Michel Lévy frères, éditeurs (p. 296-302).


LX


Pendant que mon maître partageait ses journées entre sa mère, sa maîtresse, ses amis et ses plaisirs, Bonaparte s’avançait à grands pas vers les États de Venise, et de nouveaux exploits rappelaient Gustave à l’armée. Déjà l’époque de son départ était fixée, et chacun de nous voulait employer le peu d’instants que cet intervalle lui laissait pour traiter l’affaire qui lui importait le plus. Madame de Verseuil, qui s’était empressée d’accomplir toutes les formalités exigées par la loi, venait de faire prononcer son divorce. Tout aux intérêts de son avenir, elle ne songeait qu’à lier Gustave par de tendres serments, et par la promesse solennelle de l’épouser le jour même où, le délai d’un an expiré, il lui serait permis de contracter un autre mariage. Par cette précaution, elle s’ôtait toute inquiétude sur son sort ; car, lors même que M. de Révanne deviendrait parjure à son amour, elle était bien certaine qu’il resterait fidèle à sa parole. De son côté, Gustave, en s’engageant par tout ce qu’il y a de plus sacré à devenir l’époux d’Athénaïs le 5 mars 1798, exigea d’elle le sacrifice des liaisons qui lui causaient de l’ombrage. Il voulut que cette année, consacrée à la retraite, fût comme le noviciat qui prépare à des vœux éternels, et qu’après avoir réparé aux yeux du monde un tort grave par une conduite irréprochable, elle pût reparaître, au milieu de ce monde sévère, riche de toutes les qualités qui font pardonner une faiblesse ; mais, pour satisfaire à cette sage condition, il fallait renoncer aux fréquentes visites de M. Salicetti, aux présentations des jeunes gens à la mode, qui ne manqueraient pas de solliciter la faveur d’être admis chez une jolie femme, dont l’aventure galante faisait autant de bruit ; il fallait ne pas recevoir Alméric, ce charmant étourdi qui revenait de Hambourg, où la femme d’un négociant l’ayant associé au commerce de son mari, ce brave homme lui avait fait gagner des sommes considérables, qu’il s’apprêtait à dépenser à Paris le plus gaiement possible. Cet ami d’enfance avait été de tout temps la terreur des amours de Gustave ; il savait combien l’ascendant qu’Alméric prenait sur l’esprit des gens qu’il voulait captiver devenait impérieux ; et il redoutait surtout son talent d’amuser en faisant rire de ce qu’il y a de plus sacré sur la terre ; mais Athénaïs, tout en se moquant des craintes de Gustave présent, jura de les respecter dans son absence ; et mon maître, rassuré sur ce point essentiel, se trouva plus calme, et plus fort pour soutenir l’entretien que lui ménageait sa mère.

Rentré chez lui, il apprit que madame de Révanne l’avait déjà fait demander plusieurs fois ; et il se rendit près d’elle.

— Avant de nous séparer encore, mon cher Gustave, lui dit-elle d’un air triste, il faut que je vous confie mes peines.

Ces premiers mots émurent visiblement Gustave ; la certitude que son propre malheur pouvait seul causer le chagrin de sa mère l’empêcha de lui adresser la question que ce début commandait ; et après un moment de silence, madame de Révanne ajouta :

— La guerre, en vous épargnant malgré les dangers que vous avez si courageusement bravés, m’inspirait moins d’effroi ; je rêvais pour vous un avenir glorieux, et votre bonheur me semblait ne pouvoir m’échapper. Il faut renoncer à la moitié de cette espérance. Vous ne serez pas heureux, mon fils !

— Je vous comprends, répondit Gustave, et je cesse de m’affliger d’une inquiétude que le temps dissipera bientôt. Je conçois qu’abusée sur le caractère de madame de Verseuil, ne connaissant d’elle que les torts dont je suis complice, vous soyez effrayée de me voir enchaîné pour la vie à une femme que votre sagesse vous donne tant de droits de blâmer ; mais vous ignorez toutes les circonstances qui l’ont conduite à ce fâcheux éclat ; vous ignorez la passion funeste qui en a fait ma victime, après m’avoir rendu si ingrat, si coupable pour une autre. Eh ! comment n’aurait-elle pas eu pitié des regrets, des remords déchirants que me coûtait cet invincible amour ? Ah ! ma mère, si vous aviez vu l’excès de ma douleur, vous lui pardonneriez d’avoir pu l’adoucir.

— C’est au ciel qu’il appartient de punir ou de pardonner de semblables fautes, reprit madame de Révanne, je n’en suis point juge ; cependant je crois que le monde, en permettant aux hommes d’user impunément de tous leurs moyens de séduction, s’oblige à l’indulgence envers les femmes qui succombent ; mais si la faiblesse mérite la pitié, l’effronterie révolte, et je suis sûre de ne pas me tromper sur le résultat que doit avoir la conduite d’une femme qui, loin de rougir d’avoir été surprise, loin de se résigner à tous les sacrifices pour apaiser la plus juste colère, brave l’opinion en se dénonçant elle-même, et livre ainsi son amant à la vengeance d’un mari outragé.

— Athénaïs n’a point provoqué cette cruelle séparation.

— Eh ! qu’a-t-elle fait pour l’empêcher ? vous a-t-elle ordonné de la laisser expier ses torts en vous sacrifiant à son honneur ? a-t-elle essayé de fléchir son mari par l’assurance d’une résignation sans borne ? a-t-elle refusé de vous tous les secours dont la délicatesse s’offense ? enfin, jalouse de votre gloire, vous a-t-elle défendu de penser jamais à l’épouser ?

Ici, Gustave baissa les yeux, et madame de Révanne ajouta :

— Non, elle n’a rempli aucun des devoirs que lui imposait sa situation ; elle n’a pas même songé à l’honorer par la misère ; et comme elle espère que vous lui rendrez plus qu’elle n’a perdu, peu lui importe, que vous partagiez sa honte ; c’est votre fortune, votre nom qu’elle veut ; et le pire de votre condition est d’être, aussi bien que moi, convaincu de cette vérité.

— Je n’en saurais convenir, dit Gustave en se levant précipitamment ; et c’est par trop m’avilir que de me croire capable de m’unir volontairement à une femme que je ne pourrais estimer ; si je soupçonnais un instant madame de Verseuil d’être telle que vous la supposez, je ne la reverrais de ma vie ; mais j’ai déjà trop coûté à son amour pour en pouvoir douter.

— Eh bien, mon fils, que cet amour nous serve à la juger. Rappelez-vous le premier sentiment que vous avez inspiré, les combats qui l’accompagnèrent, et le courageux sacrifice qu’il s’ordonna. Croyez-vous que la femme qu’un veuvage, presque prouvé, livrait à l’espoir de s’unir bientôt à vous ; dont vous étiez la première, l’unique passion, qui vous avait confié son honneur et sa vie ; croyez-vous que cette femme, en rompant les liens les plus chers pour partager le sort d’un malheureux proscrit, pour supporter à toute heure les reproches les plus amers, et mériter son pardon à force de soins et de larmes ; croyez- vous que cette infortunée ne vous aimât pas plus, en s’arrachant à vous, que toutes celles qui s’abandonnèrent à vos désirs.

— Je ne crois pas à l’amour qui cède si facilement au devoir.

— Méfiez-vous plutôt de celui qui le brave.

— Cette Lydie que vous me préférez maintenant, dit Gustave en marchant à grands pas dans la chambre, elle seule est la cause de tous mes maux ; cette Lydie qui a ouvert mon âme aux sentiments les plus passionnés, aux émotions les plus tendres, c’est pour oublier son abandon que j’ai commis tant de fautes ; c’est pour n’être plus le jouet d’un vertueux caprice que j’ai voulu régner despotiquement sur le cœur qui se livrait au mien ; et vous exigez que je préfère l’amour qui se convertit à celui qui se dévoue ? Non, vous me blâmeriez vous-même de cette injustice. J’aurais donné ma vie pour épargner à madame de Verseuil, à moi, le tort d’une séparation qui nous sera longtemps reprochée ; mais, puisque j’en ai été le motif, et qu’elle me doit son malheur, je le réparerai par tous les moyens qui sont en ma puissance. L’honneur m’en fait la loi, et, en obéissant à ce sentiment impérieux, je ne crains pas de mécontenter ma mère ; car c’est d’elle que j’ai appris à tout soumettre à l’honneur.

— Il ordonne, il est vrai, répliqua madame de Révanne, de se consacrer tout entier à la femme que l’on a séduite, enlevée à son ménage, à sa famille, à la société ; car celle-là, éprouvée par le repentir, par une retraite austère, peut encore devenir une épouse fidèle, une mère respectable ; mais celle que la vanité seule…

— N’achevez pas, ma mère, interrompit Gustave, et ne détruisez point l’espérance que vous venez d’affermir en mon âme. J’en ai besoin pour vivre ; car, après avoir commis tant de fautes malgré vos sages conseils ; après m’être rendu odieux à moi-même, j’ai besoin de me dévouer pour réparer, s’il se peut, tout le mal que j’ai fait. Ne me détournez point d’une action louable ; protégez Athénaïs, et accordez-lui cette céleste indulgence qui vous fait ressembler à la Divinité.

Madame de Révanne, émue par les prières de son fils, leva les yeux au ciel, et dit :

— Puisse-t-elle mériter un si noble dévouement !

Ensuite, désespérant de faire renoncer Gustave à ses projets, elle lui parla de ses intérêts de fortune, et lui apprit que le décret, qui avait remis les biens des condamnés à leurs héritiers, le rendait possesseur d’une terre considérable en Touraine.

— C’était, lui dit-elle, l’unique patrimoine de mon vieil oncle. Détenue comme lui dans le temps où il a quitté la prison pour aller à l’échafaud, il a pensé que je n’échapperais pas au même sort ; et, prévoyant ma mort prochaine, il vous a nommé dans son testament comme le seul qui dût hériter de sa fortune. Je veux accomplir sa dernière volonté ; votre père, qui s’obstine à rester en Écosse, vient de m’autoriser à vous céder mes droits sur cet héritage, et vous pouvez, dès aujourd’hui, disposer des revenus de la terre de Courmont. Ils montent à près de trente mille francs, sur lesquels j’en retiens six pour assurer le sort d’un pauvre être qui n’aura jamais de droits à aucun héritage en ce monde, et que l’honneur aussi vous ordonne de secourir.

Alors, tout au sentiment que ces derniers mots venaient de faire naître, Gustave s’écria :

— Est-il possible ? ma mère… Lydie… Quoi ! je serais ?…

Et des larmes inondèrent son visage.

— Oui, reprit madame de Ré vanne ; rien n’a manqué à son malheur, et je doute qu’elle y survive ; car les soins qu’il a fallu prendre dans le temps pour cacher son état, et la nécessité de sacrifier son unique consolation à ses devoirs ont cruellement altéré sa santé.

— Quel reproche, ô ma mère ! Et que vous la vengez bien de tous ses maux ; mais votre cruauté ne peut détruire en ce moment le doux ravissement que j’éprouve ! Il faut que je la voie, que je lui parle, que je rassure son cœur sur la destinée d’un être aussi cher, que je la rende dépositaire de ce bien qu’il possède déjà, puisque vous me le donnez ; enfin, ajouta-t-il en posant la main sur son cœur, je lui dois la plus douce émotion que je ressentirai de ma vie ; il faut qu’elle voie ma reconnaissance.

— Ne vous en flattez pas, mon fils ; elle ne peut, ne veut plus vous revoir.

Cet arrêt, prononcé d’un ton sévère, interdit Gustave en lui rappelant tout à coup ses nouveaux liens ; et il tomba dans une profonde rêverie.

— Je me charge, continua sa mère, de faire connaître à Lydie vos dispositions en faveur de l’enfant que la loi ne lui permet pas même de nommer son fils ; elle saura qu’avant de vous marier, vous le doterez d’une somme que vos autres enfants ne pourront lui contester, et que, malgré vos nouveaux engagements, vous promettez de devenir à ma mort le protecteur de cet orphelin. Cette assurance suffira pour lui rendre la tranquillité ; ne cherchez plus à la troubler.

En finissant ces mots, madame de Révanne donna sa main à Gustave, lui souhaita le bonsoir, et se retira dans sa chambre.

Mon maître, resté seul dans le salon, ne s’aperçut du temps qu’il avait passé à méditer sur cet entretien que lorsque le feu et les bougies s’éteignirent. Alors, il regagna son appartement, et je le vis accablé sous le poids de ses réflexions. Il me dit d’un air distrait :

— Je suis fâché de t’avoir fait ainsi veiller inutilement. Va te coucher, je ne me mettrai point encore au lit ; j’ai des lettres à écrire, des comptes à régler.

Et il s’établit près de sa cheminée, bien sûr de n’y pouvoir faire autre chose que de rêver tout à son aise.