légère.

Ces travaux sont moins durs que n’étaient mon repos,
Ma solitude oisive ;
Je sens, a tes côtés, mon cœur jeune et.dispos ;
Ta grâce me ravive.



BERTHE


Avant de trouver ton appui,
Mon cœur, sous sa gaîté frivole,
Succombait à ce vague ennui
Qu’une mère à peine console.

Mais aujourd’hui je sens par toi,
Sous ton regard qui me caresse,
Un bonheur pur de tout effroi,
Calme et fort comme ta tendresse.



LES JEUNES FILLES


Nous avons cueilli sur les prés
L’aubépine en fleur qui s’y penche,

Et, dans les gazons diaprés,
Choisi la pâquerette blanche.
Nous avons fait des fleurs d’avril
Au parfum léger et subtil,
A la couleur pâle et charmante,
Nous avons fait des fleurs d’avril
Ton bouquet de vierge et d’amante.

Et nous voulons tresser encor
De rose ardente et parfumée,
De pavot rouge et d’épis d’or,
Ta couronne d’épouse aimée.
Avec les fleurs de nos chansons,
Posons l’or des jeunes moissons,
En triant bien l’ivraie amère,
Posons l’or des jeunes moissons
Sur ton front d’épouse et de mère.

Mêlez des branches de rosier
Au flexible sarment des treilles ;
Taillez dans le saule et l’osier ;
Il faut à nos fruits des corbeilles.
Courbez les branches en cerceau,
Il faut à l’enfant un berceau
Et des paniers à la vendange ;
Courbez les branches en cerceau,
Faites sa couche au petit ange.


Sur les chars empourprés des derniers feux du jour,
Gerbes et moissonneurs sont rentrés dans la cour.
Déjà, dans l’avenue, en face de la grange,
Sonne la cornemuse, et la troupe s’y range.

Le plus vieux, qui maintient le rite coutumier,
A réglé le cortège et marche le premier.
Il porte, heureux trésor acquis par tant de peine,
La couronne d’épis sur une croix de chêne.
Un ruban d’écarlate enroule au bois grossier
Les fleurs que l’été mêle au froment nourricier ;
Et l’emblème sacré de joie et d’abondance
Du travail et de Dieu parle avec évidence.

On part ; la voix éclate, et les vieilles chansons
Escortent noblement le bouquet des moissons.
Le soir dore les murs de la ferme qui brille.
Là, debout sur le seuil, le père de famille
Attend paisible et fier tout son peuple assemblé,
Et reçoit dans ses mains les prémices du blé.

Bientôt les épis d’or et la croix qui les porte
Comme un signe de Dieu sont cloués sur la porte ;
Ils y doivent rester jusqu’à l’autre saison,
Pour garder de tout mal les champs et la maison.

Or, pour les moissonneurs, la journée étant faite,
Commence le plaisir de la rustique fête,

La danse et le repas où le maître joyeux
Écoute leurs chansons et s’assied avec eux.



UN MOISSONNEUR


La montagne a ses prairies,
Le lait pur des vacheries,
Des sources à chaque pas,
Des bouleaux et des mélèzes,
Et des fraises…
Mais le froment n’y vient pas.

Là, j’ai mon taillis de hêtre,
Un troupeau dont je suis maître,
Un grand chalet de sapin ;
Là, j’ai nombreuse famille :
Ma faucille
Sait où lui trouver du pain.

La plaine en doux fruits abonde,
D’épis elle est toute blonde ;
Le blé rentre à plein portail ;
Mais la montagne a des hommes,
Et nous sommes
Les plus braves au travail.

L’air est chaud comme à la forge,
La soif nous serre la gorge ;

Mais la moisson va son train ;
Puis, au bout de la semaine,
On ramène
Son mulet chargé de grain.

Mes fils, au bruit de ses cloches,
Légers, glissant sur les roches,
Viennent se pendre à mon flanc,
Fêtant de leurs allégresses
Mes caresses,
Et l’espoir du bon pain blanc.



CHŒUR


Moissonneurs ! sans plaindre vos peines,
Cueillez les blés mûrs dans les plaines,
Le blé, notre bien le plus cher !
Ce grain d’or, sous sa pâle écorce,
C’est le germe de notre force ;
C’est notre sang et notre chair.

Pour le pauvre, en liant la gerbe,
Laissez quelques épis dans l’herbe ;
Qu’il glane un peu de ce bon grain.
Puissions-nous, dans un champ prospère,
Voir tous les fils du même père
Unis autour du même pain !




FRANTZ


La maison, tout en fête, avec amour décore
L’heureux char des moissons qui s’est rempli pour nous ;
La maison, tout en fête et plus joyeuse encore,
A vu l’épouse entrer et sourire à l’époux.

Dieu fait mûrir les blés ; c’est la femme économe
Qui mélange un sel pur au pain de chaque jour ;
C’est elle, en souriant, qui donne au cœur de l’homme
Son aliment sacré d’allégresse et d’amour.

Comme ce blond froment, elle est l’or véritable ;
Elle est le chaste orgueil du maître et du manoir,
Le joyau qu’on admire, accoudé sur la table,
Le flambeau du foyer quand le ciel se fait noir.

La maison, tout en fête, avec amour décore
L’heureux char des moissons qui s’est rempli pour nous,
La maison, tout en fête et plus joyeuse encore,
A vu l’épouse entrer et sourire à l’époux.