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Causeries, deuxième série/Les Mangeuses d’argent

Hachette (2p. 1-41).

LES MANGEUSES D’ARGENT.

I

La question Dupin occupe depuis un mois la plus belle moitié de la France. On m’écrit de tous côtés pour me mettre en demeure de donner mon avis sur la crinoline, les châles de l’Inde, les diamants et le luxe effréné des femmes. « Êtes-vous pour ou contre nous ? » me dit une anonyme jeune et charmante, au moins si je l’en crois. Une autre me fait savoir qu’un joli polémiste en jupons, Mme Olympe Audouard, est toute seule sur la brèche, et que nous serions tous des lâches si nous ne soutenions un peu cette héroïne de bien. Une autre assure que toutes les difficultés politiques, philosophiques et financières doivent céder le pas à la grande affaire du jour.

« Pourquoi a-t-on souscrit si vite l’emprunt de la ville de Paris ? Pour qu’il n’en fût plus question, et qu’on revînt au plus tôt à la crinoline. Il paraît que tous les journaux ont consacré au moins un article au luxe effréné. Les Débats ont rempli trois colonnes ; la Revue des Deux-Mondes prépare des arguments nouveaux et décisifs. Allons ! n’attendons pas que l’affaire ait perdu le mérite de l’actualité.

Ce qui frappe à première vue dans cette discussion que j’ai suivie de mon mieux, c’est la déviation progressive du débat et son rétrécissement continu.

Un vertueux pétitionnaire écrit au Sénat pour se plaindre de Mlles X, Y et Z, qui ont éclaboussé sa femme dans la rue et loué une première loge à l’Opéra quand madame étouffait aux troisièmes. Le Sénat, orné de toutes les vertus qui sont le fruit de l’âge et de l’expérience, commence par fermer ses portes, qui, d’ailleurs, ne sont jamais ouvertes, et, dans une intimité deux fois close, cherche s’il n’y aurait pas des mesures à prendre contre le débordement des mauvaises mœurs. Là-dessus, M. Dupin aîné, avec sa brusquerie célèbre, donne un coup de boutoir dans les crinolines légitimes ; il montre que le gaspillage, la sotte vanité et l’inconduite même ne sont pas un monopole aussi restreint qu’on semble le croire. Il imite, dans son honnête rudesse, certain curé de la Rome moderne : le cardinal-vicaire lui demandait la liste exacte des catins de la paroisse ; le curé prit la plume et écrivit séance tenante :

Princesse A,
Duchesse B,
Marquise G,
Comtesse D,
Baronne E.

« Mà, corpo di Bacco ! s’écria le cardinal-vicaire, je ne te demande pas ces noms-là !

— Mais, Éminence, répondit le curé, je vous cite d’abord les principales. Celles-là péchent cent fois plus que les autres, à mon avis, car elles ont choisi le métier par plaisir, et les autres le font pour vivre !

L’honorable M. Dupin n’est pas allé si loin, mais il a transporté la question sur un terrain nouveau, et c’est là que les ennemis et les champions de la crinoline échangent leurs horions autour de lui. Les uns contestent l’existence de ce prétendu luxe effréné, les autres l’exagèrent, d’autres le légitiment et soutiennent que les femmes du monde ne dépenseront jamais assez. Mme Olympe Audouard se plaint que les maris ont toujours 50 000 fr. dans leur poche pour payer les caprices de Mlles X…, Y… ou Z…, tandis qu’ils trouvent à peine 2000 fr. par mois pour acheter de la bure à leurs femmes. On répond à la très-gracieuse préopinante que 2000 fr. par mois font déjà 24 000 fr. par an, et que 24 000 fr. de toilette exigent pour le moins 200 000 fr. de rente. Et la discussion va s’égarant de plus en plus dans les menus détails, car les premières accusées, celles qui devaient puiser 50 000 fr. dans la poche de chaque mari, protestent qu’elles ne font pas leurs frais, qu’elles sont mal payées, et que neuf fois sur dix elles travaillent pour l’honneur !

M’est avis qu’il convient de reprendre les choses ab ovo et de traiter à fond, une bonne fois, la question des mœurs françaises.

Françaises est-il bien le vrai mot ? Parisiennes ne serait-il pas plus juste ? Le mal dont on se plaint est, si je ne m’abuse, plutôt local que général. Il y a bien çà et là trois ou quatre grandes villes qui copient les mœurs de Paris. Marseille, par exemple, et le Havre, et Bordeaux, ont plus ou moins adopté les fantaisies parisiennes ; mais entre Paris et Marseille vous avez Lyon, qui résiste au courant ; entre Paris et le Havre, Rouen tient bon pour l’honnête économie et l’antique sagesse ; entre Paris et Bordeaux, Tours et Poitiers conservent avec soin l’austérité du bon vieux temps. Le Nord gagne beaucoup d’argent, mais il n’a garde de le jeter par les fenêtres ; l’Est, moins riche, vit d’épargne ; la Bretagne ne songe pas à gaspiller ses écus, et pour cause. On peut admettre en thèse générale que les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de la nation ne connaissent le luxe effréné que par les journaux de Paris et le discours de M. Dupin.

Je ne dis pas cela pour atténuer le fléau, mais pour le circonscrire. Établissons d’abord qu’il ne s’agit pas de la santé de trente-sept millions d’hommes, mais d’une plaie morale qui est tombée sur Paris. La province s’en émeut, comme elle s’est émue de la grève des cochers ; mais elle ne s’en croit pas plus directement menacée. Malgré les chemins de fer et la rapidité croissante des communications, il faudra un bon demi-siècle pour que le luxe se propage du cœur aux extrémités, et ce serait bien le diable si, d’ici à cinquante ans, les pères ou les fils n’y trouvaient pas un remède.

La source du mal, où est-elle ?

Nous voyons les… comment dirai-je ? les demoiselles ? soit. Nous voyons les demoiselles jeter l’argent à pleines mains ; nous voyons les mères de famille rivaliser de luxe avec les demoiselles, et les hommes donner de la main droite, donner de la main gauche, donner toujours jusqu’à ce qu’ils aient gaspillé leur patrimoine. Lorsqu’ils ont tout donné, ils cherchent à se refaire, quelques-uns par le travail, quelques autres par le crime, la grande majorité par le jeu.

Il semble donc à première vue que l’homme soit une victime sacrifiée aux dépenses du sexe terrible, et que le magistrat instructeur doive s’écrier dès le début « Où est la femme ? »

Les femmes elles-mêmes sont unanimement de cet avis, et elles s’attribuent tout le mal. Voici comme :

Si vous interrogez une mangeuse d’argent, prise au hasard dans la catégorie honnête, elle vous répondra sans hésiter :

« J’ai dépensé d’abord pour lutter d’élégance avec les demoiselles et retenir à moi le cœur de mon mari. Mes efforts n’ont servi de rien, parce que je vivais sur un budget limité et que ces créatures puisent dans la poche inépuisable du public. Mon mari s’est échappé de mes bras pour courir à des femmes plus brillantes : comme il veut se persuader à lui-même qu’il est seul à payer les frais de son nouveau culte, il donne à sa maîtresse plus qu’a moi. Il ne reviendra pas, je ne l’espère plus, je ne fais plus de frais pour l’attirer ici : mais je dépense par habitude, par ennui, par dépit, par dignité même, pour qu’en soldant les notes de ma modiste et de ma couturière il soit forcé de me payer aussi cher que sa maîtresse. Voilà comment les demoiselles font la ruine d’un peuple entier. »

Allez ensuite interroger une de ces filles de concierge, qui dévorent jusqu’à deux et trois mille francs par jour. Elle vous répondra, si elle est franche :

« C’est aux femmes du monde que nous devons tout. Si elles n’étaient pas ce qu’elles sont, nous ne gagnerions pas notre vie. Notre clientèle se compose, primo, des maris qu’elles ennuient ; secundo, de jeunes gens qu’elles dégoûtent du mariage. Il n’y a pas moyen de causer avec elles : on vient causer chez nous. Elles ne permettent pas de fumer chez elles : on vient fumer chez nous. Il faut croire aussi que l’amour n’est pas follement drôle chez elles, puisque tous leurs maris viennent aimer chez nous.

» Elles ne nous valent pas, puisqu’elles sont moins agréables aux hommes, et elles nous méprisent ! C’est bien le moins que nous tâchions de les éclabousser un peu. Ça coûte cher à leurs maris : tant pis pour elles ! »

Dans cette déclaration cynique, comme dans la confession des femmes de bien, vous voyez que personne ne songe à donner tort a l’homme. Il me semble pourtant que dans la vie privée comme dans la vie publique, l’homme étant le législateur et le maître, doit être seul responsable de tout.

Les demoiselles en question sont cyniques, j’en conviens : elles corrompent la jeunesse, elles avilissent l’âge mûr, elles dégradent la vieillesse, et elles ruinent tout ce qu’elles touchent.

Cependant, je n’ai pas le courage de leur jeter la pierre.

D’où sortent-elles ? D’une classe que l’homme, seul législateur, n’a pas daigné instruire. L’homme s’est adjugé toutes les professions lucratives, leur laissant pour tout potage celles où l’on meurt de faim. Ignorantes et pauvres, elles ont toutes rencontré au début de leur carrière un homme qui les a séduites, ou un homme qui les a achetées. Dès ce moment, les hommes se les sont transmises de de main en main ; elles n’ont été que de misérables jouets, maniés, torturés et détériorés par l’homme. Le gaspillage qu’on leur reproche serait une vengeance légitime, mais elles ne l’exercent pas en manière de représaille. Elles aimeraient mieux placer leur triste argent à la caisse d’épargne ; si elles le dépensent à tort et à travers, c’est qu’elles y sont forcées. Et par qui ? Par l’homme qui est sot et vaniteux jusque dans ses vices ; il veut voir sa maîtresse en voiture, il veut qu’elle ait une loge à l’Opéra ; il exige qu’on dépense à la gloire de sa libéralité deux fois plus d’argent qu’il n’en donne. Il ne recherche pas la créature la plus jeune et la plus jolie, mais la plus en vue, celle qui s’habille le mieux, qui fait le plus d’étalage, qui a les plus beaux chevaux dans son écurie, qui a croqué le plus d’argent français et étranger, eût-elle cassé toutes ses dents à cette besogne. Le Parisien de 1865 n’hésiterait pas une minute entre la Vénus de Médicis, par exemple, et une vénérable invalide de l’amour, si connue par un demi-siècle de gaspillage que son nom est devenu synonyme de dépense. Il se pose en traînant par le monde un squelette ruineux, comme en ouvrant la porte d’un restaurant très-cher où l’on dîne mal.

Voilà les hommes que nous sommes, et cela dit, je vous demande en bonne foi si le législateur doit s’armer contre nos victimes ? Qu’il s’arme contre nous, s’il le peut ; il fera bien. Qu’il prenne la férule et qu’il frappe sur ses voisins, sur ses amis, sur son fils, sur son père, sur lui-même, sur tous, excepté sur les malheureuses qui n’en peuvent mais, car elles sont ce que l’homme les a faites.

Laissez-moi vous répéter, avec un de mes meilleurs amis (je dirais le meilleur, s’il ne m’avait compromis par mainte sottise) :

« La prostitution est un fruit nécessaire de l’arbre social tel qu’il est planté, la tête en bas, les racines en l’air. Un demi-million de filles sans fortune, sans mari, sans éducation morale, sans talent ou sans débouché pour leur talent, n’ont d’autre capital exploitable que leur corps, et si on les empêchait d’en faire commerce, il faudrait les nourrir ou les tuer[1]. »

Vous savez que la ville de Paris enregistre 28 bâtards sur un chiffre de 100 naissances. À qui la faute ? Aux femmes séduites et abandonnées, ou aux pères discrets qui désirent garder l’anonyme ?

Je ne voudrais pourtant pas qu’on crût voir dans cette diatribe une apologie de mesdemoiselles X., Y. ou Z. À les prendre comme elles sont, j’avoue qu’elles constituent un terrible fléau. Si nous avions encore une police à la Sartines, on pourrait faire un travail instructif sur les fortunes dilapidées, les grandes familles écroulées, les consciences ravagées de fond en comble parla crinoline qui se vend. Le sens moral s’élève peut-être en province, mais j’affirme hardiment qu’il dégringole fort à Paris. La plupart des escroqueries, des tricheries et des bassesses qui se font aujourd’hui ont pour but d’obtenir ou de conserver les bonnes grâces de Mademoiselle telle ou telle. Je ne cite que pour mémoire les jeunes gens de bonne famille qui vont se faire tuer en Algérie ou au Mexique après avoir mangé leur dernier sou. Ceux-là ont le bon lot ; ils sont heureux ; leur mort rachète leur vie. Songez donc qu’ils auraient pu épouser ces aimables créatures et rentrer dans leur argent et même dans celui d’autrui.

J’avoue encore que dans une société comme la nôtre, où les meilleures places se louent au plus offrant, les mères de famille sont exposées à de singuliers voisinages. Au théâtre, au concert, partout, sauf dans l’enceinte du pesage et chez M. de Beslièvre, l’ivraie et le bon grain se mêlent et se confondent, et l’on n’a pas encore trouvé le crible qui doit les séparer. C’est un mal, j’en conviens, il faut plaindre le bon grain et maudire l’ivraie si l’on veut. Mais ne direz-vous rien à celui qui l’a semée ?

Je voudrais pouvoir vous promettre que ce mélange des deux mondes ne sera pas éternel. Mais j’ai beau guetter les symptômes du mieux ; je ne vois rien paraître. Il me semble, au contraire, que les demoiselles enrichies se confondent insensiblement avec la haute bourgeoisie de Paris. Elles reçoivent sérieusement, elles donnent des dîners où les hommes de premier choix se ruent en cravate blanche ; elles ont même (qui le croirait ?) quelques relations féminines une veuve par-ci, une femme mariée par-là, sans compter les marquises vraies ou fausses, condamnées ou acquittées en police correctionnelle, qui se louent jusqu’à deux francs l’heure pour les raouts. À côté des demoiselles qui s’élèvent, nous avons les femmes de bien qui descendent. On en voit quelques-unes céder à je ne sais quel vertige agréable et tomber des hauteurs du foyer domestique à l’entresol de la Maison-d’Or. Autrefois une femme coupable et prise en faute n’avait qu’un seul refuge le couvent. Aujourd’hui elle en a mille, avec écurie et remise. Toutes ces émigrations d’un monde à l’autre feront de la société parisienne une salade bien curieuse avant cent ans.

À moins pourtant que la corruption des mœurs ne se guérisse spontanément, comme la maladie des pommes de terre, dont on ne parle presque plus ! Mais, sur ce point encore, il faut vous l’avouer, les symptômes rassurants font défaut. Le Paris neuf, qu’on nous fabrique à coups de pioche et de truelle, n’est pas un climat favorable à la floraison des vertus. Les boulevards deviennent si longs, si longs, que toute femme aux petits pieds sent le besoin d’une voiture. Les loyers sont si chers, si chers, qu’il faudra bientôt s’associer au nombre de dix pour en payer un seul. Il est vrai que le bien peut sortir de l’excès du mal. Si le vice s’obstine à tenir garnison dans le nouveau Paris, les ménages iront peut-être coloniser la province. Ils reviendront de temps à autre pour leurs affaires, et ils traverseront la ville en courant, comme on traverse à Brest ou à Marseille les rues consacrées au plaisir des matelots.

Je m’aperçois qu’il me reste à traiter une grande moitié de ma thèse. À huitaine la question des crinolines sans peur et sans reproche. Nous chercherons pourquoi les Parisiennes deviennent peu ou prou des mangeuses d’argent.

II

Je ne veux pas vous prendre en traître : il y a gros à parier que nous n’épuiserons pas encore le sujet aujourd’hui. C’est que M. Dupin (qui cite mal à propos Caton le Censeur et qui le représente au milieu de nous, sauf quelques accessoires), M. Dupin, dis-je, a soulevé d’un coup de boutoir la plus lourde question des temps présents. Je ne le loue ni ne le blâme d’avoir frappé sur la crinoline ; je ne discute pas le quatrain qui court les rues de Paris : la crinoline est, à mon sens, une carcasse irresponsable. Elle cache et montre tour à tour les richesses et les maigreurs secrètes de la femme ; elle nous fait illusion sur un balai vivant qui circule dans les rues ; mais, dimanche prochain, sur le grand escalier de la Madeleine, elle fera connaître aux amateurs serrés contre la grille toutes les pauvretés physiques qu’elle était destinée à cacher.

La crinoline n’a jamais ruiné personne : au contraire. C’est un engin des plus économiques, qui tient la place de quatre jupons et supprime une dépense de cinq francs par jour environ. Elle en coûte cinquante, elle en épargne dix-huit cents, car elle dure aisément une année. Donc, écartons la crinoline et revenons à la femme, ce sujet sur lequel on ne saurait trop s’étendre, suivant l’expression d’un philosophe aimable du siècle dernier.

Une gracieuse correspondante me reprochait encore hier matin d’avoir trop longtemps négligé ce thème capital. Hélas ! madame, j’ai publié il y a deux ans un gros volume intitulé Madelon, où je montrais l’action dissolvante d’une seule mangeuse d’argent sur les cœurs les plus purs et les caractères les plus fermes.

Depuis le 2 décembre 1864, j’ai fait trois gros in-octavo où les mangeuses du grand monde frétillent comme des poissons rouges dans un aquarium de Millaud. Mais je n’ai pas encore dit la centième partie de ce qui est à dire, et la preuve, c’est que je reviens à mes brebis tondeuses avec un plaisir toujours neuf. Savez-vous qu’il s’imprime à deux pas de la Bourse un journal exclusivement consacré aux mangeuses d’argent ? On l’appelle la Vie Parisienne, car les grands intérêts qu’il discute ne franchissent que par accident l’enceinte de Paris.

Cette feuille de format élégant, illustrée de jolies gravures, ne compte guère moins de six mille abonnées, quoiqu’elle ait horreur du scandale et qu’elle n’ait jamais publié une personnalité nuisible. D’où vient donc cette vogue inouïe ? Ah ! voilà. C’est que la Vie parisienne est le Moniteur des mangeuses d’argent. Moniteur, dans les deux sens du mot. Non-seulement elle publie leurs décrets ou leurs fantasies (c’est tout un) comme le Moniteur universel imprime les décrets impériaux ; mais elle leur donne sur les doigts, elle leur dit tous les huit jours leurs petites vérités, elle les menace de la férule, comme ferait un moniteur dans une école primaire.

Le rédacteur en chef, mon ami Marcelin, est un artiste doublé d’un philosophe. Comme artiste, il avertit ces dames toutes les fois qu’elles se font laides pour mieux plaire ; comme philosophe, il les défend, il les gourmande ; il protège contre tout excès ces natures excessives. Les collaborateurs — j’en suis parfois— composent un groupe bien curieux, je vous jure. Vous verriez, s’ils ôtaient leurs masques, que ce journal ultramondain compte deux philosophes pour un homme du monde. Et nunc crudimini. pardon ! Vous voyez, dis-je, que M. Dupin n’a pas eu la primeur de la question Dupin. L’originalité de son discours est d’avoir été prononcé devant plusieurs messieurs qui se connaissent surtout en hommes, attendu que la politique a pris le plus clair de leur temps.

Voilà peut-être un préliminaire un peu long mais où serait-il permis de causer, sinon dans une causerie ?

Ce qui me tient lieu de plan aujourd’hui, c’est le désir de vous montrer la source d’un grand mal dans l’éducation des petites filles. Je n’aurai garde d’empiéter sur le terrain de Fénelon, ni même de Rousseau, qui fit une Sophie à l’usage de son Émile. Nous sommes à Paris, en 1865 ; restons-y, et ouvrons les yeux.

Comment élève-t-on, dans la capitale de M. Haussmann, celles qui seront un jour des femmes ? Il est bien entendu que je laisse de côté les classes indigentes ou simplement laborieuses, comme la petite industrie ou le commerce de détail. Ce n’est pas dans ces régions que le luxe et la dépense ont mérité les censures de l’honorable M. Dupin. Il faut mettre hors de cause, à priori, tout ce qui n’a ou ne gagne pas vingt mille francs de revenu.

Sauf quelques exceptions malheureusement très-rares, un père de famille ne peut plus vaquer lui-même à l’éducation de ses fils : comment trouverait-il le temps d’élever ses filles ? Tout homme en place est absorbé non-seulement par les devoirs de son état, mais par les obligations officielles. Quand vous lisez dans un journal qu’il y a réception le lundi dans tel ministère, le mardi dans tel autre, et ainsi de suite jusqu’au samedi, vous pouvez conclure hardiment que deux ou trois mille pères de famille sortiront de chez eux tous les soirs de la semaine, rentreront tard, longtemps après le coucher de leurs enfants, et se lèveront le lendemain pour courir sans délai où le devoir les appelle. Les grands dîners qui commencent à huit heures, les bals qui finissent au jour, les spectacles, le club, la Bourse, le bureau, le comptoir, les visites de digestion, de politesse ou de brigue, les rendez-vous d’affaires, les promenades d’hygiène ou de vanité au bois de Boulogne : voilà passablement d’obstacles qui s’interposent entre un père et ses enfants. Mais la mère ? Si nous parlons d’un bon ménage, la mère suit presque partout son mari. Et je ne veux pas me donner trop beau jeu en parlant des mauvais ménages.

Il y a dans Paris plusieurs milliers de couples bien assortis, honorables, riches, qui dînent en ville six fois par semaine, et donnent à dîner le septième. Les enfants ne vont pas dîner en ville avec leur père et leur mère les enfants ne mangent pas à table lorsqu’on a dix personnes à la maison les enfants dînent à part avec une bonne anglaise (c’est la mode) en attendant qu’ils aient gouvernante ou précepteur. Au moins le déjeuner se passe-t-il en famille ? Rarement. La vie de Paris, à mesure que nous allons, tend à devenir pour les adultes d’un certain rang, une vie nocturne. Les parents se soumettent à ce bouleversement de l’ordre naturel, parce qu’ils ne peuvent l’empêcher, mais presque tous tiennent la main à ce que leurs enfants se lèvent et se couchent aux vraies heures et fassent quatre repas sagement espacés. Cette vieille régularité qui maintenait en joie et en santé les pères de nos grands-pères, nous y avons renoncé pour nous-mêmes, mais nous y soumettons encore nos enfants. Presque tous il y a déjà des exceptions.

J’ai vu de petits bonshommes hauts comme la botte, de petites bonnes femmes grosses comme le poing, se lever tard, veiller jusqu’à minuit, boire du vin de Champagne, et se flétrir, on le devine, avant l’âge de la floraison. Laissons ces tristes phénomènes et revenons au commun des martyrs. On peut dire, en thèse générale, que les neuf dixièmes des enfants riches, à Paris, sont élevés par leurs domestiques.

Les papas vont crier à la calomnie. Et les mamans, donc ! Oui, madame, j’avoue que vous trouvez moyen de consacrer en moyenne cent vingt minutes par jour à votre petite famille. D’un heure à trois, c’est convenu. Et l’effort que vous faites est assez honorable pour qu’on vous en félicite, au lieu de vous chicaner sur le peu. Vous vivez dans un monde où le mouvement, le bruit, l’ostentation, l’ubiquité sont de rigueur. Votre existence est prise dans un engrenage implacable, et vous avez vraiment du mérite à sauver deux heures chaque jour.

Quant à vous, cher monsieur, vous rejetez la faute sur le despotisme des affaires ; et tout le monde, hélas ! a des affaires aujourd’hui. Les millionnaires en ont autant, peut-être plus que moi qui suis un pauvre diable. Si l’on se résignait à n’avoir qu’un enfant, on pourrait se tenir à l’écart des affaires. L’enfant héritera de ses parents, tôt ou tard, et il ne se sentira pas trop déchu, quoique la pièce de vingt francs, qui est tombée à dix depuis quelques années, se rapproche insensiblement de la pièce de cent sous. Mais on se donne plusieurs héritiers, ne fût-ce que par prudence, en souvenir de notre condition mortelle. On ne veut pas qu’ils soient plus à plaindre que leurs parents : il faut donc les enrichir, et l’on se jette dans les affaires. Il en est de tout genre, de toute qualité, depuis les spéculations de bourse jusqu’à la politique et aux emplois.

Un bon père aujourd’hui travaille, fût-il riche, pour assurer l’avenir de ses enfants. Il veut gagner une dot à sa fille ; il se jette dans la politique et accomplit les douze travaux d’Hercule pour procurer une bonne sinécure à son fils.

Car il est à noter que les pères de notre temps ne comptent pas beaucoup sur l’activité de messieurs leurs descendants.

Michel Letellier comptait sur le sien ; il le faisait piocher comme un manœuvre aussi ce fils fut-il Louvois. Colbert ne gâtait point le marquis de Seignelay, qui devint sous ses yeux un excellent ministre.

Aujourd’hui, l’idéal des pères prévoyants est un emploi tranquille et bien rétribué, une recette générale ou tout au moins particulière. Cela n’exige pas un grand effort d’éducation. Pourvu que l’enfant se porte bien et qu’il atteigne sa majorité sans encombre t Le père se démène, il s’intrigue, il se pousse, il poursuit la faveur, il l’atteint, il la conserve, il s’y cramponne, et il revient de temps à autre à la maison savoir des nouvelles de son fils.

J’exagère ; je le sais bien. Mais si vous aviez une maladie dans le sang, je ne vous la montrerais pas à l’œil nu : je prendrais le microscope. C’est dans un microscope, si vous voulez, que j’ai vu la première éducation des petits Parisiens abandonnés aux domestiques.

Or vous savez, je pense, que la gent domestique s’est bien modifiée à Paris. Où sont-ils, les vieux serviteurs du bon temps, qui faisaient partie de la famille ? On pouvait leur confier sans crainte un garçon, voire une fille. Ils tutoyaient leurs jeunes maîtres, j’en conviens ; c’est un abus que les petites demoiselles et les petits messieurs de trois ans ne toléreraient plus aujourd’hui. Mais ils les aimaient en revanche, ils entouraient du respect le plus tendre et du soin le plus jaloux ces yeux naïfs et ces oreilles vierges. Les enfants, à leur tour, éprouvaient comme un sentiment filial pour ces vieux meubles, intelligents et dévoués, de la maison paternelle. Ils voyaient en eux comme des parents pauvres, sans jalousie et sans aigreur. Ce type que j’évoque en passant, n’a pas disparu de la France ; il a déménagé, voilà tout : vous le trouverez en province. Mais à Paris, les maîtres et les valets n’ont ni le temps ni le désir de se connaître. On se prend, on se quitte, on se donne réciproquement les huit jours tout le long de l’année. Tel maître congédie sa maison en bloc, tous les étés, pour s’en aller à la campagne. Presque tout serviteur est en quête d’une place meilleure, j’entends plus lucrative en gages et en profits. Que beaucoup de ces malheureux rançonnent le fournisseur, fassent danser l’anse du panier, tirent profit de tout, jouent leurs économies à la Bourse, attendent le gros lot du Bureau-Exactitude ou de l’empereur Maximilien ; qu’ils soient souvent cupides au fond du cœur, cyniques en paroles ; que l’argent, dans leurs discours, tienne le haut du pavé ; qu’ils mettent au premier rang l’homme qui peut leur donner le meilleur pourboire et les plus grosses étrennes, c’est dans l’ordre. Je ne suis pas assez fou pour m’en scandaliser. Ils sont ce que le sort et l’éducation les ont faits. Mais qu’un père abandonne ses filles et ses fils à ces précepteurs en livrée, c’est ce que je supporte un peu moins aisément.

On tient beaucoup à ce que les jeunes filles arrivent jusqu’à leur mariage avec un bandeau sur les yeux. Les anciens raisonnaient autrement, mais n’importe. Je m’en tiens aux mœurs françaises et chrétiennes, et j’admets qu’une ignorance angélique soit le dernier mot de la perfection. Mais alors, ô jolies, spirituelles et intéressantes mamans, promenez vos filles vous-mêmes et ne les envoyez pas aux Tuileries sous l’aile d’une bonne qui va quérir son pompier.

Je sais bien que plus tard, vers la douzième année, vous mettrez votre fille au couvent. Le couvent ne lui apprendra rien, je l’accorde ; mais pensez-vous qu’il lui fasse oublier ce qu’elle a vu et entendu ?

Ce point touché, je n’appuie pas. Inutile de dresser la statistique des bonnes et des gouvernantes qui donnent des rendez-vous dans la chambre d’un enfant bien gardé. J’ai vu des fillettes de dix ans, imperturbables dans leur candeur artificielle, disserter gravement sur les choux prolifiques et les rosiers féconds en marmaille ; entre elles, elles tenaient de tout autres discours. Mettez dans vos papiers qu’il y a fort peu d’imaginations enfantines qui n’aient été tachées peu ou prou par les discours ou les actions de vos valets. La grande précaution du couvent vient trop tard ; c’est enfermer le loup dans la bergerie. J’admire les mamans qui refusent de mener leurs filles au Gymnase quand elles sont allées au café des Aveugles avec leur bonne d’enfant. Une jeune dame, dont la famille est plus que millionnaire, m’a conté qu’elle avait dansé pour de l’argent dans le jardin des Tuileries c’était sa bonne qui la produisait en public et qui empochait les gros sous.

C’est dans la compagnie des valets que les futures mangeuses d’argent apprennent la plus sotte vanité de notre époque : la vanité d’argent. On leur met dans l’esprit qu’un riche vaut mieux qu’un pauvre, que les meilleures choses sont celles qui coûtent le plus cher ; que l’exercice le plus honorable est celui qui consiste à dépenser beaucoup d’argent. Les petites filles d’aujourd’hui ont encore des poupées, mais ce n’est plus pour s’amuser. C’est pour les faire voir, pour s’en parer aux yeux des autres fillettes, pour dire ce qu’elles coûtent, pour humilier tout enfant qui n’en a pas une si belle et si chère.

Mettez en face deux gamines, dont chacune a dans les bras une poupée Huret : la poupée de quarante francs humiliera celle de trente, d’abord parce qu’elle a les bras articulés, mais aussi, mais surtout parce qu’elle coûte dix francs plus cher. Une petite fille élégamment vêtue regarde de haut en bas celle qui s’ébat en blouse de toile, mais l’autre prend sa revanche au même instant :

« Votre père a-t-il des chevaux ?

— Non.

— Hé bien ! mademoiselle, mon père en a quatre à l’écurie. »

Il n’y a pas à répondre un seul mot ; la petite fille en blouse doit prendre le pas sur l’autre. Interrogez tous les valets et tous les enfants riches de Paris !

Deux marmousettes causent ensemble sur les bambins de leur connaissance.

« Moi, dit l’une, j’ai quatre amoureux.

— Mais lequel épouseras-tu ? Car tu sais qu’on ne peut en prendre qu’un.

— À la fois, c’est connu. Ma chère, je suis bien embarrassée. Jules sera très-riche ; il aura des chevaux. Mais Édouard est Américain, il retournera dans son pays, et c’est joliment chic, une femme qui voyage. Paul a un défaut, c’est qu’il louche, mais il sera baron ; je serais donc baronne.

— Et l’autre ? Il en manque un.

— Ah ! Prosper ? (On rougit). Il est joli, vois-tu ; c’est le plus joli petit garçon que j’aie vu de ma vie. Malheureusement il n’est pas noble, il n’est pas Américain, et son père est ruiné. Je ne l’épouserai donc pas, mais je l’aimerai bien tout de même.

Six ans plus tard, entendez-vous la même petite fille murmurer sa prière devant l’autel d’un couvent à la mode ?

« Sainte Vierge ! Qu’il soit riche, qu’il ait un nom et qu’il fasse tout ce que je voudrai ; je vous tiens quitte du reste ! »

Parmi les corrupteurs de ce joli petit sexe, il faut compter les amis de la maison.

Autrefois, nous donnions des bagatelles aux enfants de nos amis pour leur être agréables ; aujourd’hui celui qui donne est surtout occupé de se montrer riche et généreux. Je vois encore mon vieux camarade E. de V… (un marquis, s’il vous plaît) courant le boulevard, le 31 décembre, avec un grand panier qu’il remplissait aux petites boutiques. Je vois surtout la joie de la fillette qu’il éblouit le lendemain par le déballage de deux cents joujoux, tous différents. Elle les regardait de ses grands yeux, elle les aspirait de la bouche ; elle ne pouvait dire que deux mots : « Comment, encore ! »

La même enfant, cinq ans plus tard, ne s’amusait plus de rien : les petits meubles de Tahan, les livres illustrés, les bijoux l’avaient blasée. Une petite Parisienne se fait un écrin avant l’âge de dix ans. Ce n’est plus seulement à l’occasion des mariages, c’est à tout propos, à sa fête, à son anniversaire, à Pâques, au jour de l’an, qu’on s’amuse à la couvrir d’or. Les diamants ne sont pas encore de la partie mais on y viendra, n’ayez pas peur.

J’ai l’air de décrier le présent au profit du passé ; mais enfin rappelez-vous vous-même, homme ou femme, la terreur respectueuse où vous étiez dans votre enfance devant une pièce de cinq francs. Avant nous, la marmaille avait encore l’esprit plus modeste. Un mien oncle est entré à l’école navale d’Angoulême avec quarante sous que sa mère lui avait donnés il les garda deux mois dans sa poche, sans oser écorner la pièce. Les bambins d’aujourd’hui qui ont de l’or et des billets dans leur tirelire vont hausser leurs petites épaules. Eh ! chers enfants, l’écolier aux quarante sous est devenu un vrai homme, et il a fait un beau chemin. Il y a bien des choses en ce monde qui se méritent et ne s’achètent pas. Vos domestiques ne vous l’ont pas dit ; c’est une lacune.

Il me semble que nous n’étions pas avares, malgré notre respect superstitieux de l’argent. Mais nous le regardions comme une denrée rare et chère, qu’on ne doit point dépenser légèrement lorsqu’on n’est pas capable d’en gagner par soi-même. Nous nous imaginions aussi qu’un enfant n’a rien à lui, que ses dix sous sont soumis à la volonté des parents comme celui qui les a dans sa poche. Aujourd’hui, une petite fille dit fort bien à sa mère : Ah ! tu ne veux pas me donner cette robe ? À ton aise ! J’ai cent francs, je l’achèterai.

Dans huit ou dix ans, la même petite personne dira peut-être à son mari : je ne vous demande pas cette rivière, je l’achète ; n’ai-je pas ma dot ?

Enfin, s’il faut tout dire, les frères collaborent ferme à l’éducation de leurs sœurs. Tout notre sexe met la main à ce chef-d’œuvre du dix-neuvième siècle, qui s’appelle une mangeuse d’argent. Aussi me vois-je obligé de remettre à huitaine la fin (ou tout au moins la suite) d’un discours peut-être

trop long.

III

Savez-vous rien de plus charmant que ce petit tableau de famille en plein air ?

La scène représente un contre allée du bois de Boulogne. Un grand jeune homme de vingt ans, beau garçon, cavalier parfait, galope côte à côte avec une jeune fille de seize dix-sept. À cinquante pas en arrière, un serviteur en livrée les accompagne. Rien de plus honnête et de plus fier que le visage de l’adolescent ; rien de plus chaste que la physionomie de sa jeune sœur je vous défie de trouver deux fronts plus purs dans la troupe des archanges, cette cavalerie céleste. Le frère est si glorieux de son rôle, qu’il n’hésiterait pas à cravacher dix mille hommes en l’honneur de sa petite compagne. La sœur, animée doucement par la course, hume l’air avec un appétit charmant ; les ailes de son petit nez se dilatent et frémissent ; ses yeux brillent d’un éclat inusité ; à la joie de se sentir vivre s’ajoute une petite pointe d’orgueil bien légitime. Elle sait qu’on la regarde et qu’elle n’a rien à redouter de l’examen le plus sévère. Son cheval est de pur sang, son frère est très-gentil, la livrée de son domestique est d’un goût irréprochable, son amazone lui va bien.

Mais le joli petit couple en a rencontré un autre presque aussi jeune et pour le moins aussi brillant. C’est un garçon de vingt-cinq ans, un peu fatigué parce qu’il a passé beaucoup de nuits et que les nuits comptent double dans la vie. C’est une femme de vingt-huit à trente ans, enluminée comme une image et fringante a cheval comme le singe de l’Hippodrome.

Les deux garçons ont échangé un regard furtif sans porter la main au chapeau ; la fille de trente ans a toisé effrontément la jeune vierge de seize, qui ouvre de grands yeux et dit à son frère :

« Pourquoi donc ton ami Paul ne nous a-t-il pas salués ?

— Parce qu’il ne pouvait pas toucher à son chapeau sans commettre la dernière des impertinences. Tu n’as donc pas vu avec qui il était ?

— Si. Qui est-ce ?

— Grand baby ! c’est Bichette.

— Ah ! c’est Bichette. Et qu’est-ce que Bichette ?

— Comment ! tu vas avoir dix-sept ans, et tu n’as pas entendu parler de cette femme-là ? Moi, je la connais ; j’ai été au bal chez elle.

— Elle reçoit ?

— Tout ce qu’il y a de mieux en hommes, parbleu !

— Elle est donc mariée ?

— Certes ! Épouse illégitime du général Pavé !

— Tu te moques de moi.

— De fond en comble. Bichette, mon cher ange, est tout simplement une drôlesse numéro un, une fille qui a pour profession de ruiner les messieurs et de s’en faire deux cent mille livres de rentes. Comprends-tu ?

— À peu près. Mais alors pourquoi ton ami Paul, qui est si bien, se montre-t-il avec elle ?

— Tiens ! Mais parce que ça le pose en homme chic sur le pavé de Paris. Bichette a huit chevaux à l’écurie, un loyer de vingt-cinq mille francs, et plus de diamants dans son coffre-fort qu’on n’en voit en une soirée aux bals de la duchesse ***. »

Suit une longue série de détails intéressants sur le luxe de la demoiselle en question. La jeune fille ne les écoute pas, elle les boit avidement par l’oreille.

« Et tu connais cette femme-là ?

— Un peu, ma chère. Me prends-tu donc pour un enfant ? »

Voilà ce que la jeune fille la plus éthérée peut apprendre et apprend en moins de trois minutes. Calculez la somme de savoir qu’elle acquerra sans doute en quatre ou cinq ans, si elle va souvent se promener avec son frère ! Il n’y a pas de cicérone plus ferré sur le personnel, les mœurs et les finances du monde inférieur que ces belles innocentes aux yeux purs, aux lèvres dédaigneuses. Elles connaissent les noms, les chevaux, les livrées et trop souvent les aventures de Mlle Bichette et de ses amies. Elles savent que celle-ci est très-drôle et celle-là bête comme ses pieds que l’une a de l’argent placé et que l’autre est criblée de dettes ; elles ont la mémoire farcie de descriptions fort exactes où les élégances ruineuses de ce singulier monde sont détaillées par le menu. Grâce aux renseignements d’un petit bonhomme de frère, elles peuvent vivre en esprit dans cette Amérique parisienne où l’on n’a qu’à s’abaisser pour prendre l’or à poignée.

À force de voir passer et repasser devant elles le vice triomphant, heureux et même honoré ; à force de voir les hommes les plus distingués par la naissance, le rang et la fortune, rendre des soins publics à Mlles Coco, Bichette et Tata, elles perdent bientôt ce dégoût salutaire qui leur soulevait le cœur au spectacle de la prostitution. Dans le monde honorable qui les entoure, elles voient chaque matin un jeune homme affiché par les mœurs les plus scandaleuses épouser une innocente comme elles ; elles n’ont pas le droit d’espérer que, quand leur tour viendra de choisir un mari, on leur en fera faire un tout exprès.

Lorsqu’on énumère devant elles les cinquante ou soixante beaux noms qui s’entassaient la veille au soir dans les salons d’une fille, elles se demandent sans une répulsion trop marquée : Lequel de ces messieurs sera le père de mes enfants ? Quelle veuve ferai-je en allant à l’autel ? Sera-ce Tata, Coco ou Bichette ? Elles savent aussi qu’au bout d’un certain temps les pères de famille retournent à leurs vieux péchés et que le mariage moderne se réduit trop souvent aux proportions d’une simple lune de miel. Ces enseignements ne leur permettent plus d’envisager le vieil Hyménée avec cette terreur profonde et pourtant douce qui serrait le cœur de leurs mères. Interrogez une jeune fille un peu franche, elle vous dira : « D’abord, il faut être mariée, puisque le célibat est une prison pour la femme. Les bons maris sont rares, il est vrai, ou plutôt il n’y en a plus ; mais n’importe : que je sois seulement chez moi avec ou sans enfants, je trouverai le moyen de n’y pas mourir d’ennui. »

Quelques-unes, les plus braves, se promettent de lutter, de défendre leur bonheur, de se cramponner au mari, de se faire plus séduisantes que les coquines de l’autre monde. C’est la grande exception, et d’ailleurs cette fantaisie inutile ne survit guère à la première expérience. Lorsqu’une jeune fille de quinze ans s’enferme dans sa chambre et se noircit les yeux avec une épingle enfumée, ou s’exerce à lever le pied devant une glace à la hauteur de son front, ne croyez pas que ces innocentes s’appliquent à dérober les secrets de l’autre monde pour conquérir plus sûrement leurs maris. Elles s’amusent, voilà tout ; elles font, pour tuer le temps, les sottises les plus originales dont on ait parlé devant elles. Elles continueront plus tard, avec plus de discernement, j’en conviens, ce système de récréations bizarres qui remplit bien ou mal ces pauvres petits cœurs vides, ces pauvres petits cerveaux creux.

Tandis que le laisser-aller des familles permet aux jeunes filles d’apprendre abondamment tout ce qu’elles devraient ignorer, on leur enseigne de moins en moins ce qu’elles devraient savoir.

Il faut rayer de la grammaire ce vieux dicton : telle mère, telle fille. Plus nous allons, moins les filles de la génération qui fleurit sont semblables à leurs mères.

Entrez dans une famille riche où trois générations féminines sont en présence : voici ce que vous verrez, j’en réponds.

La grand’mère, neuf fois sur dix, est une petite bonne femme exquise. Née à la fin de l’Empire ou dans les premiers jours de la Restauration, elle a gardé le goût des toilettes simples, l’amour des choses de l’esprit, le culte (comme on disait) des beaux arts. Sa mémoire est meublée de poésies un peu vieillottes ; elle a des cartons pleins de Romulus à l’estompe, de Niobides aux deux crayons, de fleurs qu’elle a dessinées elle-même d’après Redouté. Elle a tâté de l’aquarelle et essayé la peinture orientale ; une harpe ne fait pas peur à ses petits doigts maigrelets. Son écriture est de forme surannée, mais, sur le chapitre de l’orthographe, elle en remontrerait à MM. Noël et Chapsal. Dans la conversation, elle abonde peut-être en banalités et laisse échapper trop d’anecdotes, mais elle sait beaucoup, elle ne manque pas d’esprit, elle a trouvé le temps de penser à l’avance les idées qui sortent de sa bouche ; elle ne sera peut-être pas ce qui s’appelle amusante, mais je serais bien étonné qu’un homme intelligent s’ennuyât en sa compagnie. Son esprit est comme ces bons petits paysages de 1818, que les amateurs d’aujourd’hui relèguent au grenier, parce qu’ils sont exécutés dans le style bonhomme, mais où les curieux s’amusent un bon quart d’heure, parce que l’artiste y a fourré mille petits détails qu’on retrouve avec intérêt.

La fille, élevée sous Louis-Philippe, est un personnage moins futile et pourtant moins agréable. Elle a reçu ce qu’on appelait, vers 1835, une éducation sérieuse ; peut-être même a-t-elle passé un examen d’institutrice à l’hôtel de ville. La chose était de mode il y a vingt ou trente ans. Elle sait mieux compter que sa mère, elle sait moins écrire. Elle parle mieux, si l’on veut, elle cause moins bien. Elle est meilleure musicienne, mais avec trop de prétentions et surtout trop de théorie. Elle s’est fait un répertoire imposant de doctrines littéraires, artistiques, politiques et religieuses. Je la crois moins pieuse, dans le fond, que sa bonne femme de mère, mais elle est plus dévote et plus intolérante. C’est de son temps que le sexe féminin s’est laissé enrôler sous un drapeau.

Telle qu’elle est néanmoins, cette femme a des qualités très-estimables ; elle prend au sérieux son mari, son ménage et l’éducation de ses enfants. Si elle dépense trop, si elle est entraînée chez les brigands de la mode, c’est à son corps défendant, pour tenir son rang, pour payer un tribut nécessaire aux ridicules du jour. On lui ferait injure en la comparant à sa fille, cette petite personne de vingt ans qui se mariera la semaine prochaine et entreprendra le bonheur d’un monsieur, sans garantie du gouvernement.

Tout le monde l’a gâtée au logis, et personne ne l’a élevée. Sa mère avait des théories, mais elle a été si fort accaparée depuis dix ans par ses devoirs de salon qu’elle n’a pu songer à la pratique. Elle dit seulement, par acquit de conscience : « Nous n’avons pas été élevés comme vous, mes enfants. Jusqu’à mon mariage, j’ai mangé le pilon des volailles. Du temps de ma mère, c’était encore pis ; l’arête du turbot revenait de droit aux enfants. Aujourd’hui, le blanc du poulet n’est pas assez blanc pour mademoiselle et il faudra lui servir les ortolans désossés. »

Cette mère, qui voit si juste, n’a jamais rien su refuser à sa fille c’est la mode ; que voulez-vous ?

La petite écrit comme un chat et s’en vante « C’est bien heureux, dit-elle ; si j’avais une écriture de curé comme grand’mère, ou si j’alignais des soldats sur le papier comme maman, on verrait mes fautes d’orthographe. » Elle ne sait ni le dessin, ni même la musique, mais elle sait une foule de plaisanteries charmantes sur les arts de désagrément. « Le piano, dit-elle, c’est portier comme tout. J’aime mieux acheter pour un louis de bonne musique aux Italiens que de m’en fricoter pour six sous de mauvaise. Quant aux arts du dessin, j’aime mieux m’en passer. Supposez que je m’y sois attelée pendant dix ans : serais-je seulement de la force de M. Ingres ? » En revanche, elle danse à merveille et lève le pied en famille après souper. Elle monte à cheval aussi bien que Cora ; c’est elle qui le dit ; au reste, Cora n’est pas du tout sa femme. Y a-t-il là-dessous une rivalité d’artiste ? Je ne sais. L’idéal du chic est pour elle Anna Deslions ; lorsqu’elle ne l’a pas rencontrée au Bois, elle a perdu sa journée.

L’hiver dernier, elle a échangé quelques paroles avec Thérésa, dans un concert du plus grand monde ; elle n’en est pas folle « Trop de chien à la clef, » dit-elle, car elle possède tous les argots, sans excepter le javanais. Cette petite merveille a usé trois ou quatre institutrices « qui l’embnuyaient à crever, » c’est toujours elle qui parle ; elle a suivi cinq ans le fameux cours de M. Tourniquet, vieillard inepte, mais consciencieux, qui serine aux petites Parisiennes les dynasties des rois d’Égypte. Elle n’a pas profité, mais pas du tout, et elle s’en vante. « Dame ! si les ministres et les millionnaires étaient au concours, on piocherait peut-être pour avoir le droit de choisir. Mais il n’y a pas d’examens à passer ayant le mariage. Je suis gentille, je porte bien la toilette, et j’ai ma dot : moyennant quoi, je suis sûre d’acheter un homme à ma guise. »

Son choix est fait, ou, pour parler comme elle, elle a fait sa dupe. C’est un homme de quarante ans, bien conservé. Il lui a fait la cour six semaines, tout juste : c’est elle qui a voulu abréger les délais :

« Bah ! nous n’aurons que trop le temps de nous connaître. »

Il a beaucoup vécu, et il se marie pour se ranger.

Par un instinct fort naturel, le cœur de ce garçon a voulu faire peau neuve ; respects, timidité, délicatesse exquise, tous les symptômes d’un renouveau moral apparaissaient à la fois.

A-t-elle ri, bons dieux ! Elle l’a bravement déconcerté par cinq ou six plaisanteries. Maintenant, ils sont camarades.

Le futur n’a plus de palpitations en tirant le cordon de sonnette ; il envoie son bouquet, fait sa visite quotidienne et pense que le mariage n’est pas si noir qu’on le disait. On les laisse en tête-à-tête ; ils font des listes, ils alignent des chiffres. Tout compte fait, on aura de quoi paraître ; c’est l’important.

On a trouvé un appartement modeste et, dans la même rue, une écurie avec remise. Vous pensez bien que mademoiselle, qui a roulé carrosse avec sa nourrice, ne se marie pas pour être à pied. On vivra simplement chez soi, ou pour mieux dire, on n’y vivra jamais. Tous les jours de l’hiver, dîner en ville (la liste est faite) ; des bals à discrétion, un abonnement à l’Opéra, un autre aux Italiens, par tiers, avec des amis. L’été venu, on ira se mettre au vert chez la bonne grand’mère, et mener la vie de château. Monsieur a déjà changé son tailleur sur l’ordre exprès de mademoiselle : ses pantalons n’allaient pas bien ; c’est elle qui l’a dit.

Au milieu de ces arrangements, la grand’mère a laissé tomber une tuile : « Mais, étourdis que vous êtes, tous vos plans d’avenir s’en iront à vau-l’eau dès le premier enfant ! » Ils se sont regardés, ils ont regardé la grand’mère, et ils ont ri comme des fous. C’était bien la première fois que cette hypothèse se présentait à eux. « Au fait, a dit la jeune fille, un malheur est si tôt arrivé ! » Et de rire. Là-dessus, elle prend un paquet de forme oblongue qu’on venait d’apporter, elle le dépose sur le giron de la grand’mère et lui dit :

« Le problème est résolu. À vous le poupon, grand’mere !

— Et je le nourrirai, n’est-ce pas, gamine ?

— Fi ! l’horreur ! Est-ce qu’on n’a pas inventé des Bourguignonnes pour allaiter ces monstres-là ?

— J’ai bien nourri ta mère, et ta mère t’a nourrie.

— Eh bien ! ce n’est pas moi qui me laisserai sucer par un crapaud ! » (Historique.)

Quel ménage feront ces gens-là ? Je vous le donne à penser.

Voyez-vous beaucoup de différences entre cette jeune femme et les créatures qui cherchent leur vie autour des lacs du bois de Boulogne ? J’en vois une très-importante, mais une seule : la vertu. Même légèreté, même égoïsme, même vanité, même ignorance, même toilette, même équipage, même peinture aux joues et chignons du même faiseur.

Mais la vertu ! la vertu ! n’est-ce pas tout ?

Non, ma foi, si vous entendez par vertu un petit mérite local, le seul que les Turcs apprécient dans la femme. J’admets par bonhomie que cette jeune fille ne trahira jamais certain devoir du mariage. Est-ce tout ? Son mari sera-t-il heureux à ce prix ? Une femme peut vivre sans passion (d’autant plus que la passion n’est plus guère à la mode), et cependant afficher, ruiner, tuer à petit feu le pauvre diable qui lui a donné son nom.

Certes, il est ennuyeux de se voir montré au doigt dans les rues ; mais si le ridicule atteint injustement un pauvre homme trahi en plein, il ne ménage guère le mari qui assiste les bras croisés à la parade tapageuse et ruineuse de sa femme. Quel est l’affront le plus sensible ? Un adultère effectif, mais caché soigneusement, ou un scandale quotidien qui fait croire à cent adultères ?

Le plus triste de tout ceci n’est pas l’énormité des dépenses, quoique plus d’un mari, voire plus d’un amant, soit dévoré jusqu’à l’honneur par les petites dents d’une jolie femme. Quand les fils, qui ne font rien, auront mangé ou fait manger l’épargne de leurs pères, d’autres bras se mettront au travail, il se fera d’autres fortunes, et le progrès, un peu attardé, rattrapera le temps perdu.

Ce qu’il faut déplorer profondément, c’est la décadence d’un sexe qui a donné à notre pays la plus charmante moitié de sa gloire. Lorsqu’on vient de relire une lettre de Mme de Sévigné, ou simplement de causer un quart d’heure avec une des vraies femmes qui nous restent, on tombe au milieu de cinq ou six mangeuses à la mode, et l’on est presque effarouché. Il semble que le langage, les idées, les sentiments de la mauvaise compagnie aient été colportés d’un monde à l’autre par les jeunes messieurs qui font la navette entre les deux.

Les critiques ont observé depuis quelques années que notre théâtre, le premier du monde, renonçait insensiblement à l’esprit et à l’étude pour exhiber des jambes, des étoffes, du clinquant et des pirouettes. Cette triste révolution menace d’envahir le grand théâtre du monde.

  1. Progrès, p. 149.