Les Merveilleux Voyages de Marco Polo dans l’Asie du XIIIe siècle/Partie II/Chapitre 8

CHAPITRE VIII

Le Turkestan


En quittant Balac, si l’on va par Est-Nord-Est, on chevauche douze jours à travers une contrée déserte où ne vivent que des aigles, des lions et des animaux sauvages. On arrive alors à une ville qui a nom Taican[1] et qui est un grand marché de blé. Le sol est très fertile et vers le sud il y a de hautes montagnes qui sont faites de sel. Tous les habitants, à plus de trente journées alentour, viennent chercher de ce sel, qui est excellent. Il est si dur qu’on ne le peut tailler qu’avec des pics de fer et il est en si grande abondance qu’il suffirait aux besoins, de toute la terre jusqu’à la fin du monde.

Quand on part de cette ville, en chevauchant trois jours par Est-Nord-Est, on rencontre de très belles terres couvertes de moissons et très peuplées. On y peut acheter de tout et il y a des vignes en abondance. Les habitants adorent Mahomet : ils pratiquent la rapine et le meurtre. Ils ont d’excellentes boissons et principalement du vin cuit. Ce sont buveurs acharnés et qui volontiers s’enivrent. Ils portent sur la tête une corde longue de dix paumes dont ils se ceignent le front. Ils sont excellents chasseurs et prennent force bêtes sauvages. Ils ont pour tout vêtement les peaux des bêtes qu’ils capturent : et chacun d’eux sait préparer lui-même le cuir pour en faire vêtements et chaussures.

Quand on a ainsi chevauché trois jours, on trouve une ville qui a nom Casem[2] et qui est dans un pays de montagne. Un grand fleuve la traverse. Les porcs-épics y foisonnent et sont de grande taille. Quand les chasseurs les attaquent avec des chiens, ils se rassemblent, puis une fois rassemblés, rentrent en boule et, dardant contre les chiens les épines qu’ils portent sur leur dos, ils leurs font de profondes blessures.

En la province de Balarian[3] naissent les rubis balais qui sont de très belles pierres et de grande valeur. On les trouve dans des rochers, après avoir creusé sous terre profondément, comme dans les mines d’argent. Ils n’existent que dans une seule montagne qui a nom Sygnina. Le roi fait creuser ces mines pour lui seul : qui oserait en ouvrir serait aussitôt mis à mort. Nul ne peut non plus faire sortir les rubis du royaume. Le roi les amasse tous et les envoie à d’autres rois soit pour s’acquitter d’un tribut, soit en témoignage d’amitié. Il en vend aussi contre or et argent. Il prend ces précautions pour que les rubis conservent leur valeur, car s’il laissait chacun en chercher librement, on en extrairait tant que le monde en serait plein et qu’ils ne seraient plus estimés. Aussi le roi ne fait-il ouvrir qu’un petit nombre de mines qui sont surveillées étroitement.

Dans une autre montagne de cette contrée on trouve la Pierre d’Azur[4]. Elle est très pure et existe en filon comme l’argent. Des montagnes voisines produisent l’argent en abondance. Aussi cette contrée est très riche. Elle est aussi très froide. Sachez encore qu’il y naît de très bons chevaux qui sont d’une vélocité merveilleuse : on ne leur met pas de fers aux pieds ; ils vont ainsi par les montagnes et par de bien mauvais chemins. Dans les montagnes de ce pays naissent aussi des faucons sacrés, qui sont très bons et de haut vol, et des faucons laniers. Oiseaux et bêtes sauvages foisonnent. Le froment est bon et l’orge, sans écorce. L’huile d’olive manque, mais il y a de l’huile de sésame et de noix.

Le pays est plein de défilés très étroits et d’accès très difficile ; aussi les habitants ne redoutent-ils aucune agression. Leurs villes sont construites en montagnes et dans des lieux escarpés. Ce sont de grands chasseurs adroits à tirer de l’arc.

  1. Thaïkan, ville de Turkestan.
  2. Kechem.
  3. Balahchan.
  4. C’est le lapis-lazuli.